‹ Le comte LucanorChapitre 11 sur 64 · SE LEVER · texte numérisé non relu

SE LEVER

D'où vient cet apologue? Aucune source que je sache ne l'indique; je dois donc^ jusqu'à meilleur informé^ laisser à don Juan Manuel tout le mérite de l'iavention et de la mise en œuyre; il y a dans le tour du récit une originalité qui semble le trahir.

DE CE QUI ADVINT A UN RENARD AVEC UN CORBEAU QUI TENAIT UN FROBfAGE DANS SON BEC.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : «Patronio, lui dit-il , untiomme, qui se prétend mon ami ^ m'a donné à entendre qu'il me trouvait accompli de tout point, et que je n'avais à envier ni le renom ni la pi!kissahee d'aucun fldgneur ; puis, après m'avoir ainsi débité les plus beaux com- |[âimeiite> il m'a fait une proposition qui, à première vue , autant du moins que j'ai pu en juger , semble devoir être entièrement à mon avantage. »

Patronio, ayant ouï la proposition qui en effet paraissait très-avantageuse^ engagea le comte à se tenir sur ses gardes. «Les flatteries cachent souvent des pièges y ajouta-t-il ; si vous en voulez un exemple , permettez-moi de vous raconter ce qui advint à un corbeau avec un renard. »

— Volontiers, dit le comte Lucanor, et Patronio poursuiidt de la sorte : «Un corbeau, ayant trouvé par aventure un grand morceau de fromage, Tem* porta sur un arbre pour le manger tout à son aise, n s'en r^alait joyeusement , lorsqu'un renard, venant à passer, flaira le fromage, et chercha aussitM quelque ruse pour en faire sa proie : « Don corbeau, s'écria-t-il, laisseznnoi me féUciter de cette rencontre inattendue; que de fois n'a-t-on pas vanté en ma présence et votre noblesse , et votre beauté et votre grâce ! mais malgré le vif désir que j'avais de vous voir, Dieu ne m'avait pas accordé cette faveur jusqu'ici ; maintenant que j'ai le bonheur de pouvoir vous contempler , j'avouerai ft^ncfaement que vous êtes mieux encore qu'on ne vous avait dépeint, et pour que vous n'alliez pas supposer que c'est pure flatterie de ma part , je ne tairai pas plus les défauts qu'on vous attribue que les qualités qu'on vous reconnaît. On dit, par exemple, que vous êtes noir depuis le bout du bec jusqu'au bout de la queue , et que cette couleur nuit à votre beauté ; ceux qui parlent de la sorte tombent dans une erreur grossière ; car «i vos plumes sont noires, fl en est de même de cdles du paon de rinde, qui est le plus bel oiseau du monde. Si vos yeux sont noirs en valent-ils moins pour cc4a? m

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contraire y les yeux noirs ont toujours passé pour les plus brillants et les meilleurs ; ils ont l'avantage de distinguer ce qui est sombre aussi bien que ce qui est clair ; on estime particulièrement les yeux de la gazelle, qui sont plus noirs que ceux des autres animaux. Bien que votre bec, vos pattes et vos serres surpassent en grosseur ce que Ton voit chez les oiseaux de votre taille , quelle légèreté dans votre vol! seul vous pouvez lutter contre les vents et suivre de vive force tous les chemins. Or, puisque Dieu vous a si bien traité en toute chose, je ne puis supposer, que voulant que vous fussiez accompli, il ait oublié de vous donner une voix supérieure à celle de tous les oiseaux ; au bonheur que j'ai eu de vous rencontrer, il dépend de vous d'en ajouter un autre non moins doux, et que je sollicite avec instance , c'est d'entendre votre ramage. »

a Remarquez en passant , seigneur comte, que le renard, pour mieux tromper le corbeau, mêlait adroitement des vérités aux mensonges ; ce mélange est le poison le plus subtil et le plus dangereux. Le corbeau croyant le renard sincère , parce qu'il lui disait paiement le mal et le bien , ne conçut aucun soupçon; il ouvrit le bec pour chanter et laissa tomber le fromage; le renard s'en saisit à l'instant et prit la fuite , laissant l'oiseau tout confus

d'avoir cru avoir ce qu'il n'avait pas et d'avoir lâché ce qu'il avait.

— « Et vous, seigneur comte Lucanor , qui avez reçu du ciel tant de dons véritables, méfiez-vous de l'homme qui en exagère la valeur ; il ne vous attribue tant de renommée et de puissance qu'afin de vous attirer dans un piège; agissez en homme prudent et veillez sur lui. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup le conseil de Patronio, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan estimant aussi que l'exemple était utile à retenir, le fit écrire dans ce Uvre et composa deux vers qui disent ceci :

« TEL VAlfTE TES DÉFAUTS POUR ATTBAPEE TON BIEN

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