‹ Le comte LucanorChapitre 12 sur 64 · QUI SERA MOINS FLATTEUR QUAND TU N'AURAS PLUS RIEN · texte numérisé non relu

QUI SERA MOINS FLATTEUR QUAND TU N'AURAS PLUS RIEN

Cette fable est un des chefs-d'œuvre de La Fontaine, qui a su en seize yers tout dire mieux que ses nombreux deran* ciers. Voy. liv. i.

On la trouve chez les Grecs, dans Esope ; chez les Latins, dans Phèdre, et tous les fabulistes du moyen-Age; chez les Français, dans le roman du Renard; dans Marie de France; dans la Mer des histoires, et dans tous les fabulistes antérieurs au XVII* siècle; chez les Italiens, dans le recueil d'Accio Zuccho, imprimé à Rome en 1 483, et dans tous les recueils ultérieurs; chez les Allemands^ dans Minne-Singer. Zur. 1757, in-8*; chez les Orientaux, dans VArUhohgia Persica de M ola Dehami Beharistan. Vienne 1778, in-fol.

A* C. M. Robert; qui a donné une liste étendue de ces diters auteurs^ a ignoré l'existence de l'imitation faite par don Juan Manuel et par Juan Ruiz de Hita. Il ne cite pour l'Espagne que le recueil intitulé Ysopo, imprimé à Burgos en 1496.

Dans le Roman du Renard, le corbeau est appelé messire Tiercelin; on est surpris que La Fontaine^ qui aimait beaucoup à donner des sobriquets à ses personnages, ait négligé celui-là. II y a aussi un trait assez plaisant dans le discours du renard : Dieux I s'écria le rusé matois , en entendant cbanter le corbeau , que votre voix est claire 1 si vous ne mangiez pas de noix, vous cbanteriez le mieux du monde.

Diex, dist renart, corn or est claire, Et com espurge vostre vois.

Se vos vos gardies de nois Au mieux del monde chantisés.

Juan Ruiz de Hita a renfcimé son récit et sa moralité en vingt-huit vers d'une allure vive et piquante; seulement Péloge de la voix du corbeau est poussée jusqu'à l'exagération la plus forte, et la morale est recousue tant bien que mal au sujet du poème, par ce quatrain final :

Non es cosa segura créer dulce lisonja, De aqueste dulzor suene venir amarga lonja, Pecar en tal manera non conviene a monja, Religiosa non casta est perdida toronja.

Il est dangereux de croire aux propos flatteig^; Plus ce poison est doux, plus les enets en sont amers; Malheur à la none qui commet un péché semblable. Une religieuse qui n'est pas chaste est une orange gâtée.

Les amateurs d'harmonie imitative ont beaucoup admiré ce vers de La Fontaine :

« OUVRB Ulf LARGE BBC ET LAISSE TOHBER SA PROIE. »

le leur recommande celui de Juan Ruiz :

« BL QUBSO DE LA BOCA BOBO SB LB A CABR. v

DE CE QUI ADVINT A UNE HIRONDELLE AVEC d' AUTRES OISEAUX EN VOYANT SEBŒR DU LIN.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : «Patronio, lui dit-il , on est venu me donner avis ({ue plusieurs de mes voisins beaucoup plus puissants (pie moi conspirent secrètement ma ruine et ne songent (pi'à me tendre des embûches; j'ai peine à le croire, car je n'ai rien vu qui autorise un tel soupçon ; cependant , je me demande si dans le doute je ne dois pas prendre cpielque mesure de sûreté ; conseillez-moi y je vous prie, sur ce point délicat ; j'ai toute confiance en votre bon jugement.

— c( Seigneur comte Lucanor, répondit PatroniOy permettez-moi de vous raconter ce qui advint à une hirondelle avec d'autres oiseaux, et il ne vous sera pas difficile ensuite, je le pense, de faire ce qui conviendra le mieux.

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— » Volontiers, dit le comte, et Patronio poursuivit ainsi :

— » Seigneur comte, une hirondelle vit un homme semer du lin; elle eut assez de bon sens pour comprendre que lorsque ce lin aurait germé et mûri, on pourrait en faire des lacs et des filets avec lesquels on prendrait les oiseaux. Elle fut trouver ceux-ci, les assembla, les avertit du danger qui les menaçait, et leur conseilla d'arracher le lin avant qu'il eût levé, car autant il est aisé de remédier au. mal en l'attaquant dès qu'il commence, autant il est difficile d'en venir à bout plus tard. Les oiseaux dédaignèrent son conseil et ne voulurent rien faire ; l'hirondelle eut beau insister, ce fut peine perdue. Le lin poussa tant et tant, que bientôt ni aile ni bec ne put en détruire un brin; alors, on se repentit; mais à quoi bon ! l'hirondelle voyant qu'on ne l'écoutait pas, avait pris le parti d'aller trouver le maître du champ ; elle était entrée en pourparlers avec lui, et avait gagné sa confiance ; elle obtint qu'il l'épargnât ainsi que toutes ses sœurs. Depuis lors, ce traité subsiste. Les hirondelles vivent sous le toit des hommes dans une entière sécurité, tandis que l'on ne cesse de tendre des pièges aux autres oiseaux qui n'ont pas voulu s'en garantir.

» Et vous, seigneur comte Lucanor, n'attendez

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pas pour vous mettre à Tabri que l'orage ait éclaté. Un savant dit qu'il faut mettre le pied sur le germe du mal pour l'écraser avant qu'il se développe ; la prudence consiste moins à s'en préserver quand il est éclos, qu'à l'empêcher d'éclore. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup le conseil de Patronio, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan, estimant aussi que la leçon était utile à retenir, la fit écrire dans ce livre, et fit deux vers qui disent ceci :

« POUR ARRÊTER LB MAL PRENDS-LE dIeS L'ORIGDCB; » QUI NE VEUT PAS DU FRUIT DOIT COUPER LA RACINE. »

Cet apologue se retroute chez Ësope^ Romulus^ Marie de France.

La Fontaine en a fait une de ses meilleures fables. (T. i, liY. I, fol. 8.)

A. G. M. Robert n'a connu^ à ce qu'il parait^ ni l'apologue en prose de don Juan Manuel^ ni Tapologue en vers de son contemporain Juan Ruiz de Hita. (Stances 720 à 730.) Il y a dans les deux récits Espagnols un dénouement que La Fontaine n'a pas reproduit et qui n'est pas sans intention ; c'est le parti que prend l'hirondelle d'aller se mettre sous la protection du chasseur en suspendant son nid au toit de celui-ci. N'est-il pas prudent^ en effets de se tourner du côté du plus fort^ lorsque le plus faible repousse tout conseil et court obstinément à sa perte ?

EXEMPLE Vn.

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