‹ Le comte LucanorChapitre 17 sur 64 · UN LION · texte numérisé non relu

UN LION

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : a Patronio, lui dit-il, depuis longtemps j'ai un ennemi qui m'a nui autant qu'il l'a pu , et auquel de mon côté j'ai fait tout le mal possible, en telle sorte que, d'intention comme de fait, nous sommes en guerre ouverte ; mais voici qu'un seigneur, plus puissant que nous deux , commence à nous montrer des dispositions hostiles et menace de nous écraser ; mon voisin, alarmé comme moi, vient de me mander qu'il conviendrait de faire alliance pour être en mesure de nous défendre. Si, en effet, nous sommes unis, il est certain que nous pourrons tenir tète, tandis qu'étant séparés, nous serons facilement battus l'un après l'autre. Tout cela me met

dans un embarras extrême ; car d'une part je crains beaucoup que mon ancien ennemi ne veuille me tromper; une fois que je serai sous sa main, il n'y aura, je le sais, aucune sûreté pour moi; il faudrait, pour que je me livre volontiers à lui , une confiance que je n'ai point ; d'autre part, je sens que si nous ne nous rapprochons pas, ainsi qu'il me l'a proposé, notre division nous exposera aux plus fâcheuses conséquences; dites-moi donc, je vous prie, à quel parti je dois m'arrèter ; vous savez quel cas je fais de vos conseils; votre opinion sera la mienne.

— » Seigneur comte, répondit Patronio, ceci est une affaire grave. J'y vois, comme vous, beaucoup de danger, et pour que vous sachiez ce que vous devez faire, je voudrais qu'il me fût permis de vous raconter ce qui advint , à Tunis , à deux gentilshommes de la suite de l'infant don Henry. »

Le comte voulut savoir quelle était cette aventure : — « Seigneur comte Lucanor, reprit Patronio, deux gentilshommes de la suite de l'infant don Henry étaient intimement Mes ; ils habitaient la même maison et n'avaient l'un et l'autre qu'un cheval; mais autant les deux maitres s'aimaient, aur tant les deux bêtes se détestaient. Or, ces gentilshommes n'étaient pas assez riches pour pouvoir vivre chacun dans une maison différente, ef par suite

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de i'àversion mutuelle de leurs chevaux, il leur de^ tenait impossible de rester dans le même logis, Ce qui les contrariait plus que je ne puis dire ; ils patientèrent pourtant, mais ce fut peine perdue; ils durent en référer à don Henry, et finalement, ils lui offrirent leurs chevaux pour qu'il les fit jeter à un lion que le roi de Tunis possédait, si tel était son bon plaisir. Don Henry accepta la proposition, paya largeiùent les deux mauvaises bêtes et obtint du roi de Tunis qu'elles seraient Uvrées au lion. Dès que ces deux implacables ennemis se trouvèrent en présence l'un de l'autre, ils s'attaquèrent avec fureur; on ouvrit alors la cage du hon et , en le voyant bondir dans l'arène, les chevaux épouvantés se mirent à trembler de tous leurs membres et se rapprochèrent peu à peu; ils finirent par se rapprocher tellement qu'ils semblaient ne faire qu'un, et alors ils lancèrent tant de ruades et firent tant de morsures au lion, qu'ils le contraignirent à rentrer dans sa cage ; ils devinrent si bons camarades depuis lors qu'ils mangeaient dans la même auge et se trouvaient à l'aise dans une écurie très-étroite. La peur d'im ennemi plus fort qu'eux les avait rendus amis.

» Et vous, seigneur comte Lucanor, s'il est vrai que votre ennemi partage vos alarmes, et sente assez le besoin de votre secours pour l'acheter au prix

Siâ LE COMTE LUGÂNOR.

d'un oubli complet du passé, croyez que le parti le plus sage à prendre, c'est de vous rapprocher peu à peu en vous assurant toutefois de ses intentions réelles, comme l'ont fait les deux chevaux dont je viens de vous raconter l'histoire : si vous voyet qu'il agit avec une loyauté soutenue, et que les gages de sa foi ne vous laissent plus craindre aucun abus de sa part ; ne tenez pas coigipte de l'avantage qui peut lui revenir de votre alliance , ne considérez, au contraire, que le bien qui résultera pour vous de son secours, et acceptez de grand cœur une réconciUation ^ui doit sauver votre État et votre personne des griffes d'un ennemi plus fort que vous; car, voyezvous bien, la pire chose, c'est d'être exposé aux coups des ennemis du dehors ; mieux vaut mille fois tout souffrir de ses voisins et de ses proches ; il n'y a qu'un seul cas où vous devriez suivre une autre conduite, c'est celui où vous viendriez à acquérir la certitude qu'il n'y a aucun fonds à faire sur la parole de votre ancien adversaire ; certes, vous auriez tort de lui venir en aide, s'il ne devait vous remercier de son salut qu'en travaillant à votre perte; alors défendez-vous comne vous le pourrez, mais ne vous embarrassez pas de son péril. »

I^ comte goûta beaucoup le conseil de Patronio, et promit de le suivre. Don Juan, estimant aussi

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que l'exemple était bon à retenir, le fit écrire dans ce livre et composa deux vers qui disent ceci :

a TES PLUS SURS ALLIÉS^ LES SEULS DIGNES DE FOI, » SONT CEUX QUE LEUR SALUT FORCE A S'UNlR A TOI. »

L'infant cité dans cette histoire est don Henry^ (ils du roi Saint-Ferdinand et de la reine Béatrix. Les événements de la guerre civile allumée dans son pays l'ayant forcé à chercher un refuge à Tunis^ il y eut aussi une assez rude épreuve à soutenir contre les lions du Roi; voici ce qui se passa : Informé en 1259 que son frère le roi de Castille^ Alphonse X, le savant, avait chargé don Nufio Gonzalez de Lara de s'emparer de sa personne^ il marcha rapidement à la rencontre de ce seigneur^ lui livra combat à Lebrixa et le tua de sa main; mais il eut bientôt affaire à des forces supérieures, il ne put tenir la campagne et s'embarqua à Cadix pour Valence; don Jayme, roi d'Aragon > qui était beau-père d'Alphonse, refusa de lui donner asile. Henry, obligé de reprendre la mer, se dirigea sur Tunis où il fut bien accueilli; le Roi, qui connaissait sa valeur, lui confia le commandement de ses troupes, et pendant quatre ans il ne Ht que batailler contre tous ses voisins. Beaucoup de Castillans, attachés à sa cause ou qui cherchaient fortune, vinrent pendant ce temps se ranger sous ses drapeaux ; de ce nombre furent les deux cavaliers" qui figurent dans l'apologue de don Juan Manuel ; les Mores ne tardèrent pas à manifester leur jalousie ; ils résolurent de perdre don Henry et supposèrent une conspiration dont le but était de massacrer le roi de Tunis et d'usurper son trône; ce Roi, persuadé que tous les moyens étaient bons pour échapper au danger dont il se croyait menacé, ut venir don Henry, sous prétexte d'un entretien secret dans un lieu où deux lions étaient enfermés. L'infant fut exact au rendez-vous et se trouva seul en face de ses terribles adversaires lâchés contre

m LE COMTfi LUGINOR.

lui; il mit aussitôt l'épée à la inain elles attendit 4^ pied ferme; heureusement les lions ne bougèrent pas^ et il put faire retraite sain et sauf. Le roi de Tunis, honteux d'avoir manqué sa vengeance, ordonna au prince castillan de quitter sur lîieure ses Etats avec tous les chrétiens qui laccompa-

gnaient ; la résistance était impossible. Don Henry ramassa tout le butin de ses victoires, et fit voile vers la Sicile où il était assuré d'être bien reçu par Charles d'Anjou, son allié , par Blanche de Castille, nière de saint Louis et sœur de dona Berenguela, mère de saint Ferdinand. Peu après, ayant embrassé le parti de Conradin, il fut forcé, après la bataille de Tagliaeozzo, de se cacher dans un couvent dont l'abbé le livra à Charles d'Anjou, qui le retint en prison jusqu'en 4986. La vie de cet illustre aventurier finit où elle avait commencé; après avoir agité l'Afrique et l'Italie, il revint troubler l'Espagne. H y rentra au moment où don Sanche, le brave, son neveu, tenait de mourir, et se fit remettre de vive force la tutelle de Ferdinand IV. Il mourut en 4304.

On ne peut embrasser toute son histoire qu'en consultant les ouvrages suivants : Cronica del Rey don Alonso el sabio» cap. 8 (Pandulpho Colenucio), historia del reyno de Napoles, cap. 21, del lib. 4. — Cronica del Conde D. Pedro, tit. 34 et 72. — Cronica del Rey D. Sancho el bravo, cap. 42.

Le distique qui termine l'apologue en résume le sens général; une traduction littérale n'aurait indiqué qu'une des significations^ et la moindre peut-être de la moralité :

Tâche d'être avant tout en sûreté chez toi, Et jamais l'étranger ne te fera la loi.

En m'écartant de l'original, j'ai balancé entre plusieurs variantes du sens préféré; en voici deux que je livre au choix de la critique.

Accepte un allié s'il est digne de foi.

Mais en comptant sur lui, compte d'abord sur toi.

Le plus sûr garant d'un fidèle traité fii'eit pa^ toujours la foi> c'est U nécessité.

BXSIfPLl IX. SU

L'union fait la force^ dit un proYerbe uniTenel; cet axiome a été mis en action chez les Grecs^ les Latins et les fabliers du moyan-âgc. (Voir A. C. M. Robert, tom. i, p. 288.) -Dans une fable^ ce sont quatre taureaux que le lion parvient à séparer et qu'il tue l'un après l'autre^ Ysopet-Aviormet, fable x; dans une autre fable^ un monstre dévore tous les animaux qui paissent dans un pré^ parce qu'ils fuient chacun de leur côté au lieu de s'unir pour la défense commune^ et la dernière victime s'écrie :

A bon droit nous as mors, Trestout foibleset fors; Car nul n'y eut aidie; S'au premier d'un accort Fuissions et d'un ressort.

Ne fuisse mie en vie

L'un doit l'autrui garder Et deffendre et tenser Aussi comme soi-miesm^; Qui ainsi le feroit, Par tout seur serait; Mais ici fault la rime.

( Ysopet, W, fab. XXIX.)

Plus rapproché de la version d'Ésope, l'apologue de La Fontaine, intitulé : le Vieillard et ses enfants (liv. IV, fab. XYiii), l'emporte sur tout ce qui a précédé ou suivi. Je n'en rappellerai que les premiers vers :

Toute puissance est faible à moins que d'être unie. Ecoutez là-dessus l'esclave de Phrygie.

Un vieillard près d'aller où la mort l'appelait. Mes chers enfants, dit-il , à ses fils il parlait, Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble : Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. L'aîné les ayant pris et fait tous ses efforts. Les rendit en disant : je le donne aux plus forts.

S16 LE COMTE LUaNOR.

Un second lui succède^ et se met en posture; Mais en vain, un cadet tente aussi l'aventure. Tous perdirent leur temps, le faisceau résista : De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata. Faibles gens! dit le père : il faut que je tous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre; On crut qu'il se moquait^ on sourit, mais à tort; Il sépare les dards et les rompt sans effort. Vous voyez, reprit-il, l'effet ae la concorde ; Soyez jomts, mes enfants; que l'amour vous accorde.

DE CE QUI ADVINT A UN HOBOfE QUE LA PAUVRETÉ AVAfT RÉDUIT A MANGER DES COSSES DE POIS.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il Je ne suis point ingrat envers Dieu ; je reconnais qu'il m'a traité mieux que je ne saurais le servir ; mes affaires vont assez bien et sont en posture honnête ; mais il m'arrive parfoisc d'être en si grande gêne, faute d'argent, qu'en vérité j'aimerais mieux mourir que de vivre ainsi. Quel reconfort savez-vous à cela?

— » Seigneur comte, répondit Patronio, pour vous reconforter, quand pareille mésaventure vous afflige, il serait bon d'apprendre ce qui advint à deux hommes qui avaient été très-riches.

— » Et qu'est-ce que c'est? demanda le comte Lucanor.

— » Seigneur comte, reprit Patronio, l'un de ces hommes tomba dans une misère si profonde que, n'ayant plus un denier vaillant, il se vit exposé à mourir de faim ; il eut beau aller de porte en porte, il ne put se procurer qu'une poignée de ces gros pois qu'on appelle lupins. Le souvenir de son ancienne opulence lui revint alors à l'esprit, et en se voyant réduit à manger des pois si grossiers et si rebutantSy il ne put s'empêcher de pleurer à chaudes larmes; cependant, tout en pleurant, il se mit à manger, et à mesure qu'il détachait les pois, il jetait les cosses derrière lui. Il continuait ainsi son repas et ses lamentations, lorsqu'il crut entendre quelqu'un ; il tourna la tète et vit un homme occupé à ramasser les cosses des lupins et à les dévorer. — Que faites-vous là? lui demanda-t-il. — Hélas! répondit l'homme affamé, vous le voyez, je mange les' cosses que vous jetez, et je suis trop heureux quand je puis en trouver, moi que pourtant vous avez connu plus riche que vous.

» Lorsque 'celui qui mangeait les pois vit qu'un autre se contentait des cosses, il essuya ses pleurs. L'idée qu'il y avait un homme tombé de plus haut que lui dans une misère plus profonde et moins méritée, adoucit son chagrin et lui rendit du courage, n fit tant et si bien pour se tirer d'embarras, qu'avec

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Taide de Dieu il y parvint, et depuis lors tout prospéra pour lui.

— » Et vous, seigneur comte Lucanor , rappelezvous qu'il n'y a pas d'homme sur terre qui ait tout à loisir et désir. Telle est la volonté de Dieu, notre maître suprême ; rendez-lui grâce d'être puissant et honoré, c'est à lui que vous le devez. L'embarras que vous éprouvez de temps en temps à l'endroit de l'escarcelle n'est pas chose qui doive vous jeter dans le désespoir; car, soyez-en sûr, il y a d'autres seigneurs de plus grand Etat que vous qui se tiendraient heureux de pouvoir payer leurs gens moins encore que vous ne payez les vôtres. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup le conseil de Patronio; il reprit courage, s'aida de son mieux, et bientôt, avec l'assistance du ciel, sortit de la gêne qui l'affligeait. Don Juan estimant que l'exemple était bon à retenir, le fit écrire dans ce livre et composa deux vers qui disent ceci :

a GARDE AU SEIN DU MALHEUR L'ESPÉRANCE ET LA FOI : » TOUT PAUVRE PEUT TROUVER UN PLUS PAUVRE QUE SOI.»

Voilà une vérité qui n'a guère besoin d'être répétée tant elle est triviale; aussi don Juan Manuel ne s'est-il pas borné à la reproduire ; il en a fait sorlircette utile moralité que, lorsq i'on est tombé dans le malheur, il faut regarder au-dessous de soi

LE COMTE LUCAMOR.

plutôt qu'au-dessus, et tirer du spectacle des misères d'autnii sinon une consolation, ce qui serait odieux, du moins un encouragement. Tel était abattu par le désespoir, parce qu'il se croyait au dernier terme de Tadversité, qui se ranime à l'aspect d'une infortune plus grande que la sienne et prend aussitôt la résolution de lutter énergiquement contre le sort.

Sans rien enlcTer à cet apologue de son originalité, on peut le rapprocher du Gulistan de Sadi, Chap. de V Excellence du contentement, histoire xix. Il réveille aussi le souvenir d'un excellent aphorisme venu d'Italie :

On n'est jamais si bien, qu'on ne puisse être mieux; ni si mal, qu'on ne puisse être pis.

Le mot altramuces, employé par don Juan Manuel, désigne cette espèce de pois que nous appelons lupins.

DE CE QUI ADVINT A UN DOYEN DE SAINT-JACQUES AVEC DON ILLAN, LE GRAND-MAITRE DE TOLÈDE.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, un homme est venu me prier de lui rendre un service en me jurant qu'il ferait de son côté tout ce qui pourrait m' être utile ; je l'aidai de mon mieux, et lorsqu'il n'était ,pas encore tiré d'embarras, mais qu'il croyait l'être, je me trouvai à mon tour dans le cas d'invoquer son assistance; or, il prit un prétexte pour s'excuser; une nouvelle occasion survint, il s'excusa encore, et flnalement, en aucune circonstance je ne pus rien arracher de lui ; mais, par bonheur, je le tiens ; car Taflaire dans laquelle je l'ai servi n'est pas terminée à l'heure qu'il est, et ne peut même arriver à point qu'autant que je le voudrai ; dites-moi donc , je vous prie, ce qu'à votre sens il convient de faire à l'égard

de cet homme ; vous savez la confiance que j'ai dans votre jugement ; ce que vous déciderez sera ma règle de conduite.

— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, pour que vous puissiez vous déterminer en pleine connaissance de cause et prendre le parti le plus sage, je désirerais qu'il me fût permis de vous conter ce qui advint à un doyen de Saint-Jacques avec don nian, fameux magicien de Tolède?

— » Volontiers , dit le comte , je ne serais pas fâché d'entendre cette histoire.

— » Seigneur comte, reprit Patronio, il y avait à Saint-Jacques un doyen qui brûlait d'être initié aux secrets de la nécromancie; informé que don lUan, de Tolède, possédait cette science occulte mieux qu'aucune autre personne vivante, il se rendit au lieu de sa résidence pour le consulter ; le jour même de son arrivée à Tolède, il alla frapper à la porte du magicien et le trouva occupé à lire dans une salle trèsretirée ; celui-ci lui fit un bon accueil et le pria de partager son repas, lui déclarant qu'il ne voulait rien savoir de ce qu'il venait lui demander, avant de l'avoir vu assis à sa table ; en outre, il le fit loger très-convenablement et lui doiftia tout ce qui lui était nécessaire, comme à un h6te bien venu. Lorsque le repas fut achevé^ le doyen prit le magicien à part, et

loi ayant confié le motif de son voyage, il le pria instamment de lui enseigner la science qu'il possê^ dait si bien.

-^ » Vous êtes doyen du chapitre de Saint-Jacques de Compostelle, lui répondit don lUan, je vous regarde comme un personnage déjà éminent et qui peut arriver aux plus hautes dignités ; or, quand les hommes parviennent au but de leur ambition, ils sont prompts à oubher ce que les autres ont fait pour eux, et à ne vous rien eéler, je crains que votre reconnaissance ne soit pas telle que vous le promettez, lorsque vous saurez ce que vous désirez savoir. — » Rassurez-vous, répliqua le doyen, à quelque rang que je parvienne, vous pouvez compter que je serai toujours et entièrement à votre disposition.

» Après un long entretien, il fut convenu que, dès qu'il ferait nuit, don Illan conduirait le doyen dans le lieu soUtaire où il devait Tinstruire ; le magicien congédia tout le monde, et ayant appelé une servante, il dit à cette femme d'apprêter des perdrix pour le souper, mais de ne pas les faire rôtir avant d'en avoir reçu l'ordre de sa bouche. Cela fait, il invita le doyen aie suivre, et descendit un escalier de pierre d'un très-beau travail ; les degrés étaient si nombreux, qu'on aurait pu se croire au-dessous du Tage. En arrivant au bas, ils se trouvèrent dans

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un appartement pourvu de toutes choses et où étaient réunis les livres nécessaires à Tétude de la nécromancie; ils s'assirent, et ils étaient encore à se demander par où ils commenceraient , lorsque deux messagers se présentèrent chargés d'une lettre pour le doyen ; cette lettre était de son oncle l'archevêque; il lui mandait qu'il était dangereusement malade y et le priait de se rendre sans retard auprès de lui, s'il voulait le voir encore vivant; le doyen fut très-affligé de cette nouvelle ; mais il ne put se résoudre à partir avant d'avoir été initié à l'art de don nian, et il se contenta d'écrire au moribond. Quatre jours après, de nouveaux messagers, porteurs d'autres lettres, arrivèrent à pied; on informait le doyen que son oncle était mort, que le chapitre s'était assemblé pour élire un successeur, et que. Dieu aidant, il avait été arrêté que les suffrages se réuniraient sur lui; que, cependant, il ne devait pas se hâter de revenir , car son élection n'en irait que mieux, s'il était absent de l'église. Au bout de sept ou huit jours, deux écuyers richement vêtus vinrent saluer le doyen, et après lui avoir baisé la main, ils lui remirent des lettres qui lui apprenaient qu'il avait été élu archevêque. Don Illan félicita le nouveau prélat et lui dit qu'il remerciait Dieu d'avoir fait tomber chez lui de si bonnes nouvelles.

— » Puisque \ous avez reçu du ciel une si grande faveur, ajouta-t-il, je vous supplie d'accorder à un de mes enfants la place de doven (jue vous laissez vacante.

— » De grâce, lui répondit Télu, veuillez permettre que je dispose de celle place pour un de mes frères ; je vous promets de donner à votre fils, dans mon église, un autre emploi dont il sera content; nous allons partir pour Saint-Jaccjues si vous le voulez bien, et nous l'emmènerons avec nous.

» Là-dessus, on se mit en route. La réception de l'archevêque fut brillante ; le chapitre alla à sa rencontre et déploya une grande pompe. On était à peine installé à Saint- Jacques, lorsque des envoyés du Pape apportèrent à rarchevêque des lettres qui lui conféraient Tévêché souverain de Tolosa, en le laissant libre de nommer au siège de Saint-Jacques celui qu'il voudrait. A cette nouvelle, don lUan s'empressa de rap])eler au prélat ce qu'il lui avait promis, et lui demanda pour son fils l'archevêché vacant.

— » De grâce , répondit celui-ci , veuillez permettre encore que je dispose de cette place pour un de mes oncles paternels. C'est une obligation sacrée.

» Don lUan eut beau insister et murmurer, il fallut consentir, à condition toutefois qu'on le dédommagerait amplement à la première occasion; et sur

326 LE GOMTl LUGÀNOB.

ce, le père et le fils se mirent en route pour Tolosa à la suite de Tévêque souverain. Leur arrivée dans cette ville fut signalée par de grandes réjouissances. Les comtes et les principaux habitants du pays accoururent de toutes parts pour complimenter leur évêque : après un séjour de deux ans dans cette résidence, on annonça la venue d'autres envoyés du Pape ; ils apportaient des lettres qui conféraient à l'évèque la dignité de cardinal et qui Vautorisaient à placer sur le siège de Tolosa qui bon lui semblerait. Pour le coup don Dlan crut toucher au but.

— » Vous m'avez fait nombre de promesses, dit-il à l'évèque, et vous n'en avez tenu aucune; maintenant vous n'avez plus d'excuse, vous voici maitre d'en finir?

— » De grâce, répondît celui-ci, veuillez permettre que je dispose encore de cette place en faveur d'un oncle maternel. C'est un bon vieillard que je désire beaucoup obliger; mais puisque je suis cardinal, vous allez m' accompagner à Rome avec votre fils, et là, nous n'aurons que l'embarras du choix pour le pourvoir à son gré.

» n n'y avait pas un mot à répliquer; c'eût été peine perdue. On séjourna longtemps à Rome au milieu des fêtes, et don Dlan eut beau presser incessamment le cardinal de donner quelque charge à

on fils, il ne put rien en tirer. Sur les entrefaites, le papefDourut, et l'ancien évêque de Tolosa fut élu à sa place. Il ne pouvait pas monter plus haut ; don Hlan, après l'avoir complimenté, remit sa vieille requête sur le tapis : — Mon Dieu, que vous êtes pressant, s'écria le nouveau pape; laissez-moi donc le loisir de chercher ce qui convient pour votre fils ; certes, j'ai sous la main de quoi trouver aisément à le satisfaire.

» Don Illan était à bout; il ne put contenir son dépit : — Je m'étais bien douté, répliqua-t-il, et cela dès le premier jour, que vous me payeriez d'ingratitude. Toutes vos promesses ont eu le même résultat, et vous supposez bonnement que j'ajouterai plus de foi à celle que vous me faites aujourd'hui! détrompez-vous, je ne crois plus à v^tre parole.

— » C'en est trop, s'écria le pape ; si vous continuez à me parler sur ce ton, je vous ferai jeter dans un cachot. Vous oubliez que vous êtes un hérétique et un sorcier, mais je m'en souviens, moi ; je sais que vous n'aviez pas d'autre moyen d'existence à Tolède que votre infernale nécromancie; malheur donc à vous si vous me fatiguez encore les oreilles !

» n ne restait plus à don Dlan d'autre parti à prendre que celui de la retraite ; il annonça sa résolution au pape, qui refusa même de lui donner de

quoi se nourrir pendant le voyage de Rome à Tolède.

— » Ainsi, lui dit le magicien, pour me r^ompenser de mes services, vous me condamnez à mourir de faim sur la route. Dieu soit loué! il me reste encore de (j[uoi mettre quelque chose sous la dent, et je n'aurai pas le sort que vous me destinez. Fenune, poursuivit-il en élevant la voix, faites rôtir les perdrix que je vous ai ordonné d'apprêter. »

» A peine eût-il proféré ces mots, que la scène changea ; le pape se retrouva doyen de Saint-Jacques de Conipostelle comme devant, non à Rome, mais à Tolède, et si attrapé, si confus, qu'il resta muet.

— » Sortez de chez moi, lui dit don Illan, sortez sur rheure, je sais maintenant ce que valent vos promesses, et si j'avais eu la simplicité de vous laisser manger mes perdrix, je ne me le pardonnerais jamais !

» Et vous, seigneur comte Lucanor, méditez bien ceci : vous avez obligé un ingrat; si vous l'obligez encore, et surtout si vous prenez la peine de l'élever à vos dépens, vous ne manquerez pas de recevoir la récompense que don Dlan reçut du doyen de Tolède. »

Le comte, qui avait écouté attentivement cette histoire, en goûta beaucoup la moralité ; il suivit le conseil de Patronio et s'en trouva bien. Don Juan Manuel, jugeatit aussi que la lei;on était bonne à

garder , la fit écrire dans ce livre et composa deux vers qui disent ceci :

a N'ArrENDS BIEN D'UN INGRAT; PLUS IL SE VOIT GRANDIR^ D MOINS DES BIENFAITS REÇUS IL GABDE SOUVENIR. »

Sous le titre du Doyen de Badajoz, Herder et après lui Tabbé Blanchet^ ont donné une autre version qui a fourni à Andrieux le sujet d'un de ses contes en vers. Une note de l'cditcur des œuvres de l'abbé Blanchet est ainsi conçue : « Ce conte n'est pas oriental; M. l'abbé Blanchet l'a tiré d'un livre fort estimé en Espagne, lequel a pour titre : El Conde Lucanor. Le prince don Manuel est auteur de la fiction qui se réduit à peu de chose, mais le reste appartient à l'abbé. » Ce reste double en effet la longueur du conte, et l'abbé Blanchet y a semé l'esprit avec la prodigalité qui lui était propre ; cependant il n'a rien ajouté ni à la fiction, comme on le reconnait, ni aux incidents du récit, ni à la moralité du dénouement, comme on aurait dû le reconnaître. Ce qui est plus fâcheux, c'est qu'il a enlevé la couleur du temps, du lieu et de la nation pour composer une sorte de conte philosophique à la façon du dix-huitième siècle, triple anachronisme qui dépasse les bornes de la licence permise. Il lance çà et là contre la simonie et les désordres du haut clergé des traifs de satire qui sentent fort l'hiimeur des abbés de cour, quoi qu'en réalité il n'eut rien de commun ni par son caractère, ni par ses mœurs avec cette espèce de prêtres équivoques; mais c'était le ton à la mode et il l'a pris sans penser à mal; il ne songeait qu'à plaire. « L'ancien doyen de Badajoz devenu évèque, dit-il, fit des progrès rapides dans les sciences secrètes : il s'y livra même dans les commencements avec une ardeur qui pouvait par^iUre excessive ; mais il modéra peu à peu cette espèce d'intempérance, et il fit si bien que les études magiques ne nuisirent point aux devoirs de l'épiscopat. H s'était intimement convaincu d'une manière très-importante aux ecclésiastiques

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sorciers^ ou simplement philosophes et gens de lettres^ que ce n'est pas assez pour eux d'aller au sahbat et d'orner leur esprit de ce que les sciences humaines ont de plus curieux; qu'ils doivent encore enseigner aux autres le chemin du ciel et faire fleurir dans l'àme des fidèles la saine doctrine et les bonnes mœurs.

Plus loin, quand le chapeau de cardinal a remplacé la mitre de révoque^ voici ce qui se passa selon l'abbé Blanchet :

c( Le prélat courut au devant du magicien les bras ouverts : Mon cher maître, lui dil-il, je vous annonce deux bonnes nouvelles au lieu d'une ; votre di ciple est cardinal^ et votre fils va bientôt l'être, ou je n'aurai point de crédit à Rome. Je voulais en attendant, le faire archevêque de Compostelle; mais admiiv/ son malheur ou plutôt lé mien : ma mère, que nous avons laissée àBadajoz, m'a écrit une cruelle lettre qui rompt toutes mes mesures. Elle veut à toute force me donner pour successeur l'archidiacre de mon ancienne église, le licencié don Pablos de Salazar, dont elle est l'intime amie et la pénitente. Elle me menace de mourir de douleur, si elle ne peut rien obtenir pour ce cher père en Dieu et je ne doute pas un moment qu'elle ne tienne parole. Mettez-vous à ma place, tuerai-je ma mère? Don Torribio n'était pas homme à conseiller un parricide; il applaudit à la nomination de don Pablos, et ne se permit pas le moindre ressentiment contre la mère du prélat. Cette mère, si on veut le savoir^ était une bonne femme presque imbécille qui vivait avec son chat et sa femme de chambre, et savait à peine le nom de son confcsse4|^. Etait-ce bien elle qui faisait donner l'archevêché à don Pablos? N'était-ce pas plutôt une dame galicienne, parente de cet archidiacre, une jeune veuve fort dévote ei fort jolie, chez laquelle Monseigneur allait s'édifier assiduemcnt depuis qu'il demeurait à Compostelle. »

Certes don Juan Manuel aurait eu peine à reconnaître son apologue enjolivé de la sorte, mais pour Andrieux, ça lui allait à merveille, il s'en est emparé comme de son bien; et il n'a pas manqué de donner plus de relief aux traits caustiques du modèle par l'habile ciselure de son vers.

EXEiMPLE Xn.

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