‹ Le comte LucanorChapitre 18 sur 64 · DE CE QUI ADVINT A UN RENARD AVEC UN COQ · texte numérisé non relu

DE CE QUI ADVINT A UN RENARD AVEC UN COQ

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiUer : « Patronio, lui dit-il, vous connaissez l'État que j'ai reçu du Ciel ; quoique vaste, il n'est pas d'un seul tenant ; j'ai des villes très-fortes, d'autres qui le sont moins, et il en est plusieurs où je croirais n'avoir rien à redouter de personne si elles n'étaient pas trop éloignées les unes des autres; or, quand j'ai maille à partir avec les seigneurs mes vassaux ou avec mes voisins, ceux qui se disent mes amis ou qui veulent passer pour mes conseillers me font grand peur de cet isolement. A leur avis, je ne dois ni m' écarter du centre de mon domaine, ni sortir des meilleures forteresses; comme votre loyauté ne m'est pas moins connue que votre expérience en pareille matière, veuillez m'indiquer, je

iM LE COMTE LCCi^OR.

TOUS prie, la conduite rjue je dois tenir le cas éi'liéant.

— » Seigneur comte, réfhjiiilit Patnjnio, on Ta souvent dit, et je le n'-i^'le aujourd'hui avec une conviction profonde, rien n*e?t [>lus dangereux que de donner des coni5^;ils dans les affaires graves et douleii*vfr>. Pour bien con.-eiiler, il faudrait être certain du résultat; et que de fois l'événement ne trompei'il |ia:s notre calcul ! ce qu'on avait jugé mauvais proilnit du bien, re que l'on croyait hou produit du mal; cîi outre, l'iiomme loyal et sincère a plus à [H.Tdro qu'à ga^nier en cour^eillant de son mieuv : si, en effet, le conseil qu'il donne a d'heureuses suites, son unique récompense est d'avoir fait son devoir; tmdis f|ue si la chance vient à tourner, on fait retomber sur lui tout le tort de la déconvenue ; crovez

donc (|ue ']v nrabsliendrais volontiers en cette circonstance, car j'entrevois plus d'un doute et d'un danger; mais votre prière est im ordre pour moi, et il iw! me reste (|u'à vous demander la iXTmission de vous conl<»r, avant (ouf, ce qui advint au coq avec le renard.

— » Volontiers, dil h» comte Lucanor ; et Patronio poursuivi! ainsi :

— » Seigueur comte, un laboureur qui habitait une montagne élevait des poules et des coqs ;

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un jour il arriva qu'un de ces coqs s'éloigna du logis et se mit à trotter vers la plaine. Un renard l'ayant aperçu^ se glissa en tapinois pour le saisir; le coq n'eut que le temps de sauter sur un arbre isolé; le renard, d'abord confus d'avoir manqué son coup, réfléchit au moyen qu'il pourrait employer pour déloger le coq de son refuge et en faire sa proie. 11 commença par le saluer amicalement, lui adressa de douces paroles, et le pria avec instancfe de continuer sa promenade, lui jurant qu'il n'avait rien à craindre. Le coq refusa net ; alors le renard, changeant de ton, passa de la flatterie à la menace : « Puisque tu te méfies de moi, s écria-t-il, je saurai bien t'approcher de gré ou de force, » Le coq, qui se sentait en sûreté, se moqua de sa colère ; le renard, après avoir tenté de l'intimider par ses discours, se mit à ronger l'arbre avec ses dents et à le frapper avec sa queue; le coq aurait dû en rire, il s'efl'raya, prit son vol, et alla, non sans peine, se percher sur un autre arbre. Le renard voyant son trouble ne lui laisse pas le temps de se remettre, il le poursuivit à outrance, et l'ayant ainsi débusqué d'arbre en arbre, il parvint à l'éloigner de la montagne, l'attrapa et le mangea.

» Et vous, seigneur comte Lucanor, dont la condition est de subir tant d'épreuves, évitez avec

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un égal soin de prendre Talarme au premier signal d'un danger imaginaire, et de ne pas tenir assez de compte d'un danger réel. Quoi qu'il arrive, n'abandonnez pas plus la défense de vos petites villes que celle de vos grandes ; il serait insensé d'admettre qu'un homme tel que vous, avec des troupes et des vivres, ne peut tenir que derrière les murailles les plus épaisses. Si jamais, enti*ainé par de fausses alarmes, vous désertiez une de vos places, soyez certain qu'on vous chasserait ainsi de ville en ville, et qu'il n'y aurait plus aucun rempart assez solide pour vous, car plus vos gens se décourageraient à votre exemple, plus vos ennemis deviendraient audacieux , ils ne poseraient les armes qu'après vous avoir tout enlevé ; si, au contraire, inébranlable dès le commencement, vous tenez ferme partout, comme le coq sur le premier arbre, ou plutôt comme Tassiège qu'on cherche à épouvanter, soit par des tranchées, soit par des échelles ou toute autre machine, vous ne courrez aucun péril sérieux. Après tout, il n'y a que deux manières de prendre les places, en escaladant les remparts ou en les renversant. Dans le premier cas, les échelles n'atteignant pas les glacis, il est clair qu'on peut les repousser si on le veut bien ; dans le second cas, il faut beaucoup de temps pour faire brèche, et la résistance est plus facile que

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Tattaque ; donc, quand des villes tombent au pouvoir de l'ennemi, c'est toujours parce que les assiégés ont été vaincus par quelque besoin, ou parce qu'ils se sont manqué à eux-mêmes en s' effrayant sans motif. Petit ou grand, puissant ou faible, on doit ne rien entreprendre qu'après mûre réflexion, mais ne pas reculer d'un seul pas quand on s'est porté en avant ; il est moins périlleux de regarder le danger en face que de lui tourner le dos, et la preuve, c'est que dans une déroute il meurt plus de fuyards que de combattants : voyez ce qui se passe entre un petit chien et un gros; si le petit ne bouge pas et montre les dents, il parvient souvent à contenir son adversaire, mais s'il fuit, c'en est fait de lui, il est étranglé, et il n'échapperait point lors même qu'il serait plus grand et plus fort. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup ce conseil, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan estimant aussi que la leçon était bonne à retenir, la fit écrire dans ce livre, et composa deux vers qui disent ceci :

a TIENS FERME ET DÉFENDS-TOI COMME UN HOMME DE CCEUR ! » LE DANGER LE PLUS GRAND EST CELUI DE LV PEUR. »

Cet apologue, un des meilleurs du recueil, n'a rien de comumn avec la fable de La Fontaine qui porte le même titre; dans l'une^ le coq n'est pas dupe de la ruse di) renard, dans

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l'autre, au contraire, il en est victime. De là, deux leçons entièrement différentes; une première indication du sujet se trouve dans le livre de Calila et Dimna, mais depuis Esope, tous les ihiitateurs n'ont fait que reproduire, avec de légères variantes, les copies hébraïques ou latines de l'original qui leur était inconnu. Qu'on examine les divers Romans du Renard : Renard le contrefait. Renard retourné. Renard couronné, le petit ou le nouveau Renard, ces compilations démesurément ampliûées des livres indiens, on ne verra nulle part le sujet traité par don Juan Manuel. Quel que puisse être, au surplus, le mérite d'invention de la fable espagnole, elle tire sa principale valeur des réflexions qui la précèdent et qui la suivent. Aucun moraliste n'a mieux fait sentir l'inconvénient des conseils, aucun tacticien n'a mieux démontré qu'à la guerre

/^ danger le plus grand est celui de la peur.

EXE^ÏPLE XDI

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