‹ Le comte LucanorChapitre 22 sur 64 · A LA PORTE DE SE VILLE · texte numérisé non relu

A LA PORTE DE SE VILLE

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, j'ai eu le malheur de mettre contre moi un roi très-puissant, et comme cette inimitié durait déjà depuis bien des années, nousiinimes, de guerre lasse, par nous accommoder ensemble. Eh bien, malgré cette réconciliation et les rapports pacifiques qui existent aujourd'hui entre nous, il nous est impossible de nous fier l'un à l'autre ; nous sommes toujours en éveil, et des gens tantôt de son parti, tantôt du mien, m'envoient sans cesse des émissaires secrets qui me donnent l'alarme, en m' avertissant qu'on ne cherche qu'un prétexte pour m' attaquer. Certes, j'ai mis bon ordre à mes affaires, et il sera mal aisé de me surprendre ; mais, quoi ([u'il en soit, comme votre grande prudence

m'est connue, je voudrais savoir ce qu'à votre avis il y a de mieux à faire en pareille situation.

— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, le conseil que vous me demandez est chose épineuse, et pour plusieurs raisons : il est difficile de vous engager à vous méfier de votre voisin sans vous exciter à prendre des précautions qui amèneront infaillible* ment ime rupture. Comment vous dire qu'on ne veut que votre bien, qu'on redoute le péril qui vous menace, et qu'on serait désolé qu'il vous arrivât malheur, sans avoir l'air de vous pousser à commencer la querelle, quelque juste qu'elle puisse être? Comment vous dire de ne pas vous inquiéter et de ne prendre aucune mesure de sûreté, sans se montrer indifférent? Comment, au contraire, vous engager à élever des forteresses et à les munir de toutes choses, sans paraître abandonner à des murailles le soin de vous défendre? Si, enfin, on vous dit qu'il est inutile d'avoir tant d'amis et de vassaux, et de faire des sacrifices pour s'attacher les uns et conserver les autres, ne sembler a-t-on pas vous donner à entendre qu'on ne veut ni votre gloire ni votre salut? Cependant, vous pouvez vous mettre en grand péril si vous ne prenez aucune de ces mesures-là, et d'un autre côté, si vous les prenez, vous êtes exposé à faire éclater le conflit. Permettez-moi donc, puisque vous me

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demandez mon sentiment, de vous raconter Taventure d'un brave chevalier :

» Le saint et bienheureux roi don Fernand assiégeait Séville. Panni les plus braves chevaliers de son armée y on en citait trois sans pareils au monde : le premier s'appelait don Lorenzo Suarez Gallinato ; le second, don Garci Ferez de Vargas; j'ai oublié le nom du troisième. Ces trois guerriers se disputèrent un jour le prix de la vaillance ; aucun n'entendant le céder, il fut convenu entre eux qu'ils s'armeraient de toutes pièces et pousseraient jusqu'aux portes de Séville, qu'ils toucheraient du fer de leurs lances; le lendemain, ils se mirent en campagne de grand matin et coururent droit à la ville assiégée ; les Mores qui gardaient les remparts, voyant qu'ils n'étaient que trois, les prirent pour des envoyés et ne bougèrent point. Les trois chevaliers, après avoir franchi le fossé et le parapet, arrivèrent aux portes qu'ils frappèrent de leurs lances. Cela fait, ils tournèrent bride et se dirigèrent vers le camp. Lorscpie les Mores s'aperçurent que tous trois s'éloignaient sans laisser aucun message, ils comprirent que c'était une insulte qui venait de leur être faite, et résolurent d'en tirer vengeance ; mais avant que les portes fussent ouvertes, les chevahers avaient pu prendre du champ. Quinze cents chevaux et plus de vingt mille

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hommes de pied se mirent à leur poursuite. Les trois chevaliers s'arrêtèrent alors, et, faisant tête à l'en- ^ nemi, l'attendirent tranquillement. Dès que les Mores ne furent plus qu'à une courte distance, celui des trois hommes d'armes dont j'ai oublié le nom fondit sur eux. Don Lorenzo Suarez et Garci Ferez restèrent immobiles.^ Les Mores s'approchèrent encore, et don Garci Ferez les chargea à son tour- Don Lorenzo Suarez ne se mit en mouvement que lorsque l'ennemi arrivait sur lui ; alors seulement il donna à travers les rangs et se mit à faire mille prouesses. L'armée du roi, à la vue de cette mêlée, s'ébranla pour porter secours aux trois chevaliers. Elle parvint à les dégager, et malgré leurs blessures, aucun d'eux. Dieu merci, ne mourut; le combat devint si opiniâtre entre les Mores et les Chrétiens, que le roi don Fcrnand fut obligé d'y prendre part. Les Chrétiens firent ce jour-là rude besogne et remportèrent la victoire. Le Roi, dès qu'il fut de retour dans sa tente, fit arrêter les trois chevaliers et les déclara dignes du dernier supphce, d'abord pour avoir follement engagé l'armée sans son ordre, et ensuite pour avoir causé la mort de beaucoup de braves gens. Tous les chefs ayant intercédé en Leur faveur, ils furent mis en liberté, et lorsque le Roi eût appris qu'ils avaient agi de la sorte par suite

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d'un défi, il assembla les plus vaillants de l'armée pour décider lequel des trois s'était le mieux comporté. Le débat fut long et vif. Selon les uns, celui qui avait le premier chargé les Mores avait montré le plus grand courage ; ceux-ci donnaient la préférence au second, ceux-là au troisième; chacun soutenait son avis par de bonnes raisons, mais voici le jugement qui fut rendu : Si les Mores n'étaient pas sortis de la place avec tant de monde, et s'il eût été possible de les vaincre par la force ou par l'adresse, le premier des trois chevaUers aurait fait la plus belle action en fondant sur eux, puisqu'il aurait entrepris une chose qui pouvait être menée à bien ; mais puisque les Mores étaient si nombreux qu'on ne pouvait songer à les battre, le même chevalier ne les avait pas attaqués avec l'espoir d'en venir à bout ; il n'avait voulu qu'échapper à la honte d'une fuite ; or, comme il ne devait pas fuir, il était certain qu'il ne s'était élancé en avant que parce qu'il n'avait pas su attendre le danger aussi longtemps qu'il aurait dû le faire, et qu'il avait été comme entraîné par le trouble de son cœur. Le second chevalier s'était mieux conduit, puisqu'il avait résisté plus longtemps à son émoi ; mais don Lorenzo Suarez Gallinato, qui avait su se contenir et attendre, devait être proclamé le plus vaillant.

» Et VOUS, seigneur comte Lucanor, tant qu'on ne vous montrera f[u' alarmes et soupçons, et qu'il vous sera prouvé d'autre part que si vous engagez la lutte vous n'êtes pas de force à la terminer, sachez que plus vous soutiendrez avec calme tous ces assauts de la peur, plus vous serez réputé homme de courage et de sens. D'ailleurs, vous faites si bonne garde chez vous, qu'on ne peut vous prendre au dépourvu; attendez donc qu'on vienne vous provoquer sur votre terrain, et soyez sûr qu'on renoncera bientôt à avoir raison de vous par la peur. Ceux qui vous font tous ces rapports alarmants ne sont guidés que par leur intérêt ; leur but est de tirer profit du mal qu'ils peuvent occasionner; de pareils gens, croyezle bien, qu'ils soient de votre parti ou du parti opposé, ne se soucient pas plus de combattre (jue de rester en repos ; car ils ne valent pas mieux pour la guerre que pour la paix ; ce qu!il leur faut, ce sont des troubles à la faveur desquels ils puissent satisfaire leurs passions malfaisantes, vous tenir en échec, vous et votre ennemi, et enlever avec impunité ce que vous possédez et ne possédez pas. Comme le mal qu'ils peuvent faire aujourd'hui est impuissant, et qu'il vaut mieux, d'ailleurs, que le tort vienne d'un autre côté que du vôtre, patientez, et tout tournera à votre avantage, d'abord parce que Dieu sera avec

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VOUS, ce qui n'est pas un médiocre appui en pareille affaire; ensuite, parce qu'il sera connu de tous que vous n'agissez que selon votre droit ; finalement, en ne faisant que ce que vous devez faire, vous empêcherez votre ennemi de se déclarer contre vous, et vous pourrez tout à la fois conserver la paix, être agréable à Dieu et utile aux gens de bien. »

Le comte Lucanor trouva ce conseil plein de sagesse; il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan Manuel estimant aussi que l'exemple était bon à retenir, le fit écrire dans ce livre, avec deux vers qui disent ceci :

a jusqu'au moment du choc sachez vous contenir;

» LA victoire est TOUJOURS A QUI SAIT VOIR VENIR. »

Les héros de cette histoire appartiennent au xiii* siècle. Plusieurs écrivains ont recherché quel était le troisième chevalier dont le nom avait été oublié par don Juan Manuel; la place qu'il occupait dans l'histoire était assez belle pour être enviée. Ferran Perez de Guzman a prétendu que c'était Payo de Correa, adelantado ou gouverneur de Cazorla. [Claros varones de Espafia. MS. Bib. de Paris, n° 7,822.) Mais Lope Garcia de Salazar, auteur du livre des Buenas Andanzas, a soutenu de son côté que c'était Alonso Tello, criado (valet) du Roi. Décide qui pourra.

Don Lorenzo Suarez Gallinato, malgré sa noble origine, a été un peu négligé par les chroniqueurs, et bien à tort, sans doute, puisqu'il est cité deux fois avec tant de distinction par don Juan Manuel. (Voir plus loin l'exemple xxvm.) Garci

Perez de Vargas^ au contraire^ est derenu un des héros favoris des vieux romauciers. Don Juan Manuel l'a mentionné avec de grands éloges dans le résumé de lliistoire d'Espagne que Florès a publié. 11 figure aussi d'une manière non moins brillante dans la Chronique générale^ dans le Nobiliaire du comte don Pedro, et dans l'Histoire de la bibliothèque de l'église de Séville. Enfin, sa généalogie a été soigneusement retracée par Argote de Molina. (Nobleza deAndaluzia, fol, 96, 122.)

Les deux plus belles prouesses de Garci Perez de Vargas eurent lieu au siège de Séville et à la bataille de Xérès. C'est après cette dernière bataille qu'il fut armé chevalier de la main de don AWar Perèz de Castro, pour avoir tué le roi des Ganzuls. Au-dessus de la porte de Séville appelée porte de Xérès, qui a été rebâtie en 1561, on lit cette inscription, gravée sur un marbre blanc :

HERCULES HE EDIFICO

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