NUNO LAINEZ, SON PARENT
Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec Patronio, son conseiller : « Patronio, lui dit-il, vous savez que je ne suis plus très-jeune et que j'ai eu beaucoup de soucis et de peines dans ma vie ; eh bien! je voudrais maintenant me donner du bon temps , chasser à loisir et me débarrasser enfin de tout le fardeau des affaires ; comme vous ne pouvez me conseiller que pour le mieux, dites-moi, je vous prie, ce que vous pensez de cette résblution.
— » Seigneur comte, répondit Patronio, puisque vous demandez un avis raisonnable, je voudrais qu'il vous plût d'apprendre ce que le comte Feman Gonzalez dit un jour à Nuno Laînez.
— » Volontiers, dit le comte. »
Et Patronio poursuivit ainsi :
EXEMPLE XVT. 253
— « Le comte Fernaii Gonzalez, qui résidait à Burgos, avait eu fort à faire pour défendre ses domaines ; il arriva un moment de tranquillité qui lui permit de respirer un peu plus librement; alors Nufio Laïnez, ][)ensanl que tout irait au mieux désormais, l'engagea à se donner ({uelque répit et à ménager ses pauvres gens.
— » Certes, lui répliqua le comte, ^lersonne ne désire plus que moi se donner congé et liesse, mais j'ai guerre avec les Mores, avec les Léonais, avec les Navarrais, et si je me croise les bras, mes ennemis ne manqueront pas d'en profiter pour fondre sur mes terres; je sais que s'il me plaît de chasser avec de bons faucons et de chevaucher sur de bonnes mules dans tout le pays d'Arlanza, j'en suis bien le maître; mais il pourra m' arriver ce que dit le proverbe : Lhomme mourut et sa renommée avec lui; tandis que si je n'ai souci que d'échapper à l'oisiveté, de tout faire pour me défendi^e et de laisser bonne mémoire, on retournera le proverbe en disant : L'homme mourut y mais non sa renommée. Puisqu'un jour nous devons tous trépasser, bons ou mauvais, il ne conviendrait pas, ce me semble, de sacrifier à l'amour du plaisir des devoirs dont l'accomplissement* peut faire vivre notre nom en ce monde longtemps après que nous n'y serons plus, »
354 LE GOMTB LUGAMOR.
— « « Et VOUS, fleigneur comte Lucanor , qui savez aussi qu'il vous faudra niourir ^ occupez-YOus tou* jours de votre réputation , et n'immolez rien à l'amour du repos ou du plaisir^ » vous tenez à ce que votre nom vous survive. »
Le comte goûta beaucoup ce conseil , il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan Manuel, estimant aussi que la leçon était utile à retenir, la fit écrire dans ce livre et composa deux vers qui disent ceci :
« NOS JOURS SONT PEU NOMBREUX; QUI VEUT ÊTRE aTÈ » NE DOIT SE REPOSER QUE DANS L'ÉTBRNITÉ. »
La belle réponse qui sert d'exemple à don Juan Manuel n'est pas une invention de la poésie; elle est rapportée par l'histoire. On la trouvera dans la Chronique générale, rédigée par ordre d'Alphonse le Savant. Cette observation n'est pas inutile lorsqu'il s'agit du comte Feman Gonzalez; les romanciers l'ont chanté avec autant d'enthousiasme que Bernard de Carpio^ le Cid^ saint Ferdinand; ils en ont fait le type du prince. Dès le xu* siècle un poème en grands vers lui était consacré. Argote de Molina qui l'a lu^ en cite quelques vers; voici les trois derniers* :
Nunca ovo en el mundo à tal caballero*, Fue este para Moros mortal omizero, Decienle por las Hdes^ el buytre carnicero.
LE MONDE n'Eut jamais si rude chevalier:
LES MORES l'ont NOMMÉ LE VAUTOUR CARNASSIER.
* Voir pour plut amples détails sur ce poème narraUf rappendice, n* i.
La chronique imprimée dès le commencement du xvi* siècle sous le titre suivant est une des raretés de la bibliothèque de lord Grandville : La Cronica del noble cavallero el coude Fernan Gonzalez, Con la muerte de los siete infantes de Lara. Burgos. Maestro Fadrique, Aleman de Basilea. 1516. 20 feuillets.
Don Gonzale d'Arredondo, abbé d'Arlança, Pierre d'Abarca chroniste d'Aragon, <lon Luis de Salazar y Castro, auteur de VHistoire généalogique de la maison de Lara, don Gonçalo Argote de Molina, auteur de la nobles^ d'Andalousie, et en un mot tous les biographes espagnols se sont associés sans restriction aux éloges que le comte Fernan Gonzalez avait reçus des rimcurs de son temps. Cette admiration traditionnelle a paru contestable à Ferreras; il n'a pas craint d'en donner les motifs de ses contradictions, et tel a été le cri qui s'est élevé de toutes parts que force lui a été de protester à la fm de son Histoire générale du profond respect qu'il portait à la mémoire du comte. Un Castillan de la vieille roche (it paraître un Anti'Ferreras, dont le second titre était : Défense du comte Ferdinand Gonzalez comme souverain de Castille. Cette petite guerre qui éclatait huit cents ans après la mort du héros n'est-elle pas le plus significatif de tous les hommages que la poésie et la chronique lui ont décernés!
Ferran Gonzalez était un de ces comtes souverains de Castille qui retardèrent si longtemps par leur indépendance l'unité de l'Espagne et dont la vie s'écoula comme celle des grands vassaux de la couronne de France dans des luttes perpétuelles. — Il avait commencé à régner en 933, il mourut en 968, selon Mariana; en 970, selon Ferreras. L'acte politique le plus marquant de son règne est son affranchissement de la suzeraineté du roi des Asturies et de Léon. Certes, la chose était périlleuse, car peu d'années avant, en 922, don Ordono II, roi des Asturies et de Léon, avait fait jeter dans un cachot et étrangler, sur le simple soui)çon de rébellion, les quatre comtes de Castille, Nuno Fernandez, Abolmandar Blanco avec son nls don Diego et don Fernan Ansurez. Mesure que Sampire, don Roderic, don Luc et beaucoup d'autres vieux historiens trouvent aussi nécessaire que juste.
256 LE COMTE LUGANOR.
Fernan Gonzalez eut la gloire d'arrêter la marche conquérante d'Abd-el-Rhaman et d'aider Ramire à remporter la vieteire d'Osma. Devenu suspect à ce prince^ peu de temps après il fut attiré et retenu dans le château de Gordon, tandis que Diego Nunez, autre comte de Castille, était enfermé dans le château de Luna; mais une prompte réconciliation le rendit à la liberté, et sa fille dona Urraque épousa le fils du Roi. Don Ramire étant mort en 950, après dix-neuf ans de règne, eut pour successeur son fils don Ordofio III, qui mourut en 955 et fut remplacé par don Sanche-le-Gros qui perdit et recouvra la couronne. Ce prince atteint d'hydropysie avait été forcé de recourir aux médecins de Cordoue, et pendant ce temps don Ordono IV avait usurpé son trône avec le concours du comte Fernan Gonzalez. C'est pour ce fait que Ferreras a qualifié de traître le comte de Castille et qu'il a mis à sa charge l'empoisonnement prétendu de don Sanche. Une obscurité impénétrable couvre aujourd'hui le mystère de palais incriminé par Ferreras; je me bornerai donc à rappeler ici pour ceux qui ne voudraient pas prendre la peine de consulter l'histoire, que le comte Fernan Gonzalez, vainqueur d'Abdel-Rhaman à Saint-Etienne de Gormaz en 954, eut encore la gloire de vaincre Almanzour en 965, et les Normands débarqués sur les côtes de la Galice en 969 ; on ne signale dans sa brillante carrière qu'un seul échec; ce fut en 961 ; il tomba au pouvoir de don Garcie, roi de Navarre, qui le retint à Pampelune pendant une année entière.
Fondateur du monastère de Saint-Pierre d'Arlanza, il y a été inhumé dans uue chapelle qui est devenue la sépulture de sa famille. Lors de cette bataille de trois jours, livrée près de Piedra Hita, où il vainquit avec des forces inégales le lieutenant du roi de Cordoue, Al-Hakem II, on prétendit que saint Jacques, fils de Zébédée, monté sur un cheval blanc et suivi d'une légion d'auges, avait chargé à la tète des troupes espagnoles; c'était l'ermite Pelage, protecteur de Fernan Gonzalez, qui lui avait promis en songe l'intervention du ciel; d'autres traditions, que Mariana n'a pas craint de sceller du cachet de l'histoire^ se sont attachées à la dépouille mortelle
du héros qui^ suivant Topinion du peuple^ avait obtenu des miracles pendant sa vie. On suppose qu'une ardeur guerrière l'anime encore sous le marbre glacé de son tombeau. De) que la voix de l'Espagne crie aux armes^ ses ossements s'agitent et font entendre un cliquetis qui semble répondre au signal des batailles. (Voir plus loin l'exemple xxxvii.)
EXEMPLE XVn.
DE CE QUI ADVINT A UN HOMME QUI AVAIT FAIM, ET qu'on n'avait invité a DINER QUE PAR FORME DE COURTOISIE.
Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio,lui dit-il, un homme est venu me proposer de me rendre un service ; mais il m'a fait cette offre d'une manière si peu pressante, que je le soupçonne de n'avoir pas grande envie d'être pris au mot; il s'agit d'une chose importante et à laquelle j'attache un véritable prix ; j'accepterais donc très volontiers ; mais il me répugne de profiter d'une offre si froide et peut-être si peu franche. Qu'en pensez-vous? Je suis bien aise d'avoir votre avis làdessus.
— » Seigneur comte, répondit Patronio, je ne puis mieux faire que de vous raconter ce que fit un homme qui avait été invité à dîner.
— » Et qu'est-ce que c'est? demanda le comte Lucanor.
— » Voici, dit Patronio : Un homme de bien qui avait été très riche, tomba dans la dernière indi* gence. Il était réduit à vivre de secours, et il en était si honteux, que souvent il aimait mieux souffrir les tourments de la faim que d'aller demander à manger chez ses anciens amis. Un jour qu'il n'avait rien à mettre sous la dent et qu'il était en proie aux plus vives douleurs, il passa devant la maison d'une personne de sa connaissance qui était alors à table ; celle-ci, en le voyant devant sa porte dans un pareil moment, ne put se dispenser de l'inviter à dîner ; mais elle le fit sans insistance et aussi froidement que possible. Le pauvre affamé, néanmoins, n'attendit pas une seconde invitation ; il se mit aussitôt à se laver les mains et prenant place à table : « Soit, seigneur un tel, dit-il, vous me conviez de si bonne grâce, qu'il serait malséant de vous refuser; à Dieu ne plaise que je vous fasse celte injure ! » Après cela, vous devez penser qu'il ne négligea rien pour réparer ses forces ; ce qu'il y eut de plus heureux, c'est qu'avec sa faim il perdit sa mauvaise honte ; depuis lors, Dieu lui vint en aide et lui inspira les moyens de sortir de la misère.
» Et vous, seigneur comte Lucanor, puisque le
i&) LE COMTE LUCANOR.
service qu'on propose de vous rendre vous semble important, n'hésitez pas à l'accepter. Qu'il vous suffise de dire à celui qui vous l'offre que vous n'agissez ainsi que pour l'obliger ; mais ne prenez pas garde à la forme de la proposition, et n'attendez pas surtout qu'on la réitère ; car après tout, mieux vaut accepter une offre quelle qu'elle soit, que d'avoir à faire une demande. »
Le comte approuva ce conseil, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan, estimant aussi que la leçon était utile à retenir, la fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :
« BOUDER CONTRE SON VENTRE EST UNE SOTTE AFFAIRE; V ACCEPTE^ s'il LE FAUT, L'OFFRB LA tfOIlfS SINCÈRE. »
Il vaut mieux accepter une offre quelle qu'elle soit, hypocrite ou froide, que d'avoir à faire une demande; tel est le conseil que résume cet apologue; plusieurs proverbes espagnols et français disent la même chose, mais autrement.-
EXEMPLE XVin.
DE CE QUI ADVINT A DON PÉRO MELENDEZ LORSQU'lL SB