‹ Le comte LucanorChapitre 25 sur 64 · DE CE QUI ADVINT AUX CORBEAUX AVEC LES HIBOUX · texte numérisé non relu

DE CE QUI ADVINT AUX CORBEAUX AVEC LES HIBOUX

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, un de mes ennemis, seigneur très-puissant, a chez lui un prirent et serviteur qu'il a comblé de bienfaits, mais aucjuel il a fait aussi beaucoup de mal à la suite d'un différend qui les a brouillés. Ce serviteur, excité par son ressentiment et voulant se venger, est venu s'offrir à moi ; il me semble que je puis en tirer grand avantage, car personne n'est plus propre à m'indiquer les moyens de nuire à mon adversaire ; mais avant d'accepter ses services, je désire savoir ce que vous en pensez.

— » Seigneur comte, répondit Patronio, je n'hésite pas à le dire, cet homme n'est venu vous faire ses offres que pour mieux vous tromper ; si vous voulez savoir sur quoi je fonde mes soupçons, per-

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mettez-moi de vous raconter ce qui advint aux hiboux avec les corbeaux.

— » Volontiers, dit le comte, et Patronio poursuivit ainsi :

— » Seigneur comte , il y avait guerre à mort entre les hiboux et les corbeaux, et ces derniers étaient les plus maltraités, car leurs adversaires ayant l'habitude de rester cachés tout le jour et de ne se mettre en campagne que la nuit, il était impossible de les trouver, tandis que, protégés par l'obscurité, ils envahissaient la retraite des corbeaux, les surprenaient dans leur sommeil et les massacraient à plaisir. La désolation était devenue générale, lorsqu'un vieux corbeau, très-docte et très-expert, assembla sa famille et s'avisa du stratagème que vous allez voir : il se fit plumer le corps et une partie des ailes ; il ne garda que les plumes nécessaires pour voler tant bien quQ mal, et en cet état, il se rendit chez les hiboux : « Voyez, s'écria-t-il, le cruel traitement que mes frères m'ont fait subir ; mon seul crime est de leur avoir conseillé de faire la paix avec vous ; mais, puisque leur barbarie n'a gardé aucune mesure, je veux à mon tour en tirer vengeance avec éclat, et vous apprendre, si vous y consentez, plusieurs moyens de les vaincre et de les exterminer. » Les hiboux furent charmés de la proposition ; ils célébrèrent la

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bien venue du vieux corbeau et lui firent fête ; leur confiance en lui ne connut pas de bornes ; ils l'instruisirent de toutes leurs affaires, et ne lui cachèrent aucun de leurs secrets ; cependant, un d'entre eux qui était chargé d'ans et qui avait beaucoup vu , loin de partager le sentiment commun, eut des soupçons ; il alla trouver le chef des hiboux et lui dit : « Tenez pour certain que ce corbeau si bien accueilli n'est qu'un hypocrite ; il n'est venu ici que pour nous leurrer et nous perdre ; c'est un traître qu'il faut chasser au plus vite. » On ne tint aucun compte de cet avertissement ; le vieux hibou désolé n'eut d'autre parti à prendre que de pourvoir à sa propre sûreté ; il partit donc, et se retira dans une contrée éloignée où il n'avait pas à craindre la poursuite de l'ennemi. Ses compagnons persévérèrent dans leur aveuglement jusqu'au jour où le corbeau se trouvant assez de plumes pour soutenir un long vol, les* prévint qu'il allait reconnaître le camp de ses frères, afin qu'on pût les surprendre et les occir tout à l'aise. Il partit aux acclamations des hiboux et ne. reparut point. Les corbeaux instruits par lui des moindres cachettes de leurs adversaires les attaquèrent à l' improviste et à la clarté du jour, de telle sorte que ceux-ci, ne pouvant pas même fuir, tombèrent sans défense sous leurs coups. Voilà le fruit qu'ils recueil-

lirent de leur sotte confiance dans un corbeau qui ne pouvait être naturellement que leur ennemi.

» Et vous , seigneur comte Lucanor , pourriezvous aussi vous livrer à la foi d'un homme que des liens de parenté et de service unissent de corps et d'àme à votre ennemi? Comment supposer qu'il vous soit plus dévoué qu'à son sang et à sa race? N'en doutez pas, la trahison qu'il vous propose pour vous allécher sera tournée contre vous; cependant, si vous désirez faire l'épreuve du traître, vous le pouvez ; mais à la condition de le tenir assez loin de vous pour qu'il ne puisse pénétrer vos secrets ni vous porter le moindre préjudice ; alors, s'il vous donne des gages de sa sincérité en faisant trop de mal à ses anciens maîtres pour qu'une réconciliation soit jamais possible, vous serez libre de lui accorder votre confiance, sauf à le mettre hors d'état d'en abuser; car qui a trahi peut trahir. »

Le comte approuva beaucoup ce conseil ; il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan, estimant aussi que l'exemple était excellent à retenir, le fit écrire dans ce livre, et composa deux vers qui disent ceci :

« POINT d'aveugle abandon; n'écoute qu'a demi

» CELUI que la nature A FATT TON ENNEMI. >»

Cet apologue ouvre le troisième chapitre du PantchchTantra; il porte pour titre : Kàkohûkika ou VJnimitié des corbeaux et

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dei hiboux. Il correspond au huitième chapitre du Calila et Dimna arabe^ et au quatrième de la version persane dHocéin Vaêz et de la version turque (KaL et Dim., 216*258. — Livre des lumières, ch. iv^ p. 233-286. — Fables indiennes, ch. IV, t. II; p. 316 et fuiv.)* Loiseleur des Longchamps en présente ainsi l'analyse : « Le but moral de cet apologue est de faire connaître le danger de se fier à des inconnus ou à des ennemis qui se couvrent du masque de l'amitié. Le roi des corbeaux, jaloux de celui des hiboux, forme le projet de détruire ses ennemis, et pour y réussir plus sûrement, il charge un de ses conseillers intimes de s'introduire parmi les hiboux. Le corbeau y parvint au moyen d'une ruse qui rappelle l'histoire de Zopire. Dépouillé de ses plumes, couvert de sang, il est trouvé au pied d'un arbre par des hiboux qui le conduisent à leur roi. Le nouveau venu gagne la confiance du roi des hiboux en dépit des efforts de ses ministres, et il fait connaître aux corbeaux les moyens de détruire leurs ennemis, qui finissent par être étouffés dans la caverne qui leur sert de demeure. K) (Essai sur les fables indiennes, p. 16).

L'étouffement général appliqué aux hiboux dans l'apologue indien est loin d'être aussi simple que l'extermination à coups de bec de l'apologue espagnol ; l'astucieux Carchenas tient le discours suivant au roi son maître : « Dans la montagne il y a une caverne où tous les hiboux s'assemblent chaque jour; elle est environnée de bois, votre majesté n'a qu'à commander à toute son armée de porter une grande quantité de ce bois à la porte de la caverne. Pour moi, je me tiendrai auprès et avec du feu que j'aurai pris aux cabanes des bergers voisins, j'allumerai le bois ; alors tous les corbeaux battront des ailes à l'entour, afin de l'allumer davantage; ainsi, les hiboux qui sortiront seront brûlés des flammes et la fumée étouffera ceux qui demeureront. Ce conseil plut au roi des corbeaux. Il ordonna à tout son monde de partir ; enfin on fit ce qu'avait dit Carchenas et tous les hiboux périrent, » [Contes et fables indiennes, traduites d'Ali Tchelabi-ben-Saleb, auteur turc, par Galland et Gardonne ; Paris 1778, t. n, p. 319).

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