‹ Le comte LucanorChapitre 24 sur 64 · CASSA LA JAMBE · texte numérisé non relu

CASSA LA JAMBE

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Patronio, lui dit-il, vous savez que je suis en rivalité avec un de mes voisins, seigneur trèspuissant et de grand renom. Eh bien ! j'ai avis qu'il a les mêmes vues que moi sur certaine ville dont je voudrais m' emparer ; ce sera au premier occupant ; celui qui entrera dans la place avant l'autre lui en fermera pour jamais la porte. Déjà tous mes gens sont prêts à marcher, et je crois être sûr qu'avec l'aide de Dieu, si je partais aujourd'hui, je recueillerais les fruits d'une victoire complète ; par malheur, ma santé ne me permet pas d'ouvrir la campagne, et je me vois menacé de manquer une occasion que je ne retrouverai plus. Or, quelque fâcheuse que puisse

être la perle d'une ville, j'y serai moins sensible, je vous l'avoue, qu'au triomphe de mon voisin; ditesmoi donc ce qu'il y aurait à faire ; j'ai toute confiance, vous ne l'ignorez pas, en votre bon jugement.

— » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, je conçois le tourment que vous éprouvez; mais pour vous dire ce qu'il conviendrait de faire en pareil cas, il faudrait vous apprendre ce qui advint à don Péro Mélendez. »

Le comte pria Patronio de lui raconter cette histoire, et Patronio le fit ainsi :

— « Don Péro Mélendez était un des plus dignes hommes du royaume de Léon ; chacpie fois qu'il lui arrivait quelque mauvaise aventure, il avait l'habitude de s'écrier : Dieu soit loué I puisqu'il l'a voulu, c'est apparemment pour le mieux. Or, ce don Péro Mélendez était ministre et favori du Roi ; ses envieux le calomnièrent tant et tant que le prince leur permit de lé mettre à mort. Il reçut l'ordre de se rendre au palais, et ceux qui devaient le tuer s'embusquèrent à une petite distance de sa maison ; mais, en descendant un escalier pour monter à cheval, il glissa et se cassa une jambe. Les amis qui devaient l'accompagner ne purent, tout en le plaignant, s'empêcher de lui dire : « Vous qui répétez sans cesse que Dieu fait tout pour le mieux, pensez-vous que ce soit pour

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votre plus grand bien qu'il vous a cassé la jambe?

» Patience y amis , leur répondit don Péro Mélendez, l'avenir dira ce qu'il faut penser de cet accident, etpeut-ètrereconnaitrez-vousaussique, puisque Dieu l'a permis, c'est pour mon bien. x> Ses amis eurent beau faire, ils ne purent lui ôter cette idée de la tête. Ceux qui l'attendaient pour l'égorger, ne le voyant pas paraître, s'informèrent de la cause de son retard, et ayant appris ce qui lui était arrivé, ils at* lèrent en donner avis au Roi. Don Péro Mélendez fit une longue maladie, et pendant ce temps, le Roi finit par apprendre qu'on l'avait trompé sur son compte, il fit arrêter les calomniateurs, se rendit lui-même chez son ancien favori, lui raconta tout ce qu'on avait inventé pour le noircir, et lui demanda pardon de l'ordre de mort qu'on lui avait surpris. D ne s'en tint pas là ; il le combla d'honneurs pour le dédommager, et infligea un châtiment exemplaire à ceux qui avaient voulu le perdre. Voilà comme le ciel sauva don Péro Mélendez, et comment il fiit prouvé que cet homme de bien avait raison de rép^ ter continuellement que tout ce que Dieu fait est pour le mieux.

» Et vous, seigneur comte Lucanor, loin de vous plaindre de l'obstacle qui contrarie vos projets, per^ suadez-vous, aussi , que Dieu ne fait rien sans dessein,

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et, croyez fermement que si vous avez pleine foi en lui, il vous tirera toujours d'embarras. En tout ce qui arrive de fâcheux, néanmoins, deux points sont à considérer : s'il y a remède au mal ou s'il n'y en a pas ; dans le premier cas, l'homme doit faire tout ce qui dépend de lui pour sortir de la difficulté ; il serait coupable d'abandonner le mal à son cours en se bornant à dire que le pouvoir de Dieu peut remédier à tout ; car agir ainsi, ce serait tenter Dieu. D'ailleurs, nous avons reçu l'intelligence et la raison pour en faire usage, et notre devoir -est de combattre le mal autant que nos facultés nous le permettent; mais lorsqu'il s'agit de choses qui ne sont susceptibles d'aucun remède, il faut se résigner et reconnaître que puisqu'elles sont arrivées par la volonté de Dieu, ce doit être pour le mieux ; je conclus pour ce qui vous concerne que l'entrave mise à vos projets n'étant pas du nombre des choses que la volonté humaine maîtrise à son gré, il est clair qu'elle vient d'une volonté plus haute, et que par conséquent c'est pour le mieux. Pénétrez-vous bien de cette vérité-là, et laissez à Dieu le soin d'amener des résultats conformes à vos désirs. »

Le comte ne douta pas de la sagesse de ces paroles; il suivit le conseil de Patronio, et s'en trouva bien. Don Juan, jugeant aussi que la leçon était digne

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d'être retenue, la fit écrire dans ce livre, et composa deux vers qui disent ceci :

« DIEU FAIT TOUT POUR LE MIEUX; NE L^ACCUSE DE HIEN; » IL PEUT, QUAND IL VOUDRA, CHANGER TON MAL EN BIEN. »

Voici encore une preuve de la haute sagesse de don Juan Manuel; en conseillant la foi, il demande qu'elle soit active; la lecture des livres arabes ne l'entraîne pas vers le fatalisme, et d'un autre côté, il comprend trop bien la philosophie chrétienne pour admettre, sous l'apparence de la résignation, cette inertie coupable qui, suivant une locution moderne, passe procuration à la Providence.

Le nom du héros de cet exemple n'a pas été écrit dans le livre publié par Argote de Molina, comme dans les deux manuscrits de la bibliothèque nationale de Madrid; dans Tun et l'autre manuscrit c'est don Péro Mélendez; dans les deux éditions imprimées, au contraire, c'est don Rodrigo Mélendez de Valdès. Il ne m'appartient pas de contester l'autorité d'un généalogiste telqu'Argote de Molina; je me borne à constater une différence qu'il n'a pas expliquée.

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