‹ Le comte LucanorChapitre 28 sur 64 · DE CE QUI ADVINT AU LION ET AU TAUREAU · texte numérisé non relu

DE CE QUI ADVINT AU LION ET AU TAUREAU

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec son conseiller : « Palronio, lui dit-il, un seigneur trèspuissant et trè&-respecté est mon ami ; jamais , jusqu'à présent, je n'ai eu à me plaindre de sa conduite à mon égard ; cependant, il vient de me donner à entendre que je ne devais plus compter sur lui comme avant, et je soupçonne fort qu'il cherche quelque prétexte pour se déclarer contre moi. De là, deux sujets d'inquiétude ; le premier, c'est qu'une rupture soudaine soit suivie de grands maux ; le second, c'est que mes soupçons ne transpirent, et que mon ancien allié, me rendant méfiance pour méfiance, ne m'oblige à éclater moi-même; conseillezmoi donc , je vous prie, ce que vous croirez le plus propre à me tirer d'embarras; je m'en remets à votre bon jugement.

— » Seigneur, répondit Patronio, s'il m'était permis de vous faire connaître ce qui advint au lion et au taureau, vous éviteriez peut-être la fâcheuse extrémité qui vous alarme.

— » Racontez-moi cela, dit le comte, et Patronio poursuivit ainsi :

— » Seigneur comte Lucanor , le lion et le taureau étaient liés de l'amitié la plus étroite, et comme tous deux sont des animaux d'une force supérieure, ils n'étaient jamais embarrassés que du choix de leur proie. Le lion aidé du taureau s'emparait des bêtes carnassières, et le taureau soutenu par le lion de celtes qui broutent l'herbe. Cette alliance causait tant de ravages, que les animaux, craignant de devenir tous les victimes du lion ou les esclaves du taureau, se concertèrent pour savoir comment il serait possible de la rompre. « Il n'y aura de sûreté pour nous, se dirent-ils entre eux, que lorsque nous aurons divisé nos deux oppresseurs ; il faut que leurs favoris le renard et le mouton mettent tout en œuvre pour les brouiller. » Cette mission fut acceptée ; sur l'avis du renard, l'ours, comme le plus fort et le plus courageux des animaux carnassiers , alla trouver le lion et lui insinua que le taureau cherchait à lui jouer quelque mauvais tour ; il assura qu'il le tenait du taureau même, et ne négligea rien

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pour le faire croire ; le cheval, ep sa qualité de chef des bétes qui paissent y fut chargé par le mouton d'uue confidence semblable pour le taureau; ces dénonciations ne furent d'abord écoutées qu'à demi ; le lion et le taureau , considérant que les d^t»u*s étaient après chacun d'eux les premiers de leur espèce, les soupçonnèrent d'avoir cherché à le§ désunir; cependant, la calomnie avait laissé un germe qui ne tarda pas à se développer ; les deux amis devinrent plus circonspects et s'observèrent mutuellement ; l'un et l'autre consultèrent en secret leurs favoris, le renard et le mouton, qui leur répondirent que, sans doute, le langage de l'ours et du cli^val manquait de sincérité, mais qu'il était prudent, néanmoins, de se tenir en éveil et d'être attentif à toutes choses. Ce conseil augmenta leur méfiance; les animaux qui s'en aperçurent se servirent encore des deux favoris pour faire remarquer au hon et au taureau que l'un était en garde contre l'autre, et que cela ne pouvait venir que des mauvais desseins qu'il couvait dans son cœur. Un tel langage n'était pas loyal, assurément ; le renard et le mouton sacrifiaient à leur intérêt la fidéhté qu'ils devaient à leurs maîtres et seigneurs ; mais il y allait du sa)ut de leur race; aussi, travaillèrent-ils tant et si bien, que l'apiijtié qui ))nii»^t le Upp au taureau se changea w

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haine. Cette aversion réciproque fut eipcitée avec le même soin qu'on avait mis à la faire naître^ tandis qu'une ligue se formait entre tous les animaux. Bref, grâce à leur isolement, le lion et le taureau perdirent la puissance qui les rendait si redoutables et furent exposés aux insultes de leurs ennemis; ils n'avaient pas su deviner qu'on ne les poussait l'un contre l'autre que pour se délivrer de leurs griffes et de leurs cornes ; les animaux qu'ils ne pouvaient plus prendre depuis leur rupture étaient devenus si forts en s' unissant, qu'ils s'emparèrent d'eux et les mirent à mort.

— » Et vous, seigneur comte Lucanor, que cet exemple vous éclaire ! examinez bien si les gens qui cherchent à rendre votre ami suspect à vos yeux agissent dans le même but que les animaux à l'égard du taureau et du lion. Cela vérifié, si vous reconnaissez que votre ami est un homme loyal et que sa conduite est toujours droite, fiez-vous à lui copime à un bon fils ou à un bon frère. Non seulement vous ne devez ouvrir l'oreille à aucune parole qui l'accuse mais il faut encore lui dire tout ce qu'on vous rap • porte contre lui et donner aux calomniateurs une si rude leçon, que personne n'ait envie de les imiter. Dans le cas contraire, je veux dire s'il vous est prouvé que vous n*avez pour ami qu'un de ces

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hommes dont la fidélité dépend des circonstances, de la fortune et de l'intérêt, contentez-vous de le ménager avec soin; ne faites, ne dites rien qui puisse lui porter ombrage; fermez plutôt les yeux sur les torts qu'il pourrait avoir ; car vous devez être assuré qu'il ne cherchera pas à vous nuire d'une manière grave sans vous en avertir par quelque signe, tandis qu'une rupture soudaine et complète vous exposerait à tous les dangers qui suivent l'isolement. Ce qu'il faut faire entendre à un ami de ce genre, c'est que votre condition étant la même, l'harmonie qui existe entre vous offre les mômes avantages pour l'un que pour l'autre, et que vous avez par conséquent le même intérêt à la conserver nette et franche. En tenant cette conduite, vous rendrez votre alliance durable, et vous échapperez au piège oii tombèrent le lion et le taureau. »

Le comte Lucanor goûta beaucoup ce conseil, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan, estimant aussi que l'exemple était bon à retenir, le fit écrire dans ce livre et composa deux vers qui disent ceci :

« REPOUSSE LES SOUPÇONS QUI TE VIEN^TENT D'UN TRAITEE, » BIEN PLUS QUE L'AMITIÉ LA HAINE EST PROMPTE A NAFTRE.»

Cet apologue se retrouve en partie dans le Pantcha-Tantra; le premier et le plus étendu des cinq chapitres du livre sans-

crit est intitulé : Mitra-Bhèda, ou la Rupture de l'amitié, et répond au cinquième chapitre du Calila et Dimna. 11 a pour but de mettre en garde les rois contre les manœuvres perfides qui tendent à semer la division entre eux et leurs amis les plus sincères. Les personnages de l'apologue indien sont le roi lion Pingalaca, le taureau Sandjivaca, son confident et deux chacals courtisans du lion^ nommés Carataea et Damanaca, et dont les noms ont été altérés dans la version arabe en ceux de Calila et Dimnq. Jaloux de la faveur de Sandjivaca, ces deux chacals réussissent^ par leurs rapports calomnieux^ à persuader au lion que le taureau conspire contre lui, et au taureau que le lion en veut à sa vie. La mort du malheureux favori tué par son maître est la conséquence de cette trahison.

Le dénouement diflEère de celui de l'apologue espagnol : les chacals remplacent le cheval et le renard ; c'est un prince et son favori, au lieu de deux alliés; mais le moyen employé pour semer la méfiance est le même; les variantes attestent seulement que la fable a passé par les mains des Arabes avant d'arriver à celles de don Juan Manuel, et celui-ci lui a donné une physionomie nouvelle par la manière ingénieuse dont il l'a moralisée. On pourrait croire qu'il racontait l'histoire de la rupture d'Alfonse XI et de son favori don Alvar Nunez Osorio, histoire qu'il connaissait mieux que personne.

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