Livre des Exemples
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 07
Cette nomenclature est inexacte :
Les livres du Chevalier et de Y Écuyer ne font qu'un seul et même ouvrage, ce qui efface la répétition que le Livre de la Cfievalerie porterait à supposer; le Livre des Exemples n'est autre que le Comte Lucanor; le Livre de V Infant est le Livre des Enseignements et Conseils donnés à mon fils donfernand; il y a deux livres de poésie; l'un intitulé par l'auteur Livre des Citants; l'autre, Livre des Règles de trouver; enfin, l'éditeur, ou plus probablement l'imprimeur, a fait du Livre des Engins ou machines de guerre, le Livre des Tromperies, [enganos au lieu de engenos).
Après l'apologue du troubadour et du cordonnier, qui sert de préface au principal manuscrit, vient une lettre adressée par l'auteur à son oncle l'archevêque de Tolède, que, par affection, il appelle son frère. Il y expose les motifs qui ont fait donner à son père, l'infant don Manuel, des armes portant des aîles et des lions, et il explique pourquoi il a le droit, ainsi que ses descendants directs et légitimes, de faire des chevaliers sans l'être. Cette lettre se termine par la relation de l'entretien solennel qu'il eut avec le roi Don Sanche le Brave y à Madrid, lorsque ce prince étant au lit de mort lui dit avec tristesse : « Je voudrais vous donner ma bénédiction, mais j'en ai perdu
98 ŒUVRES DE DON JUAN BIAmiEL.
le droit par ma révolte contre mon père Alphonse le Savant; celui qui a encouru la malédiction paternelle ne peut bénir personne. »
Suit un traité en vingt-six chapitres , intitulé : Livre des Enseignements ou Conseils à mon fils don Femand. Une philosophie bienveillante et douce tempère, dans ce guide moral, les conseils d'une expérience acquise dans le monde des cours. L'auteur commence par recommander à son fils de pratiquer la religion, qui est le salut de Tâme; la tempérance, qui est la salut du corps; l'étude, qui est le salut de l'esprit ; il trace ensuite les règles de conduite que tout prince, pour être bon gentilhomme, doit observer envers le Roi, envers les grands, envers ses vassaux; il lui indique l'ordre à établir dans sa maison ; comment il doit vivre avec sa femme, avec ses enfants, avec ses serviteurs; prendre conseil de ses amis, distribuer les emplois, choisir ses envoyés, rendre la justice, administrer ses revenus, faire la paix ou la guerre. Plusieurs fois, dans le cours de cette instruction, don Juan Manuel renvoie le lecteur à son livre sur les divers états ou conditions, traité plus spécial et plus développé. Le vingtième et dernier chapitre est intitulé : Le Uvre infini [El libre infinido) ; il a pour sujet l'amour, sujet inépuisable et toujours nouveau. Mais
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 99
ici rien d'erotique; quinze sortes d'amours sont définies, et dans ces variétés de sentiments, ou plutôt dans ces acceptions différentes du même mot, on passe de nuance en nuance jusqu'aux oppositions les. plus tranchées ; on descend de l'amour idéal et parfait à l'égoïsme des affections matérielles qui n'ont que leur intérêt pour règle; l'auteur avoue, par exemple, à l'article de l'amitié, qu'en cinquante ans il n'a trouvé qu'un ami véritable, et il se garde bien, dit-il, de le nommer, de peur de se brouiller avec tons les autres.
Le Livre des États [Libre de los Estados) porte aussi le titre A^ Livre des Lois [Lihro de lasLeyes) ; œuvre de moraliste et de jurisconsulte, il embrasse les lois civiles et ecclésiastiques, et pourrait éclairer l'intelligence des siete partidas ; la première partie, divisée en cent chapitres, traite des obligations des laïques; la seconde, divisée en quarante-huit chapitres, règle les devoirs des religieux ; c'est précisément à la suite de cette instruction générale, si précieuse pour l'histoire de la civilisation espagnole, que commencent dans le même recueil les apologues du Comte Lucanor.
Le Livre du Chevalier et de VÉcuyer est en-
* core un livre de doctrine ; mais la morale y est mise
en action; l'intérêt augmente avec le mouvement.
Don Juan Manuel, peignant à la fois l'homme et la nature, TinteUigence et la matière, a jeté le tableau du monde dans le cadre d'une fable animée par un dialogue, fabliellay conmie il l'appelle. Un jeune écuyer, qui se rend à Yalladolid pour être armé chevalier, s'arrête dans un ermitage où réside un vieillard qui a quitté la société des honunes après y avoir longtemps brillé par ses talents et ses vertus. Avide de s'instruire, il lui adresse des questions multipliées sur les devoirs qu'il aura bientôt à remplir. Le vieux chevalier répond point par point, et ses enseignements portent de tels fruits, que le disciple est bientôt digne du maître. A peine le jeune écuyer s'est-il fait entendre à la cour, que tous les suffrages sont pour lui; il obtient jusqu'aux éloges du Roi. Encouragé par ce succès, il revient chez l'ermite, dès qu'on l'a fait chevalier, et lui soumet de nouvelles questions pour achever de s'instruire, fl ne se borne plus aux devoirs de la chevalerie, il étudie le monde moral et physique sous tous les aspects ; il veut savoir ce que c'est que le ciel, la terre, la mer, les éléments, les astres, les animaux, les plantes, les minéraux, toute la création enfin, tout ce qui est animé et inanimé, humain et divin, tangible et imperceptible. Le champ est vaste; l'ermite a besoin de temps. Il invite le j eune chevalier à s'établir sous son toit de feuillage,
OHIGINE DE l'apologue EâPAâ.NOL. 101
et à y demeurer jusqu'à ce que la mort les sépare. Celui-ci y consent avec joie ; chaque jour il reçoit une nouvelle instruction du vieux chevalier, et ce n'est qu'après avoir recueilli sa dernière leçon avec son dernier soupir qu'il se détermine à revenir à la cour, oii il confond les plus savants par la variété et la solidité de ses connaissances; le Roi en est si ravi, qu'il lui confie la direction des affaires de l'Ëtat. Le livre entier forme cinquante chapitres ; tous ne sont pas de même force ; quelques-uns même expriment, comme axiomes, des opinions qui pouvaient être con« testables alors, et qui seraient certainement contestées aujourd'hui, mais l'ensemble étonne. Dans aucune partie de l'Europe, le xiv* siècle n'a produit un livre plus substantiel, plus érudit, plus sensé. C'est le demir mot de la science et de la philosophie de l'époque.
Parmi les ouvrages que récemment encore on supposait égarés , il faut mentionner le Livre de la Chasse {Libre de la Caça) et la Chronique d* Espagne {Cronica de Espana). L'un et l'autre sont réunis dans le même manuscrit.
Le Libro de la Caça a perdu ses premiers feiidllets, ce qui a pu empêcher de le reconnaître ; il resterait à le comparer avec le traité de Vénerie composé à la même époque et qui fut imprimé deux siècki
iOS CEUVRES DE DON JUAN MANUEL.
plus tard par les soins d'Argote de Molina*. Cet ouvrage rédigé, dit le titre, par l'ordre d'Alphonse XI, forme trois livres ou traités divisés en chapitres ; il se termine par un supplément ou quatrième livre qui est en entier d'Argote de Molina.
Le premier Uvre renferme les règles de lâchasse, c'est un manuel pratique de l'art du veneur.
Le second traite de l'éducation des chiens et de la manière de les guérir de leurs blessures et de leurs maladies ; il est divisé en deux parties.
Le troisième indique les divers genres de chasse, province par province; c'est une statistique du gibier, et en même temps, comme Sarmiento le remarque, un travail précieux pour la géographie de la vieille Espagne. Ces trois Uvres, à en croire l'éditeur, seraient l'œuvre d'une véritable académie de chasseurs ; Argote de Molina cite seize noms, et tous illustres. Le grand-veneur {montero-mayor) était alors Diego Bravo, qui fut tué au siège d'Algésiras. Le discours ou livre quatrième d'Argote de MoUna n'est pas le moins intéressant ; on y trouve, outre les règles de la grande chasse à la fin du xvi® siècle,
^ Libro de la monteria que mando escreyir el muy alto y muy poderoto rey Don Âlonso de Gastilla y de Léon, ullimo dette nombre. Acrecentado por Gonzalo Argote *de Molina. SéTiUa^ 1552; pet. in-fol.
OBIfillfE DE L'APOLOGUE ESPAGNOL. 103
l'histoire de la vénerie en Espagne, les privilèges et franchises des veneurs de la maison du Roi et la curieuse origine des chasseurs royaux, connus sous le nom de Monteras de Espinosa. Au temps de Phi- Uppe n, ils étaient encore quarante-huit en activité de service, et depuis six cents ans on avait vu les Espinosa garder sans interruption la chambre du Roi avec la même fidéUté; la tradition héréditaire de ce dévouement inébranlable, au miheu de tant d'agitations politiques, n'honorait pas moins la coitronne de Gastille, assurément, que cette famille ou plutôt cette tribu chevaleresque*.
L'éditeur de la chronique d'Alphonse XI, don Francisco Cerda y Rico, attribue le livre de la Monter ia à ce prince, et reproche à Ârgote de Molina
* Cette institution unique au monde a été l'objet d'un ouvrage spécial au commencement du dernier siècle : Origm deloâ monteros de Espinosa, su catidad, exerdeio, preemtnencias y exempciones, por el lie. Don Pedro de la Esealera Gti#vara, de la noble y leal villa de Espinosa de los monteros, Madrid^ 1735, in-4*. « Imprimé aux frais du corps même des monteros de la chambre du Roi et dédié à Philippe V, ce livre peut être considéré comme le recueil le plus authentique des titres qui constituent les droits et privilèges de cette compa* gnie célèbre. Peutrêtre, lorsque la maison de Bourbon a succédé à la maison d'Autriche, a-t-il paru nécessaire de mettre de nouveau en relief un état de possession qui pouvait être attaqué.
de l'avoir rendu méconnaissable : « Je ne sais sur quoi il a travaillé, dit-il ; quant à moi, j'ai consulté trois manuscrits ; deux sont à l'Escurial : le premier en vélin, écrit avec beaucoup de corrections, orné d'initiales dorées ou coloriées et soigné de telle sorte dans ses moindres détails qu'on peut croire qu'il était à l'usage même du Roi ; le second, copié sur papier du temps des rois catholiques ; le troisième, qui ne le cède pas au premier en magnificence, embelli de figures d'une délicatesse surprenante pour la fin du XIV® siècle. Il viei\t de la bibliothèque du marquis de Tarifa et il appartient à la chartreuse royale de Sévillc. Aucun de ces manuscrits ne s'accorde avec l'édition d' Argote de Molina. »
Si je ne craignais à mon tour de me livrer à des conjectures hasardées, je m'appuyerais sur le témoignage même de Ccrda y Rico pour revendiquer en l'honneur, non d'Alphonse XI , mais de don Juan Manuel, ce Libro de la Monter ia^ qui paraît ressembler si peu aux manuscrits cités et avoir tant d'analogie avec le Libro de la Caça. N'est-il pas singuUer qu Argote de Molina se soit abstenu d'inscrire le traité de don Juan Manuel dans le catalogue des livres de vénerie antérieurs à 1582; l'ouvrage le plus célèbre sur celte matière était, selon lui, parmi les modernes, le poème en vers latins d'Angelo
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 405
Bargeo de Florence; les éradits citaient encore Xénophon et Oppien, que la plupart des chasseurs auraient été fort en peine de lire ; on vantait aussi beaucoup et avec plus de fondement Gaston Phœbus, qui n'était vieux que d'un siècle (1496), mais l'ouvrage du bon comte de Foix était une sorte de relique trop respectée pour qu'on osât souvent y porter la main*. Si Argote de Molina n'a rien pris dans ces traités fameux, d'oii vient son livre? n'est-ce pas le Libro même de la Caçay mentionné par lui dans le discours qui précède le Comte Lucanor; s'il n'a pas cité de nouveau don Juan Manuel en tête du livre de la Monteria, ne peut-on pas supposer que c'est pour éviter une répétition qu'il croyait superflue. Les moyens de vérification me manquent, mais l'Académie d'histoire est là, et je me borne à lui soumettre la question.
Un autre point mérite également d'être éclairci
C'était un MS. peint et imaginé avec le plus grand art; il avait été dédié à Philippe de France, duc de Bourgogne, comte de Flandre et d'Artois, et il avait passé en Espagne avec l'héritage ditroi Philippe I*'', de Bourgogne, aïeul de Philippe II, le fils de Charles-Quint; on l'avait placé dans la bibliothèque de l'Escurial, à côté d'un magnifique livre en langue et caractères turcs, avec figures grecques, que don Fernando Carrillo, comte de Priego, avait pris à la bataille de Lépante et donné au Roi.
dans l'intérêt de don Juan Manuel : Alphonse XI, qui avait entrepris de rétablir l'autorité des lois, a commencé par le recensement de tous les domaines seigneuriaux ; il a fait composer un terrier général sous le titre de Libro del Bezerro. Or, ce livre , dont l'idée était renouvelée de Vespasien, fut coordonné à dater de 1340 par deux vassaux de don Juan Manuel, savoir : Gonçalo et Lorenzo Martinez, tous deux de la ville ducale de Peiiafiel, et il n'est guère présumable que don Juan l^Ianuel soit resté étranger à la direction de ce grand travail * .
Quant à la Chronique d'Espagne, loin d'être égarée, elle existe en deux langues. La version latine a été publiée par Florez, et l'original espagnol se trouve à la Bibliothèque nationale de Madrid V L'auteur annonce dans le préambule qu'il n'a fait que réduire la grande histoire mise au jour par Alphonse le Savant «attendu, dit-il, que pour nombre de raisons, je ne pouvais faire un ouvrage aussi étendu que celui de mon oncle, et que je n'aurais su comme lui retenir toutes les choses qu'il a recueillies dans son Uvre, je me suis contenté d'en reproduire les
^ Le mot bezerro ou hecerro, dit Sarmiento, répond au mot latin vitulus et montre que ce registre important était en vélin comme tous les recueils d'actes publics.
* Ce MS. porte le n^" 81 ; il a 149 feuillets.
ORIGINE DE L'IPOLOGUE ESSàGNOL. 407
grands faits; » ce n'est donc que l'abrégé d'une histoire bien connue et beaucoup plus importante * •
La perte du Livre des Chants et des Règles de trouver serait à jamais regrettable si la Bibliothèque de Madrid ne ressemblait pas comme celle de Paris à la boite fabuleuse au fond de laquelle restait toujours l'espérance. Ce recueil et cette poétique, antérieurs d'un siècle au Cancionero de Baena, jetteraient une plus grande clarté sur les premiers essais de la poésie espagnole que la lettre du marquis de
* La première édition imprimée de Thistoire ou chronique générale d'Alphonse le Savant est ainsi intitulée : Las quatro partes enteras de la Cronica de Espana <iue mando componer el Bey D, Àlonso el Sabio. Donde se contienen los achntecimientos y hazanas mayores y mas senaladas que sucedieron en Espana : desde su-primera poblacion htista easi los tiempos del dichosenor Rey. Porel maestro Fhrian d^Ocampo. Zamora^ 1541^ petit in-8*.
Le résumé de don Juan Manuel, traduit en latin par Florez, est devenu très-rare ; je possède la copie d'un MS. de la Bibliothèque de Paris qui semble être extrait de ce résumé ; il a pour titre : Chronicon Domini Joannus Emmanwlis, et s'étend de 1312 à 1367 (vieux st^le). Une plume espagnole a tracé en marge une concordance de dates avec l'ère moderne qui commence en 1274 et finit en 1329 ; c'est moins une chronique qu'une chronologie; chaque article semble n'être que le sommaire d'un chapitre supprimé; le sujet principal est la. Yie de don Juan Manuel ; des faits et des dates mal connus y sont indiqués; mais tout s'arrête à l'époque de la première réconciliation de ce prince avec le Roi^ et il avait encore dixhuit ans à vivre.
408 (EU\ltS8 DE DON JUAM BUNUEL.
Santillane, résumé dont les nombreuses omissions ont été signalées par Sanchez, par Sarmiento et dernièrement encore par D. Jozé Araador de los Bios. Argote de Molina^ poète lui-même, et qui se proposait de composer un traité de prosodie, attachait tant de prix aux œuvres poétiques de don Juan Manuel, qu'il a dû être détourné de son projet par des causes supérieures à sa volonté ; on le voit, en effet, dans le cours des treize années qui suivirent l'impression du Comte LucanoTj mettre au jour son Nobiliaire andaloux, le Livre de la grande Chasse et Y Histoire de F ambassade envoyée à Tamerlan par Henry II V. Des publications de ce genre, entreprises selon toute apparence par ordre du Roi ou pour les familles intéressées, avaient sans doute une récompense mieux assurée que l'impression des manuscrits d'un prince mort depuis deux cent cinquante ans. Si le Comte Lucanor a ouvert la série
' Historia del gran Tamerlan e itinerarto y enarracion dd viage y reladon de la embaxada que ruy Gonçalez del Clavijo le hizOf j)or mandado del muy poderoso sefU/r Rey Don Henrique el teretro de Castilla y un brete discurso, Impresso enSevilla,i^S%, in-fol. Tamerlan^ qui occupait le trône de Samarcande^ donna audience à la fois aux ambassadeurs de l'Egypte, de l'Arabie, de rinde, de la Tartarie, de la Russie et de l'Espagne. Ces derniers lui offrirent une suite de tapisseries qui l'emportaient en beauté sur toutes celles d'Orient (Gibbon, t. xii^ p. 40}.
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 109
des éditions projetées, c'est qu'il est tombé le premier SOUS la main de l'éditeur ; encore est-il à observer qu'il a été dédié à un descendant de l'auteur, au très-illustre don Pedro Manuel, gentilhomme de la chambre du Roi et membre du conseil. Pour tout savant il y a présomption de pauvreté jusqu'à preuve contraire ; Argote de Molina, érudit parmi les érudits, a-t-il échappé à cette condition trop commune qui ne permet pas à l'homme de lettres de suivre toutes les inspirations de son goût? Je n'ai pour décider le point qu'une induction ; mais, je l'avoue, dans cette dédicace qui nous révèle une illustration si complètement inconnue, je crois voir une lettre de change tirée sur la vanité d'un grand de Castille, et je conclus sans trop d'invraisemblance que puisque Argote de Molina cherchait un Mécène, c'est qu'il en avait besoin.
a En 1574, dit-il, j'étais à la cour oîi m'appelait mon service de valet du Roi ; le hasard me fit lire le Comte Lucanory j'en fus si ravi que je le commuquai à plusieurs savants. Je m'étonnai avec eux qu'un ouvrage qui pouvait être regardé comme un monument de l'ancienne Uttérature castillane ne fût pas plus répandu. Le nom seul de l'auteur protestait contre un oubli semblable ; je me déterminai à réparer cette longue ingratitude ; mais le manuscrit de
ttO OEUTBIS DB DO!f ltl!f lfÂ!VrKL.
rEscurial avait été altéré par le copiste ; je le collationnai avec deux autres , le premier appartenant à Jérôme de Zurita, le célèbre historien , et le second au docteur Oretano, ancien précepteur de don Juan d'Autriche ; je parvins ainsi à rétablir le texte dans toute sa pureté. »
La première impression eut heu à Séville, chez Hemando Diaz, en 1575; une seconde édition fîit faite à Madrid en 1642. Vers la fin du siècle dernier, l'ouvrage se trouvait difficilement ; il est introuvable de nos jours ; il n'a été réimprimé ni en Espagne ni en France ; une seule édition cruellement tronquée a paru à Stuttgart en 1 839 ; on n'y a reproduit ni la généalogie de l'auteur ni le discours d'Argote de Molina sur l'ancienne poésie castillane ni le glossaire des mots tombés en désuétude.
Cette mutilation récente nous défend, en bonne justice, de reprocher à un éditeur du xvi® siècle de n'avoir pas fait plus et mieux pour don Juan Manuel; sachons-lui gré, au contraire, de ce commencement de résurrection sans lequel un écrivain d'un si rare mérite ne vivrait que dans l'histoire politiquew
Don Juan Manuel a été doublement malheureux ; les chronistes et les critiques semblent avoir conspiré contre lui, les uns par leur inexactitude, les
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 14 1
autres par leur silence; Gonzalo Fernandez de Oviedo, auteur des QuinqiiagenaSj ouvrage dont la popularité n'a pas égalé le mérité, est peut-être le seul qui l'ait cité avec honneur; mais des écrivains plus connus n'en ont pas même parlé ; il a été omis non-seulement par le marquis de Santillane qui dressa une sorte d'inventaire des antiquités littéraires de l'Espagne, mais par Ferez de Guzman et Fernando de Pulgar*, auteurs de beaucoup de biographies moins importantes ; Nicolas Antonio et Mateo Velasquez' ne l'ont cité que pour mémoire et sans ajouter une seule notion à ce qu'on savait de lui d'après Argote de Môlina. A l'étranger, même disgrâce; Sismondi n'a compris dans ses études aucun des livres de don Juan Manuel, et Bouterwek s'en est tenu à une appréciation rapide du Coînte Lucanor. c< N'est-il pas affligeant, écrivait en 1 775 le bénédictin don Martin Sarmiento, qu'il ne se soit trouvé au-
' Fernan Ferez de Guzman. Generaciones, semblanzas e obras de los excelentes Reyes de Esj)ana D. Enrique W y D, Juan el II y de hs vénérables perlados y notables caballeros que en los tiempos destes Reyes fueron, 15i7.
— Fernando de Pulgar. Claros varones de Casiilla, Seyilla^ p or Stanislas Polono^ i500.
* Antonius Nicolaus. Bibliotheca hispana vêtus et nova, Ma- Iritî. Ibarra^ 178S, 4 vol. in-fol.
— D. Baltazar Mateo Velasquez. Origines de la poesia Castellana. Malaga^ 17S4, pet. in-4<^.
cun Espagnol pour arracher un monument national à l'oubli en nous donnant une édition complète des œuvres de don Juan Manuel; sa prose servirait à l'histoire de la langue, ses vers à l'éclaircissement de toutes les questions encore obscures sur les divers genres de poésie qui étaient en vogue au commencement du XIV® siècle*. Quatre ans après, un des collecteurs les plus éclairés de l'Espagne, D. Thomas Antonio Sanchez, annonçait, en commençant son recueil de poésies antérieures au xv® siècle, qu'il y comprendrait les œuvres de don Juan Manuel, s'il pouvait se les procurer en temps utile ; mais cette promesse n'a pas été remplie, et, comme Sanchez ne dit pas pourquoi, on doit croire que c'est parce qu'il a rencontré l'obstacle prévu par la clause conditionnelle de son engagement*; espérons mieux de notre
* Fray Martin Sarmiento. Memorias para la historia de la poesia y de los poetas Espanoles. Madrid, 1775, pet. iD-4*^.
* Coleccion de paesias CasUllanas anteriores al siglo xv
illustrada con notas por D, Thomas Antonio Sanchez, bibliotecario de SM. Madrid. Sancha, 1779, 4 vol. in-8®. — Voici ce qu'on lit dans )e prologue :
<* Tambien entrarân en esta coleccion, si se descubrieren à tiempo oportuno, el pocmade Alexandro, los Votos del Pavon y las poesias de don Juan Manuel, autor del Conde Lucanor. » On comprendra aussi dans cette collection, si Von parvient à les découvrir en temps opportun : le poème d'Alexandre, les Yœui du Paon et les poésies d$ don Juan Manuel, auteur du Comte Lqcanor.
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 113
siècle; le vœu de Sarmiento a été pieusement recueilli, et l'Espagne ne laissera à aucune presse étrangère le soin de raccomplir ; s:ins attendre cependant les publications qui déterniiiieront avec certitude ce que l'art castillan doit* à don Juan Manuel, on peut rejeter de sa succession ce qui ne lui appartient pas. 11 y a dans le Cancionero gênerai plusieurs pièces de vers qui lui ont été faussement attribuées ; les méprises sont d'autant plus faciles que deux homonymes de notre auteur ont paru à peu d'années d'intervalle, écrivant Tun et l'autre sous des Rois de même nom en Portugal et en Espagne. Deux Juan Manuel ont occupé une position élevée à la cour des deux Juan H*. L'un et l'autre appartenaient à la famille de l'illustre prince; celui d'Espagne, majordome et favori du Roi de Castille Henri IV, se mêlait fréquemment aux joutes du xiv® siècle, composait des devises, faisait des vers pour les chevaliers et les dames, et jouissait d'une certaine réputation dans le genre erotique. Le don Juan Manuel de Lisbonne, grand chambellan du Roi Emmanuel, avait dédié en 1495 des stances religieuses sur les sept péchés mortels au Roi Juan H, de Portugal, et en 1 524, il con-
* Le XV* siècle a vu régner dans la Péninsule Ibérique trois Juan U. Le premier sur le trône de Castille, le second sur le trône de Navarre, le troisième sur le trône de Portugal.
114 CEUVRES DE DON JUÀN MANUEL.
tinuait encore à rimer en langue portugaise et castillane; on trouve bon nombre de ses vers dans le Cancioneiro gerale de Garcia Rresende. La plupart, imprimés dans les premiers Cancioneros espagnols, ont circulé de recueil en recueil, et en l'absence d'une dédicace qui détermine la nationalité de l'auteur, on a peine à démêler s'il s'agit du portugais ou du castillan. Sortis l'un et l'autre de l'école des troubadours, ces poètes se ressemblent encore parleur style; tour gracieux, sentiment délicat, allure vive, tout révèle en eux une similitude d'idées et de formes qui peut faire croire à une communauté d'origine. L'infant Don Juan Manuel rimait-il mieux ou plus mal? La question ne sera résolue avec certitude que lorsqu'on aura retrouvé son recueil ; mais, en attendant, il est permis d'avancer qu'il devait avoir une autre manière, car il n'appartenait pas seulement à un autre âge, il s'était formé à une autre école ; et s'il est vrai, comme on l'a observé, que sa prose soit plus vieille que celle d'Alphonse le Savant y son oncle, il est vraisemblable que sa poésie n'est pas plus jeune que celle de son artière-petitfîls. L'ordre chronologique des Cancioneros suffît d'ailleurs pour démontrer qu'il n'a rien à revendiquer dans les pièces qui lui ont été attribuées, puisqu'il n'y en a aucune sous le nom de Juan Manuel
ORIGINE DE LAPOLOGL'E ESPAGNOL. liS
dans le Cancionero manuscrit de Baëna, composé \ers 1449, c'est-à-dire cent ans environ après sa mort, et soixante ans avant le premier Cancionero imprimé, qui est de 1511*. Toute équivoque cesse, relativement à lui, dès qu'on rapproche ces dates décisives.
Le recueil d'apologues et de contes, intitulé : el Conde Lucanory (pioique d'une authenticité positive en ce qui concerne l'époque où il a été écrit et l'auteur qui l'a composé, soulève d'autres questions :
D'où vient d'abord ce nom de Lucanor qui n'est pas espagnol? J'en avais inutilement cherché l'origine, lorscpie je parvins à me procurer la première édition de la comédie de Caldéron qui porte le même nom. L'auteur de cette comédie plus que romanesque, au lieu de terminer sa pièce par l'excuse ordinaire : Pardonnez les fautes de F auteur j réclame l'indulgence du public pour l'extravagance
1 Cancionero gênerai de Hcrnando de Castino^ imprimé à Valence en 15il et à Tolède en 1527, réimprimé à Anvers en 1555.
Le Cancionero de Baëna n'a été imprimé qu'en 1851, grâce à la générosité du marquis de Pidaf et aux soins réunis de trois savants zélés, MM. Ochoa, Gayangos et Duran. Cette belle publication, enrichie de notes et de commentaires, est précédée d'un travail sur la pocs'c castillane au xiv* et xv« siècles, tableau très remarquable, dû au marquis de Pidal.
116 (KUYRES DE DON JUÀK MANUEL.
d'un sujet tiré des livres de chevalerie. Or, le même sujet occupe le chapitre xxv du recueil de don Juan Manuel . Ce dernier a donc lu le livre de chevalerie dont parle Caldéron, et il a pu y prendre le nom de Lucanor; seulement, il a fait de ce nom le titre de son ouvrage, et il n'a conservé pour un de ses apologues que le fond du sujet emprunté au Livre de chevalerie i .
La source une fois connue, la i-aison du choix peut s'expliquer ; don Juan Manuel qui é(?rivait sous les yeux d'une cour ombrageuse, était obligé d'éviter jusqu'à l'apparence d'une allusion; il ne pouvait faire la leçon qu'à un pci'sonnage imaginaire, et naturellement iLs'est tourné vers ce monde de la vieille .chevalerie où il n'y avait de réel que la foi et l'honneur. En aucun cas, il ne désigne le pays auquel app:utienl le prince un i)eu simple, qu'il conseille par la bouche d'un ministre expérimenté. Sans celte précaution ne se serait-on pas souvenu que l'auteur était tuteur du Roi ^ et ne l'aurai t-on pas accusé d'avoir fait étalage de sagesse aux dépens de son pupille? Quel texte précieux pour ses bons amis de cour! Il n'a laissé aucune prise à l'équivoque; les in- ' structions même adressées à l'être de raison qu'il
* Voir plus loin les notes de l'Exemple xxv.
ORIGINE DE l'apologie ESPAGNOL. 117
appelle comte Lucanor offrent un caractère soutenu de généralité.
Un des esprits les plus solides de T Allemagne, Bouterwek, qui portait peu d'enthousiasme dans sa chaire de Goeltingue, a signalé le recueil de Don Juan Manuel comme le plus beau monument de la litiérature espagnole au xiv* siècle. «On ne s'attendait » pas, dit-il, à trouver à pareille époque tant de phi- » losophie pratique et une noblesse de sentiments si » entièrement exempte d'ostentation ; tout cela re- » vêtu d'un style simple, gracieux, spirituel. Pour » bien sentir tout le mérite de cetou\Tage, il ne faut » pas oublier que, lorsqu'il fut composé, les romans » dechevalerie commençaient àfaire invasion ; le type » du genre, XAmadis de Gaule, était dans toutes » les mains; cependant, on ne remarque dans le » Comte Lucanor aucime trace d'exagération ro- » manesque, on reconnaît partout les vertus du che- » vaUer dans l'observateur mûri par l'expérience du » monde qui juge avec le calme de la raison les » hommes et les choses. Après avoir lu certains apo- » logues, on est frappé de la ressemblance qui existe )» entre la naïveté sans art de don Juan Manuel et la » naïveté ingénieuse de La Fontaine. »
Saufl'hyperbole d'un parallèle que repousse l'origmalité d'un talent inimitable, le docte professeur
n'a qu'un tort à mes yeux, c'est de n'avoir pas appliqué sa rare sagacité à l'étude approfondie du sujet. J'aurais voulu qu'il débrouillât le chaos des origines de l'apologue; qu'il éclairât l'histoire de son avènement en Espagne, et qu'il en décrivit la mystérieuse circulation dans toute l'Europe. Ce travail ne serait plus à faire; le génie investigateur et patient de l'Allemagne aurait frayé toute la route (pie j'ai maintenant à parcourir.
Le cadre adopté par don Juan Manuel est modelé sur les cadres orientaux ; il ne diffère des plus célèbres que par une invariable unité ; on n'y voit aucun de ces récits épisodiqucs enclavés les uns dans les autres, ou de ces digressions à perte de vue qui ont l'air d'immenses parenthèses ; c'est toujours la même marche et le môme ordre : Le comte Lucanor, prince animé des meilleures intentions, mais qui n'ose se fier à ses propres lumières, soumet une question à son conseiller Patronio, et celui-ci répond par un conte ou par une fable dont il résume le sens dans un distique. 11 y a une hannonie constante et parfaite entre les exemples et les préceptes.
L'ouvrage est divisé en cinquante exemples; trente-cinq peuvent être classés parmi les contes ou fabliaux ; quinze rentrent directement dans le genre de l'apologue. De ce dernier nombre, dix ont une
ORIGINE DE L^APOLOGUE ESPAGNOL. iiO
origine indienne facile à constater. Don Juan Manuel a rencontré Ésope et Phèdre dans trois autres, et il n'a imité ni le fabuliste grec, ni le fabuliste latin ; il a même fait sortir une moralité différente des mêmes exemples, ce qui m'autorise à penser qu'il avait d'autres modèles sous les yeux.
Mais à quelle source a-t-il puisé? voilà le problème à résoudre.
Avait-il lu les traductions latines des xn* et xm® siècles ? je ne le suppose pas ; je dirai plus, en admettant, sur des témoignages jusqu'ici respectés, que les fictions natives de l'Inde ont été transmises à l'Italie, à la France et à l'Allemagne par la version du juif converti, Jean de Capoue, qui a traduit Bidpaï, et par celle de Dam Jehans, moine de l'abbaye de Haute-Sel ve, qui a traduit le Livre de Sendabady je n'hésite pas à croire que l'Espagne les a reçues d'autres mains, et à une époque antérieure.
Pour dissiper toute obscurité, suivons les principales migrations de ces vieux récits nés si près du berceau du monde ; nous le pouvons aujourd'hui, c'eût été bien difficile dans le siècle dernier. Si la plupart des découvertes qui honorent l'industrie de l'homme sont dues au hasard, il en a été de même plus d'une fois de celles qui intéressent son génie; Latine ou Grecque, l'antiquité n'a été retrouvée que
iîO CetlVKES DE DON JVA.N MANUEL.
membre par membre. Avant le jurisconsulte Pierre Pithou, les fables de Phèdre étaient couvertes du voile de l'anonyme. Récemment encore, on n'était pas sûr de connaître tout Ésope, et les œuvres de Babrius, perdues dans un coin du mont Athos^ n'avaient pas été retrouvées. Qu'était-ce donc de l'Inde? à peine distinguait-on l'ancienne de la moderne. On avait appiis le nom de Sendabad ; pour <iuelques-uns c'était le nom de l'auteur, pour beaucoup d'autres, c'était le titre de l'ouvrage. Bidpai était confondu avec l'Arabe Lokman ; ceux qui le croyaient Indien, et qui lui attribuaient une priorité immémoriale, ne raisonnaient que par hypothèse et sur induction ; personne n'avait vu l'original de ses œuvres; on remontait, avec effort, d'idiome en idiome, par le latin, l'hébreu, le grec, le persan, et Ton s'arrêtait là, sans avoir saisi autre chose que des versions plus ou moins modifiées selon le génie des langues et le goût des Httératures qu'elles avaient parcourues; il fallait atteindre les sources du sanscrit, et le moNcn ? Les étabIis>oments de commerce formés par la compagnie des Indes au xvni*' siècle ont donné naissance à la Société Asiatique^ et bientôt deu\ membres de cette académie laborieuse, Colebroke et Wilson, admis à fouiller les pagodes des Brahmes, en ont arraché l'original indien des
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. iil
fables de Bidpaï. Cet original, écrit en langue sanscrite, et intitulé Pantcha-Tantra (les cinq sections) ou Panlcha-Pdkf/ana(}es cinq collections découles), parait n'avoir reçu sa forme actuelle que vers la fin du V* siècle de notre ère* ; il est donc bien postérieur à Ésope, et comme on y trouve plusieurs fables arrangées par l'esclave phrygien, il devient évident qu'Ésope et Bidpaï n'en ont pas été les inventeurs, et que tous deux ont récolté ces fruits de la sagesse sur un arbre dont les racines se perdent dans les débris de l'Lîde antique. De là deux systèmes exclusifs ; ne pouvant nier, d'une manière absolue, l'originalité de l'un ou de l'autre fabuliste, on a contesté jusqu'à leur existence. C'était nier la lumière du jour, la science a fait justice de ces représailles barbares.
* Analytical account of the PanchorTanlra illustraled with occasional translations by Horace Wilson ( Transactions ofthe Royal Asiattc society of Great Britain and Ireland; vol. 1, London, 4827, in-4*).
Un Français a publié, il y a environ vingt cinq ans, une traduction du PantchfhTantra, d'après trois versions appartenant aux langues vulgaires de la presqu'île de Tlnde, au Tamoul, au Telongou, au Kanadda ; en voici le titre : le Pantcha-Tantra, ou ies cinq mille fables du brahme Vichnou Sarma, aventures de Paramanti et autres contes ; le tout traduit, pour la première fois, sur les originaux indiens, par M. l'abbé J.-A. Dubois, ci-devant missionnaire dans le Meissour. Paris, i82G, in^«.
it^ CEUVItES DE DON JUAN MANUEL.
Ésope et Bidpaï sont revenus de l'état de mythe à leur nature réelle ; reste seulement à découvrir leur auteur commun, ou plutôt les divers originaux qu'ils ont imités, et je doute qu'on y arrive jamais. L'Inde elle-même a perdu le souvenir de ses aborigènes ; les manuscrits des anciens brahmes sont devenus, pour les nouveaux, des hiéroglyphes dont ils n'ont pas pris la peine de chercher la clé. Je laisse à d'autres l'honneur de leur apprendre à déchiffrer leurs livres ; mon seul but ici est de jeter, s'il m'est possible, quelque nouvelle clarté sur la route suivie par l'apologue dans son passage d'Orient en Occident. Je tente de descendre avec ses traducteurs le cours des âges et des langues ; je n'oserais pas entreprendre de le remonter. Cependant il est utile, avant de signaler des travestissements qui peuvent causer des erreurs, de rappeler, avec les traits originels de l'apologue indien, les motifs sur lesquels est fondée sa prétention au droit d'aînesse.
Dans chaque recueil, mie fiction principale sert de lien à toutes les autres ; plusieurs personnages se succèdent comme sur un théâtre, et les récits amenés tour à tour par la situation constituent, dans leur ensemble, un véritable drame qui a son exposition, son action et son dénouement. Les fables sont en prose, mais entremêlées de vers; elles fourmillent
0BI6IKE DE l'apologue ESPAGNOL. 4f 3
de sentences tirées des légendes, des lois et des poésies nationales. Considéré ainsi comme ime forme populaire d'enseignement, Tapologue n'est pas seulement moral et politique, il embrasse les diverses conditions de la vie privée, et propose des règles de conduite d'une application simple.
Evidemment, l'idée de faire parler les animaux, et de leur prêter les sentiments, les intérêts, etjusrqu'aux passions des hommes, n'a pu naître que dans un pays où le dogme de la métempsycose leur attribue une àme. Là seulement c'est le résultat logique d'une croyance religieuse ; partout ailleurs ce ne serait qu'un caprice de l'imagination, et comment supposer que tant d'autres contrée^ aient eu simultanément la même fantaisie ? A quelque point de vue qu'on se place, il faut admettre un ordre successsif de traditions, et la priorité appartient nécessairement au peuple le plus ancien et le moins imitateur. Or, l'Indien ne voyageait pas, il repoussait le contact de l'étranger comme une souillure ; il vivait, ainsi que le Chinois de nos jours, dans la solitude et l'immobilité. Sa religion élevait un mur infranchissable autour de lui, tandis que dans les autres parties de l'Orient les esprits dégagés de ces pieux scrupules étaient maîtres de se livrer, et se livraient en toute liberté à des explorations littéraires, scientifiques et
morales. Si les textes primitifs avaient été respectés par les traducteurs, ils porteraient un cachet d'origine qui ne laisserait place à aucune méprise ; mais dès que les trésors de la sagesse asiatique ont été découverts, on ne s'en est pas contenté, on a voulu les grossir; chaque Httérature y a mis du sien, on a modifié le fond, altéré la forme, changé les noms, remplacé les titres, et la confusion, devenue générale, a suscité d'interminables disputes parmi les Orientalistes.
Les métamorphoses du Pantcha-Tantra avaient commencé dans son pays natal. Il n'est pas un seul des idiomes vulgaires de l'Inde qui n'en offre une traduction plus ou moins libre; on en cite deux imitations en sanscrit même ; l'une est intitulée : Kathâmita-Nidhi y ou Trésor de Vamhroisie des contes; l'autre, plus célèbre et beaucoup plus répandue, a pour titre : HitopadesUy ou Instruction salutaire^ Au vi® siècle de Tère chrétienne, pre-
* Le texte de VHitopodesa a été déjà imprimé trois fois, et la dernière édition, due aux soins de MM. de Schlegel et Lassen, ne laisse rien à désirer. Deux savants indianistes, €liarles Wilkins et Williams Jones, ont publié chacun une traduction anglaise. VHitopadesa a été traduit du sanscrit en persan , sous le titre de Mofarrih-al-Coloub, ou VÉloctuaire des cœurs, et cette dernière version a été traduite en hindoustani^ sous le titre de Ekhlaki-Bindi, ou Ethique indienne. Une autre
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 125
mière époque connue de sa sortie de l'Inde, il ne passa du sanscrit en pehlevi ou persan ancien, qu'en prenant un troisième nom; il s'appela Livre de Calita et Dhnna ^ Du pehlevi il fut traduit en arabe dans le vni*^ siècle, de l'arabe en persan moderne dans le x«; du persan et de l'arabe en grec et en hébreu à la fui du xi* ; de l'hébreu en latin dans la seconde moitié du xiii*, et ensuite dans les principales langues de l'Europe.
Silvestre de Sacy a fait aboutir cette généalogie à
Tension hiiiJi»ust.inie, inlittjlce Khired-Afrouze, ou VlHumi' fMteur de l'entendement j a été composée en 1803, sur VEyari- Danich, c'est-à-dire sur la traduction persane d'Abou-EfazI. {Essai sur les Fables indiennes, p. 19).
* Calila et Diinna, ou Fables de Bidpai, en arabe, précédées (l'un Mémoire sur Voritjine de ce livre et sur les diverses Iraductions qui en ont été faites en Orient, par M. Sylvestre de Sacy. — Les principiux personnages de Toriginal sanscrit sont, le Roi lion, pingalaca. k Taureau, sandjivaca, son confident et deux chacals, courlisans du lion, nommes caralcca et damanaca; ces derniers noms, altérés dans la version .irabe, sont devenus calila et dimna. Un imitateur italien, Firenzuola, a changé les chacals en deux moutons, carpiffna et bellino. (Prose di M. A, Firenzuola, la Fiorenza, 1518, in-8% fol. 23 recto).
Loiseleur des Longchamps a relevé avec soin les différences qui existent entre l'original sanscrit et la version arabe; il a délaillc également les divers recueils dérivés île la même source dans toutes les langues de TEurope. (Essai sur les Fables indiennes, premicre partie. Paris, Tecliner, 1838, un V'd. de 186 p. in 8"}.
]t6 OEUVRES DE BON JlfAN MANUEL.
la version latine de Jean de Gapoue , intitulée : D/reclorium humane vile , alias Parabole antiqmrum sapientium{ Guide de la vie humaine ou Paraboles des anciens sages\)Ce^t là, dans son opinion , le grand anneau de la chaîne , celui qui relie la tradition venue d'Asie à la tradition propagée en Europe : « Le Directoriumy dit-il, est la source de laquelle sont dérivées immédiatement ou médiatement plusieurs autres traductions ou imitations du livre de Calila et Dimnay écrites en espagnol, en allemand, en italien, en français, et c'est probablement par ce canal que se sont répandus les contes et apologues d'origine indienne qu'on rencontre dans les recueils de nouvelles des xiv® et xv® siècles. »
« L'œuvre de Jean de Capoue , ajoute Loisdeur des Longchamps , a été traduite en espagnol , l'an 1498, sous le titre de ". Exemplario contra los enganos y peligros del mundo {Livre d' exemples contre les tromperies et les dangers du mande ) , et il est présumable que cette dernière
' Directorium humane vite, cUias Parabole antiquorum sapientium (sic); petit in-folio gothique avec figures sur bois, sans date ni lieu d'impression. M. de la Sema Santander rapporte cette édition à Tan 4480 (Dicti, bibliogr. choisi du XV* siècle, tom. u, p. 378). Sylvestre deSacy estime que l'ouvrage a dû être composé entre 1262 et 1278.
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. i27
Tersion n'est pas la seule qui ait été faite dans la langue castillane*. L'existence d'une autre traduction plus ancienne, traduction faite sur une version antérieure à celle de Jean de Capoue, et composée sur texte arabe, a été signalée par le Bénédictin Sarmiento et par Rodriguez de Castro ; d'après une conjecture assez plausible , cette version aurait été composée par ordre de l'infant Al])lionse , depuis Alphonse X le Savant ; elle serait d'autant plus curieuse qu'elle révélerait une version latine composée vers le milieu du \\\f siècle, c'est-à-dire vingt ou trente ans avant le Directorium. »
Cette induction prouve que le judicieux auteur de V Essai sur les fables indiennes ne s'était pas borné à suivre la trace de son devancier ; la voie de la vérité s'était ouverte \h)ut lui ; il n'avait plus qu'un pas à y faire, et ses conjectures se seraient changées en certitudes.
Antonio Pellicer v Saforcada, dans son Essai
* Exemplario contra lus mganos y peligros del mundo. On lit à la fin : Acahose el excellente libro intitu'ado: Exemplario contra los enganos e peligros dei mundo, Emprentado en la muy noble e leal ciud^d de Burgos, por maestro Fadrique afeman de Basilea, a XVI dias del mes defebrero. Ano de nuestra saluacion MCCCCXCVJIL (1498). foL Bib. ReaL
Il y a trois autres éditions de ce livre : deux publiées à Sarragosse, en 1521 et lo47, et l'autre à Anvers, sans date.
ii8 CEUTRES DE DON JUAN MANUEL.
d'une bibliothèque des traducteurs espagnols j a confirmé Tindication donnée par le Père Sarraiento. Je ne rappellerai pas les arguments qu'il appuie du témoignage des autorités les plus graves * ; un seul document suffit, et ce document n'a été produit textuellement ni par Sarmiento, ni par Pellicer; c'est le manuscrit même signalé dans la bibliothèque rabbinique de Rodriguez de Castro. Ce manuscrit, conservé à la bibliothèque de l'Escurial, est en langue vulgaire ou vieux castillan*. Son titre est celui-ci: Cailla y Dina, sondiversas fabulas moraliçadas [Cailla et Dîna, où sont diverses fables morali" sées). L'auteur, qui se dit fils d'un commerçant, et petit-fils d'un magistrat par sa mère, commence par rappeler la mission confiée à Barzyouyeh, qu'il appelle Berscbuey. On avait parlé, dit-il, à ce savant médecin, d'herbes merveilleuses qui croissaient sur certaines montagnes de l'Inde et qui ressuscitaient
* Ettsayo de una bibliolheca de traducto'es espanoles, etc., por D. Juan Antonio Pellicer y Saforcada; Madrid, Sancha, 4778, p. \o(j et siiiv.
Les autours cites à Tappui de son opinion, par Pellicer, sont: Fabricius^ Bibl. grœe.y l. vi, p. 460 et suiv., t. x, p. 319; Wolf, Libl. heb., t. i, p. 468; Asscmani, Bibl, orient., t. i, p. 429, et t. Hi, partie première, p. 219; d'Herbclol, BibL orient., p. 118, Si.!, 399, 456 et o80.
* il forme 94 pages in-folio en beaux caraclèresdii xui» siècle.
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. ii9
les morts. D les chercha pendant plus d'une année, et les philosophes qu'il interrogeait sans cesse finirent par fui apprendre que ces plantes salutaires étaient la science et la sagesse, qui donnent aux hommes une nouvelle vie en les arrachant à l'ignorance et au vice; que c'était là ce qu'il trouverait, non sur les montagnes, mais dans leurs écrits. Bersebuey ne se le fit pas répéter ; il prit avec empressement les écrits qu'on lui offrait, et, comme il avait appris la langue du pays, il les traduisit de l'Indien en Persan. De retour chez le Roi qui l'avait envoyé, il lui en donna connaissance. Comme ce prince, le fameux Chosroës, était grand ami des lettres et très éclairé, il recommanda à tous ses sujets de se nourrir de la lecture de ces livres de morale, et de demander au ciel la grâce d'en tirer profit; il en donna même plusieurs à ses favoris, et de ce nombre était le li>Te de Cailla et Digna^ dans lequel Bersebuey avait traduit de l'Indien diverses questions qu'un roi de rinde, nommé Dicelem^ avait soumises à son alguasil BurdubeHy philosophe qu'il préférait à tous les autres, en l'invitant à répondre point par point, avec une entière franchise, par des exemples et des moralités de nature à former un traité pour son instruction personnelle; ce traité, après lui avoir servi de
règle de conduite, devait être transmis à ses succes-
130 (ETTUS DE 1>05 JlAX MA5i:iX.
seurs. Le premier chapitre s'ouvrait par la faUe du Lionel duBceuf; on lisait après le dernier : Ici finit le litre de Calila et Digna, qui a été traduit de Tarabe en latin et romancé f mis en espagnol ) par ordre de TinEsuit Don Alfonso, fils du très-noble roi Don Femand, Tan 1229. Dieu soit louéM »
Sarmiento a rectifié cette date, qui doit être reportée à 1251 , pour concorder avec Tépoque où Alphonse était infant. La Chronique générale (joe ce prince a fait composer ultérieurement, et qui existe aussi en manuscrit à la bibliothèque de TEscurial, renferme cette note concluante :
« Le roi Behabut étant mort, le roi Dagolin, qui » était en paix, fit le U>Te qu'on nomme Calila et » Dignay et qui est un livre d'exemples et de sen- )) tences. Aben Mochafa le traduisit de Tarabe en » latin; puis un savant nommé Ceael (Joël), fils de . » Haron (Aaron), en composa un autre h>Te pour un x> roi auquel il tenait le même langage ; c'étaient aussi » des exemples et des sentences, ainsi quedans Calila » et Digna. Cependant, comme il offrait quelques » différences, il l'appela Taula huefra. »
* Chronique générale, fol. 63 de la troisième partie, chapitre intitulé : De las maneras de las exedreses, y de sus juegos y de lA Semejança a que fueron fechos.
0RI6I!fE DE l'apologue ESPAGNOL. 131
Le traducteur du Livre de Calila et Dimna et le rédacteur de la Chronique générale ont écrit les noms orientaux et hébreux comme on les écrivait en Espagne; mais à travers ces inexactitudes, faciles à corriger, ce qui n'était que présomption s'est converti en preuve. Voici la filiation que Ton cherchait clairement établie par l'autorité d'un ouvrage historique ; deux traductions antérieures au Directorium de Jean de Capoue sont bien constatées : l'une latine, l'autre espagnole, et toutes deux composées sur texte Arabe : la première, par Mochafa (Abdallah-Ibn- Almocaffa) ; la seconde, par l'anonyme qui se dit fils d'un commerçant et d'une femme noble. Voici, en outre, une imitation Hébraïque, due encore à un Espagnol , au juif Joël , fils d'Aaron , et tout annonce que c'est le texte sur lequel a travaillé Jean de Capoue, traduit lui-même, à la fin du xv® siècle, par l'auteur de ri?a:ewi/?/ano contra les enganos y peligros del miindo, qui, vraisemblablement, ignorait l'existence de la première traduction Espagnole, déjà vieille de cent cinquante ans*.
* La version hébraïque de Calila et Dimna^ attribuée au rahinJo'ély est de la plus grande rareté ; on n'en connaît jusqu'ici qu'un manuscrit incomplet dont M. de Sacy a donné l'analyse. [Notet et extr, des MS,y t. ix, p. 399 et suiv.). C'est sur cette version qu'a été composé le Directorium de Jean de
Après la filiation du Pantcha-Tantra^ qu'on établisse celle du Livre de Sendabad, et l'on aboutira encore à l'Espagne, avant de toucher à aucune autre partie de l'Europe. Ce livre, entouré d'une popularité universelle, n'a pas moins circulé que le Pantcha-- Tantra; on l'a traduit en persan, en arabe, en syriaque, en ^ec, en hébreu, en latin, en français, en italien, en espagnol, en anglais et en allemand ; et que de titres différents ne lui a-t-on pas donnés en l'accommodant au goût de chaque pays ! Syntipas, Paraboles de Sefidabary Historiasepteni sapietitiunu les Sept Sages de Rome, Dolopathos, Histoire du prince Eraslus, Histoire des sept vizirs, que sais-je ? On ferait un volume de ces travestissements auxquels une pensée de plagiat n'a pas été toujours étrangère.
Traducteur désintéressé. Dam Jehans, moine de l'abbaye de Haute-Selve, n'a pas enlevé la marque de son modèle ; il a travaillé sur un texte hébreu, dans la seconde moitié du xu*^ siècle, et sa version
Capoue. Wulf a confirmé sur ce point le témoignage de Sarmiento ; il a môme ajouté que sur la traduction hébraïque de Rdbbi Joël avait été faite une traduction latine par Mathurin Weyssicre f.acroze, imprimée in-4% sans indication ni de lieu ni d'anuéf. \Volfius. BibL heb, Hamburgi et Lepsiœ, i7i3, t. m, p. 3o'',
ORIGINE Di; L APOLOGIE ESPAGNOL. i33
latine, mise en français dans le siècle suivant, nous a été transmise sous h forme d'un grand poème par le trouvère Herbei's. Mais le bon moine de Haute- Selve ne s'est pas emparé le premier de tous les apologues, de tous les contes et de toutes les maximes compilés dans le Livre de Sendabad; avant lui, un Juif aragonais avait découvert ce champ fertile et y avait moissonné à sa guise. On l'appelait, parmi ses co-religionnaires, Mose Sephardi ; baptisé en H 06 à Huesca, sa ville natale, le jour de la fête de Saint- Pierre, il prit le nom de Pierre, auquel il ajouta celui d'Alphonse, que portait son parrain, le roi Alphonse IV 1. L'ouvrage qu'il a publié, sous le titre de Disciplina clei*icalis, et qui est devenu, en français du XV* siècle. Discipline de Clergie ou Castoiement d'an Père à son Fils, a cela de particulier qu'il offre plusieurs imitations et du Livre de Sendabad et du Panlcha-Tantra. 11 prouve ainsi, une fois de plus, qu'en l'absence des originaux indiens, généralement oubliés ou inconnus, on ne consultait que les copies aral)es, et que toutes les traditions primitives s'étaient mélangées dans ces copies altérées à plaisir, a Son Uvre, dit-il lui-même, n'est
• Pierre-Alphonse, Voyez la notice spéciale qui le concerne. Àppendix^ n* 2.
» qu'une compilation en partie de proverbes des » philosophes arabes, en partie de fables et de vers, » en partie de fictions d'animaux. » Telle qu'elle est, cette compilation ne semble ni plus ni moins indigeste que celle de Jeaii de Capoue. Elle commence par une multitude d'aphorismes sur l'amitié. Vient ensuite l'amour avec toutes ses ruses ; les femmes sont attaquées et défendues ; on blâme et l'on vante les ressources de leur esprit subtil ; puis, on passe à des considérations philosophiques sur la vie, la mort, la richesse, la pauvreté, et le livre se termine par une admonition assez semblable à un sermon. Le style de Pierre-Alphonse est inégal ; souvent il s'énerve et languit; souvent au contraire, il a du mouvement, du nerf et un certain éclat poétique, malgré les néologismes barbares de l'époque. Jean de Capoue, plus avancé sur la pente du moyen-âge, devait naturellement écrire un peu plus mal en latin, et il n'y a pas manqué ; mais l'un n'a pas été plus sévère que l'autre dans le choix des exemples ; ils ont moralisé avec une liberté qu'on ne saurait comprendre sans attribuer aux hommes de leur époque une naïveté d'enfant. Boccace (n'est-ce pas tout dire?) en a fait largement son profit dans le Décameron.
A part une imperfection de langage et une ab- . sence de goût que l'on remarque, d'ailleurs, chez
ORIGINE DE L'apologue espagnol. i35
presque tous les écrivains de la même époque^ Pierre- Alphonse et Jean de Gapoue ont droit à la reconnaissance des littératures modernes^ et il est juste d'ajouter que ce ne sont pas les seuls Juifs qui méritent d'être cités avec distinction. Les services rendus par d'autres Israélites sont inappréciables. Ces hommes sans patrie ont rempli l'offîce d'agents de conununication entre toutes les nations de l'ancien monde ; ils ont suppléé par leur activité à l'inertie des populations musulmanes et devancé le mouvement propagateur de l'imprimerie ; après avoir fait circuler de proche en proche les traditions antiques dans les littératures orientales ^ ils les ont introduites en Occident par des versions soit en latin soit en langue vulgaire.
Qu'on ne le perde pas de vue : l'irruption des Goths qui mit en poudre les débris de l'empire romain, avait anéanti les arts et les sciences en Occident tandis qu'en Orient la même œuvre de destruction avait été accomplie par les Sarrazins; la barbarie fut universelle jusqu'à l'époque où le calife Âlmamoun, ce Charlemagne musulman^ fit traduire en arabe les auteurs les plus classiques de la Grèce et initia son vaste empire à tous les genres d'étude ; artSy lettres, sciences, tout ce qui était originaire de l'Inde, arriva par ce côté. Jusqu'à la chute des Con-
stantinSy les principales notions de l'Europe venaient des rapports établis par les Juifs entre les Arabes et les Chrétiens ; les écoles fondées en Espagne sous ce double concours tenaient le premier rang. Cet état de possession est établi sur des titres incontestables, et quelles conséquences n*est-on pas en droit d'en tirer ! Si l'on faisait avec une exactitude rigoureuse l'historique de chacjue importation intellectuelle, le résultat général de T inventaire modifierait peut-être bien des opinions admises de confiance; peut-être serait-on conduit à penser que Jean de Lascaris n'a pas eu tant de choses à retirer des ruines de Byzance, et que, tout compte fait, ce qui nous est venu par cette porte de l'Andalousie, confiée à la garde des Mores, balance avec avantage ce qui est entré par l'Italie de Laurent de Médicis. Je n'exprime ici qu'un doute, mais c'est assez pour éveiller l'attention. Il faut que la perspective ouverte sur ce point de Thorizon littéraire s'éclaircisse tôt ou tard, et la lumière ne se fera pas attendre, je Tespèrc, si nos philologues, qui pénètrent chaque jour le secret des origines les plus obscures, apportent autant d'ardeur à connaître ce que la France a reçu du Midi qu'ils en ont mis à savoir ce qu'elle a reçu du Nord. La bibliothèque rabbinique de Rodriguez de Castro nomme trois Juifs espagnols qui ont écrit en
OBlGmS DE L^ÀPOLOGUE ESPAGNOL. i3l
arabe ; elle en énumère près de cent qui ont traité des matières philosophiques. Trente habitaient le midi de la Péninsule, et se trouvaient, ou mêlés à la population More, ou placés sous la domination Musulmane. « Au X* siècle, les Juifs étaient si bien vus » du roi de Cordoue, qu'au dire de David Ganz, il * » y en avait plus de sept cents qui menaient un grand » train dans la ville. Leur école était fréquentée par » sept mille étudiants. Elle comptait sept professeurs » de grammaire, qui donnaient leçon chaque jour ; » cinq de logique, trois de sciences naturelles, deux » d'astrologie, une de géométrie, trois de physique, » deux de musique, deux de nécromancie, de pyro- » mancie et de géomancie. » Je ne veux pas intercaler dans cette notice une nomenclature trop aride ; mais puisque j'ai présenté les titres des Joël, des Pierre-Alphonse et des Jean de Capoue, je ne puis laisser dans la foule Rabbi Santo, moraliste austère et facétieux, qui composa une Dame des Morts et un livre de conseils pour le roi Don Pedre le Cruel. N'est-ce pas ce précurseur de Rabelais qui a dit : « Un faucon ne vaut pas moins pour être né dans un » trou, ni les bons exemples pour sortir de la bouche » d'un Juif? » Plus on se rapproche de l'époque de la Renaissance, plus les productions juives se multiplient en Espagne. La cour de Jean D offre, au xv^
138 (CUVRES DS PON JUAN IIÀNUIL.
siècle, une pléiade de troubadours, dont la plus brillante étoile est Alphonse de Baëna, d'origine israélite. Un autre Juif converti, Daniel Levi de Barrios, appelé Michel parmi les chrétiens, a écrit en vers rhistoire de tous les auteurs espagnols appartenant à son ancienne croyance*. C'est un jalon de plus sur cette route de la poésie castillane, qui semble à chaque pas s'élargir davantage.
Environné de tels interprètes, don Juan Manuel n'aurait pas manqué de secours s'il en avait eu besoin pour comprendre les modèles orientaux ; mais pourquoi lui aussi n'aurait-il pas fait comme le$ Juifs? Pourquoi n'aurait-il pas puisé directement aux sources qui leur étaient ouvertes? Gouverneur-général de la frontière , n'a-t-il point passé la plus grande partie de sa vie en contact journalier avec les Mores de Grenade, et n'est-il pas constant que la moitié de la population placée sous ses ordres à Murcie était d'origine arabe? « Il fut un temps, dit Bernardo Al-
' Voir surtout le savant ouvrage publié en 1848, parD. José Amador de los Rios, membre de rAcadémie d'histoire de Madrid : Estudios historicos, politicos y literarios sobre losJudios de Espana.
Thomas Sanchez s'est occupé aussi de l'histoire de Daniel Levi de Barrios, dont l'existence lui avait été révélée par Wolf. {Poesias anteriores alHglo XY, p. 185.)
ORIGIfl DK l'apologue E8PA6NTL. 139
drete i où les chrétiens qui habitaient Gordoue et les pays voisins avaient pris tant de goût pour la littérature orientale et en particulier pour la poésie arabe, qu'oubliant leur langue et dédaignant le latin , ils n'aspiraient qu'à faire de bons vers arabes et qu'ils y réussissaient en se servant des rhytmes de leurs anciens dominateurs ; à peine entre mille chrétiens aurait-on pu en trouver un seul qui fût en état d'écrire une lettre en latin, et l'on en citait qui en littérature arabe l'emportaient sur les Arabes même. » Cette tendance générale avait entraîné beaucoup d'apostasies; le roi de Cordoue Icen avait à sa cour trois mille chrétiens renégats. Il reste un monument authentique de cette dénaturaUsation singuhère. C'est l'histoire des poètes arabes d'origine espagnole, écrite au x* siècle, sous le titre de Thabacahal- SehoârUy par deux Espagnols, l'un sous le nom de Abuvalid Ebn Al-Korthobi (le Cordpuan), l'autre de Otman Ben Rabiah Al-Andalussi (l'Andaloux). Quatre cents ans s'étaient écoulés depuis lors, il est vrai, et sans nul doute la réaction nationale, soutenue avec tant de persévérance, avait bien changé la di-* rection des esprits ; l'Espagne était redevenue de plus
^ Aldeetb (Bernardo), origen de la lengua castellana. Roma, i606, in-4% p. 140 et 171.
liO OEUVRES DE DON JUAN MANUEL.
en plus Espagnole à chaque victoire remportée par ses rois ; mais l'empreinte africaine, encore vive sur Murcie, n'avait pu disparaître entièrement des provinces voisines où se perpétuaient des habitudes de langage, habitudes, on le sait, plus tenaces que toutes les autres.
Don Juan Manuel parlait-il la langue de son alUé le Roi de Grenade? On peut, sinon l'affirmer, du
j moins le présumer, puisqu'on trouve dans le Comte Lucanor plusieurs citations arabes et jusqu'à huit exemples tirés de l'histoire des Mores. Une autre observation donne plus de fondement à la conjecture.
'Notre auteur, qui a pu connaître la traduction de Jean de Capoue, ne lui a rien emprunté dans ses apologues orientaux ; il a traité aussi plusieurs sujets d*origine indienne qu'on retrouve dans la Doctrine cléricale y et il n'a rien pris à Pierre-Alphonse ; on est donc amené forcément à cette double conclusion : qu'il a eu connaissance d'autres recueils arabes, et qu'il en a fait usage sans l'assistance d'un interprète latin. Je n'insisterai pas plus longtemps sur une preuve d'initiative ; il en est de cela comme de ces preuvesi de noblesse qui suppléent vainement par l'ancienneté des dates à l'éclat des actions. Quel que soit le mérite des questions de priorité, la question d'art sera toujours, je le sais, d'un intérêt supérieur;
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. Hi
aussi, en inscrivant don Juan Manuel sur la liste des Espagnols qui ont ouvert les portes de rOccident à l'apologue oriental, je me hâte de répéter qu'il a fait autrement et mieux que tous les traducteurs et compilaleurs qui l'ont précédé ou suivi.
Les imitations qu'on relève dans le Comte Lucanor sont peu nombreuses, puisqu'elles n'excèdent pas le tiei'S des chapitres, et aucune ne se présente sous l'apparence d'une calque servile.
Si le fond du sujet n'appartient pas à don Juan Manuel, le tour du récit et l'application morale sont bien à lui. Traditions indiennes, persanes, grecques, ; arabes, bibliques, chevaleresques, tout porte le même cachet; il a séparé l'or de son alliage, et lui a donné une marque qui n'est celle d'aucun autre ; son originalité, comme celle de La Fontaine, tient principalement à sa forme. Naïf sans bassesse, ingénieux sans subtilité, grave sans pédanterie, il a le bon sens que Cervantes a illustré dans son histoire de Dcn Quicliotle et cette philosophie qui inspira les poésies évangéliques de Luis de Léon. Par une exception remarquable, aucun des types latins falsifiés par le moyen-âge n'a porté sur lui ; la seule empreinte étrangère qu'il ait conservée est l'empreinte arabe ; il a déployé le premier, aux regards de l'Europe moderne, cet appareil sentencieux dont l'imagination
Uî CEUVftES DE BON JUAN MANUEL.
castillane aime encore à s'entourer, et qui n'a rien de commun avec l'enveloppe scholaslique qu'affectionnaient les moralistes si lourdement subtils des universités et des cloîtres. On peut choisir qui l'on voudra parmi les philosophes du xiv* siècle ; tout parallèle ne produira qu'opposition et contraste. Malgré les prétentions de chaque docteur à une orthodoxie infaillible, les principes les plus simples perdaient leur sens naturel dans l'obscurité des commentaires ; on invoquait impérieusement l'autorité d'Aristote, et aucune maxime du maître n'était respectée ; troublée par des arguties souvent incompréhensibles, la conscience hésitait entre le vrai et le faux ; il n'y avait de paix pour elle que dans une soumission aveugle aux casuistes érudits qui savaient le mieux l'intimider par leurs décisions hautaines ou l'embarrasser par leurs controverses insidieuses.
On ne distingue dans cette foule d'esclaves de l'école qu'un seul affranchi, et c'est un poète, Juan Ruiz, le facétieux archiprétre de Hita, satirique hardi, capricieux, bizarre que l'Espagne oubUa comme don Juan Manuel, et qu'elle nomme aujourd'hui son Pétrone. Eh bien ! quoique cet esprit d'éUte ait reçu de la nature trop d'originalité pour devenir jamais vulgaire, on ne peut le comparer à l'auteur du Comte Lucanor sans reconnaître aussitôt les
ORIGINE DK l'apologue ESPAGNOL. 143
traces d'une éducation différente. Une littérature dégénérée a surpris son goût. Il cherchait Ovide dans les ruines de la poésie antique, et il ne rencontra qu'un moine licencieux qui parlait une langue corrompue. Son Endrinay imitée de la Vetula de Pamphile Mauritianus, défie l'analyse ; ce n'est ni un poème, ni un roman, ni un drame, encore moins un traité de morale, et c'est un peu de tout cela : « Mon Uvre, dit-il, s'adresse à tout le monde, le sage n"y verra que sagesse, le fou n'y verra que folie ; à qui la faute? Si l'on désire y voir ce que j'ai voulu y mettre, et rien de plus ni de moins, que chacun abandonne ses idées pour suivre les miennes. » Mais où va-t-il? Le lecteur affriandé par l'amorce du prologue, s'avance de page en page et arrive à la dernière sans avoir découvert le but de l'auteur. Des apologues et des contes narrés avec malice, abrègent la longueur du chemin ; on parcourt sans trop en sentir les disparates une suite de petits poëmes entrecoupés d'exemples et d'aphorismes ; cependant, quoiqu'on soit surpris de toutes les bonnes choses que l'on entend çà et là sur les péchés d'orgueil, de vaine gloire, d'avarice, de luxure, d'envie, de gourmandise, il est impossible de saisir la moralité des amours de l'archiprètre, et Ton est médiocrement édifié de rencontrer les dieux les plus mal famés du
14i (EUVRES DE DON JUAN MANUEL.
paganisme, dans les saintes retraites habitées par les épouses-vierges du Christ; aucun amalgame pareil, je dis plus, aucune incohérence de quelque genre que ce soit n'altère l'harmonie du Comte Lucanor; quand le Christianisme s'y montre, c'est avec toute son autorité, et ce qui est plus surprenant pour l'époque, avec toute sa philosophie. Quatre sujets traités par don Juan Manuel ont passé sous la plume de Juan Ruiz, et les dissemblances qu'on remarque et dans la forme des raisonnements et dans Tesprit des conclusions, indiquent plus nettement encore deux origines et deux manières distinctes.
Le répertoire poétique de Juan Ruiz ne renferme pas moins de vingt-sept fables, qui ont échappé aux recherches des historiens littéraires. Sans parler de Sylvestre de Sacy, de Tabbé Guillon*, de Solvet', un investigateur minutieux qui a pris à tâche de rap-
• L'abbé N. S. Guillon est auteur de l'ouvrage suivant : La Fontaine et tous les fabulistes, ou La Fontaine comparé avec Sfs modèles el ses imitateurs, avec des observations critiques, grammaticales, littc^raires, et des notes d'histoire naturelle. Paris 1803; 2 vol. in-8^
* M. Soivct a publié, en 4812, sous le titre d'Etudes sur La Fontaine, le commentaire de Chamfort sur les fables; cet ouvrage a clé suivi, en 4822, de celui de M. Guillaume, intitulé : Hecherchcs sur les auteurs dans lesquels La Fontaine a pu trouver les sujets de ses f.ibles, Besançon, in-8* de 58 pages.
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 145
procher les fables de La Fontaine de celles de tous les fabulistes antérieurs, A. C. M. Robert n'a eu connaissance ni de Juan Ruiz, ni de Juan Manuel : «Relativement au genre de l'apologue, dit-il, je n'ai rien trouvé dans la langue espagnole jusqu'au XV» siècle*.» Loiseleur des Longcliamps n'a pas été mieux informé; les imitations indiennes qu'il aurait pu recueillir dans ces deux auteurs contemporains se sont dérobées à ses recherches ; il a complètement ignoré le poème de l'archiprêtre de Hita, et il a fait équivoque sur le Co7nte Lucamr qu'il a pris non pour un recueil , mais pour une seule histoire •.
La plupart des fables de Juan Ruiz sont de Phèdre ; elles ont la brièveté du fabuliste romain sans en avoir la sécheresse ; quelques variantes dénotent un esprit ingénieux qui sait moins imiter qu'embelUr son modèle. Le Rat de ville et le Rat des champs deviennent pour lui le rat de Monferrado et le rat de
> FahUs inédites des Xli*^ xm* et XIV« siècles et Fables de La Fontaine, rapprochées de celles de tous les fabulistes, par A. G. M. Robert. Paris 1825, 2 vol. in-8% p. ccvi.
* L'histoire du chéickh Ghehabeddin, dit Loiseleur des Longchamps, se retrouve dans le conte espagnol intitulé : El condê LucanoTy d'où l'abbé Blanchet a tiré son Doyen de Badajox, {Essai sur les fables indiennes, p. 173.)
Guadalaxaray sa ville natale; le loup ne plaide pas contre le renard par devant le singe, mais par devant don singe y alcalde de Buxia. La moralité du Coq et de la perle ne se résume point dans la préférence donnée par le roi des basse-cours à un grain de millet qui peut le nourrir, sur une perle dont il ne sait que faire ; une seconde explication ajoute un nouveau sens à l'apologue : le coq, c'est l'ignorance qui dédaigne les choses dont elle ne peut apprécier la valeur. Juan Ruiz conclut par un trait satirique contre ceux qui ne savent ni lire, ni comprendre ce qu'il y a dans les livres. Les autres ftibles venues d'Esope ou de Bidpaï sont modifiées avec la môme liberté. L'archiprètre de Hita s'en est approprié la substance, en prêtant ses vives allures aux récits, et la sagacité de ses interprétations aux commentaires '.
Tel qu'il avait été conçu par don Juan Manuel et Juan Ruiz, l'apologue souriait trop au génie espagnol pour être exposé à tomber dans un abandon subit ; il serait donc impossible de comprendre l'immense lacune supposée par Loiseleur des Longchamps, ni même un silence beaucoup moins long ; et, en effet, les choses ne se sont point passées de la
* Voir à l'appendix n* 3 la liste des apologues et des contes de Juan Ruiz de Hita.
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. iAl
sorte ; la mine une fois ouverte a été fouillée sans relâche.
Outre Y Exemplario contra los enganos y peligros del mando, publié en 1498, un recueil de fables Esopiques a été composé en Espagne dans les dernières années du xv* siècle, sous le titre d' Ysopo *•
Au commencement du siècle suivant, Antonio de Guevara, prédicateur de Charles-Quint, a jeté l'admirable apologue du Paysan du Danube dans son Uvre de 31arc-Aurèle\
Sous le règne de Pilippe II, Esope, cpii n'avait en-
* Ysopo, c'est le litre donné à une collection de fables latines, que Julien Marchant avait déjà publiées en français. L'auteur a gardé l'anonyme; il déclare dans un avant-propos qu'il n'a entrepris cette traduction* qu'à la demande d'un prince de la maison d'Aragon, alors vice-roi de Catalogne, et il assure qu'il a plutôt imité (jue traduit.
* Antonio de Guevara. Voir pour la biographie et la critique de cet écrivain, V Histoire comjyarée des littératures espagnole et française, t. i., 406; t. H, 48, 380. — Son Marc-Aurèle fut traduit en français par Remi-Bernard de la Grise, qui avait été détenu en Espagne après la bataille de Pavie. Cette traduction eût une telle vogue, qu'elle fut reproduite sous tous les formats. Elle fut revue, corrigée et complétée par Herberay des Essarts, qui la publia sous le tilre suivant : Histoire de Marc- Aurèle, vray miroir et horloge des princes, traduite premièrement du castillan en français par R. B. de la Grise, et par feu N. de Herberay seigneur des Essarts. Paris 1565, in-fol. C'est à cette dernière traduction que La Fontaine a emprimté le sujet de sa fable 211', le Paysan du Danube,
core été traduit que d'une version latine, a été traduit directement du grec, par le savant et zélé Simon AbriP. Cette publication importante, multipliée par l'impression, s'est opposée pendant quelques années à tout essai de concurrence ; et l'époque appelée l'âge d'or de la littérature espagnole n'a vu naître aucun recueil de fables digne de devenir classique ; à peine peut-on relever un petit nombre d'apologues épars dans les poésies de Lope de Vega et de ses plus célèbres contemporains.
Puis, à Melchior de Santa-Cruz a succédé Sébastien Mey. La Floresta Espanola du premier contient quelques jolies fables mêlées à une foule d'anecdotes, d'apophtegmes et de bons mots', le Fabulario du second renferme cinquante - neuf
* Simon Ahril. Voir à Tappendix n* 4 la liste des auteurs de l'antiquité traduits pour la première fois en espagnol par Simon Abril et d'autres écrivains castillans.
' Floresta Espanola de apotegmas o sentencias sabie y gra* ciosamente dichas de algunos Espanoles : recogidas por Melchior de Santa-Cruz. 1600.
Bien qu'il y ait quelques fkbles dans ce recueil, c'est plutôt un livre d'Agudesas ou d'Ana. Il a été traduit en français avec le texte espagnol en regard sous ce titre singulier: Floresta SPAGNOLA ou le PLAISANT BOCAGE, Contenant plusieurs comptes (5tc),gosseries, brocards, cassades et graves sentences de personnes de tous estais. A Bruxelles, par Rutger Velpius, «6*4, in-8^
ORIGINE DE l'aPOLOCI'E ESPAGNOL. 149
fables, apologues ou contes. Presque toutes les fables sont littéralement traduites de Phèdre j en vers faciles et purs. Les contes moins nombreux exhalent une forte odeur de terroir ; ils sont gais, spirituels, et ne manquent pas de portée philosophique «.
On rencontre encore dans le xvn* siècle Gomez Tejada, chapelain des Bernardines de Talaveira la Reyna. Son Lion merveilleux est ime de ces fictions romanesques de forme orientale qui servent de cadre à des fables tirées de toutes sources ; avec moins d'érudition et de bizarrerie, le livre offrirait un intérêt plus conforme à la nature du genre V
* Fahulario en que se contienen fabulas y cuentos différentes, algunos nuevos y parte sacados de orros autores, por Sébastian Mey. En Valencia, 1614, petit in-4* esp., avec fig. sur bois, de 184 pages. Un distique termine chaque fable ou conte.
* Le Lion merveilleux de Gomez Tejada est de 163*. L'auteur Ta intitulé : Apologue moral composé. Ce titre n'est pas clair, et la bizarrerie du cadre recommande peu le fond du livre. On va en juger : De toutes les lionnes de Numidie, la jeune Chrysaura était la plus belle : sacrifiée par ses parents, elle allait épouser un vieux tigre, aussi riche qu'avare, lorsque son amant Auriccino, le plus brave des lions du voisinage, parvint à l'enlever; ils s'embarquent; un naufrage les sépare : chacun de ces amants court les aventures de son côté, ce qui fournit des sujets d'apologues assez étendus; le héros du roman finit par retrouver son amante dans le temple de la vertu, et l'hymen les conduit aux autels de la fidélité. Une érudition indiscrète défigure jusqu'aux traditions d'Esope; ce-
450 iJEUVRES DE DON JUAN MANUEL.
Jusqu'à Thomas Iriarle , on ne compte que des imitateurs, et tous sont loin d'avoir la sagacité de don Juan Manuel ou de l'archiprètrc de Hita; ce n'est qu'au déclin du xvni* siècle et dans l'affaissement de tous les genres qu'on voit naître la fable littéraire, création délicate qui tempère Tacreté de la critique et qui semble demander pour les maîtres de la pensée dont le règne approche , les ménagements et les détours qu'on n'accordera bientôt plus aux souverains de la terre. L'écueil de cette innovation c'était la pédanterie; l'inventeur a eu l'art d'y échapper. Pénétré de l'esprit des romanceros j il en a rajeuni la langue sans en vieillir les idées ; il a parlé avec la naïveté d'un enfant et la raison d'un sage. Thomas Iriarte , ne l'oubUons pas, avait fait ses études à Paris au collège Louis-le-Grand. Il était un des meilleurs élèves de ce fameux père Porée , qui en eut de si bons. Ses fables littéraires ont été naturalisées en France par Florian, tandis que son poème de la musique, chef-d'œuvre du genre didactique, trouvait un autre traducteur dans l'école de DeUlle, éprise de la pureté et de l'harmonie de son
vers*.
pendant plusieurs récits offrent de l'intérêt, et la satire des caractères et des mœurs est souvent ingénieuse. 1 Thomas Iriarte était né en 4750; ses fables littéraires pa-
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 151
A la même époque Samanicgo rendit avec usure à son pays ce que les traducteurs d'Iriarte venaient de lui emprunter ^ Il lui fit connaître La Fontaine qu'il imita parfois avec le bonheur de l'inspiration, tandis que Gonzalez de Valdès , directeur de l'Académie
rurent en 1782, deux ans après son poème de la musique. Il mourut en 1791. Son poème de la musique fut traduit en vers italiens, par l'abbé Ant. Garzia. Venexia, 1789. Et en vers anglais, par John Belfour. London, 1807. Quant à ses Fables littéraires y elles ont été traduites en vers français, par J. B. La Nos (Paris an ix) [1801], qui, malgré, ou peut-être à cause de son exactitude, est resté bien au-dessous de Florian.
* La première partie des fables de D. Félix Maria Samaniego parut en 1781 et la seconde en 1784; les fables d'iriartc n'ayant été publiées qu'en 1782, comme Samanicgo en avait eu le manuscrit entre les mains, il fut accusé de plagiat. Une polémique fâcheuse, une guerre de libelles révéla au public la jalousie des deux poètes; Navarrete, qui a écrit la Vie de Samanicgo [Coleccim de Quiniana, t. iv), prit parti contre Iriarte dont la réplique ne s'est pas fait attendre (Voir ses Œuvres complètes, vol. vi). Samanicgo, riche et noble Biscayen, était né en 1745; il mourut en 1801. Membre de la Société des amis du peuple, il s'appliqua surtout aux œuvres populaires; ses fables furent composées pour le séminaire royal de Biscaye. Sans avoir l'élégante pureté de celles d'iriartc, elles sont plus accessibles à l'intelligence des enfants; sur cent cinquante-sept, néanmoins, il n'y a guère que les dix-neuf dernières qui soient originales; quelquesunes sont empruntées à Esope, à Phèdre et aux fabulistes orientaux, mais le plus grand nombre à La Fontaine et à Gay; les plus rourtes sont les meilleures.
152 OEtVRES DE DON JUAN MAmiEL.
latine de Madrid, traduisait en vers pour ses élèves les fables de Phèdre et d'Horace.
On ne pourrait compléter la liste des fabulistes de l'Espagne, sans la charger d'une multitude de noms qui n'offrent aucun intérêt pour l'histoire des importations et des perfectionnements. J'ai cité les plus connus; leurs ouvrages suffiront, je le pense, pour établir l'ordre des traditions et des progrès. Au début, tout se confondait ; l'apologue n'était qu'un mode d'enseignement qui s'unissait à d'autres modes plus ou moins sérieux ; jamais il ne marchait seul ; les moralités, les contes, les proverbes qui l'escortaient s'en sont séparés, et ont reçu, de leur côté, des règles spéciales. Instruire en amusant, tel était le plan primitif. Les uns ont mieux aimé instruire sans amuser, et les autres amuser sans instruire. De là, les traités purement religieux ou philosophiques, les leçons sans exemples et les exemples sans leçons. Par ici les Proverbes rwiés du marquis de Santillane * , les Lettres sentencieuses de Blasco de Garay", les Quatre mille trois cents Adages de
« Imprimés en 1508, réimprimés en 1852, avec un commentaire de D. José Amador de Los Bios. Voir à Tappendix n« 5, une note spéciale sur les recueils de proverbes espagnols et autres.
• Imprimées à Venise en 1553.
ORIGINE DE L'apologue espagnol. 153
Pedro Vallès TAragonais*, les Six mille Sentences commentées du docte professeur de Salamanque, Hernan Nunez de Guzman*, la Philosophie vulgaire de Mal-Lara', les Traités d'Antonio de Guevara, les Décrets des sages^ la Perle des gloses, le Doctrinal , le Curial, le Guide des Princes ; par là les Colloques agrestes de Rodrigo de Cota, la Célestine de Roxas, le Don Quichotte de Cervantes, les Visions de Quévedo , les Romans picaresques de Hurtâdo de Mendoza, de Matteo Aleman, de Vêlez de Guevara, de Vicente Espinel; enfin, à une extrémité de la route, les églises et les cloîtres avec leurs chaires rigides, et, au bout opposé, les théâtres avec leurs trétaux licencieux. En France, même amalgame d'abord, et même classification ensuite : Rabelais, Montaigne, Charron, Mathurin Régnier, La Fontaine, Molière, Boileau, moralistes à leur façon, ont-ils la moindre analogie avec les naïfs auteurs du Miroir de la Vérité j du Trésor de SapiencCy du Chapelet des Vertus^ du Guidon et gouvernement du monde , des Sentiers de prudence y de la Grand" Nef des Folz du Monde ^ de la Mer des Histoires^ de la Satire des Loups ravis-
sanls , cl d'une infinité d'autres moralités allégoriques ou simples , théologiques ou spiritualistes , facétieuses ou dévotes? Non, assurément; mais ceux qui ont enrichi la littérature d'un genre ignoré ou perdu ne doivent pas être victimes du progrès qu'ils ont commencé. Au lieu de les traiter avec dédain conune de pauvres apprentis, il est juste de considérer que, san3 leurs modestes essais, les chefsd'œuvre des maîtres seraient encore à venir , ou , du moins, seraient venus plus tardivement. Je ne plaide pas ici dans un seul intérêt : je défends la cause de tous. Avec don Juan Maimel ou Juan Ruiz, je défends nos fabliers et nos conteurs, nos trouvères et nos troubadours. Je défends aussi les premiers traducteurs de Bidpaï : les Raymond de Béziers, les Gabriel Cottier, les Pierre de la Rivey *. La France, en s' appliquant plus qu'aucune autre nation à l'élude des origines, a consacré le respect des premières œuvres ; elle peut louer tous les efforts sans avoir rien à craindre pour sa gloire. Riche de ses fabliaux
* Raymond de Béziers a traduit, en 1313, Calila et Dimna, d'un manuscrit espagnol; la biliothèque du Roi possède le manuscrit qui fut offert par Tauteur à Philippe-le-Bel. Gabriel Cottier a publié en 1556, et Pierre de la Rivey en lc;79, une imitation libre du même recueil, d'après Ange Firenzuola et Le Doni, auteurs florentins du xvi* siècle, qui s'étaient inspirés l'un et l'autre de la version latine de Jean de Capoue.
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 455
des xii* et xiii* siècles, qui portent tant de traces de» conquêtes faites sur le génie Asiatique par ceux de nos poètes qui prirent part aux croisades, n'a-t-elle pas fourni des pages charmantes au Décaméron de Boccace et aux Contes de Canlorbery de Chaucer T N'est-ce pas elle, encore, qui a tiré de l'oubli le Roman du Renard et sa nombreuse postérité ; les apologues satiriques de Rutebeuf et de Jacquemard Gieslée ; les fables Ésopiques de Marie de France, de Jean de Condé et de Jean de Boves ; les métamorphoses imitées d'Ovide, par Philippe de Vitry; les légendes sacrées de Gauthier de Coinsy, et toute cette mine de poésies Bretonnes et Galliques , que rimprimerie avait négligée dan^ ses premiers jours et qu'elle a oubliée plus tard? Avec quelle ardeur nos savants se succèdent dans ce travail d'exploration! les Barbazan, les Caylus, les Paulmy, les Legrand d'Aussi, les Cardonne n'ont pas plus tôt quitté la tranchée qu'ils y sont remplacés par les Walkenacr, les Delarue, les Méon, les Roquefort, les Robert, les Montmerqué , et tant d'autres que je nommerais avec bonheur, s'il dépendait de moi d'ajouter un nouveau lustre à leur réputation. Ce n'est pas assez pour la France de débrouiller le chaos du moyen-âge; elle perce les ténèbres de l'antiquité. Après avoir déchiffré les hiéroglyphes de FÉgypte,
eUe s'empare de l'Assyrie, et malgré les ravages de la flamme et du temps, elle reconnaît, elle exhume Ninive, avec ses inscriptions cunéiformes, nouvelle énigme dont quelqu'autre ChampoUion nous donnera bientôt la clé.
Dans le domaine de la science , toute découverte' profite au monde entier. Que la lumière jaillisse du midi ou du nord, dès qu'elle est aperçue d'un point de l'horizon, elle rayonne sur toutes les routes. Continuons donc à labourer chacun notre sillon, assurés que nous sommes de nous retrouver au jour de la récolte. L'histoire de l'apologue est celle de la sagesse des nations ; elle forme un des chapitres les plus variés et les plus instructifs de l'histoire universelle des lettres ; d'autres l'ont étudiée au point de vue français ; je viens d'examiner le côté espagnol, et le sujet est loin d'être épuisé. Que serait-ce donc si l'on voulait déterminer avec quelque précision tout ce que l'Occident doit à l'Orient! Le travail d'une vie entière n'y suffirait pas ; les efforts combinés de plusieurs esprits exercés et patients peuvent seuls triompher des obstacles; il faudrait qu'une association de philologues mit ses connaissances en faisceau pour suivre chaque migration d'idée dans les détours obscurs du moyen-âge. Dira-t-on qu'il est impossible d'organiser un atelier pareil ; mais
ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 157
pourquoi l'Institut, qui s'est déjà donné tant de belles et utiles missions, ne se donnerait-il point encore cette mission-là? pourquoi le collège de France, qui enseigne toutes les langues, ne demanderait-il pas à ses professeurs un travail analogue à celui que l'Académie française impose à ses membres ? pourquoi enfin les érudits chargés de la conservation de nos grandes bibliothèques ne concourraient-ils pas à la rédaction d'un de ces catalogues raisonnes qui réunissent comme sur un chantier tous les matériaux nécessaires à la construction d'un vaste édifice? N'existe-t-il pas aussi nombre de sociétés volontaires pour des investigations de tout genre? Histoire del'art, histoire des monuments de la pensée, histoire desraces humaines, histoire des révolutions du globe , est-il un fait caché dans la nuit des temps ou dans les entrailles de la terre qu'une association intelligente ne tente pas d'arracher aux ténèbres ! Paris n'est pas seulement l'axe universel sur lequel tournent les idées, c'est le centre général des recherches; eh bien ! que nos orientalistes si enviés de l'Europe savante rivalisent de zèle et de courage avec nos archéologues et nos antiquaires ; les richesses enfouies dans les dépôts de l'Escurial et de Simancas appellent plus que jamais leur attention. Le catalogue dressé par Casiri en dit assez pour les engager à se
mettre à l'œuvre. La plupart des manuscrits proviennent des Arabes, non d'Espagne, mais d'Afrique ; ce sont les archives du califat qui ont été prises avec les galères qui les transportaient d'une ville du littoral à une airtre ; il y a donc là de précieuses découvertes à faire pour nous ; aux directions données par les maîtres que possède la métropole , joignons Factif concours des jeunes élèves qui apprennent dans les écoles de l'Algérie à parler l'arabe comme on parle une langue maternelle, que ne sera-t-il pas permis d'espérer !
Une dernière observation : La traduction de don Juan Manuel présentait à un Français les mêmes difficultés qu'offrirait à un Espagnol Froissard ou Alain Charticr. Fallait-il chercher à rendre un texte suranné par une version du même âge? je ne l'ai pas pensé ; ces mosaïques de vieux mots sont comme les ruines artificielles; elles coûtent beaucoup de travail et produisent peu d'illusion. Il m'a paru qu'avant tout il fallait être intelligible, et que, puisque je traduisais pour mes contemporains, je ne devais pas leur parler le langage de Gilles Corrozet, de Nicolas Collin ou de d'Herberay des Essarts. On a nommé Belles infidèles les traductions de Perrot d'Ablancourt ; l'éloge de l'écrivain adoucit, sans l'affaiblir, la critique du traducteur. L'exactitude (ceci
ORIGINE DE l'àPOLOGLE ESPAGNOL. 159
ne fait doute \x)uy personne) est la première obligation de quiconque entreprend de reproduire ini modèle; mais à quelle condition est-on exact? Les avis sont partagés : une traduction , proprement dite , diffère autant d'une imitation libre que d'un calque servile ; dans le premier cas, c'est im autre ouvrage ; dans le second, c'est le même ouvrage à l'envers, le canevas d'une broderie, la trame d'une étoffe. Entre ces deux systèmes il y a un milieu qu'il est plus facile de définir que de saisir. Forcé fréquemment d'opter entre la forme et l'idée, j'ai préféré à la reproduction bizaiTcment littérale des mots la traduction moins obscure du sens. Faire connaître l'auteur, en rendant, le plus souvent possible, son langage et toujours sa pensée, n'omettre aucune de ses intentions, conserver à ses récits leur tour naïf, et à ses moralités leurs applications ingénieuses , telle a été mon étude constante, et si le but que je poursuivais s'est dérobé à mes efforts, j'ai la conscience, du moins, de n'avoir rien négligé pour l'atteindre.
J(^ ne terminerai pas sans offrir mes remerciements les plus sincères à MM. Albert de Circourt, Amadorde LosRios, George Ticknor et Ferdinand Denis, pour les encouragements qu'ils m'ont prodigués avec tant de bienveillance et de zèle ; inspirée par un môme intérêt, l'amour des chefs-d'œuvres
de l'Espagne, leur vive sympathie a concouru plus que je ne saurais le dire à me donner cette persévérance de résolution qui manque trop souvent aux entreprises littéraires.