‹ Le comte LucanorChapitre 2 sur 64 · T1B DE DON JUAN MANUEL ^ AUTEUR DU GOUTE LUGANOR · texte numérisé non relu

T1B DE DON JUAN MANUEL ^ AUTEUR DU GOUTE LUGANOR

Moraliste^ poète ^ historien ^ homme de guerre, homme d'Etat, don Juan Manuel est considéré en Espagne comme l'esprit le plus éclairé du xiv^ siècle, et l'histoire de sa vie est encore à écrire. Gonçalo Ârgote de Molina, éditeur du Comte Lucanor^ s'est borné à résumer en peu de pages, avec l'inexactitude

d'un panégyriste, les principaux faits relatés dans la chronique d'Alphonse XI , attribuée à Villazan : « Ceux, a-t-il dit, qui voudront en savoir davantage n'auront qu'à Ure celte chronique. » C'est le parti que j'ai pris, et après avoir tout lu, il m'a été impossible de m'expliquer comment Argote de Molina avait pu recommander sans quelque réserve à la confiance publique une relation qu'il a dû trouver partiale, puisqu'il n'en a reproduit aucun jugement. D est vrai que le savant paléographe a donné un soin particulier à la généalogie de la maison royale des Manuel, et que ce travail a servi de prélude à son important ouvrage sur la noblesse de V Andalousie ; mais bien qu'il n'ait oublié aucune branche d'im arbre héraldique chargé de tant de rameaux, on chercherait inutilement dans tout ce qui est sorti de sa plume quelques détails sur l'homme ou quelque appréciation de l'écrivain ; on n'y trouve aucun de QM traits de phyûonomie qui caractérisent une figure historique ; bien plus, dans sa dissertation sur raneîenne poé»e Castillane, préface ^rée d'un tiradté de prosodie resté à l'état de projet, il n'a pas «ité un seul vers m du Livre des chants ni des Migtes de F art de trouver^ ouvrages composés par éon Juan Manuel, et les manuscrits de ces deux reeu^ étaient en sa possession t Que penser aussi des

AUnUl vu GOMTK LUGiHOB. 3

Uograi^ieseûntfimporams? leur silence n'est-il pat inconcevable dans un siècle surnommé le uècle des ^ironiques, et où il y en eut pourtant de personnages si d^^nes de l'obscurité qui les enveloppe encore T Peut-être ont-ils cru que leur secours n'était pas né- OMsaire à la renommée d'un prince qui léguait tant de souvenirs à l'histoire et aux lettres ; mais en Espagne les traditions ne sont pas toujours conservées avec le soin qui les rend inaltérables ; la négligence, parfois, y accélère les ravages du temps, et voilà pourquoi la chronique de Yillazan est devenue la principale source de toutes les histoires *. Or, cette

* Cfamea del Rey don Akmso 0I oneeno de este nombre^ de he Rmfesquereynarcn en Castilla y en Léon, conforme a un antigm MS. de la real hiblioteea del Eeeorial, y otro de la Mayof^ ikma: Eilustrada con apendices y varios doeumentos, por don Fraociseo Gerda y Rico. Madrid. Ant. Sancha^ 4787. 4*.

J'ai dit que cette chronique était attribuée à Villazan, parce qu'il n'est pas certain qu'il en soit l'auteur. On lit dans le manuscrit eriginal que le roi Henry, fils naturel d'Alfonse XI, cliargea Juan Nuilez de Villazan, grand-algnazil de sa maison, de la faire transcrire sur parchemin, pour être consenrée dans son trésor; que celui-ci exécuta l'ordre du Roi, et que ce fut Ruj Martinez de Médina de Rioseco qui fit la copie conmandée en 1373. Si le mot iransladar ne prouve pas que ^^azatt n'a pas écrit la chronique, il prouve encore moins qn'il Tait écrite, et le doute que j'ai exprimé a été partagé par tous les éditeurs espagnols.

Quel que soit, au surplus, le véritable auteur de la ehro-

4 VIE DE BON ilJÀN MINUEI,

chronique officielle, écrite par ordre de Henry de Transtan^e, héritier et fils naturel d'Alphonse XI, ne renferme que des éloges pour ce monarque ; elle dissimule ses faiblesses, elle excuse ses crimes, et frappe en revanche d'une réprobation systématique tous ceux qui ont joué un rôle actif dans les partis opposés aux favoris de la couronne.

Mariana et Ferreras, consciencieux jusqu'au scrupule sur certains points, ont admis sans examen le témoignage du livre qui avait fait autorité pour leurs prédécesseurs ; cela devait être : le premier écrivait

nique en question^ il appartient certainement à l'époque dont il s'est fait l'historien, et sa narration, quoique trop favorable au roi, est généralement exacte et sincère. La première impression eut lieu à Valladolid, en 154i; la seconde à Tolède, en 1545. Ces deux éditions, faites sur des manuscrits fautifs, ne valent pas celle de Cerda y Rico, exécuté sur le manuscrit royal.

J'ai consulté la Cronica del Rey don Alonso XI, MS. anonyme, inscrit à la Bibliothèque de Paris sous le n° 1575 (Saint-Germain), il forme 426 pages in-fol., mais il m'a paru que ce n'était qu'une copie très-défectueuse de la chronique de Villazan . Il n'en est pas de même des Discursos historicos de la Ciudad de Jliurcia, ouvrage publié en 1775 par le licencié Cascalès et cité avec honneur par le comte Albert de Circourt dans son excellente Histoire des Morisques; si ce livre n'a pas la valeur d'une autorité contemporaine, il offre, du moins, à la critique de très-bons documents pour diriger ses appréciations.

SOUS Philippe II, le second sous Philippe V, et, à une époque comme à l'autre, il y avait des maximes d'Etat avec lesquelles un historiographe officiel ne pouvait transiger ; sa mission était de soutenir les prérogatives de la couronne, de combattre l'esprit d'opposition et de poursuivre dans le passé, même le plus éloigné, ce fédéralisme féodal qui avait retardé, avec l'affranchissement du territoire, l'unité politique de TEspagnc. Qu'on ne l'oublie pas, d'ailleurs ; il y avait déjà plus d'un siècle que Ximénès avait bris41es dernières résistances des grands de Gastille, lorsque la tête de Montmorency tombait sur un signe de Richelieu, et le trône, élevé presque au niveau de l'autel, était entouré d'une vénération idolâtre. Don Juan Manuel, accusé et convaincu d'avoir disputé par la voie des armes une régence à laquelle il avait au moins les mêmes droits que ses rivaux, coupable, en outre, de s'être mis en garde contre les embûches d'un roi félon qui avait assassiné son allié, insulté et emprisonné sa fille, ne pouvait donc être, aux yeux de &Iariana et de Ferreras, qu'un insigne révolté contre toutes les lois divines et humaines ; qu'on le juge, au contraire, selon les idées de son temps, avec les traditions d'indépendance des grands vassaux et sans autres témoignages que les actes même d'Alphonse, qui le disculpa par ses faveurs après l'avoir

6 vit DE DOlf lUAN limUELy

provoqué par ses violences , et une râtabOitatîM n'est plus nécessaire. On ne reconnaît , dans l'auteur du Comte Lucanory ni un connétable de Bourbon, ni un duc de Bourgogne ou de Guise ; il se présenté plutôt comme un prince de Condé, prompt à venger une injure et à châtier l'insolence d'un favori^ mais au fond toujours dévoué à la royauté lors même qu'A lutte contre le roi. Prudent jusqu'à la méfiance, résolu jusqu'à l'audace, ferme, persévérant, opiniâtre, jamais il ne s'arme sans cause sérieuse, jamais il ne se désarme sans gages de sûreté. Cette attitude in* quiète, cette vigilance de toutes les heures chez un guerrier blanchi sous le casque suffisent, ce me semble, pour faire remonter plus haut que lui les accusations de ses adversaires. « J'ai toujours été fidèle quand on m'a permis de l'être, )» a-t-il dit lahmême à la fin de sa carrière \ et dans cette récrimination il y a une excuse que la justice de la postérité doit admettre. A Dieu ne plaise, cependant, que, substituant une apologie sans mesure a des reproches exagérés, je prétende établir une harmonie parfaite entre les écrits et les actes de don Juan Manuel 1 Ce

* Extrait d'un MS. conservé à la Bibliothèque nationale de Madrid et cité par M. G. Ticknor. Hist. of Spmish literaturt, t II p. 6t.

Âumm Bv CDtfTt imÂËffk. t

mnà teinber d'un ncis dand un autre, et, qu'oAiAè f&nûeUe de le dire ici^ je cherche la Térité avec une aollidtude trop sincère pour accepter Tolontairemeât un mensonge, fût-ce le plus séduisant de tous, celui de rindulgeiM^. Non, Juan Manuel ne s*est montré ni moins jaloux de ses droits , ni moins altier , ni moins ambitieux peut-être que les autres infans de Castille ; supérieur à son siècle par les lumières de I sa raison, il a donné d'excellents préceptes et plus d'un mauvais exemfde. La philosophie du mordiste a été démentie en diverses circonstances par l'intérêt politique du prince; mais, quelles que soi^it sefc erreurs ou ses fautes, jamais du moins il n'a forfait à l'honneur. Ouvertement rebelle, il ne s'est souillé d'aucune trahison , il ne s'est dégradé par aucune lâcheté, par aucime perfidie. Les prétentions hautaines qu'on lui reproche étaient fondées à la fois sur l'ovation de sa naissance et sur le sentimeiH de sa valeur personnelle ; il les a soutenues avec cet orgueil vraiment castillan qui couvre de plus de dignité ses revers que ses triomphes, et l'on verra bientôt qu'il y eut quelque mérite de sa part à suc^ comber sans honte dans cette arène des guerres c^ viles , où tant de renommées se dégradèrent paf leurs victoires.

Son père , l'infant don Juan Manud , était le

septième fils de Ferdinand DI, surnommé h Saint ; il avait reçu ce nom de Manuel , étranger à l'Espagne, en commémoration de l'Empereur de Gonstantinople, Emmanuel, de la famille de sa grand'mère, de même qu'im de ses frères avait été appelé FrédériCy du nom de l'Empereur Frédéric, son bisaïeul. Un bras ailé ou bras d'ange tenant ime épée nue en champ de gueule figurait sur son écusson ; l'épée nue comme symbole de vaillance et de commandement ; les ailes d'ange soit à cause du nom d'Angelo , héréditaire dans la famille de ses ancêtres, soit, comme on le disait, parce qu'un séraphin avait apparu en songe à sa mère lorsqu'elle était enceinte ; il y ajouta un Uon de gueule sur champ d'argent aux armes de Gastille et de Léon^

' L'origine des aila d'ange qui figurent dans le blason des Manuel a été expliquée par D. Gonçalo Argote de Molina {Nùbkza de Andaluzia)^ ainsi que par D. Ambrozio de Salasar (Inventaire général des plus curieuses recherches des royaumes ^Espagne. Paris, 1612^ p. 133), mais ces deux commentaires ne sont pas exacts.

« Béatrix était fille de Philippe, Empereur d'Allemagne, et de Marie, que Ton appelle aussi Irène, fille. dOsacio Angelo, Roi de Constantinople, que les Espagnols nomment Coysat ; c'est ce dernier qui prit et tua Andronique Comnène , usurpateur de l'empire, et qui vengea sur lui le meurtre de l'Empereur de Constantinople, Alexis, son maître. »

DoB luan Manuel t fiié la véritable signification de ses a^^

Cet infant a trop peu vécu ou n'a pas assez marqué pour que l'attention de l'histoire se soit fixée sur lui ; quelle conduite aurait-il tenue en présence des événements qui mirent à l'épreuve l'ambition de ses frères? On ne saurait le dire. Serviteur zélé de don Sanche le BravCy il l'accompagna dans toutes ses expéditions et le seconda dans sa révolte contre Alphonse le Savant. Le Roi déchu était son frère, l'usurpateur son neveu, et l'affection qu'il eut pour l'un, loin d'excuser son hostilité contre l'autre, permet d'augurer qu'il n'aurait pas concouru à diminuer les embarras de la régence. Uni à Béatrix de Savoie,

moiries dans le livre intitulé : Sur les raisons qui ont fait don' ner à mon père l'infant don Manuel des armoiries portant des ailes et des lions, et pourquoi moi, mon fils légitime et ses héritiers pouvons faire des chevaliers sqns Vétre; c'est dans ce 11- TTC, resté MS., mais cité par M. Georges Ticknor [History ofspanish literature), et par Eug. de Ochoa (Cancionero de Baena. Madrid, 1851), qu'on trouve l'eiplication suivante: « Mon aïeule Béatrix, étant enceinte, rêva que l'enfant qu'elle portait dans son sein était destiné à venger la mort du Christ, ce qui détermina l'évêque de Ségovie, don Remon, à lui donner en baptême le nom d'Emmanuel. )i Voici les propres paroles de l'auteur du Comte Lucanor : « D. Remon propuso que, si bien toviesen, era bien poner le tal nombre, que fiziesse à lo que daba à entender aquel sueiio, et por ende quel pusiessen nombre Manuel, en que ha dos cosas, la una es uno de los nombres de Dios et la otraquè Mmuri quiere decir « Dios connuesco« »

10 VOB DS DON JVÀN UàXUEk,

fille du comte souverain de ce nom, il en eut deux enfants, don Juan Manuel , auteur du Comte Lucuh nor^ et dona Yolante, qui devint femme de TinCant Alphonse de Portugal.

Don Juan Manuel , dissipant lui-même l'obscurité qui couvrait pour nous la première époque de sa vie, nous apprend, dans une lettre adressée àrarchevéque de Tolède , qu'il est né à Escalona , le 5 mai 1282 ; qu'à l'âge de deux ans il n'avait plus de père ; qu'il fut élevé par les soins de son cousin, don Sanche h Prave; que tous deux vécurent dans une intimité fraternelle ; . que leurs maisons étaient réunies, et qu'il dut à la libéralité de son royal ami la construction du château de Pefiafiel, qui devait être le lieu de sa résidence et de sa sépulture.

A don Sanche, enlevé par une mort prématurée, succéda un prince qui ne fut pour les membres même de sa famille qu'un maître ombrageux et dur. Ferdinand se croyait environné d'ennemis; il décourageait par ses méfiances le zèle de ses meilleurs vassaux, et, à force de tracasseries, il les contraignait à se déclarer contre lui, pour échapper aux coups aveugles de ses terreurs. Dona Gonstanza, sa femme, lui était 0uspecte. n affectait de ne consulter que sa mère, Vex-reine dona Maria de Molina, femme remplie dé qualités éminentes et animée des intentions les {dus

Ài^neuB DU 4iùwnt tncAiiMt. H

fW9êy mais prompte à s'alanner et souvent o|Hiuàtit dam «es préventions. Tous les infonts ses frères iuî im^rsuent des craintes; il aurait pu vdller sur eut en silence ; il eut la maladresse de les provoquer, et il en vint ainsi à organiser de ses propres mains une foction redoutable ; le chef qu'il lui donna fut oe même infontqui défendit avec (dus d'ardeur que tout autre les débris de l'autorité royale, quand le sort eut fait tomber la couronne sur un berceau . Conspirateur involontaire, don Pedro s'était réfugié dans Âkau^ 4Bte ; Ferdinand courut l'y assiéger ; mais en traveF^ sant Martos ^ il voulut exercer un de ces actes de justice souveraine qui dans la même h^re commeor (aient par une sentence et finissaient par un supplice. Les frères Carvajal étaient accusés d'avoir tué un de ses serviteurs^ don Juan de Benavidès ; il les fit arrè^ ter et ordonna qu'ils fussent précipités du sommet d'une tour. Qs protestèrent de leur innocence sans pouvoir ni le fléchir ni le décider à les entendre ; l'un d'eux» l'ajournant alors au tribunal de Dieu, s'écria qu'il y comparaîtrait dans trente jours, et le tren* tième jour, Ferdinand, atteint d'une maladie subite» rendttt le dernier soupir ^ L'histoire, écho trop fir dèle peut-être d'une trft<Ùtion populaire, a ccmservé

à ce prince le surnom ^ajourné (emplazado), et par une coïncidence singulière, un an après, une prédiction semblable s'accomplissait en France : condamné à mourir sur un bûcher, le grand-maître de l'ordre du Temple avait marqué la dernière heure d'un pape et d'un roi.

Ferdinand, que de fausses alarmes avaient trompé tant de fois dans im règne de quelques années, ne se méprit pas du moins sur le caractère de don Manuel ; c'est à lui qu'il s'adressa pour rompre la ligue formée autour de l'infant don Pedro ; il le nomma, de plus, grand sénéchal de sa maison et lui confia, sous le titre â^adelantado-mayor^ le gouvernement du royaume de Murcie. A vingt-huit ans, don Juan Manuel était arrivé aux charges les plus importantes de l'État ; mais il était déjà vieux au service, car il avait fait ses premières armes à douze ans et justifié ainsi par sa valeur précoce l'héroïque privilège qui lui était échu de faire des chevaliers sans l'être.

Plût à Dieu qu'une minorité survenue à l'improviste n'eût pas ramené sur la Castille des orages à peine dissipés ! La vie de don Juan Manuel, moins troublée par les dissensions civiles, eût été plus glorieusement partagée entre les travaux des lettres et cette guerre deux fois sainte qui poursuivait depuis sept cents ans la délivrance du sol ; mais à peine le

roi a4-il fermé les yeux, que les semences de discorde, jetées dans sa famille, fermentent et se développent. L'infant don Pedro fait alliance avec la reine-mère contre la jemie veuve de Ferdinand, que soutient Finfant don Juan. Sollicité parles deux partis, don Juan Manuel adopte le plus faible ; il quitte sa résidence de Penafiel et se dirige vers la ville, oii l'attend la reine Constanza. L'infant don Pedro en est informé ; il sort de Palencia à la faveur d'une nuit obscure et cherche à enlever son neveu, qui n'a que le temps de se jeter dans Yaldecailas. Ainsi, dès l'origine des troubles, on se dispute don Juan Manuel ; c'est à qui obtiendra l'appui de ses conseils et de son épée; seulement, tandis que d'un côté on n'emploie que des moyens de séduction, de l'autre on use de violence et l'on se donne imprudemment le tort d'une hostiUté gratuite.

Un an s'écoule. La jeune reine meurt, et cet événement inattendu dégage la situation. 11 y a désormais une difficulté de moins ; la reine-mère fait entendre des paroles conciliantes : on se rapproche. Les infans don Pedro et don Juan, chefs des deux partis, sont proclamés tuteurs.

Don Juan Manuel n'avait pris aucune part à l'arrangement qui venait de constituer la tutelle en triumvirat. Un conflit d'intérêts privés le mit en lutte

44 ¥fll H Mil n^MH MàMA,

ttfêe FîBfasit don Pedro. DiirerMs plac^ hà atâdent été cédées par Yisdmit dePortuga!, dona Nanca; raM9y mt qu'il n'eût payé qu'une partie de la softtme conrrenue, ou qu'on ne cherchât dans un prétendu retard qu'un prétexte de déchéance, l'infante lui reprocha de n'atoir pas remf^ ses engagements, et fit une nouTelle cession en faveur de don Pedro. Un arbitrage, présidé par le grand-mattre de Calatrata, créature du tuteur intéressé, détermina qu'il y aurait un partage égal de tous les domaines entre les deux cessionnaires. Cette sentence prouvait .que le bon droit était du cété de don Juan Manuel, car on ne hii aurait pas accordé la restitution de la moitié si le tout ne lui avait pas appartenu, faidigné d'une spo^ liation qu'on voulait couvrir d'une apparence de justice, il envoya déclarer à don Pedro qu'il se considérait comme étranger au royaume et délié de toute (Mgation de service envers le roi ^ Cela dit, il n'y avait plus d'hommage-Uge ; les obligations du vasselage dii^paraissaient entièrement, et l'on pouvait sout^Eiir ses droits à force ouverte sans être réputé coupable de trahison. Dan Juan Manuel prit les armes el

* Se $nvio despedir del rey et dmuUurar dei reyno. C'était la formule usitée ea pareil cas par tout tassai qui voulait agir Itjilwwl 1 Mgitfnmil.

ArnsTjR tv court lucânor. iS

sé mit à ravager les terres de son spoHafetir. Ce genre d*appel, consacré par les mœurs barbares du moyen-âge, obtint un plein succès ; le plaignant , admis à présenter sa défense devant les trois tuteurs réunis, rentra dans Tentière jouissance de ses biens et reçut en dédommagement le titre de gouverneurgénéral du royaume de Murcie, qu'il avait perdu depuis la mort de Ferdinand IV.

Le conseil de régence, formé laborieusement et par une transaction sans franchise, était trop divisé pour mettre le pouvoir à Fabri des atteintes qui le menaçaient ; chaque tuteur gouvernait de son côté, et il n'y avait pas une assemblée de province on de ville qui ne voulût s'immiscer dans la direction suprême des affaires. La reine-mère, espérant obtenir une diversion, excitait la noblesse à reprendre la guerre contre les Mores et sollicitait de tous les États un nouveau vote de subsides. Déjà l'infant don Pedro s'était fait accorder par le pape la dime, la tierce et l'impôt des croisades * ; mais l'infant don Juan, prince turbulent et jaloux, réclamait la moitié de ces diverses redevances ; les riches-hommes, les hidalgos et les seigneurs de moindre lignage, convoqués successivement à Burgos, à Carrion, à Yalladolid, à Mé-

DecimaS; Tercias, Gruzada.

16 VIB DS DON iIJAN IfÀNUELi

dina-del-Campo avaient failli plusieurs fois en Tenir aux mains. Les uns demandaient la déposition de don Pedro, les autres le renvoi de don Juan, et la reine dona Maria, quoique respectée des deux partis, ne pouvait exercer aucime influence sur les délibérations; le légat seul, qu'elle avait appelé à son aide, invoquant les intérêts sacrés que cet état de lutte compromettait, parvint à régler le partage des contributions décrétées par le saint siège et à enlever le vote des services de guerre. Les deux tuteurs ouvrirent alors la campagne î ; mais à peine avaientils envahi le sol ennemi, qu'une catastrophe inexplicable les frappa Tun et l'autre : ils venaient d'opérer leur jonction dans les plaines de Grenade; don Pedro, qui commandait l' avant-garde, arrivait deTiscar; don Juan, placé à l'arrière-garde, arrivait de Baêna. La chaleur était excessive, et l'armée, quoique ralentie dans sa marche par l'ardeur du soleil, soulevait des flots de poussière qui redoublaient la soif des hommes et des chevaux. Tout à coup, les Mores, qui n'étaient pas en force pour attaquer la tète de la colonne , se jettent sur les bagages; l'arrière-garde surprise se trouble ; don Juan envoie demander des secours à don Pedro. Un mou-

^ An 1319.

vement rétrograde s'opère en désordre ; la confusion gagne tous les rangs. Don Pedro, l'épée au poing) le front couvert de sueur, haletant, épuisé, crie et s'agite sans pouvoir se faire entendre; il tombe enfin de cheval, et Ton ne ramasse qu'un cadavre. Cette mort subite achève la déroute de l'armée. Don Juan, pressé par l'ennemi et refoulé par Favant-garde, éprouve à la nouvelle de la mort de son oncle un saisissement qui lui ôte la parole ; il chancelle sur ses étriers, tombe à la renverse , et son agonie commence. On le relève, on le place en travers sur une mule, et la retraite se fait avec tant de précipitation , que Ton ne s'aperçoit ni de ses dernières convulsions, ni de la perte de son corps». Voilà donc la reine-mère seule dans le conseil de régence. L'événement fatal qui a déconcerté toutes ses combinaisons rend aux Mores une confiance que leurs derniers revers avait détruite. Il faut, et sans le moindre délai, remplacer les deux chefs enlevés à l'armée. Don Juan Manuel était alors à son poste près de Murcie. Il venait de faire deux incursions sur

* 1319. — Don José Antonio Condé n'est pas d'accord avec les historiens espagnols sur cette fin tragique. « Les deux vaillants princes de Castille succombèrent, dit-il, en combattant comme des lions. (Historia de la dominadon de loi Arabes en Espana. Troisième partie, chap. xvm.)

Ids terr^ 4u roi d^ Grea^dei çt il avait haretlé av«^ f|gu«ur Ifs (u^yaliers ipuçulmans. Appelé par la yoyi publique, il part pour Yalladolidy demande une entrevu^ à dona Maria, et lui offre loyalement ses services en lui proposant de partager la régence avec allé. Comme membre de la famille royale, c'était son 4roiti connue Espagnol, c'était son devoir; et que 4'agitations , que de malheurs la reine aurait épargnés au pays, si elle avait pu oublier son ressentiment contre l'ancien allié de sa belle-fille , ou surmonter sa partialité en faveur de ses enfants I Dissimulant, au lieu de s'expliquer avec sincérité, elle répondit à don Juan Manuel qu'elle accepterait volontiers son concours s il ne s'élevait aucune opposition, et, sous main, elle écrivit à l'infant don Philippe, son fils, pour l'engager à s'emparer de la tutelle par tous les moyens possibles. Ségovie, Cuellar, Sepulvega, Madrid, Avila même s'étaient prononcés simultanément pour don Juan Manuel. L'infant don Philippe, sortant h l'improviste de Zamora, se flatta de couper court à des manifestations dont l'entratnement pouvait devenir contagieux. Il essaya d'abord 4'enlever son adversaire ; puis, le trouvant sur ses gardes et dése^rant de le déloger de la position ^'il avait prise, il lui envoya un cartel. Don Juan Manuel, qui avait 900 cavalier» et 6|0QQ hommes de

▲irriVA DU COMTI LVCJUVOR. 40

pied, pouvait écraser sans effort les 1 ,300 hommes de don Philippe. Il eut la sagesse de n'en rien faire ; mais il ne voulut pas donner à son ennemi les chan* ces de victoire que celui-ci n'avait point, en acceptant un combat, soit de un contre un ou de cent contre cent, et après quelcpies vaines fanfaronades, l'infant battit en retraite.

Cette agression, qui rappelait celle de don Pedro,

était une faute dont les conséquences ne se firent pas

attendre. Un second compétiteur, don Juan le

Borgne f fils de l'infant du même nom, récemment

mort, crut pouvoir entrer en ligne. La reine-mère

n'était plus maîtresse de le repousser ; par sa con-

•duite hostile envers don Juan Manuel, elle s'était

créé des embarras qui la mettaient à la discrétion de

don Philippe et de son jeune allié. Villasan lui-même

en fait la remarque : « Ces deux hommes se ré-

jouirent beaucoup , dit-il, en voyant que la reine

ne pourrait plus se passer (teux et quelle serait

obligée de faire tout ce qu'ils voudraient. ^ »

Dominée par leurs conseils, elle enleva le titre de

grand sén^hal à don Juan Manuel et elle en investit

^ a Plogo le ende mucho^ tenienda que la Reyna non «Tria otra ayuda sinon dellos et que la Rejna avria de facer quanto

don Ferdinand, son petit neveu. Cette princesse , jusque-là si prudente, ne s'apercevait pas qu'elle irritait sans nécessité absolue un homme plus puissant qu'elle et le seul dans toute l'Espagne qui fût de force à faire plier les partis sous l'autorité de la couronne; isolée bientôt entre les deîix camps, elle cessa d'être reconnue comme tutrice, et les délégués des États de Burgos vinrent lui signifier qu'elle eût à se démettre de tout pouvoir. Le parti qui s'était déclaré indépendant de la régence était celui-là même qu'elle avait organisé; il ne lui resta d'autre ressource que de solliciter l'alliance qu'elle avait repoussée, dût-elle être exposée à l'humiliation d'un refus. L'infant, qui avait jeté le gant pour elle, fut chargé des propositions de paix ; une amende honorable ainsi présentée devait effacer en même temps les torts du fils et de la mère, et, en effet, à quelques jours de là, don Juan Manuel et don Philippe, la main étendue sur l'Évangile, prononçaient ensemble ce serment : « Au nom de Dieu et de sainte Marie, »* JG jure que je ne pourrai ni prendre les armes ni » marcher à la frontière sans le consentement et le x> mandat exprès de la Reine, et si je manque à ma » parole, je veux que Dieu me punisse sur mon corps » dans ce monde et sur mon âme dans l'autre, et » que je perde à la fois force, voix, monture, armes,

» éperons, vassaux. » Amen ! répondit Tévêque de Siguenza, et tous les prélats et chevaliers présents à cette réconciliation si désirée , répétèrent : Amen! n ne manquait plus que la sanction des Ëtats ; une assemblé egénérale, convoquée à Palencia parle Cardinal-légat, allait s'ouvrir, et l'on ne doutait pas de son assentiment lorsqu'un nouveau malheur trompa tous les calculs ; la Reine mourut.

Dona Maria de Molina, que l'on a surnommée la Grande, s'est distinguée par des œuvres et des fondations qui l'ont rendue chère à l'Ëglise espagnole » ; son tombeau, érigé dans le monastère de Las Huelgas, à Yalladolid, était vénéré comme celui d'une sainte, et, assurément, les éloges prodigués tour à tour à la fille, à l'épouse et à la mère, ont été trop sincèrement confirmés par la postérité pour qu'il vienne aujourd'hui à la pensée d'aucun historien d'en rien retrancher • ; mais si elle fut digne par ses vertus d'être comparée à Blanche de Gastille, elle n'eut, par malheur, ni un Louis IX pour fils, ni un Suger pour ministre, et son habileté politique

^ La reine Dona Maria avait fondé, outre le monastère de Las Huelgas, les couvents de Saint François et de SaintrDominique, à Yalladolid, et celui des Frères Prêcheurs, à Toro.

* Voy. Memorias de Las Reynas catholicas, par Henrique Florez. Madrid, 1790, t. u, p. 140.

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ftit Knlrent déconcertée p&r les circonstances diffl^ cilés qu'ette eut à traverser sous trois règnes et deux minorités. Son amour maternel avait toute Tardeur d'une (lassion ; il l'égara plus d'une fois ; elle se conduisit^ à l'égard de ses neveux , comme si elle les soupçonnait de nourrir des projets d'usurpation. Pleine des souvenirs de la chute d'Alphonse-le-Savanty elle put trop naturellement s'imaginer que la Couronne ne serait en sûreté qu'entre ses mains, ou tous la garde d'un de ses fils ; et qu'arriva-t-il 7 c'est qu'en écartant l'un après l'autre les plus proèhes appuis de la royauté, elle laissa la personne royale environnée de favoris obscurs, intéressés à perpétuer ses alarmes et à empoisonner de leurs ressentiments le jeune cœur du prince. Plus on étudie l'histoire d'Alphonse XI, plus on est porté, en plaignant une princesse si dévouée et si pure, à maudire la sourde cabale formée d'ambitieux et de traîtres qui fit les périls de la minorité et les troubles du règne. Dona Maria, que ce parti de cour fatiguait de ses tracasseries plus peut-être qu'elle ne le laissait voir, en avait commencé la ruine en traitant avec don Juan Manuel. Malheureusement sa mort inopinée releva ce qui tombait ; une nouvelle crise fit surgir ^e nouveaux conflits, et les hommes devenus inutiles retrouvèrent, dans la complication des intrigues, l'occasion de se rendre nécessaires.

A«fim DU MKtt LtMlAlKMt. tt

lyoïi Juftii le Borgne cpii, dans YtiièaÈliêê àêk Ëtate de Burgos a^ait opiné pour la déchéance de la Reine tutrice, n'était pas d'humeur à s'incliner dê^ tant l'autorité d'un infant , son égal ; il Se fit éKrt par les rilles dont le suffrage était à sa dé?otiofl^ et redoublant d'audace, il enlera des otages ati parti de la cour pour tenir don Philippe en respect. Celui-d aspirait à la prééminence que sa mère âtait reisaisie; il prit d'abord l'attitude d'un médiateur^ et consentit à une tutelle à trois, mais à la coiiditioii que les deux don Juan, ses neveitti commenceraiéilt par déposer les armes et par remettre les dtageit eti liberté. — « Vous Youlê2 nous aroif à merci, rô- » pondit don Juan Manuel, il n'en sera rien ; je tie 0 m'exposerai pas une seconde fois à être assattiné, p le coup manqué à Villanoës m'a serri de leçon, s — <x Et moi, ajouta don Juan le Borgne^ je sais que » vous avez en tète une de ces detix choses : ou que » nous nous égorgions, comme déjà nous avons été » sur le point de le faire , ou que nous allions 9 guerroyer contre les Mores pour vous laisser ici 9 trdner à nos dépens ; eh bien ! je ne donnerai ni D dans un piège ni dans l'autre ; je serai tuteur avec » tous ou sans vous, mais comme vous entendez 1» Tétre; sinon, je vous combattrai à outrance. »

À cette déclaration, tous les masques tombonti et

la guerre éclate. Une assemblée générale des États peut seule vider le litige ; chaque prétendant la demandci mais aucun n'attend une manifestation libre du vœu public ; on recueille les suffrages le fer à la main : les villes qui résistent sont impitoyablement saccagées. Don Philippe, le pacificateur, s'empare de Ségovie qu'il abandonne au pillage ; puis, il s'abat sur Séville, et fait mourir dans les plus cruels suppUces les dix principaux habitants. De son côté, don Juan le Borgne déploie une activité non moins terrible : à Zamora, il signale son passage par la rapine et le viol; àBurgos, il fait poignarder et jeter dans la rue deux partisans de son ennemi, Garcia de Villamayor et Rodriguez de Rojas. Les représailles se succèdent ; le sang venge le sang ; c'est une jacquerie de hauts seigneurs qui gagne de proche en proche tous les vassaux et qui désole jusqu'au moindre village. L'auteur de la chronique semble avoir désespéré de raconter en détail toutes les horreurs de cette longue anarchie, car il a franchi un espace de dix années et comblé cette lacune par un résiuné général ^ : « Les riches-hommes et les che-

^ De 1312 à 1322, cette lacune de dii ans n'a pas été signalée par réditeur D. Fran. Gerda y Rico : dix ans de moins dans rhistoire d'un peuple, cela mériterait pourtant d'être expliqué.

valiers, dit-il, ne vivaient que d'exactions et de vols. Les tuteurs les laissaient faire pour obtenir leur appui dans T occasion ; mais dès qu'un riche-homme ou mi. chevalier venait à quitter le parti de l'un d'eux, celui qui était abandoimc dévastait les domaines et ruinait les vassaux du transfuge. C'était, à l'entendre, pour punir ce déserteur des excès qu'il avait commis avant de changer le drapeau ; mais au fond le sévère justicier s'inquiétait fort peu de ces excès-là tant que leur auteur lui gardait amitié. Tout le pays était déchiré par des factions. Dans les villes où l'on avait reconnu un des trois tuteurs, les plus puissants opprimaient les plus faibles, en sorte que ceux-ci travaillaient sans relâche à secouer le joug qui les écrasait en faisant proclamer un autre tuteur; dans celles, au contraire, où l'on n'avait reconnu aucun des prétendants, les plus forts mettaient la main sur les revenus royaux et entretenaient des bandes de brigands qui les rendaient maîtres de tout. Par contre, des troupes d'artisans, soulevées et armées sous le prétexte de la défense commune, pillaient les maisons et les châtellenies de leurs oppresseurs. Les choses en étaient venues au point que, dans la crainte des voleurs, grands et petits ne circulaient sur les routes qu'armés jusqu'aux dents et par nombreuses compagnies. Personne n'osait

M t!« DE DOH iVkH tUMtl,

habiter les lietDL ouyerts, et dans les places fermées, on ne vivait plus que d'extorsions et de larcins. Beau- 6<mp de gens, voyant que . la justice n'était pluâ rendue selon le bon droit en aucune partie du royaume, avaient fui eti Aragon, d'autres en Portugal; enfin il se commettait tant de crimes, qu'on ne s'étonnait plus de trouver des cadavres sur les grands chemins. »

Ce tableau, qu'on voudrait croire chargé, et qui n'est que trop vrai, inculpe don Juan Manuel, puisqu'il était un des trois tuteurs ; mais sa part dans le tùsl qu'il a fait ou laissé faire n'est pas à comparer avec celle de ses rivaux. Yillazan ne lui impute aucun crime, tandis qu'il en reproche plusieurs à don Juan le Borgne y et même à don Philippe, le champion du parti de la cour*. La majorité du roi devait mettre un terme aux abus de la force, en faisant cesser les tiraillements du pouvoir. Elle fut proclamée au mois d'août 1325, et les tuteurs, appelés à l'assemblée des États deValladoUd, s'empressèrent d'y résigner leur mandat. Don Juan Manuel, détenteur du sceau royal, cpi'il n'avait voulu céder à au-

* Voir à YÀppendix , note 1, pour rédaircissement des erreurs commises par Villazan et les autres historiens qui ont souvent confondu don )uan H atiuél avec don Juàn le Èorgns.

ktfitt W court LtCANOR. il

6tit! de seâ Hvauxy le déposa respectueusement àut pieds du trône.

L'àyenir de l'Espagne ne dépendait plus que d*uft homme, et on faisait de cet homme , encore inépfouTé, un portrait qui donnait de grandes espérances. Alphonse XI, à peine entré dans sa quinzième année \ possédait les qualités qu'on estimait le plus au moyen-âge : la \igueur, l'adresse, le courage, l'activité. D était passionné pour l'exercice du cheval, pour le maniement des armes et pour la chasse. Simple dans ses vêtements, sobre, dur à la fatigue, il n'annonçait ni orgueU, ni faste. Il s'exprimait avec une facilité rare ; préférant les principes du droit romain aux règles du droit gothique, il avait étudié à fond les siete partidas y et il avait pris un tel goût pour la justice, dans un stage assidu à Valladolid, qu'il lui tardait de rétablir l'empire des lois dans tout le royaume ; le surnom de Vengeur^ qui hii est resté, atteste qu'il procéda à cette réforme avec une rigueur inflexible. Il lui arriva plusieurs fois de faire exécuter sur l'heure, et en sa présence, lés condamnations qu'il venait de prononcer. Mais ses apologistes ont remarqué, peut-être avec raison, que son extrême sévérité n'avait excité aucun blâme.

Ml était né en 1311.

parce qu'elle avait extirpé un mal profondément enraciné, que des remèdes plus doux n'auraient jamais arraché du sol. « Au commencement de son règne, disent-ils, le brigandage était sans frein ; rien n'était à l'abri de ses atteintes; il ne respectait pas plus les personnes que les choses; à la fin, on allait et venait librement de cité en cité, et les denrées pouvaient rester sur les marchés pendant la nuit, sans être exposées au moindre vol. »

Si un prince, doué de cette énergie de volonté à laquelle rien ne résiste, avait eu des conseillers dévoués et sages, le premier jour de son règne aurait dû être le dernier des partis. Mais outre les défauts graves qui neutralisaient en lui les plus heureux dons de la nature, il eut à subir l'influence d'un mauvais entourage. On n'avait placé près de lui que des courtisans dont l'unique pensée était de capter sa faveur, et d'en faire l'instrument de leur ambition ; les deux principaux étaient Alvar Nuùez Osorio et Garcilaso de la Vega. Alphonse n'attribuait le mal qu'ils avaient fait au pays qu'à l'excès de leur zèle pour sa cause ' ; il s'était accoutumé, dès ses

* Alphonse n'ignorait pas le mal qu'eux et leurs bandes avaient fait aux pays; e'est Villasan qui le dit : {Sabia el Rey que elhs et sus companas oviesen seidos mcUfetriososen la tierra), p. 82 et suiT.

plus jeunes années, à les considérer comme les meilleurs amis de sa maison. Un juif, homme aux expédiens financiers, Yusaf d'Ecija, fut nommé almojarif, ou intendant général, et compléta le conseil privé, où ne furent admis ni don Juan Manuel, ni don Juan le Borgne; on ne craignit pas de les repousser dédaigneusement pour flétrir la régence en attendant qu'on pût la punir.

En bonne justice, quels que fussent les torts de la première administration, il ne fallait pas les attribuer tous aux tuteurs ; il en revenait de droit quelque chose à l'organisation vicieuse de la tutelle. Que signifiait ce triumvirat dont aucune attribution n'était ni réglée, ni même définie, pouvoir à la fois^ collectif et indépendant, sans unité, sans contrôle, sans responsabilité d'aucune «orte? Que représentait-il î trois vice-royautés dans un État sans roi. Ce qui manquait aux tuteurs, ils n'avaient pu se le donner, c'était une voix prépondérante qui, en subordonnant leurs concours, leur imprimât une direction commune. La reine-mère avait tendu avec persévérance à s'emparer de cette position régulatrice, et elle y avait réussi quelque temps avant sa mort. Pour Alphonse, c'était bien plus facile; indépendamment d'un titre incontesté et suprême, il avait en sa faveur cette disposition bienveillante qui sourit aux

30 VIS DV D0I9 niAN lOmiKLy

espérances d'un nouveau règne ; il lui suffisait d'accepter les soumisssions qui s'offraient; il n'avait, en un moty qu'à commencer comme il a fini. Mais ses prétendus amis avaient d'autres intérêts que les siens ; on abusa de son inexpérience pour le jeter dans la voie des ruptures, sans même attendre qu'il fût de force à marcher seul ; on le condamna ainsi à passer alternativement de la violence à la ruse, et à disputer, au détriment de son caractère royal, une influence maladroitement aliénée.

Dans l'exclusion de deux fils d'infants qui se voyaient sacrifiés à leurs ennemis les plus acharnés, il y avait une injure et une menace. Tous deux se tinrent pour avertis; ils quittèrent Yalladolid et se retirèrent à Cigales. Là, ils furent informés par des messages secrets que les favoris avaient juré leur perte. Don Juan Manuel n'avait qu'une médiocre confiance dans son neveu don Juan le Borgne ; il le savait ambitieux , étourdi , inconstant , et craignait d'être abandonné par lui aux premières avances que le parti de la cour s'aviserait de lui faire. Pour l'enchainer à sa cause, il lui offrit la main de sa fille Constanza; don Juan l'accepta avec joie, et l'on prit de p9rt et d'autre les engagements d'usage. Les £a*voris, troublés à la nouvelle de cette alliance offensive et défensive établie sur I9 base d'up pacte de

k\}nW pu COBITS LUCANOIt. 31

lamîll^y pe purent se dissimuler qu'ils avaient mis leur fortune en péril. Ds conseillèrent au roi de rompre cette union avant qu'elle fût scellée par rÉglise, en demandant pour lui-même la main de la jeune princesse. Il était présumable qu'un vassal ne balancerait pas entre son égal et son roi, et que, pour le plus grand avantage de sa fille aussi bien que pour sa propre sûreté, il saisirait l'occasion de s'abriter sous la coiœonne. En effet, don Juan Manuel, convaincu de la sincérité d'Alphonse et heureux de recevoir un témoignage de son affection, donna dans le piège qui lui était tendu. Le premier projet de mariage fut abandonné ; on célébra les fiançailles à Yalladolid avec la plus grande pompe \ après quoi Constanza, qui n'était encore qu'un enfant, fut remise à la gouvernante qui avait été chargée de son éducation. Don Juan Manuel, nommé gouverneurgénéral de la frontière, reçut en gage trois places du roi : Cuença, Huepte et Lorca. On n'épargna rien, enfin, pour' qu'il pût ajouter foi à l'engagement solennel qu'Alphonse venait de contracter à la face de Dieu et de l'Espagne. Pleinement rassuré, comme il devait l'être, après tant de démonstrations, il n'eut rien de plus pressé que de donner des preuves de

* Novembre 1325.

32 ym ttR bon juàn manuel^

sondévoûment ; il se rendit à Cordoue, et, marchant dans la direction d'Ântequera avec les chevaliers de Galatrava, d'Âlcantara et de Saint-Jacques, il battit toute la cavalerie du roi de Grenade, sur les bords du Guadalforze. La déroute du fameux Ozmin, jusque là réputé invincible, fut complète t.

Les favoris virent avec peine un succès qui augmentait la renommée de don Juan Manuel ; ils sentirent qu'avec un homme de ce poids il fallait se résigner à ne faire jouer que les ressorts de l'intrigue, mais ils ne renoncèrent pas à se débarrasser de don Juan le Borgne par un coup hardi, surtout lorsqu'ils apprirent que le traité de Cigales n'était pas rompu, malgré l'abandon du projet de mariage, et que leur ennemi, plus irrité, se tournant vers l' Aragon et la Navarre pour trouver d'autres appuis, avait réveillé jusqu'aux prétentions d'Alphonse de la Cerda sur la couronne de Castille. On fit d'abord des ouvertures amicales; elles furent repoussées. Alors, on imagina d'employer la même ruse qui avait rallié don Juan Manuel ; le roi offrit en gage de réconciliation et de paix la main de sa sœur Eléonora :

« — Venez à Toro, écrivit Alphonse à son cousin, et je vous promets que tout sera conclu sur l'heure. »

> Août 1326.

AUTEUR DU COMTE LUtlANOR; 33

— « Je n'irai pas tant que Garcilaso de la Vega sera près de vous, répondit don Juan le Borgne; je sais qu'il veut ma mort. » — « Ceux qui vous ont rapporté cela ont fait grande vilenie ; mais n'importe : rendez-vous au château de Belver, et là, mes envoyés vous donneront toutes les garanties et sûretés qu'il vous plaira de requérir. »

La parole royale, appuyée de la double promesse d'une alliance et d'une sauve-garde, dissipe les doutes de don Juan. Il part pour Belver, où le conseiller le plus intime d'Alphonse, don Âlvar Nunez Osorio, ne tarde pas à le rejoindre.

— «Quoi! lui dit celui-ci, après l'avoir salué avec le respect dû à sa naissance, vous avez pu craindre Garcilaso de la Vega, un simple chevalier qui n'est rien de plus qu'un de vos vassaux ; vous si haut et si puissant seigneur! vous, petit-fils du saint roi Ferdinand! vous, fils de l'infant don Juan et neveu du comte don Lope, seigneur de Biscaye! Soyez tranquille, je suis là pour vous prêter au besoin aide et service contre qui que ce soit. »

— « Je suis sans peur, réplique don Juan, mais non sans méfiance. Les intentions du roi mesont suspectes; j'ai avis qu'on l'excite traîtreusement contre moi. Au surplus, je vous livre ma vie ; faites-en ce

que vous voudrez. »

34 Vn DE DON JUAN UAmmL,

A ces motSy Âlvar Nunez incline le genou , baise la main de don Juan, se proclame son serviteur, et jure que si quelqu'un cherche à lui faire le moindre mal, il périra plutôt que de le souffrir.

Sur ces assurances plusieurs fois réitérées et la promesse la plus formelle d'un mariage avec la sœur du roi, don Juan, accompagné d'Âlvar Nuiiez, le détermine à sortir du château de Belver et à se rendre à Toro. Alphonse vient à sa rencontre à quelque distance de la ville avec une brillante chevauchée; il Taccueille d'un air joyeux, raccompagne jusqu'à son gîte et l'invite à diner pour le lendemain \ Don Juan accepte, et, à peine est-il assis à la table du festin, que des sicaires apostés dans la salle regorgent avec deux de ses vassaux. On jette aussitôt un drap noir sur une estrade. Le roi monte à cette espèce de tribùhe, et déclare don Juan coupable de trahison, pour avoir appelé en Gastille Alphonse de la Cerda, et avec lui les Français qui lui ont donné asile. Puis on se partage les dépouilles dé la victime. Le roi s'adjuge les seigneuries de Biscaye et de Molina, que ses prédécesseurs convoitaient. Alvar Nuiiez, auteur du guet-apens, n'est pas oublié ; il reçoit en don ce château de Belver, témoin de ses

^ 31 octobre 1326.

protestations perfides, et qui le verra bientôt expier son crime sous les coups d'un autre courtisan aussi traître que lui.

Yillazan, qui rapporte toutes ces circonstances avec l'exactitude d'un chroniste bien informé, n'a pas trouvé une parole de blâme pour ce roi de quinze ans, profanateur cynique de la foi jurée, des droits du sang et de la majesté de la justice, qui assassine son cousin après l'avoir embrassé, et prononce froidement sa condamnation, les pieds posés sur son cadavre. Ferreras ne réprouve que la forme de la sentence. Une exécution sans jugement, ou, ce qui est plus dérisoire, un arrêt rendu après le supplice, cela lui parait irrégulier et peu digne de l'autorité royale. Mais il soutient qu'en fait don Juan méritait de périr pour avoir voulu troubler ^le royaume, et que sa mort était une nécessité polititique . Un historien français a montré. Dieu merci, moins de complaisance pour ces doctrines abominables : « La nécessité, a-t-il dit, n'excuse point ce que la probité désavoue. Nul intérêt d'état ne doit prévaloir sur ce qui est commun à tous les hommes. Nulle raison ne peut prescrire contre les lois de la bonne foi, qui est l'âme de la société et la règle inviolable de toutes les conditions. De pareils coups, d'ailleurs, ont rarement les effets qu'on s'en promet : ceux qui les frappent

en deviennent plus hardis, et ceux qui en sont les spectateurs en deviennent plus méfiants. ' »

Que dut penser, en effet, don Juan Manuel, lorsqu'il apprit le meurtre conmiis à Toroî Seul debout en face de ses ennemis triomphants et d'un prince qui venait de se vouer à leur vengeance, pouvait-il se croire en sûreté au milieu de leurs partisans et de leurs complices? Gomment aurait-il pu s'asseoir à la même table ou dormir sous la même tente? Il quitte brusquement son armée victorieuse, et, s' éloignant à la hâte de la frontière où Nunez allait arriver, il se rend dans le royaume deMurcie. «Pourquoi ce départ subit? s'écrie le roi, que lui ai-je dmc fait ? » Le mot était naïf. Don Juan Bfanuel, invité à reprendre son poste, se borne d'abord à une réponse évasive. Alphonse insiste. «Vous êtes mon vassal, lui mande-t-il, je vous ai confié la défense de la frontière et le gouvernement du royaume de Murcie; vous me devez obéissance et service. Or, je vais en guerre contre ceux de Grenade, ayez à me suivre sans plus de retard avec votre pennon et vos meilleures compagnies. » L'injonction était pressante; Alphonse, pour nouveaux ga-

* Histoire des Révolutions d'Espagne, par le P. J. d'Orléans. Paris, 1734. in-l"". tom. ii, p. i2i.

rants de sa parole, sévit avec fureur contre d'anciens partisans de don Juan Manuel qui pendant la régence ont osé combattre Garcilaso à Ségovie. D ordonne d'arrêter tous ceux que son favori lui désigne comme coupables, fait pendre les uns, brûler les autres, décapiter ceux-ci, couper les pieds et les mains à ceuxlà. Tel est le prélude de ses premières armes; c'est ainsi qu'il marque les haltes de sa route en s' acheminant vers la frontière.

Assurément, s'il n'avait pas nouiTi au fond du cœur les desseins perfides que ses messages désavouaient, il avait un moyen bien simple de dissiper les alarmes de don Juan Manuel, c'était d'épouser sa fille. Que fit-il, au contraire? il accepta la main de l'infante de Portugal, dona Maria, dès qu'elle lui fut offerte, et il renvoya dona Constanza de Yalladolid à Toro, avec ordre à l'alcade de la garder à vue dans la citadelle 1. « Puisque vous m'avez refusé service, écrit-il à don Juan Manuel, je ne vous dois plus rien. » Singulière excuse ! Pourquoi don Juan Ma-

' 1 327. La chonique manuscrite et latine de don Ju&n Manuel relate ainsi le fait : « Le roi fait enfermer la reine D. Constanza, son épouse, dans le ch&teau de Toro, et la prive de l'administration de ses biens. — Alors D. Juan Manuel se sépare ouTertement du roi, et la guerre commence entre eux.

nuel avait-il refusé de se ranger sous sa bannière? Parce qu'il appréhendait d'avoir le sort de son allié, et cette seconde violation de la foi promise ne venait-elle pas justifier pleinement sa défiance? N'étaitil pas manifeste pour tous qu'Alphonse n'avait songé qu'à endormir ses soupçons en feignant de vouloir être son gendre, puisqu'en Portugal mémo on n'avait pas ajouté foi à l'engagement qu'il avait pris. Cependant, les fiançailles annulées avaient été célébrées avec un éclat extraordinaire ; les plus hauts prélats s'y étaient associés par leurs bénédictions, les riches-honmies et les chevaliers par des tournois, la nation entière par des fêtes, et depuis cette époque, dona Constanza, élevée dans le palais où elle voyait souvent son futur époux, avait pu ouvrir son cœur à un Intime attachement. Répudiée avant d'être mariée, elle ne perd pas seulement ce titre de fiancée royale qui lui promettait la couronne de Castille, elle ert privée de sa liberté ; Alphonse ne veut ni l'épouser ni souffrir qu'elle s'unisse à quelqu'autre prince que ce soit. Comment donc s'étonnerait-on des résolutions désespérées de don Juan Manuel ! Qui serait surpris de voir un père si brutalement frappé dans ses affections les plus tendres, appeler au secours de son honneur le ciel, la terre, l'enfer, les chrétiens et les Mores : « Vous avez menti à votre parole, écrit-

Q au roi de CastiUe ; je ne suis plus à vous ni comme vassal, ni comme serviteur. » Une ligue se forme à sa voix ; il y fait entrer son beau-frère, le roi d'Aragon, et le roi de Grenade qu'il combattait la veille. Don Jayme de Xerica et don Pedro, sortis du royaume de Valence, font irruption d'Alienza à Penalîel en ravageant toutes les villes intermédiaires, Ayllon, Sepulvega et Fuente-Dueîia. Les Mores de Grenade courent librement d'une extrémité de la frontière à l'autre, et don Juan, passant de Cuença à Siguenza, envahit avec rapidité Tolède et Escalona, d'où il semble provoquer Alphonse encore inactif dans les murs de Séville.

Plus les hostilités sont vives, plus la joie des favoris trahit leur pensée. Alvar Nufiez triomphe; il puise dans les conséquences du mal qu'il a fait un argument qui l'absout et qui condanme son ennemi. L'insurrection est venue à point trancher les doutes d'Alphonse ; il faut punir les coupables et récompenser les fidèles ; or, à l'entendre, transférer sur sa tète toutes les charges et toutes les dignités de don Juan Manuel, c'est le châtiment le plus dur qu'on puisse infliger au prince factieux; n'est-il pas vrai, d'ailleurs, qu'en rendant les amis du roi plus puissants, on ajoutera à leur force et aux chances de la lutte 7

n n'y a rien à répondre à cette logique de cour-

tisan ; Alphonse n'a plus le choix ni des moyens ni des hommes. En rompant, comme il Ta fait, avec tous les grands nés autour du trône, il s'est livré à des créatures tirées de bas lieu ; il ne lui reste d'autre ressource que de les élever aussi haut qu'il lui sera possible pour tenir tète à ses adversaires. Alvar Nuflez, assimilé à un prince de la maison royale, est nommé coup sur coup grand chambellan, grand sénéchal, grand protecteur de l'église de Saint- Jacques, il est fait en outre comte de Transtamare, de Lemos et de Sarria. Comme depuis longtemps il n'y avait plus de comte dans les royaumes de Castille et de Léon, cette dernière investiture offrait quelque eitabarras. On improvise un cérémonial bizarre. Le roi s'assied sous un dais avec son favori ; on place devant eux une coupe remplie d'un vin généreux et dans laquelle trempent trois tranches de pain ; le roi en prend une et dit : mangea comte! — mange, roil — répond Alvar Nufiez, et les assistants crient en agitant leurs chaperons : Vive le comte t {evad el conde I) ; pour tout courtisan qui sait comprendre, c'était crier : Meure don Juan Manuel i

Un second défi, une seconde menace ne tardent pas à être jetés au prince disgracié. Don Juan Ponce, gouverneur de Cabra, a la tète tranchée. Les torts assez vagues qu'on lui impute remontent aux que-

relies de la régence. Il demeure bien avéré par là qu'on n'accordera jamais ni pardon ni oubli aux adversaires du parti de la cour. En même temps, Alphonse déploie sa bannière, et tous ceux de ses vassaux qui portent les arnics sont tenus de s'y rallier sous peine de forfaiture. Après avoir concentré autour de lui ses principales forces, il ordonne à Garcilaso de la Véga, qui occupait Cordoue, de se jeter dans Soria où se trouvaient treize cents chevaliers qu'il importait de ranger soUs l'étendard royal. Garcilaso était superstitieux : « Je pars, écrit-il à son » maître, et dès que j'aurai réuni quelques bandes à » la mienne, je marcherai sans hésiter contre don » Juan Manuel ; mais les astrologues m'annoncent, et » je les crois, que je succomberai avec beaucoup » d'autres dans cette expédition. Puisque ma mort » est écrite dans le ciel, je dois m'y résigner, et je » ferai en sorte du moins qu'elle soit digne du roi et » profitable à sa cause. » Alphonse s'efforce inutilement de dissiper des inquiétudes fondées sur les prédictions de quelque imposteur; Garcilaso, plus troublé peut-être par ses remords que par ses pressentiments, ne peut écarter la fatale prophétie. Son arrivée inattendue et mystérieuse répand dans Soria les craintes qui l'agitent ; le bruit court qu'il est chargé de faire périr les principaux de la ville

4t vu DE DON SVÉlH MÂNUKL;

comme complices des rebelles, et ceux-ci croient prévenir ses coups en l'attaquant à l'improviste. On saisit le moment où il est occupé à entendre la messe avec tous ses officiers dans le couvent de Saint-François pour lé surprendre. Assassinat, sacril^e, rien n'arrête des hommes pousses par la peur, et qui tuent pour n'être pas tués ; vingt-deux gentilshonunes périssent aux côtés de Garcilaso, qui tombe lui-même sur le corps d'un de ses fds ; aucun chevalier n'aurait échappé sans l'assistance des religieux qui les cachent dans leurs cellules et les déguisent sous l'habit de leur ordre.

A la nouvelle de ce massacre, Alphonse demeure attéré. Le coup a été concerté avec don Juan Manuel , lui dit-on , et il vous en prépare bien d'autres, si vous ne le réduisez pas à l'impossibilité , de vous nuire. Deux plans sont proposés : ou ravager les terres du prince factieux, ou s'attacher sans relâche à sa poursuite. Le roi était arrivé à Tolède ; les habitants de cette ville craignant le voisinage d'Escalona, occupée par l'ennemi, l'engagent à en faire le iriége pour s'ouvrir la route de Peftafiel. Alphonse adopte cet avis ; il marche sur Escalona et enlève en passant Cuença, Huepte et Lorca, places importantes qu'il avait données en gage à don Juan Manuel lors de ses fiançailles avec dona Constanza.

ACnUR DU COMTE LUGANOR. 43

Cette guerre de chrétiens, qui se fait à la vue des Mores, afflige trop l'Eglise pour qu'elle ne s'efforce pas de l'arrêter. Le pape Jean XXII avait eu par l' Aragon des communications suivies avec don Juan Manuel ; il le regardait comme l'homme le plus influent de la Castille, et convaincu avec raison que tant qu'il ne sera pas sur la frontière, aucune entreprise n'y réussira, il envoie trois légats pour négocier une réconciliation.

Alphonse veut bien faire la paix, mais sans concession d'aucun genre. Pour rendre même toute réparation impossible sur le point qui le touche le plus, il presse la conclusion de son mariage avec l'infante dona Maria. Le jour des noces est ouvertement fixé. i)es complications imprévues l'obligent à suspendre ses préparatifs. La division éclate dans son propre camp. Alvar Nunez, enivré de ses nouveaux titres, est devenu si intraitable, qu'il a exaspéré toutes les haines ; on demande son renvoi à grands cris ; trois villes dévouées, Zamora, Toro, Valladolid, se soulèvent à la fois ; d'étranges choses se passent dans cette dernière place : la sœur du roi est arrêtée avec l'almojarif don Yusaph de Ecija*, que le peuple veut

< Homme de grand talent, le juif D. Yusaph de Ecija était chargé de Tadministration des finances dé l'État; il fut Tar-

immoler à sa fureur; et dans la confusion d'une émeute suscitée par des intérêts contraires, une certaine donaSancha, intrigante vendue au favori, rêve de lui faire épouser la princesse prisonnière, et de placer sur sa tête la couronne de son maître. D'autres rappellent que don Juan Manuel est veuf, et sont d'avis qu'il faut l'unir à l'infante pour en finir avec une querelle de famille qui désole l'Espagne. Ces propositions si différentes s'entrechoquent sans étouffer l'insurrection qu'une habile main sait entretenir pour d'autres vues. Contraint de lever le siège d'Escalona, Alphonse se précipite sur Villadohd, mais il ne peut y pénétrer ; on lui oppose une résistance opiniâtre. Les remparts se couvrent de fer, et le seul point accessible, le couvent de Olgis vulgairement de las Huelgas où repose son aïeule, est fermé par le feu ; peu s'en faut que le corps de la pieuse reine ne devienne la proie de l'incendie. Un prêtre audacieux et adroit , partisan secret de don Juan Manuel , don Fer-

dent soutien de ses co-religionnaires si souvent opprimés, et Alphonse, qui le traitait en favori, ne put se décider à le faire périr après sa disgrâce; il l'épargna, sous le singulier prétexte qu'étant juif il était indigne des honneurs de l'échafaud; mais il fut déclaré qu'à l'avenir il n'y aurait plus d'almojarif. Cette charge fut remplacée par celle de trésorier, qui ne devait jamais être occupée que par un chrétien. (Estudios sobre los judios de E9ixma, p. 50 f t 52.)

dinand Rodriguez, ce prieur de Saint- Jean qui commanda la flotte de Castillc après avoir longtemps guerroyé sur terre, entre en pourparlers avec les chefs de l'armée royale et les excite à se prononcer contre le favori. Un conciliabule tenu de nuit dans le camp provoque l'explosion de tous les mécontentements, de toutes les jalousies, de toutes les rancunes ; on arrête, sur la proposition de Juan Martinez de Leyva, que les assiégeants se réuniront aux assiégés pour demander le renvoi d'Alvar Nufiez. Celui-ci l'apprend et tente sans succès d'entraver l'exécution du complot. Martinez de Leyva, qu'il cherche partout l'épée à la main, lui échappe. A la pointe du jour, les conjurés s'emparent de la bannière royale et sortent du camp en bon ordre. Alphonse, surpris, veut avoir des exphcations ; une conférence lui est demandée, Alvar Nunez s'y oppose avec force, mais sans succès ; elle a lieu malgré lui et se termine par sa disgrâce. Aussitôt des acclamations de joie retentissent de tous côtés. Les habitants de ValladoUd descendent dans la campagne et volent au devant du roi. Zamora et Toro renoncent également à leurs projets de résistance, et toutes les voix n'en forment qu'une pour dire au jeune monarque : « Soyez roi, vous, et pas d'autre ; à cette condition vous n'aurez que des serviteurs fidèles. »

é6 VIE DE DON JVAN MANUIL,

L*influence exercée par le favori était sans bornes ; on en eut une preuve singulière en cette occasion ; il avait insinué au prince qu'on ne voulait l'attirer à Valladolid que pour l'y retenir prisonnier jusqu'à l'âge de ving-cinq ans, qu'on l'empêcherait ainsi d'épouser l'infante de Portugal et qu'il serait à la merci de don Juan Manuel. L'impression que ces suppositions absurdes avaient faite sur l'esprit d'Alphonse était telle que son premier soin fut de visiter les rem* parts pour s'assurer de l'état des choses. H ne se crut libre qu'en voyant toutes les portes ouvertes et tous les ponts-levis baissés.

Alvar Nuîiez, étourdi d'une chute qu'il était loin d'avoir prévue, avait fait retraite avec ses vassaux, précédé de sa bannière, la tète haute et la menace sur les lèvres. Il était résolu à rentrer de gré ou de force en possession de la faveur du prince ; aucun moyen ne lui semblait à dédaigner pour y parvenir ; la première alliance qu'il rechercha fut celle de l'homme qu'il avait poursuivi de sa haine la plus implacable et dont la mort était peu de jours avant son plus ardent désir : «Liguons-nous contre Alphonse, écrit-il à don Juan Manuel , nous sommes les deux plus puissants seigneurs de son royaume; il faudra bien qu'il cède, et nous le forcerons ensuite à faire tout ce qu'il nous plaira »

AUTEUR DU COMTE tUGAIfOR. 47

Don Juan Manuel, que la prudence n'abandonnait jamais, réfléchit quelque temps avant de répondre. n connaît la déloyauté d' Alvar Nufiez ; il sait que cet homme, inconsolable de sa chute, serait doublement heureux s'il pouvait faire de la tête de Tancien ennemi qu'il redoute le prix d'une réconciliation avec le roi ; il est donc bien décidé à n'accepter son alliance cpi'avec réserve et dans la stricte mesure de son propre intérêt : « J'oublierai volontiers tout ce qui nous a divisés, lui écrit-il, et je ferai une guerre qui secondera la vôtre ; mais je manque d'argent et vous en avez beaucoup ; prêtez - moi trois cents cuentos\ et donnez-m'en deux ; je ne puis rien sans cela. »

Alvar Nufiez, refroidi par ce langage, n'avance qu'un seul cuentOj et se borne pour le surplus à des promesses qu'il n'a pas le temps de réaliser. La dernière heure de sa vie approche. Son sort est d'être assassiné comme don Juan le Borgne y « par ordre du roi » et avec la même perfidie : un de ses anciens ainis, Ramir Florès, fils de Juan Ramirez de Guzman, vient frapper de nuit à la porte du château de Belver ; il se dit poursuivi par la colère d'Alphonse et

^ Cuento. C'est un million d'argent castillan ou quart de million de notre monnaie.

48 VIE DE DON JUàN MANUEL^

demande asile. La fable qu'il débite n'inspire aucun soupçon; il reçoit un accueil hospitalier d'Alvar NuneZy passe plusieurs jours avec lui dans l'abandon de l'intimité, et, dès que l'occasion qu'il épie se présente, il lui plonge un poignard dans le cœur. Sa récompense fut celle que le favori avait reçue pour le meurtre de don Juan le Borgne. Il eut le château de Belver ; le roi prit pour sa part tous les trésors qu'Âlvar NuQez avait amassés à Tordehumos\

Après avoir fait assassiner le plus cher de ses favoris, Alphonse n'avait plus qu'à suivre la pente sanglante sur laquelle il glissait. Juan Martinez de Leyva, qui avait supplanté Alvar Nunez, lui peint ce qu'il vient de faire comme un acte de justice et de fermeté : « Achevez votre ouvrage, lui dit-il, exterminez tous les traîtres. » Le roi approuve le conseil et médite un coup décisif. Il est arrêté que, sous prétexte de traiter d'un accommodement, on tendra un piège à don Juan Manuel. Celui-ci est prévenu de se tenir sur ses gardes par un message du prieur de Saint-Jean, et, en vérité, ce message n'était pas nécessaire ; le meurtre commis au château de Belver

^ Villazan dit simplement qu'il fut mis à mort par ordre du roi [por mandado del rey ), et il ne réprouve pas plus cet assassinat que le meurtre de don Juan le Borgne.

était un avertissement qui devait suffire. — « J'accepte Tentrevue que vous me proposez, répond don Juan Manuel ; mais vous serez d'un côté d'une rivière et moi de l'autre, et la rivière sera assez profonde et assez large pour qu'aucun de nous ne puisse la passer. » Alphonse ne comprend pas ou feint de ne pas comprendre l'ironie de cette convention. — « Désignez la rivière, écrit-il, et je suis prêt à me rendre au point indiqué. » Un silence dédaigneux est la seule réponse de don Juan Manuel. Le roi devine alors qu'on a trahi sa pensée ; il soupçonne le prieur de Saint-Jean et le traite avec une froideur alarmante. Si le guet-à-pens projeté avait réussi, tout était fini ; du moins il le croyait ; maintenant, il faut qu'il prenne une autre route. Condamné à recourir invariablement à la force ouverte quand l'astuce a manqué son effet, il revient à ses alliances de guerre. En moins de huit jours, il célèbre ses noces avec l'infante dona Maria dans les murs d' Alfayates, et assiste àFuente Aguinaldo aux fiançailles de sa cousine dona Blanca avec l'infant de Portugal, don Pedro. D renoue en même temps avec le roi d'Aragon, et cherche ainsi à placer son ennemi dans un isolement absolu. Don Juan Manuel, embarrassé de trouver des alliés, épouse en secondes noces dona Blanca, fille de dona Femand et sœur de don Juan Nuîiez de

&6 VIE i)E DON JIJAM MANUEL^

Lara *. Par cette union, il eiilève ce dernier au parti ^u roi, et pour lui créer un intérêt qui l'engage sans retour, il lui fait épouser la fille de don Juan le Borgne, jeune orpheline qu'on avait cachée à Bayonne, et qui représentait les droits de son père au comté de Biscaye, usurpé par Alphonse •.

On se lasse à compter les rapprochements et les ruptures qui se succèdent daiis le cours des six années suivantes. Politique aguerri, don Juan Manuel ^ sert avec adresse de toutes les armes employées contre lui, moins celles que la courtoisie d'un vrai chevalier désavoue ; quelles que soient les chances de la lutte, il est déterminé à ne capituler que lorsqu'il pourra le faire avec honneur et sûreté. Une première fois, Alphonse promet de lui rendre sa fille s'il veut ouvrir une campagne avec lui contre Ozmin. On part ; la ville de Teba est prise, mais Constanza n'est pas délivrée ; don Juan Manuel s'arrête et refuse de faire la diversion convenue du côté de Murâe ; il n'est plus assez sûr du roi de Castille pour rompre avec le roi de Grenade. Il a, d'ailleurs,

^ Don iuan Manuel était veuf depuis 1327.

* Bayonne appartenait alors à l'Angleterre; la goutemante de la jeune princesse s'était empressée d'y chercher un asile, ^ qu'elle arait appris l'assassinai du pèfé.

AtJTEUR DU COMTE LUCJLNOR. ^î

uâ nouvel ennemi à craindre, c'est Elèohôrâ dé Gu^an, cette beauté célèbre, cette fetnme si séduitentfe et si impérieuse qu'Alphonse vient de rencontrer à Séville ; déjà là maîtresse a remplacé dans le ëonseil tous les favoris, et se montre plus jalouse dé tautorité du roi que le roi lui-même. Cependant, les Mores s'agitent sur les deux rivages dé la Méditerfânéë. Ceux de Maroc cernent Gibraltar, et la ville est aux abois ; il devient urgent de s'entendre. Alphonse s'engage de rechef à donner toutes les satisfactions qu'on lui demande. On se réunit à Yillumliralès. Don Manuel et don Juan Nunez de Lara reçoivent le roi à BercQ et font acte de soumission en le servant eux-mêmes ; mais le lendemain, quand là réconciliation paraît plus avancée que jamais, ils refusent d'aller souper à sa table et s'éloignent. Ûri message secret les a prévenus qu'ils doivent être égorgés, sinistre soupçon, reproche ineffaçable qui reparait encore quelques jours après à Penàfîel , et contre lequel la parole discréditée d'Alphonse proteste vainement.

« — Vous êtes mauvais chevalier, dit-il avec dépit & Alvar Diaz, car vous..avez rapporté à don Juaii ilanuel que je veux sa mort, et je ne veux qiiè son service ; vous le savez bien ; si je ri' étais pas foi, je* vous forcerais à m^ëii faire raison à l'épëë et 9

dague. x> Cette méfiance qui l'humilie est son ouvrage ; un crime l'avait fait naître , un autre crime Ta fortifiée, et elle est devenue telle qu'il ne peut plus obtenir une seule entrevue. H est réduit à se servir , et sans résultat , de l'entremise de Sanche MartineZy son fauconnier, qu'en sa qualité de grand chasseur don Juan Manuel affectionne particulièrement. Enfin, tant d'affronts l'exaspèrent; son impa. tience se change en fureur ; il sent qu'il faut renoncer à tout espoir de surprise et combattre visière levée ; plus il tardera, d'ailleurs, plus les dangers s'accumuleront; car voici Abdoul-Mélik qui commande Tavant- garde de l'armée d'invasion organisée sur le littoral africain, et qui déjà se fait appeler roi d'Âlgésiras. Son père Âbil-Hassan , neuvième sultan de la dynastie des Mérinis, roi de Maroc et de Fez , et chef suprême des Musulmans , fait parler à son gré les mosquées des villes saintes; il n*a contre lui que le roi de Tremecen, et dès que la guerre mettra fin à leur querelle, ce qui peut arriver d'un moment à l'autre, toutes les forces réunies des Mores d'Afrique et d'Espagne agiront à la fois ; la Castille est incapable de résister à un pareil choc, si elle ne se présente point au combat unie et serrée sous un seul drapeau. S'acharner à défendre Gibraltar, et abandonner le rovaume aux ennemis du

dedans, c'est tout compromettre pour un intérêt secondaire. Pénétré de cette idée, Alphonse conclut une trêve de quatre ans avec Abdoul-Mélik. Ces trèves-là n'engageaient à rien ; c'étaient des moyens de temporisation, qui n'avaient d'autre règle et d'autre mesure que la volonté des parties contractantes. Un traité a lieu sur le même pied avec Ismaêl, roi de Grenade. Alphonse, pour garantie de la foi promise, fait asseoir ce prince à sa table et le comble de présents. Ces démonstrations imprudemment exagérées occasionnent un soulèvement parmi les Mores; on répand le bruit qu'Ismaël veut se faire chrétien; des fanatiques le massacrent, et le plus jeune de ses fds, Yuzaf, est proclamé roi. La conjuration cachée sous ce mouvement populaire avait été ourdie par Mohammed, neveu du ministre assassiné, et par les fils d'Ozmin. Des intrigues ténébreuses, des calonmies, des soupçons, des meurtres, voilà ce que l'histoire du xiv* siècle offre presque à chaque page, chez les chrétiens et les musulmans d'Espagne; car, des deux côtés, bien que les lois abondent, une seule est observée, une seule règne : la loi de la force, loi négative qui sanctionne la ruine de toutes les autres, loi capricieuse, qui ne respecte pas même ses œuvres et qui mine tout ce qu'elle édifie. Tranquille sur la frontière, Alphonse se tourne

54 VK BS por) fUAN MANUEL,

vers Tintérieur pt s'apprête à y frapper un coup qv}i ané^tisse }es factions ; il a trois ennemis en face de li4 :.don Juan Manuel , don Jfuan Nuiiez de Lara et don Juan Alphonse de Haro; en outre, la Navarre et TAragon, récemment désunis, viennent de se liguer contre la Castille par un mariage entre Théritier du royaume d'Aragon et la fille du roi de Navarre. L'a* qiitié du roi de Portugal est ^ussi très-douteuse } l'infapt don Pedro ne veut plus épouser l'infante dp Castille qui est tombée en paralysie , et son choix s'est porté sur dona Constanza , fille de dqn Juan Manuel. Si ce vœu est réalisé, une alliance offensive en est la conséquence immédiate, et comment faire tète à des armées vomies par toutes les frontières? Plus le danger est grand, plus Alphonse montre de sang-froid, de résolution et d'habileté ; il attaque les trois princes coalisés avec tant de promptitude qu'il ne leur donne pas le temps de réunir leurs forces. Alphonse de Haro se gardait mal ; ses lettres, facilement interceptées, indiquaient tous ses mouve? ment^ ; le roi parvient à le surprendre dans Agunedello, près de Logrono, et le fait mettre à mort sans aucune forme de procès ; il espère effrayer, par cet exemple, ses deux autres adversaires; mais ils sont résolus l'un et l'autre à combattre jusqu'à la dernière extrémité. Nuiiez de Lara ne veut pas qu'il puisse en

douter uu seul moment ; j| lui enyqie un écuyer poui^ lui signifier qu'il a cesu^ d'être son vassal. C'était 1q jour de Pâques, Alp^p^se sortait de Téglise où il ver nait de communier, lorsque le ipessager se présenta fleyant lui : « D y a loi^gtemps, répondit-il, que Nur nez aurait dû faire c^t^ déclaration, car ce n'est pa^ d'aujourd'hui qu'il a commencé la guerre ; grâce k lui, tout le pays est en feu, et je le tiens pour aussi coupable qu'Alphonse 4^ Haro; mais toi, qui m'apr portes ses injures, qui es-tu? son honime de cout fiance? 4onc, son complice ; çh bien I on va te coppeK |es pieds et les main§, et ensuite tu seras décapité. » Et la sentence est ^écutée sur l'heure. Désormais c'est une guerre 4'exteripination ; quiconque se laisr sera prendre doit se résigner à mourir dans les supplices. Le commandant du château d'Iscar périt ainsi Rêvant la citadelle qu^il a vaillamment défendue ; Diego Gil de Fumadq, forcé de rendre le château de lioxas près de Burgos, demande à se retirer libre? ment avec la garnison ; le roi y consent, les assiégéf^ sortent de la place avec les honneurs de la guerre, et arrêtés aussitôt ils sont passés par les armes; Diego Gil meurt le premier.

Ajpl^onse n'avait aucun obstacle à vaincre poui élever les petites trpup^ fUsséminées dans la caqur pagf^e et défendues par de faible^ piurailles; aucun

secours ne pouvait leur venir ni de don Juan Manuel , ni de Nufiez de Lara, séparés et contenus par des forces supérieures. Il était évident que ces deux alliés seraient dans l'impossibilité de prendre TofTensive tant qu'ils n'auraient pas réussi à se joindre. Tout leur plan consistait à marcher l'un vers l'autre et à se rapprocher par degrés. Don Juan Manuel, retranché d'abord dans le château de Garci-Muiioz avec son fils naturel, don Sanche, parvient à tromper la vigilance des maîtres de Calatrava et de Saint-Jacques qui le tiennent bloqué, et se jette dans Penafiel.

Nunez de Lara est assiégé dans Lerma par le roi en personne. Il fait si bonne contenance et inspire tant de résolution à ses gens, que sa position devient le point central vers lequel convergent tous les efforts de son ennemi et toutes les manœuvres de ses alliés. Le roi de Portugal, qui s'était décidé, non sansquelque hésitation à déclarer la guerre à son gendre, assiège Badajoz pour faire lever le siège de Lerma. Cette diversion heureusement conçue est si mal conduite qu'elle avorte. Alphonse de Souza, chargé de rallier les assiégeants, se laisse battre et refouler sur le territoire portugais, où il entrahie son maître qui l'attendait pour pénétrer au cœur de l'Espagne. Delà un revirement subit qui déconcerte les opérations des deux alliés et qui rend au roi de Castille l'entière

disposition de ses forces. On voit alors ce prince, enhardi par le succès, grandir de jour en jour. Coupd'œil, sangfroid, activité, élan, aucune qualité militaire ne lui manque. Sans cesse à cheval, courant d'une place à l'autre, excitant l'ardeur des assiégeants, multipliant les machines qui battent les remparts et faisant des constructions gigantesques pour murer toutes les issues, il ne donne pas une heure de répit à Nufiez de Lara. Un jour, ses espions l'informent que don Juan Manuel doit sortir du château de Penafiel pour assister à une cérémonie religieuse au couvent de Saint-François, situé hors ville. L'occasion est saisie avec empressement ; une embuscade est préparée, et don Juan Manuel ne doit son salut (pi'àla vitesse de son cheval. Alphonse, qui croyait déjà le tenir, s'emporte contre les chefs de l'expédition : « Que n'ai-je pu mener la chose moi-même, s'écrie-t-il, j'aurais été plus diUgent que vous. Après tout, ils auront beau faire, si don Juan Manuel m'échappe, j'aurai don Juan Nufiez. » Et dès lors couvant des yeux sa proie, il jure de ne prendre de repos que lorsque Lerma sera tombée en son pouvoir. On lui signale un projet d'évasion. Jl existe un égout par lequel s'écoulent les eaux de la ville qui forment à leur sortie une mare stagnante : « C'est par là, lui mande un traître, que Nufiez de Lara doit fuir à la

S$ VDE DE DON JUAN MANpEL^

faveur des ténèbres la nuit prochaine. » Un poste ayefit ^té étabil spr ce point; Alphonse, feignant ijne i^arche dans nne direction opposée, revient par un ^étoi^r sur ses pas, relève lui-même le garde, se glisse près de la mare et reste jusqu'au jour tapi dans |a vase. « Il avait si grand désir de prendre don Juan Nunez, dit Yillazan, qu'il ne sentait pi peine ni fatigue \ » mais Tavis qu'il avait reçu éta^^ faux; aucune tentative de sortie n'eut lieu.

Sur les entrefaites don Juan Manuel, privé de tout çspqir de renfort, et jugeant que la chute de sonderr nier aUié va bientôt le mettre à la merci du roi, se ^éçide à quitter Peftafiel ; il trompe la surveillance des assiégeants, et suivi d'une poignée de serviteur; intrépides, il arrive à Valence oii il est regu à bra^ ouvert^. Son calcul n'est que trop juste, la v^Ue de Lermase trouve dans une situation désespérée; tous ses approvisionnements sont épuisés, elle n'a plus D^ pain, ni bois, ni eau ; Alphonse a f^t entasser, dans l'unique ruisseau qui l'alimente, tous les cadayresi d'hommes et d'animaux qu'on a pu réunir.

> Estaba el Rey et los que iban con el de pies en lodo fasta que queria aiuanescer; ca tan grand era el talante que el avia

Îor tomar a don Joan Nufiez que non sinliq ningu][| afan nif 'abajo que alU tomasse. [Chronique de VUlazan).

Les plus vaillants chevaliers sont couverts de ble^ sures; les maladies contagieuses, jointes aux horr reurs de la famine, exercent chaque jour plus de ravage que le fer de Tennemi, et pourtant quiconque peut encore lancer un trait ou une pierre demeure fprme sur les remparts. Nuîiez de Lara ne songeajt q|i'à vendre chèrement sa vie; désolé de n'avoir p]i trouver la mort dans un combat de six paois, il ^ résigne enfin à composer dans l'espoir de sauver, s'il est possible, les glorieux débris qui l'entourent. Pour la première fois Alphonse pardonna, et il est juste de le dire, il est moins touché des prières de s^ femme et des instances des riches-honunes que de l'h^roïsmjB du vaincu. En voyant l'état de cette place couverte de décombres et peuplée de spectres hyides, i| admir^ l'opiniâtre énergie de la défense, et comprend enfin qu'il est temps de ne pas priter la Ca^ tille ^e ses meilleurs chevahers ; non content d'ap? pliquer à son cousin les lois les plus généreuses de la guerre, il le nomme son aKerez, et lui restitue unj; partie ^es terres de Biscaye dont ce prince avait réclan^éla propriété du chef de sa femme. Cette réconciliation en amène une autre plus importante et plus désirée ; après quelques négociations activement conduites par la reine et par dona Juana, mère de Nunez de Lara, don Juan Manuel, rentré en grâce, quitte

60 VIE DE DOiN JUÀN MANLEL^

volontairement T Aragon, et vient mettre sa vieille expérience au service du roi * .

De ce moment il n'y a plus de partis en Espagne ; toute la noblesse réunie autour du trône ne songe qu'au triomphe de la croix ; avec l'anarchie ont cessé les excès et les crimes. « Les mêmes chevaliers, dit la chronique de Villazan, qui pillaient, violaient, égorgeaient sans scrupule ni pitié, se comportent en bons chétiens. » Il était temps que la discorde cessât dans la Péninsule, car la paix venait d'être rétablie entre les Arabes d'outre-mer par la défaite et la mort du roi de Tlcmeccn. Abil-Hassan, après avoir arboré l'étendart de Mahomet pour appeler tous les Musulmans à la guerre sainte, avait détruit^la flotte espagnole et fermé le passage du détroit. Du haut de Gibraltar, jetant ses prophéties fanatiques à l'Orient et à l'Occident, il annonçait une invasion plus formidable que celle d' Abdérame ' ; toutes les terres d'Espagne et de France étaient promises aux vainqueurs, et déjà soixante-dix mille cavaliers et (piatre cents mille fantassins couvraient les plaines de Tarifa.

Alphonse, dont le règne encore nouveau avait été obscurci par tant de fautes plus déplorables que des

* En arabe, Abdoul'rahman,

AUTEUR DU COMTE LUCANOR. 6i

revers, était dans une de ces rares situations où la gloire peut tout purifier ; sentinelle avancée du christianisme, il allait combattre pour l'Europe entière. A l'exemple de Philippe-Auguste, il assemble les chefe de son armée, et déposant sa couronne et son épée sur les degrés du trône : « Castillans, s'écrie-t-il, moi, votre roi, je ne mériterais pas de marcher à votre tête, si je ne savais faire rendre honneur à ma couronne et à mon épée ; avec vous j'ai conquis OUvera, Ayamonte, Prima, la tour d'Alhakem, Teba, Phego, Canete, Ortexicar, et vous n'avez pas oublié ce que jious avons fait à Ronda où Abdoul-Mélik, qui se disait roi d' Algésiras, a été vaincu et tué ; mais Abil-Hassan, son père, a juré de le venger, il a trouvé la mer libre et il est venu mettre le siège devant Tarifa; or, s'il prend cette ville, je vous le dis, rien ne l'arrêtera plus ; le torrent que nous n'aurons pu contenir débordera sur l'Andalousie, sur la Castille, sur le Léon, et nous poussera peut-être comme nos ayeux jusqu'aux sierras de la Navarre. Le danger presse, voyez, délibérez ; je ne suis qu'un homme et sans votre aide que puis-je? Ce que peut un homme réduit à ses seules forces, rien davantage. » Il se retire en achevant ces mots, et l'assemblée, que don Juan Manuel préside, acceptant avec acclamation les chances d'une lutte inégale, accorde à Alphonse

toutes les contributions de guerre que les circonstances exigent; et semble, par Tunanimité de ses suffrages, lui conférer une seconde fois la royauté. Martinez de Leyva avait été envoyé vers le pape pour chercher Tétendart des croisades ; il arrive, et la vue de la bannière sacrée porte l'enthousiasme à son comble.

n se fit beaucoup de grandes choses en Espagne à cette époque solennelle. Le patriotisme et la foi eurent leurs martyrs ; je n'en citerai qu'un : l'amiral de Castille, Alphonse Jufre Tenorio ; trop faible pour disputer le passage du détroit à la flotte ennemie, il s'était bonié à la harceler ; mais il apprend par dona Elvire, sa femme, que le roi l'accuse de n'avoir pas combattu. Aussitôt, il met toutes ses galères en ligne et provoque les Mores dont les vaisseaux étaient dix fois plus nombreux que les siens. Assailli de toutes parts, il répousse trois abordages, coule plusieurs navires et succombe enfin sans vouloir se rendre. On raconte que les chevaliers, Renversés dans sa galère, mouraient contents s'ils pouvaient se traîner jusqu'à lui et baiser sa main; luimême, inondé de sang, agitant tour à tour son pavillon et son épée, il ne paraissait songer qu'à mourir en héros. Une grêle de barres de îet lancées d'un vaisseau qui le dominait lui brisa la tété.

Après cet acte de dévoûment aussi beau que fii* heste, le détroit de Gibraltar était resté ouvert pendant six mois ; une flotte lentement et péniblement formée s'avançait enfin sous les ordres du Prieur de Saint4ean ; elle était composée de quinze galères et de douze vaisseaux ; une tempête la détruisit en quelques heures; l'Espagne n'avait plus de marine, et les Africains passaient toujours. Alphonse sollicita le secours de Gênes, de l'Aragon et du Portugal. Les Génois faisaient métier de louer des galères à toutes les nations; ils exigèrent un prix exorbitant. L'Aragonais voulut aussi être chèrement payé ; le Portugal seul consentit à fournir un contingent gratuit ; mais il y mit deux conditions qu'Alphonse aurait dû prévenir : l'échange des prisonniers et la délivrance de dona Cônstanza, toujours détenue à Toro. L'un et l'autre point furent accordés ; cependant , la chronique officielle convient, et l'aveu est triste, qu'Alphonse ne fit en cela que céder à la nécessité : // ne consentit^ dit-elle, que parce qu'il avait besoin de raide du roi de Portugal et du service de don /uan\

' Et este otorgamiento fizo el Rey porque yib que ayia menester ayuda del rey de Portugal et servicio de D. loan. (Cron., p. 398.)

C'était en 1335 ; les fiançailles de dona Constanza avec le roi de Castille avaient été célébrées en 1325 ; dix années s'étaient donc écoulées dans Tintervalle. Un chroniqueur portugais de la fin du xv* siècle, Ruy de Pina\ a raconté en détail tous les obstacles suscités par Alphonse pour empêcher le mariage de

^ Chronica de el Rey dom Alfonso o quarto do nome e settimo dos Reys de Portugal, assi com a deiooou escrita, Ruy de Pina Guarda mor da torre de Tombo e Chr&nista mor do mesmo Reyno» (Em. Lisboa, 1653. 1 vol. in-fol.)

M. Ferdinand Denis^ dans ses Chroniques chevaleresques de l'Espagne et du Portugal, s'est particulièrement occupé de Ruy de Pina^ qu'il a jugé avec son impartialité ordinaire : « Cet écrivain, dii-il^ ne me semble pas mériter tout-à-fait autant de confiance que ses prédécesseurs; cependant, c'est un soigneux investigateur et un esprit curieux^ il parle souvent des écritures anciennes [letras antiguas) consultées par lui^ et Ton sait qu'à l'époque où il vivait, les archives du royaume renfermaient certains documents historiques que le temps en a fait disparaître. G'est^ du moins^ ce que fait observer son éditeur^ Pedro de Mariz. Nul doute ne saurait donc être élevé sur. la vérité du récit. J'avouerai, néanmoins, que l'authenticité de la lettre de Constanza Manuel pourrait être sujette à discussion. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été reproduite et arrangée par Laclëde-, le plus pâle des historiens, qui l'avait empruntée sans doute à Ferreras. Dona Constanza, qui figure dans tant de nouvelles et dans tant de drames^ a toujours été placée sur le second plan, et l'on ignore généralement les circonstances les plus simples de son histoire. La chronique de Ruy de Pina lui a restitué sa noble attitude et son caractère élevé. »

la fille de don Juan Manuel. Si ce récit est vrai, Tintérêt politique n'aurait pas été le seul mobile de Topposition du monarque ; un sentiment jaloux s'y serait mêlé, et comment qualifier une jalousie pareille, quand on sait que les soins d'Alphonse étaient partagés entre sa femme et sa maîtresse Êléonora de Guzman ? Sa réponse à la première demande du roi de Portugal avait été un refus formel bien qu'exprimé en termes ambigus et cauteleux : « Vous me parlez, avait-il écrit, de l'alliance que vous désirez contracter pour votre fils l'infant don Pedro, avec la fille de don Juan Manuel. Si vous suivez mon avis, ce mariage n'aura pas lieu. . . Jq puis vous jurer par ma foi royale que depuis qu'on m'a vu rompre avec elle, jamais je n'eil ai eu repcntance ; toutefois, comme il y a des conditions diverses pour un mariage, selon la difijérence des caractères et des volontés, il se peut que ce qui m'était un déplaisir vous soit agréable à vous et à votre fils. Certainement, dona Constanza est belle et de grand lignage, ainsi que son nom le dit de reste; elle est de bonnes mœurs et mérite d'être reine de quelque pays que ce soit. Sous ce rapport je n'ai rien à opposer; quoique d'autres motifs me défendent de consentir, ayez assurance que c'est à regret. Oui, si don Juan Manuel n'avait pas manifesté

des intentions contraires aux miennes ; si l'amitié

66 vu Dx DOM JUAif uxmmL,

n'étaitpasunpeu altérée entre nous, à cause de Juan Nufiez et d'autres circonstances en lesquelles je n'ai nulle faute, je l'enverrais mander, et, pour Tamour de TOUS, j'ordonnerais qu'il eût à satisfaire votre désir. D

Pendant que cette lettre prenait le chemin de Lisbonne, une autre lettre était expédiée à Toro. a Alphonse protestait secrètement de son repentir avec de douces et amoureuses paroles; à l'en croire, c'était à ses mauvais conseillers qu'il fedlait attribuer ce qui était advenu touchant son mariage; ces gens -là n'avaient pas senti ses désirs intérieurs et n'avaient pas su deviner les souffrances de son âme. Si l'alliance convenue s'était faite, il en aurait reçu gloire et contentement ; ceux qui avaient tout rompu l'avaient mis en grand trouble ; il ne pouvait se consoler, et, en conséquence, il demandait une chose à dona Constanza, à savoir que puisqu'elle avait dû être à lui, elle ne fût pas à un autre. Un jour viendrait, ajoutait-il, où, grâce à tous les moyens qu'il mettrait en œuvre, le mariage qu'il avait contracté serait annulé, et oii l'on verrait enfin s'accomplir ce qu'il avait tant de fois et si ardemment souhaité. »

Dona Constanza , toute émerveillée d'une telle conduite et certaine des mauvaises intentions du roi, lui répondit :

AUTSim DU COMTI LUCAITOR. 97

«Très -puissant et excellent prince, que Dieu a pourvu si honorablement de grandes vertus, et que la fortune a doté si largement de ses faveurs et de ses bienfaits, don Alphonse, roi de Gastille et de Léon, la personne qui vous écrit est Constanza Manuel , celle que vos manques de foi ont si souvent rendue triste, tandis que vos offenses non méritées en ont mis d'autres en un périlleux désespoir. Quoique j*aie raison et désir de souhaiter vengeance, je n'oublie pas l'obéissance naturelle que je vous dois, et je me recommande à votre courtoisie. Très-haut et trèspuissant seigneur, sachez une chose : Bien qu'il soit malheureux, le véritable amour garde en soi un tel attachement, que la nature avec tout son pouvoir ne le saurait effacer. Vous ne l'igporez pas, seigneur, je ne connaissais pas vos anciennes tendresses, quand, avec des paroles pleines de tromperie et mille raisons feintes, la vérité qui m'était due fut par vous mise à dédain. Vous m' avez trompée en mon très jeune âge, me laissant vous aimer de cette pure affection que m'enseignait l'honnêteté ; et parce que les choses qui arrivent en la première jeimesse durent toujours au fond de la mémoire, pour se faire sentir dans les autres temps de la vie, je garde et garderai jusqu'à ma dernière heure le souvenir de vos fausses paroles ; et toutefois, je ne saurais le dire autrement, elles ont

été dommageables à votre gloire, réprouvées par DieUy condamnées par la sainteté de l'Église ces paroles-là; car vous avez épousé une autre femme; vous avez demandé et révoqué les dispenses, et le malheur en est retombé sur moi, qui vous portais cet amour fidèle que je croyais un devoir. La haine est arrivée, l'amertume l'a suivie, et la vérité de tout ce que je dis ici s'est vue en vos œuvres. La source du mal était dans votre cœur, et pourtant vous me parlez d'amour. Non, la même âme ne saurait contenir ce qui est et ce que vous dites. Renoncez, la courtoisie le commande, à tenir un langage inutile à vos fins, qui fait tort à votre sincérité, et qui peut nuire à votre honneur royal, ce qu'en aucune circonstance vous ne devez souffrir. Votre lettre n'a eu pour effet que de me donner un soupçon que j'ai encore, c'est qu'il vous était désagréable de voir quelque chose d'heureux m' arriver ; car vous ne vouliez pas sans doute qu'on pût dire que, malgré votre abandon, j'avais trouvé, pour s'unir à ma destinée, un prince de race royale et digne de porter la couronne.

» D y en a qui m'assurent que ce n'est pas à moi que s'adressent vos rigueurs, mais à don Juan Manuel, et sur cela voilà ce que je réponds : c'est que mon père et seigneur est un ami plus loyal et un meilleur serviteur que tous ces gens qui sont riches

de vos deniers et qui possèdent sans foi vos forteresses. Tels que je les connais et qu'ils sont, ils ne méritent pas de vivre avec les moindres de son lignage, et cependant, vous avez suivi leurs conseils, vous avez parlé et agi comme il leur a convenu. Ce n'est pas en une seule occasion que vous avez été contre nous; vous l'avez été en mainte circonstance, et surtout en m' écrivant des choses que vous n'aviez pas l'intention de remplir. Donc, ne me blâmez pas si je refuse de vous croire, ma raison me le défend ; je ne puis tenir pour vraies que les choses dont mes yeux sont témoins, car je sais les mauvais traitements qu'a reçus de vous la bonne princesse qui est votre femme ; oui, je sais comment vous agissez avec la reine dona Maria. Et qui est cause de ces indignités? n'est-ce pas Éléonora Nuflez de Guzman, qui, sept ans avant que vous fussiez né, faisait déjà parler de ses charmes? Vous l'avez prise aux fêtes de Léon, à une époque où, dit-on, sa mère se plaignait amèrement de sa conduite ; il n'était bruit que de Martin de Lara, le bâtard; encore n'était-ce pas, sans doute, le premier qui lui eût donné de l'amour. Personne n'avait oublié Femand Gonzalez de Âyala. Quand je vins à connaître toutes ces choses, je ne ressentis aucune jalousie, mais je gardai une loyale confiance que vous n'avez jamais méritée; puis, je me sentis plus forte.

70 YiS DX DÛM JUAN MANUEL^

peut-^trc parce qu'il s'agissait des peines d'une autfd» quand je sus que de plus grands serments et des pro* messes plus solennelles avaient été faites à la reine et que vous les aviez rompues. Je ne suis pas seule à souffrir. • . . nous allons deux de compagnie, nous sommes deux que vos paroles ont trompées. Dieu soit loué, néanmoins, puisqu'il n'a pas fait tomber sur moi le dur esclavage qui pèse sur l'innocence de la reine ! La justice du Ciel, à laquelle rien n'échappe, sévira tôt ou tard ; c'est elle qui nous donnera protection et vengeance. Qu'il ne soit donc plus mot de rien entre nous, et lors même, qu'au mépris de tout droit, vous prétendriez exercer quelque violence sur ma per^ sonne, sachez bien que mon âme restera toujours libre de votre sujétion. »

Le roi de Castille, après avoir lu cette lettre, devint fort rêveur. Il voyait alors clairement que ses ruses ne lui avaient guères profité. Toutefois, il écrivit encore au maître d'Alcantara et à un certain don Martin de Casilhas, pour qu'ils missent autant d'entraves qu'ils le pourraient à cette union royale ; dona Constanza fut épousée par procuration à Castnlho ; mais quand il fallut qu'elle se rendit en Portugal et qu'on eût à demander au roi de Castille d'octroyer passage, il fit voir que son consentement était seulement en parole. L'amour ou la jalousie cachés au

AimUE DU COMTI LUCANOft. 71

fond de* son cœur le portèrent à user de tous les moyens qui pouvaient faire empêchement et retard. Les circonstances furent plus fortes que sa volonté, et quand il apprit avec quelle magnificence les nocet s'étaient faites en la cité d'Evora, se résignant subitement aux choses accomplies, il félicita les envoyés Portugais et leur fit de riches présents *.

Faiblesse, duplicité, violence, les mêmes traits que signale la chronique espagnole ressortent de la chro* nique portugaise ; ce que Villazan est contraint de laisser entendre, malgré son excessive réserve, Ruy de Pina le dit et le prouve. La lettre de dona Constanza est tellement d'accord avec les indications de l'histoire que, fut-elle apocryphe, elle est d'ime vraisemblance plus accablante que la vérité. Un histo* rien portugais d'une autorité respectable , Faria y Souza, confirme pleinement les assertions de Ruy de Pina. Il n'hésite pas à imputer l'opposition d'Alphonse à un sentiment jaloux et à flétrir sa conduite à l'égard de la reine, qui ne pouvait, dit-il, ni le voir ni lui parler qu'en présence de sa rivale, Éléonore de Guzman\ Dona Msoîa, de peur d'entretenir la guerre

* Voir les Chroniquei chevaUreêquêi de l'Espagne H eu Portugal, par M. Ferdinand Denis; tom. i, p. S5.

* « Terminadas las capitulaciones matrimoniales ei CastU-

entre l'Espagne et le Portugal, se soumit sans murmurer à toutes les humiliations ; mais son père ne manqua pas, quand on implora le secours du Portugal contre les Mores d'Afrique, d'y mettre pour première condition le renvoi d'Éléonore.

Courbé sous le poids de tant de charges, Alphonse ne se redresse aux yeux de l'histoire et ne redevient digne de commander à une nation généreuse, que lorsque le bruit de la trompette éveille en lui ce sens guerrier, unique source de tout ce qu'il a de vertus. Son cœur a besoin de battre sous l'acier d'une armure pour retrouver de nobles élans ; on oublie alors les passions désordonnées du prince, pour

lano impidio la venida de la infanta dona Constanza a Portugal, no perdonado a ninguna diligencia de las que son décentes a un principe i de las que no lo son a quie no lo es, para estorvar este casimiento, que sentia estremadamente, embidiando zeloso que esta seîlora llegasse a ser de otro, como antes la huviesse amado roucho, i blamado ecposa.

1» Fomentava mas tan agravio^ con la poca modestia co que trataTa su muger la reina dona Maria^ hija del bravo Alonso, çedîendo toda su voluntad i respeto benemerito de tan soberana princesa a las amorosas delicias de dona Léon or Nufiez de Guzman, no menos ciego porella que Antonio por Cleopatnu Tal vez quiso hablar la rêina a su marido i no lo pudo eomeguir, fnenos que a los ojo$, i eon el consentimiento de la coneubina, i» {Epi tome de las Historias portuguesas; par. 3, cap. 3, p. 414; Madrid, 1628; inrS*; por Manuel de Farta y SÔusa.)

admirer la brillante valeur et la fermeté héroïque du chevalier. Deux journées immortelles, la victoire de Tarifa et la prise d'Algésiras, lui ont fait une grande et belle place entre les rois de Castille qui ont le plus contribué à l'expulsion des Mores. Un vieillard disait à Ferdinand X, son prédécesseur : « Votre bisaïeul, don Ferdinand /(?Sam^ m'a chassé de Séville ; le roi don Alphonse, votre aïeul, de Xérès de la Frontera ; le roi don Sanche, votre père, de la ville de Tarifa, et maintenant vous voici à Gibraltar ; il ne me reste plus qu'à passer la mer pour mourir dans un heu où je n'aie plus rien à redouter des chrétiens. » Après la conquête d'Algésiras, la position des Mores était bien plus critique : ils n'avaient plus, avec Gibraltar qu'ils étaient parvenus à reprendre, que la ville de Grenade, dernier trophée réservé au xiv* siècle, et qui devait faire bénir éternellement la mémoire de Ferdinand et d'Isabelle, ces heureux fondateurs de l'unité nationale de l'Espagne.

Don Juan Manuel est inscrit le premier sur la Uste des chefs castillans qui concoururent au double triomphe d'Alphonse. Après la victoire de Guadalforze, dont il n'avait eu à partager l'honneur avec personne, il ne pouvait rien ajouter à sa réputation miUtaire. Il ne lui restait qu'à prouver^ qu'il ne la devait pas à une faveur de la fortune, et il le prouva

si bien, qu'on invoquait encore 8on nom dans les armées de la Gastille, cinquante ans après sa mort. Au siège d'Antequera, par exemple, l'infant don Ferdinand, ne sachant comment reprendre un défilé occupé par les Mores, s'écriait, après avoir inutilement consulté ses plus habiles tacticiens : « Pourquoi faut-il que mon bisaïeul don Juan Manuel ne soit pas ici! ses conseils nous font grand défaut. » Cependant, si l'on n'a pu, en présence de ces hommages de la postérité, contester le génie de don Juan Manuel, on n'a cessé de mettre en doute sa loyauté. Villazan, et après lui tous les historiens qui ont copié sa chronique, ont prétendu qu'il avait compromis le succès de la bataille de Tarifa par une hésitation coupable. Cette accusation, la plus grave de toutes à mon, avis, ne résiste pas mieux que les autres à l'examen. Un simple exposé des faits va le faire voir. Don Juan Manuel commandait l' avant-garde de l'aile droite opposée au camp d'Abil-Hassan, roi de Maroc. Ce camp était assis sur une éminence un peu en avant de Tarifa, ville occupée par les Espagnols, et où ils étaient parvenus à jeter un renfort de mille cavaliers et de quatre mille fantassins à l'insu des généraux musulmans. Le plan de bataille consistait à combiner une sortie de cette place sur les derrières de l'ennemi, avec une attaque générale sur les ailes

AUtElJR DU COKTE LUCAlfOR. 75

et sur le front. C'est ce qui fut exécuté et ce qui détermina la panique. On ne peut appeler autrement une déroute précipitée qui donna pour résultat d'un côté quelques morts seulement, et de Fautre ime multitude fabuleuse, vingt-cinq honmies seulement contre deux cent mille, selon les chroniqueurs, dont le rapport, évidemment exagéré, a été accepté sans discussion par les historiens. Don Juan Manuel, auteur présumable du plan adopté par le roi, devait penser qu'un mouvement trop hâté sur le centre, avec des forces inégales et contre un ennemi protégé sur tout le front de sa ligne par im cours d'eau, serait une témérité dangereuse, et vraisemblablement il attendait pour franchir le petit fleuve qui séparait les deux armées que la garnison de Tarifa eût opéré de concert avec la flotte qui avait ordre de serrer la côte et de débarcpier des troupes. D se garda donc bien de passer l'eau trop tôt et prit position sur une hauteur située vis-à-vis les tentes d'Abil-Hassan. De là, il pouvait tout observer et profiter du moment favorable pour placer les Mores entre deux obstacles; aussi, lorsque plusieurs gentils-honmies impatients de combattre, vinrent lui dire de traverser le Rio-Salado, il refusa de bouger ; il ne daigna pas même répondre aux provocations insolentes du jeune Tenorio, et on le vit désarçonner d'un revers de masse d'armes son

alférez qui avait fait mine de se porter en avant avec sa bannière, trompé sans doute par Tordre qu'on attribuait au roi. On comprend l'ardeur inquiète de ceux qui n'avaient pas le secret du plan de bataille ; mais Alphonse pouvait-il partager leur erreur, lui qui avait veillé pendant toute la nuit où la garnison de Tarifa avait été doublée, et qui avait attaché tant d'espérances au succès de cette combinaison? Le récit même de son chroniste nous apprend qu'il blâma les imprudents qui franchirent les premiers un petit pont établi sur la droite, et qu'il ne soutint cette pointe que dans l'appréhension d'un échec qui aurait arrêté l'élan de l'armée. Le passage du Rio-Salado sur le front de l'ennemi et au début de la journée était une faute capitale ; les Chrétiens auraient été infailliblement écrasés sans l'irruption imprévue que la garnison de Tarifa fit dans le camp des Marocains. Au moment où elle les prit à revers, Alphonse était en péril ; il avait été enveloppé par une nuée de cavaliers ; une grêle de traits tombait autour de lui, et déjà une flèche s'était plantée sur la selle de son cheval. Forcé de rétrograder, il courait risque d'être culbuté dans le Rio-Salado ou de ne trouver sur l'autre rive qu'une réserve insuffisante. Le roi de Portugal avait fait un grand circuit sur la gauche pour tourner l'aile droite de l'ennemi ; mais la diversion qu'on attendait de cette

manœuvre n'eut un effet sensible qu'après le mouvement du littoral, trçp tard par conséquent pour dégager Alphonse. Dans quel but, d'ailleurs, don Juan Manuel, aurait-il pu à la face de toute la noblesse castillane, trahir son Dieu, son prince et son pays? Pourquoi, flétrissant à plaisir sa réputation et son caractère, serait-il descendu plus bas que le comte Julien? n approchait de sa soixantième année ; sa fille était mariée, et il avait obtenu d'Alphonse toutes les réparations que l'honneur exigeait. S'il eût conspiré, il n'aurait pas conspiré seul ; le roi de Portugal et Nunez de Lara, ses anciens alliés, auraient été ses complices; leur conduite, au contraire, fut admirable. Ils rivalisèrent de courage et d'ardeur; le monarque portugais, au chant de Yexsurgat Deus entonné par ses troupes, se jeta sur les Mores de Grenade, guerriers plus redoutables que tous les Mores d'Afrique, et les refoula devant lui comme un troupeau effrayé. Alphonse, dont l'esprit céda tant de fois aux insinuations de la malveillance, n'ouvrit pas l'oreille en cette dernière occasion aux bruits calomnieux que l'envie aurait voulu accréditer. Les faveurs qu'il répandit sur sononcle attestentque jamais sa confiance ne fut plus grande et plus sincère. La bataille de Tarifa avait été gagnée en 1 340 ; après avoir reçu de don Juan Manuel les services de guerre votés par

78 VIS DE DON JUAN lUNUEL^

les Ëtâts de Zamora en 1 34 1 , il l'emmena à Vallado* lid pour célébrer en famille les fêtes de Pâques ; en 1 342 y au siège d' Algésiras, il lui donna le poste d'hon* neur à la droite de son fils l'infant don Pedro ; en 1343 y don P. Femandez de Castro étant venu à mourir, la principale des quatre charges qu'il laissait vacantes, la charge de gouverneur général des frontières, fut restituée à don Juan Manuel, qui en avait été dépouillé deux fois; elle équivalait à la dignité de connétable encore inconnue en Espagne, et que l'épée victorieuse de Bertrand du Guesclin devait y faire établir bientôt ; enfm, sous Algésiras, au terme d'une lutte qui avait épuisé toute l'énergie des plus rudes guerriers, on vit Alphonse faire seul une marche de nuit avec son vieux conseiller pour surprendre l'ennemi, et quelques jours plus tard, dans l'ordre général de bataille, lui assigner le commandement des bandes chargées de défendre sa personne royale. En présence de témoignages si répétés et si concluants, que devient le reproche hasardé sur une assertion sans preuve? Il tombe de lui-même et jette plus que du doute sur les autres accusations, qui ont passé de la chronique de Yillazan dans les histoires de Mariana et de Ferrera»- .

La victoire de Tarifa fut un de ces grands événements dont la nouvelle retentit au loin et remue

àvtbue du comte lucanor. 79

profondément les populations ^ On avait calculé que, pendant cinq mois consécutifs, soixante-dix galères par jour avaient transporté des combattants d'Afrique en Espagne ; il ne repassa que douze navires dans l'espace de quinze jours, et Âbil*Hassan montait le premier. L'étendard des croisades, lent à se déployer, n'était arrivé de Rome (ju'avec l'escorte du chevalier chargé de le recevoir. L'Europe avait d'abord suivi d'un œil indifférent ce signe de victoire,

>La bataille de Tarifa eut lieu le lundi 3 novembre i340; Abil-Hassan fut trompé par ses lieutenants. Le poste placé sur le Rio-Salado^ entre rarniéc espagnole et la ville de Tarifa^ se laissa surprendre. Les cinq mille hommes de renfort envoyés à la place traversèrent si rapidement la rivière et le camp ennemi à la. faveur des ténèbres, que les Mores ne purent atteindre que l'arricre-gairde. Ils tuèrent trois chevaliers et envoyèrent les tètes au sultan de rfaroc, en lui faisant savoir que les chrétiens avaient voulu forcer le passage par une marche de nuit; mais qu'ils avaient été si mal reçus qu'ils avaient fui en désordre. Ahil-Hassan n'attendait donc aucune sortie de Tarifa; la garnison, épuisée par un long siège, suffisait à peine à la dérense des remparts. Autrement, il aurait étroitement serré la place avant de livrer bataille, et il n'aurait pas manqué d'assurer les derrières de son armée. Ses quatre cent mille hommes lui donnaient le moyen de faire face à Tennemi sur tous les points. Le faux rapport de ses lieutenants le perdit. Deux de ses fils furent tués; sa femme, Fatima, fille du roi de Tunis, tomba au pouvoir de l'ennemi, et lui-même ne s'échappa que blessé.

80 VnS DE DON JUAN MANUEL^

qui y autrefois , emportait avec lui des villes et des royaumes; mais dès qu'on sut qu'un nouveau Charles-Martel venait de gagner une seconde bataille de Tours , la chrétienté tout entière s'émut, et de nombreuses levées se firent spontanément en Navarre, en Aragon, en France, en Angleterre, en Allemagne, pour achever la délivrance de l'Espagne. L'appât du butin ne fut pas étranger à ce mouvement général ; on avait trouvé tant de choses précieuses dans le camp des infidèles que le prix de l'or avait baissé non-seulement en Castille , mais à Bayonne et jusqu'à Paris. Des captifs portant les drapeaux musulmans et XAlfanèque ou tente de campagne du chef de l'Islamisme, firent une entrée solennelle dans les murs d'Avignon ; le roi de Castille les avait envoyés au pape avec son cheval de bataille et les plus riches dépouilles des vaincus. Un cortège non moins imposant et plus nombreux s'était dirigé en même temps vers Lisbonne ; le roi de Portugal, aussi désintéressé que brave, n'était venu au secours d'Alphonse que sur les instances de don Juan Manuel; satisfait de la gloire qu'il avait acquise en contribuant au salut de son allié, il refusa tous les présents qu'on lui offrit, et ne voulut emporter dans son royaume que les étendards enlevés à l'ennemi par ses compagnons d'armes.

Tandis que des renforts affluaient de toutes parts, plusieurs succès préparèrent les esprits à l'épreuve terrible qui allait avoir lieu. Alcala de Benzayde, Locovin, Pliego, Benamexil, Matrera et d'autres places fortes de second ordre, furent presqu' aussitôt prises qu'attaquées et déblayèrent le cercle des opérations. Les bornes «l'une notice se refusent à la relation détaillée de cette campagne. Le long et beau siège d'Algésiras est un des plus sublimes chants de l'épopée nationale que les preux de l'Espagne commencèrent à Burgos et finirent à Grenade. L'Islamisme à demi vaincu combattait en désespéré un pied dans la mer africaine et l'autre sur le rivage chrétien. Ce fut au milieu des fureurs de cette lutte suprême cpi'on vit jaillir le premier éclair des foudres inventées par l'homme. Des machines destructives, quoique d'une construction informe, se dressèrent sur les glacis de la place et annoncèrent au monde la révolution qui allait s'opérer dans le système général de la guerre. Les auxiliaires génois restèrent confondus ; leurs plus habiles faiseurs d'engins avaient dirigé contre les remparts des espèces d'arbalètes ou arquebuses à double arc et d'environ un pied de longueur qui lançaient des pierres et des morceaux de fer avec tant de roideur qu'ils faisaient brèche dans les tours; mais les Mores ripostèrent

avec avantage à l'aide de machines qu'on ne savait comment définir et qui faisaient pleuvoir sur les chrétiens ime multitude de balles avec le bruit du tonnerre^ Quoi qu'il en soit, l'artillerie, cette nouveauté qui nous fut si funeste trois ans plus tard à la bataille de Crécy , ne donna pas aux Arabes l'avantage qu'ils en attendaient ; elle ne fit qu'ajouter aux ravages des maladies et des combats ; les campements étaient si insalubres, les assauts et les sorties si fréquemment réitérées, les travaux de tranchée si pénibles dans un terrain sablonneux et humide que la plupart des croisés venus du Nord, désespérant de voir le terme du siège, reprirent le chemin de leur pays, où bien peu eurent la force

* Les machines employées par les Génois sont appelées par le chroniste espagnol, trabucos, mot qui signifiait petit pier* rler, au xv* et xyV siècle, mais qui de nos jours reut dire •spingole ou carabine, et qu'au temps d'Alphonse XI en aurait sans doute traduit, comme nous l'avons fait, par le mot arbch lète, arme de jet qui avait une plus grande portée que l'arc et qui chaaiàit plusieurs charges à la fois. Les engins dont les Mores se servirent, étaient, selon Villazan, des ballistes (ballestas), qui lançaient beaucoup de balles de fer avec le bruit de la foudre. (Muehas pellas dt fierro con los ttuenos,) (Cronica de D. Alfonso el onceno, p. 544.) C'était en 4343, et la bataille de Crécy, où les Anglais firent pour la première fois usage de la poudre à canon contre les Français, n*eut lieu qu'en 1346 (le 16 août).

d'arriver. Alphonse, c[uoique jeune et robuste, y usa entièrement sa santé; mais, du moins, il ne se laissa pas décourager une seule fois. Il avait sous les yeux l'exemple d'un vieillard qu'aucune fatigue ne pouvait abattre; et lorsqu'en 1344 Algésirasse rendit, ce fut 06 même don Juan Manuel qui entra dans la place pour en prendre possession au nom du Roi , pendant que l'ennemi, réduit à capituler, se retirait à Gibraltar.

N'est-il pas déplorable que ces deux hommes n'aient pu parvenir à s'entendre dix ans plus tôt ! Alphonse n'aurait rien laissé à faire à ses successeurs, et que de mauvaises pages seraient retranchées de son histoire! Mais le temps ne rendit pas les jours qu'on aurait dû mieux employer; le vassal n'avait plus que trois ans à vivre, et, en 1350, c'est-à-dire trois ans après la mort de don Juan Manuel, la mort subite d'Alphonse, replongeant l'Espagne dans les angoisses de la guerre civile, retardait d'un demisiècle l'expulsion des infidèles.

Tout a été dit sur le règne du dernier Alphonse. Considéré isolément, ce règne se présente aux regards de l'histoire sous des couleurs assez sombres; la perspective ne change qu'au moment où le sceptre, éclairé d'un rayon de gloire, va passer dans d'autres mains ; mais qu'on embrasse l'ordre général des évé-

nements qui ont précédé, rempli ou suivi cette première moitié du quatorzième siècle, tant au dehors qu'au dedans de l'Espagne, et les teintes du tableau seront adoucies par les ombres qui l'environnent . Où la discorde n'avait-elle pas sou£Qé? quel principe avait-elle épargné? quel pouvoir avait-elle laissé intact? Elle avait déplacé jusqu'au saint-siége ! Le monde catholique n'avait plus de centre. L'autorité' des papes s'était perdue sur la route de Rome à Avignon. Sans sortir de la Castille, on peut prendre indifférenunent les prédécesseurs ou les successeurs d'Alphonse. Quels exemples lui avaient laissés les premiers? quels développements les seconds donnèrentils à la double pensée de son règne : la pacifiction du royaume et l'affranchissement du sol national? Il me répugne d'évoquer encore cette pâle figure de Ferdinand lY, qui s'est évanouie comme une ombre entre les orages de deux minorités. Sanche le Brave^ à la bonne heure! celui-là, du moins, guerroya vaiUamment; mais il avait porté une main impatiente sur la couronne de son père. En flétrissant l'autorité royale, ' il en avait détruit le prestige. L'insubordination murmurait incessamment autour de son trône usurpé; elle anna son propre favori, don Lope de Haro, qui tourna une épée contre sa poitrine. Sanche fit abattre le rebelle è ses pieds. D'autres exécutions, aus^

▲CTBUR W COMT£ LtCÀNOB. W

promptes, aussi terribles, inondèrent de sang les échafauds, et Tesprit de révolte survécut. Au lieu d'un usurpateur, la minorité suivante en compta cinq, et celle qui vint après en aurait compté dix, si tous les prétendants avaient pu se mettre d'accord. La bourgeoisie, aussi remuante que la noblesse, par* tageait avec elle les dépouilles du pouvoir royal ; il y avait autant de fédérations de villes que de ligues de seigneurs pour conquérir des privilèges.

J'ai raconté les rigueurs d'Alphonse, elles sont atroces ; on ne conçoit pas davantage Témulation de sévérité qui, dans cette période, donne aux trois principaux trônes de la Péninsule l'aspect de tribunaux inexorables; eh bien! comparez les trois Alphonse qui en descendent aux trois Pèdre que le hasard y fait monter presqu'en même temps : il n'y a plus de justiciers, vous n'apercevez que des bourreaux; r Aragon n'a jamais vu plus de supplices ; le Portugal frémit à l'horrible spectacle que lui donne son roi arrachant de ses propres mains les entrailles et le cœur des meurtriers d'Inès de Castro, tandis qu'en Castille, celui qu'on appelle le Cruel assassine Ëléonore de Guzman, que son père avait tant aimée, et meurt égorgé par son frère Henry de Transtamare, qui s* asseoit tranquillement k sa place.

86 VIS DI DON JUAN lUNUIL,

Dans la vie des peuples, comme dans celle des in^ dividus, il y a des heures oisives ou mal occupées, que dissipe une agitation stérile. Après les croisades, la France de Saint-Louis marcha sans direction et sans but jus€[u'à ce que la guerre anglaise, prise au sérieux sous Charles V, fit entrer la nation dans la noble carrière qu'elle devait parcourir pendant un siècle avant d'arriver avec Dunois et Jeanne-d'Arc au triomphe de son indépendance. Si cette lacune est moins large en Espagne, c'est parce qu'Alphonse a su, je le répète, se poser entre le conquérant de Séville et le conquérant de Grenade, comme le continuateur de l'un et le précurseur de l'autre ; qu'il soit donc jugé avec ses bonnes et ses mauvaises œuvres, mais qu'on n'oublie pas de lui tenir compte du grand intérêt (pi'il a servi ; il aura droit alors à quelque indulgence. Pour don Juan Manuel, sa mémoire ne sollicite pas, à beaucoup près, une pareille amnistie ; tout historien impartial reconnaîtra qu'il i fut élevé par l'opinion au-dessus des plus illustres personnages de son époque ; recherché successivement par lesdeuxreines,par Ferdinand, par Alphonse, par les infants, par les favoris, par les barons, par les communes, par les Rois de Portugal, d'Aragon, de Naples et même de Grenade, il a eu le rare privilège de voir amis et ennemis s'incliner devant son

ÂUHiUE DU COMTE LUCÂMOE. t7

nom et rendre hommage à la supériorité de son mérite. Quelle activité, quelle puissance, quelle force, quel sangfroid chez Fhomme qui, au milieu de tant d'agitations et de combats, a su composer jusqu'à douze ouvrages sur les matières les plus diverses, écrire des apologues comme La Fontaine en écrivait ' sous les paisibles ombrages de Grandvaux, et enseigner, avec une grâce que les écoles ignoraient, une philosophie si pure et si tempérée !

Don Juan Manuel fut inhumé à Pefîafiel, dans la chapelle principale du couvent de Saint-Paul, de l'ordre des Prédicateurs; on grava sur son tombeau l'inscription suivante : / ^^

a Ci-git l'illustre seigneur don Juan Manuel, fils f^jPTJ) du très-illustre infant don Manuel et de la très-il- / lustre dame dona Béatnx de Savoie, duc de Pefîafiel, marquis de Yillena, aïeul du très-puissant roi et seigneur de Castille et de Léon, don Juan, premier du nom. Il mourut en la ville de Cordoue. L'an de la naissance de N. S., MCGGLXII. »

La date de 1 362 indique l'époque où le monument fut érigé. La plupart des historiens pensent que don Juan Manuel a dû mourir en 1 347 ; il avait alors soixante-cinq ans, et non soixante-dix comme l'a rapporté Ârgote de Molina. Selon le vœu qu'il avait exprimé, on plaça à ses pieds Diègue Alphonse,

^Ke/éL

88 VIE DE DON JUAN MiLMUEL^

rhonneur de la maison Tamayo, son intrépide AlféreZy qui y surpris par les Mores dans les retranche* ments d'Âlgérisas, aima mieux être taillé en pièces que de fuir avec sa bannière.

J'ai dit que don Juan Manuel avait été marié deux fois, n épousa d'abord dona Constanza, infante d'Âragon, fille de don Jayme, roi d'Aragon, et de dona Blanca, fille de Charles II, roi de Naples. Il n'eut de cette union qu*une seule fille, cette dona Constanza si étrangement persécutée, qui redevint infante après avoir été reine de Gastille, et qui mourut en Portugal avant l'avènement de son mari, laissant un fils qui devait régner à Lisbonne sous le nom de Ferdinand IX. La mort prématurée de cette princesse fut un bonlieur pour elle ; car déjà don Pèdre, son mari, aimait éperduement Inès de Castro, et bientôt sa passion ne devait plus s'envelopper de mystère. Le second mariage de don Juan Manuel eut lieu, comme on Ta vu, avec donaBlanca de la Cerda, fille de l'infant don Femand de la Cerda et de dona Juana de Lara, et sœur de don Juan Nunez de Lara, seigneur de Biscaye. De cette princesse naquirent don Femand Manuel, qui fut gouverneur-général du royaume de Murcie et seigneur de ViUena, appelé communément don Fernando de Yillena, en raison de cette seigneurie, et dona Juana Manuel, qui épousa don

▲UTEUB DU COMTS LUCiLNOR. - 89

Henri, fils naturel du roi Alphonse XI et d'Eléonora de Guzman, et qui fut reine de Castille après la mort de Pèdre le Cruel.

Ainsi, don Juan Manuel, petit-fils lui-même et gendre d'un roi, devint par ses filles Taîeul des rois de Castille et de Portugal. Sa descendance masculine, moins féconde, s'arrêta dès la seconde génération. Son fils don Femand Manuel, qui avait épous^ dona Juana d'Aragon, fille ainée de don Rémond Bérenger, infant d'Aragon, mourut peu après ce mariage, en 1350, ne laissant qu'une fille, dona Blanca, qui lui succéda dans la seigneurie de Yillena et mourut elle-même sans postérité, ce qui fit réunir à la couronne la terre de don Juan, laquelle fut depuis érigée en marquisat.

La plus haute noblesse de l'Espagne s'est rattachée avec orgueil, non-seulement à la postérité légitime de don Juan Manuel , mais encore à sa postérité naturelle; il avait eu en effet, d'une noble dame appelée Inès ' deux fils, Henry et Sanche, qui portèrent le nom de Manuel. L'ainé, comte de Sintra et investi de la seigneurie de Cascaês en Portugal, eut parmi ses quatre enfants une fille, DonaLéonor de Yillena,

* Nobiliario genealogieo de AloDzo Lopez de Haro^ Madrid, iaS2. Tom. I., p. 74.

qui devint reine d'Aragon; le second, seigneur de Montalègre et Ménesès, épousa dona Juana, fille du roi de Portugal ; et don Alphonse en eut deux filles, qui, par leur nombreuse descendance, groupèrent autour des Manuel les plus beaux noms de la Péninsule <•

Ârgote de Molina n'a pu épuiser en cent pages cette riche généalogie ; force lui a été de renvoyer le lecteur à son grand travail sur la noblesse andalouse.

' Dans cette longue nomenclature donnée par Argote de Mo- Vma, on remarque les Suarez de Figueroa, premiers comtes de Feria, les Inigo Lopez de Mendoça, les ducs de Médina Sidonia, les Ponce de Léon^ seigneurs de Yillagarcia^ les Heman Gomez de Solis^ seigneurs de Salvatierra^ les don luan de Soto-May or ^.seigneurs d'Alconchel^ les Alonso de Cardeiias, seigneurs de La Puebla^ les Alvarez de Tolède^ comtes d'Oropesa, les Cordovay Aguilar, les Pliego, les Luna, les ducs d'Albe et d'Arcos^ les Villafranca, les Pimentel et Benavente, les Manrique^ les comtes d'Orgaz, les Mondejar et Tendilla, l«s Ribera, les Arellano, les Ramirès, comtes de Teba, les Puerto Carrero, comtes de Médellin, etc., etc.

EXAMIN DBS (nUTRBS DB DON JuAN MaMDBL. —

bTRODUCnON DB l' APOLOGUE INDIKN d'OrISNT EN

Occident. — Origine et caractère de l'apologue ESPAGNOL. — Le comte Lucanor.

Au temps du roi Don Jaymes V\ de Mayorque, il y avait à Perpignan un troubadour fameux, qui rimait à merveille ; il avait composé une chanson , qu'on avait mise en très-bonne musique, et qui passait pour un chef-d'œuvre ; toute la ville la savait par cœur, on n'en chantait pas d'autre; qu'on juge donc de la joie de l'auteur, chaque fois qu'il l'entendait répéter. Un jour, pourtant, qu'il chevauchait par les rues, une voix grossière vint cruellement déchirer ses oreilles; c'était celle d'un cordonnier; il estropiait toutes les rimes et chantait si mal qu'on ne pouvait reconnaître ni l'air ni les paroles. Le troubadour descend aussitôt de cheval, s'assied près du chanteur et s'efforce de lui apprendre à mieux faire; peine

92 OSUVRSS DE DOK JUAN MANUEL.

perdue I Le cordonnier ne tient aucun compte de ses remontrances, et, chantant à tue-tète, il écorchc impitoyablement l'œuvi'e chérie du poète. Indigné de voir ainsi mutiler ses vers, le troubadour saisit des souliers que le cordonnier venait d'achever, les met en pièces, et, sautant à cheval, il poursuit son chemin. De là, plainte et procès. Le cordonnier comparait devant le Roi, qui fait appeler le troubadour ; celui-ci, loin de nier le fait qu'on lui impute, répond qu'il a usé de justes représailles. <k Est-il vrai, dit-il, que je sois l'auteur de la chanson à la mode, et que tout le monde dans la ville s'accorde à en louer les paroles et la musique? — Oui ; ' — eh bien ! voici un homme qui semble avoir pris à tâche de rendre cette chanson ridicule ; pour preuve, je demande qu'il la chante ici, séance tenante ; le Roi verra si je me plains à tort. » Le cordonnier reçoit l'ordre de chanter et chante. Tout l'auditoire de rire aux éclats, sans excepter le Roi, qui, par bonté, consent à faire payer au cordonnier le prix de sa marchandise, mais en lui faisant défense expresse de chanter à l'avenir les vers qu'il massacre . « La chanson du troubadour, dit-il, est le fruit de ses veilles; vous ne devez pas la gâter, si vous ne voulez pas qu'il gâte vos souliers, qui sont aussi le fruit de votre travail ; laissez-le en paix» et je lui défends de vous troubler. »

ORIGINE DE l'apologue ESPAGNOL. 93

Tel est Tapologue qui ouvre le recueil des œuvres de don Juan Manuel : « Gomme il m*est impossible, ajoute Fauteur, d'empêcher que mes livres ne soient copiés plusieurs fois, et que dans chaque copie on ne fasse des changements, je crois à propos de les faire transcrire sous mes yeux, et de ne former, des douze ouvrages, qu'un seul volume. » Précaution inutile! Ce recueil a été scindé et les fragments ne sont pas uniformes.

Avant l'invention de l'imprimerie, rien n'était moins facile que d'assurer la conservation d'un livre; ignorants ou trop savants, les copistes offraient un ^al danger, et combien d'autres causes d'altération ou de perte! I^ plus grand seigneur n'avait pas trop de toute sa puissance et de toute sa richesse pour protéger la vie de ses œuvres. Don Juan Manuel prit deux autres mesures qui témoignent de ses appréhensions; il fit déposer le volume manuscrit contenant ses œuvres complètes à Penafiel , sa résidence favorite, dans le monastère même dont il était le fondateur, et il le confia aux soins des religieux qui devaient être les gardiens de son tombeau ; en outre, il pria son oncle, archevêque de Tolède et chancelier de Gastille, de faire traduire en latin tous les ouvrages qu'il laisserait, afin de les soustraire aux chances périlleuses qui menaçaient la langue vul-

M dSUVBKS Dl MM IVÀR lOmiIL.

gaire. Cette traduction eût-eUe lieu en entier ou partiellement? OnFignore ; la conservation du manuscrit espagnol jusqu'à la fin du XYi^ siècle est seule certaine. Argote de Molina affirme qu'il a vu ce volume dans le couvent des frères prêcheurs de Saint-Paul, à Pefiafiely et son témoignage mérite pleine confiance ; car pour rassembler les matériaux de son travail sur la noblesse d'Andalousie, il fut autorisé par Philippe n à fouiller les archives des bibliothèques, des églises et des couvents. Mais le monastère même de Peiiafiel a disparu, et avec ses ruines le recueil original des œuvres de don Juan Manuel. Madrid n'en possède que trois copies partielles plus ou moins tronquées. De ces trois manuscrits, le plus imcomplet est celui de l'Académie royale d'histoire, qui ne renferme que les exemples du Comte Lucanor\ Les deux autres manuscrits appartiennent à la Bibliothèque nationale ; le moins important des deux est le dernier, qui parait faire suite à un volume égaré. Le principal mérite de ce MS. est de reproduire, avec une continuation du Comte Lucanofy l'exemple xxvm* qui manque dans les autres copies *.

* Ce MS. est un. grand in-4* d'une belle et large écriture du commencement du xv* siècle; plusieurs feuillets manquent.

* Le MS. de la Bibliothèque nationale de Madrid, inscrit sous le n* 100, est un petit in-4* en caractères du xv* siècle.

oRmnfs Ds l'apologue espagnol. 95

L^autre manuscrit est à la fois le plus beau et le plus précieux ; certaines apparences donnent lieu de croire que, si ce n'est pas la première partie du recueil original déposé à Peflafiel, c'est une copie contemporaine ; malheureusement, il y a des lacunes au commencement et à la fin, la liste même des œuvres de l'auteur est mutilée; cependant on y trouve six livres entiers sur douze *.

Par un hasard inespéré, c'est en Amérique que l'existence de ce manuscrit inappréciable m'a été révélée pour la première fois; M. Georges Ticknor en devait un fragment à son savant ami don Gaspar

Outre la continuation du Comte Lueanor, il renferme le discourt en espagnol prononcé dans le concile de Bâsles par l'é- Tèque don Alonzo de Cartagène, relativement à la prééminence de TEglise d'Espagne sur celle d'Angleterre; la lettre et la réponse de Santillane et du même évêque sur la chevalerie, et un traité de peu d'intérêt concernant la Lilhurgie.

' Ce MS. inscrit sous le n* 34 est un grand in-folio à deux colonnes sur vélin, en caractères du xv* siècle; malgré les lacunes déplorables qui ont été signalées, il contient, outre le Comte Lueanor, cinq ouvrages inédits de don Juan Manuel. — !• El Caballero y el escudero. — 2* El libro de la respuesta à las très preguntas que le fizo don Juan Alonzo, — 3* El libro del Infante. — 4** El libro de los Estados. — »• El libro de la Caç^, Si l'on réimprime de nouveau le Comte Lueanor, ce manuscrit | sera le meilleur guide à suivre pour l'ordre des chapitres \ i comme pour le texte qui diffère beaucoup de celui adopté par ' don Gonxalo Argote de Molina.

Gayangos, professeur d'arabe à Madrid; il Ta mis à ma disposition avec le sentiment de fraternité littéraire qui distingue les écrivains de son pays ; j'ai pu en faire le résumé sur sa table de travail à Boston, au milieu d'une bibliothèque espagnole qui n'a été égalée en richesse par aucune autre. Plus tard , un des membres les plus distingués de l'Académie d'histoire , don José Amador de los Rios, m'a fait connsdtre avec la même obligeance le reste du manuscrit. Grâce à ce double secours, je puis présenter ici l'analyse de plusieurs traités dont les textes n'ont encore reçu aucune publicité. Qu'il me soit permis d'abord de rectifier la liste des œuvres de don Juan Manuel, qui a été imprimée deux fois de la manière suivante :

Chronique d'Espagne.

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