‹ Le comte LucanorChapitre 44 sur 64 · EN RÉSISTANT A L'UN, ON REND L'AUTRE IMPUISSANT · texte numérisé non relu

EN RÉSISTANT A L'UN, ON REND L'AUTRE IMPUISSANT

Les deux exemples réunis dans ce chapitre forment une opposition qui entoure la moralité d'une double lumière. Si La Fontaine avait pu lire Tapologue de don Juan Manuel, il en aurait tiré une fable édifiante; mais il n'a eu connaissance que de la première partiequ'il a trouvée dans Rabelais, et entraîné sans doute par son modèle, il en a fait un de ses contes les plus licencieux.

DE CE QUI ADVINT A DON PERO tiVKEZ, LE LOYAL, A DON RUY GONZ-U-EZ DB ZAVALLOS ET A DON GUTIERRl RODHIGUEZ DE LANGUEHUELLA AVEC LE COMTE DON RODRIGUES, LE FRANC.

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec Pa- Ironio, son conseiller : « Patronio, lui dit-il, j'ai eu à soutenir des guerres si longues qu'elles m'ont ruiné, et quand j'étais dans la dernière détresse, des gens (jui me doivent tout ce qu'ils sont et tout ce qu'ils ont, m'ont abandoimé et se sont évertués à me faire le plus de mal qu'ils ont pu. Leur conduite a été telle qu'elle m'a enlevé le peu de foi que j'avais encore dans la reconnaissance des hommes; ditesmoi, je vous prie, ce que vous en pensez.

— » Seigneur comte, répondit Patronio, si le»

gens qui se sont tournés contre vous ressemblaient à

don Pevo Nufiez de Fuente Almejir, à don Ruy

Gonzalez de Zavallos et à don Guticrre Rodriguez de

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Langucruella, ou s'ils connaissaient Thistoirc de ces trois chevaliers ) ils ne se seraient pas conduits comme ils l'ont fait.

— » Et quelle est l'histoire de ces trois chevaliers, demanda le comte.

» Seigneur, reprit Patronio, la voici .

» Le comte don Rodrigucs le Franc épousa une noble dame qui était fille de don Garcia de Azagra. Cette femme était très-vertueuse, le comte la calomnia ; ne pouvant s'en plaindre qu'à Dieu, elle le pria de faire un miracle soit sur elle, si elle était coupable, soit sur son mari, s'il avait faussement témoigné ; à peine eût-elle achevé sa prière, que la lèpre couvrit tout le corps du comte ; donc, le mariage fut rompu, et bientôt après le roi de Navarre ayant envoyé demander la main de la comtesse, elle devint reine.

» Le lépreux, jugeant que son mal était incurable, fit un pèlerinage à la Terre-Sainte, dans le but d*y mourir ; quoi qu'il eût été très-honoré de ses va^ saux, et (pi'il eût beaucoup de bons serviteurs, trois seulement voulurent l'accompagner; c'étaient les fchevaliers que je vous ai nommés. Ils demeurèrent ri longtemps en Terre-Sainte qu'ils épuisèrent tout ce (pi'ils avaient apporté de leur pays ; ils en vinrent à n'avoir bientôt plus de quoi nourrir le cotutë letit*

EXEMPLE XLtV. ii^

ihàltre. t)an«i ce triste dénuement, il fut ctinventi (|ue deux d'entrô eut iraient travailler chaque jour sur la place dû marché, tandis que le troisième tiendrait conipagnie au comte, et de cette façon ils sê procurèrent à force de peine les aliments qui lui étaient nécessaires ; en outre, chaque soir, ils le baignaient et pansaient ses plaies. Il arriva une fois, pendàfit qu'ils lui lavaient les bras et les jambes^ qu'ils eurent fenvie de cracher et crachèrent. Le comte s'en aperçiit, et croyant que c'était par la répugnance qu'il leur causait, il se mit à verser des larmes et à se plaindre avec tristesse du dégoût qu'i<*pifait sa maladie. Tous trois alors, pour le détromper, remplirent leurs mains de l'eaU même de son bain et en burent une grande quantité ; enfin, riôn ne les rebuta, et ils soutinrent jusqu'à sa dernière heure les épreuves les plus dures. Lorscpi'il ent cessé de vivre, ils pensèrent que ce serait un déshonneur pour eux de revenir en Castille sans lui, et ([u'ils devaient l'y ratnener mort, puisqu'ils n'avaient pu l'y ramener vivant. On leur conseilla de faire bouillir le corps pour en détacher les os et les emporter plus facilement ; ils refusèrent en disant : «Ndus n'avons permis à personne dfe toucher à riotre maître pendant qu'il était en vie, personne n'y (6uthèra apfès ta mort, t Ds l'enterrèrent dotic et

attendirent la dissolution des chairs ; puis ils mirent les os dans un petit coffre et les emportèrent ainsi sur leurs épaules. Avant de partir, ils s'étaient munis de toutes les preuves de ce qui s'était passé; ils furent réduits à vivre d'aumônes pendant tout leur voyage, et arrivèrent enfin au pays de Tolose, aussi pauvres que possible, mais Fàme contente. Comme ils entraient dans une ville, ils rencontrèrent une foule nombreuse qui menait une femme de haute condition à la mort; elle avait été accusée par le frère de son mari et devait être brûlée, à moins qu'on ne trouvât un chevalier qui voulût la défendre. Aucun ne s'était présenté. Dès que le loyal et digne Pero Nufiez eut compris que cette dame allait périr faute d'un défenseur, il dit à ses parents que s'il était certain de son hmocence, il la sauverait; il interrogea la dame elle-même et la pria de confesser toute la vérité. Celle-ci répondit qu'on ne l'accusait pas entièrement à tort, qu'elle n'avait pas commis le crime qu'on lui imputait, mais qu'elle avait eu Tintention de le commettre. Don Pero Nufiez, entendant qu'elle aurait voulu faire ce que son devoir lui défendait, prévit que nécessairement il arriverait malheur à celui qui embrasserait sa cause; mais comme il s'était déjà avancé et que, d'ailleurs, elle n'avait pas commis la faute qu'on lui reprochait, il

déclara qu'il serait son champion. Les accusateurs tentèrent de le repousser sous prétexte qu'il n'était pas chevalier ; il prouva le contraire, et les parents de la dame lui fournirent un cheval et des armes. Avant d'entrer dans la lice, il dit que Dieu aidant, il en sortirait avec honneur et qu'il sauverait la dame, mais qu'il lui arriverait certainemant quelque chose de mauvais parce que la volonté de celle qu'il allait défendre avait été de mal faire. Dieu protégea don Pero Nunez, il remporta la victoire, mais il perdit un œil ; ainsi s'accomplit ce qu'il craignait avant d'entrer en champ clos. La dame et ses parents lui firent tant de présents qu'il put sans embarras poursuivre son voyage avec ses deux compagnons.

» Le roi de Castille, en apprenant la prochaine arrivée de ces dignes chevaliers, qui n'avaient pas quitté les os de leur maître, fut fier d'avoir pour sujets des serviteurs si fidèles ; il envoya au-devant d'eux et leur fit dire de se rendre directement à son palais, dans leur costume de voyage ; il alla luimême à leur rencontre le jour de leur entrée dans son royaume, et se rendit à pied à cinq lieues audelà des frontières pour les recevoir. D les comb^ de tant de biens qu'aujourd'hui encore leurs descendants sont dans l'opulence. Pour honorer la mémoire du comte et le dévouement des trois

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çheyalierS) le roi et les grands de S4 pQur ncfMNqfip^fgnèrent les restes du lépreux jusqu'à Osip^, pi^ spa tombeau Fattendait : après quoi les trpis phey^l^ers $e séparèrent pour retourner dans leur fanûl^p.

x> Le jour où don Ruy Gonzalez arrjvachez )^i, tandis qu'il était à table avec sa femme, pelle-ci, en voyant placer un plat de viande devant elle, leva h^ mains vers Dieu et dit : « Soyez béni, Seigneur, qui m'avez laissé vivre jusqu'à cet heureux jour ; car, vous le savez, depuis le départ de Ruy Gonzalez, c'est la première fois que je mange de la viande et que je bois du vin ! » Ruy Gonzalez, affligé de c^ paroles, demanda à sa femme pourquoi elle avait agi de la sorte : «Rappelez-vous, lui répondit-elle, qu'en partant avec le comte, vous m'avez dit que vous ne reviendriez pas sans lui , que je devais vivre en bonne et honnête femme, et que je ne manquerais jamiûs ni de pain ni d'eau. Il n'eût donc pas été raisonnable de prendre autre chose, et de faire pour moi plus que vous ne faisiez pour vous. »

n Ce qui advint dans la maison de donPeroNunez n'est pas moins digne d'être remémoré. Ce brave chevalier fut accueilli avec des transports de joie par sa femme et ses parents; tous étaient si contents qu'ils ne pouvaient le regarder sans rire. Don Pero Muftez crut qu'on se moquait de lui parce qu'il était

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borgne ; il ôta son manteau par en haut et le jeta d'un air chagrin sur le lit. Sa femme le voyant triste en fut affligée, et fit tant et tant pour en savoir la cause qu'il fut forcé de la dire. Elle saisit aussitôt ufie aiguille et se creva un œil : « Désormais, s'écria-t-elle, si Ton rit encore, vous ne pourrez plus croire qu'on se raille de vous. »

» Voilà comme ces vertueux chevaliers furent ré compensés de leurs belles actions. En vérité, seigneur comte Lucanor, je vous le dis derechef, si les gens dont vous avez à vous plaindre leur avaient ressemblé, ou s'ils avaient su tout ce que l'on gagne à se conduire avec honneur, ils n'auraient pas failli à leurs devoirs envers vous ; mais en cela ils se sont fait plus de tort à eux-mêmes qu'ils ne vous en ont fait, et laissez-moi vous le dire, leur mauvaise conduite ne doit pas vous empêcher de faire du bien, si vous le pouvez. Il ne faut pas séparer ceux qui vous ' ont rendu service de ceux qui vous ont nui, et vous verrez peut-être, en fin de compte, que vous avez reçu plus de bien des premiers que de mal des seconds, n serait insensé d'attendre de la reconnaissance de tous les hommes ; ce que vous pouvez seulement espérer, c'est que la gratitude des uns vous dédommagera de l'ingratitude des autres. »

Le conseil parut plein de sagesse et de vérité au

4ii LI COMTE LUGJLNOR.

comte Lucanor. Don Juan Manuel, estimant aussi que l'exemple était bon à retenir, le fît écrire dans ce livre et composa deux vers qui disent ceci :

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