‹ Le comte LucanorChapitre 48 sur 64 · DISAIT TRÈS-PEUREUSE · texte numérisé non relu

DISAIT TRÈS-PEUREUSE

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec Patroiiio, son conseiller : « Patronio, lui dit-il, j'ai un frère qui est plus âgé que moi ; nous sommes fils de même père et de même mère, et par cela seul qu'il est mon aîné, je crois devoir le considérer comme un père, et faire, autant que je le puis, tout ce qu'il désire; il passe, du reste, pour très-bon chrétien et fort sage ; mais Dieu a voulu que je fusse plus riche et plus puissant que lui, et quoiqu'il cherche à le dissimuler, j'ai la certitude qu'il est jaloux. Quelque service que je lui demande, il prétend qu'il ne pourrait me le rendre sans pécher, et trouve toujours une excuse pour s'en dispenser; si, au contraire, il a besoin que je lui vienne en aide, il dit que je dois le faire coûté que coûte, fût-ce aux dépens de mon bien et aux risques même de ma

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vie ; dites-moi donc, je vous prie, ce que vous pensez de semblables rapports, et quel parti je dois prendre pour faire ce qui est convenable sans agir en dupe 7 -*- » Seigneur comte Lucanor, répondit Patronio, la conduite que votre frère tient à votre égard me rappelle le mot qu'un More dit à sa sœur. » Le comte voulut savoir quel était ce mot : — « La sœur d'un More, poursuivit Patronio, se faisait si peureuse que la moindre chose paraissait Teffrayer, à ce point que lorsqu'elle buvait dans mi de ces vases de terre dont l'ouverture est étroite, et qu'elle entendait le gargouillement de l'eau, elle était prête à s'évanouir. Son frère était un brave garçon qui ne demandait pas mieux que d'être hon^ nête, mais il était misérable, et la misère nous mène souvent où nous ne voudrions pas aller ; elle l'entraîna à faire un métier abominable. Dès qu'il apprenait qu'un mort de qualité avait été enterré, il se rendait la nuit au lieu de la sépulture, et dépouillait le cadavre de tout ce qui le couvrait ; il emportait aussi tout ce qu'on avait mis dans sa tombe ; c'est avec le produit de ces rapines4à qu'il vivait et faisait vivre sa famille : sa sœur ne l'ignorait pas. Or, il arriva qu'un homme fort riche vint à trépasser; on l'enterra avec des habfts magniQques, et Ton déposa des choses du plus grand prix dans son sé^

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pulcre; à cette nouvelle, la sœur du More résolut d'accompagner son frère la nuit même pour l'aider à tout prendre et à tout emporter. En effet, à peine fît-il obscur, qu'ils se rendirent au tombeau et l'ouvrirent ; mais quand ils se mirent en devoir de dépouiller le corps, ils reconnurent qu'il serait impossible d'enlever les habits sans les mettre en pièces, s'ils ne commençaient pas par rompre le cou. La sœur, résolue à ne pas gâter de si belles étoffes dont elle espérait tirer tant d'argent, n'hésita point à saisir le mort par la tète et à lui disloquer les os ; de cette façon, il n'y eut pas un denier perdu, tout futemportéintactdutombeau. A quelque temps de là, se trouvant à table, elle se mit à boire, et dès que le vase commença à murmurer, elle s'écria qu'elle était si effrayée qu'elle allait se trouver mal. Son frère, lui rappelant. alors la scène du sépulcre, lui répondit en arabe : A ha ya hati, tassa niboa valo tassanifortuheni, c'est-à-dire : Ah ! ma sœur, vous avez peur d'entendre un vase faire hutu, butii^ et vous n'avez pas craint de rompre de vos deux mains le cou d'un trépassé ! Ce mot, devenu proverbe chez les Mores, y est encore répété trèssouvent.

» Et vous, seigneur comte Lucanor, dites-vous bien que le scrupule de votre frère est comme la

peur de la femme dont je viens de vous parler. A l'entendre, il ne peut vous obliger sans pécher, et vous péchez si vous ne l'obligez pas, dussiez-vous commettre le plus grand péché du monde pour lui rendre service et vous exposer au plus grave dommage; en vérité, il vous autorise, en se conduisant ainsi envers vous, à vous conduire de même envers lui; gardez-vous, cependant, de l'imiter; au contraire, faites en toute circonstance ce qu'il désire, pourvu ([ue vous n'en éprouviez aucun préjudice ; là seulement est la limite qu'il ne faut pas franchir. Vous devez vous excuser de votre mieux, et éviter, à tout prix, de faire rien d'opposé à vos intérêts. »

Le comte goûta fort le conseil de Patronio, il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan, estimant aussi que l'exemple était bon à retenir, le fit écrire dans ce livre avec deux vers qui disent ceci :

a RENDS TOUJOURS^ SI TU PEUX^ SERVICE POUR SERVICE^ y» MAIS A QUI NE FAIT RIEN NE FAIS NUL SACRIFICE. »

Legrand d'Aussy a donné une imitation très-libre de ce conte; sa version est intitulée : De la Demoiselle qui ne pouvait, sans se pâmer, entendre un certain jurement. On trouve une autre version dans le recueil de Barbazan, et ces deux contes licencieux n'offrent^ avec l'apologue moral de don Juan Manuel^ d'autre analogie que celle de l'idée première, c'est-àdire une délicatesse affectée pour des choses insignifiantes, et une conscieDCc facile pour les choses les plus graves.

EXEMPLE XLVin.

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