‹ Le comte LucanorChapitre 52 sur 64 · SES VASSAUX · texte numérisé non relu

SES VASSAUX

Le comte Lucanor s'entretenait un jour avec Patronio, son conseiller : « Patronio, lui dit-il, vous avez tant de jugement que je ne connais personne en ce pays qui puisse mieux répondre que vous à mes questions et me donner de plus sages avis ; ditesmoi donc, je vous prie, quelle est, à votre sens, la qualité la plus essentielle à l'homme ; je vous demande cela, parce que je suis persuadé qu'il faut en avoir plus d'une pour réussir dans ce monde ; il ne suffît pas, par exemple, de savoir juger, il faut savoir agir ; et les circonstances peuvent exiger tant de qualités différentes, que je voudrais savoir au moins qu'elle est la plus nécessaire de toutes pour me la rappeler et en user dans l'occasion.

— « Seigneur comte, répondit Patronio, l'éloge que vous faites de mon jugement atteste votre bien-

veillance pour moi ; mais, à dire vrai, je crains fort que ce soit une erreur; car de toutes les choses d'icibas, la plus difficile à connaître, c'est l'homme; on se trompe aussi aisément sur les qualités de son cœur que sur celles de son esprit; d'ailleurs, les unes diffèrent entièrement des autres ; la vertu et la raison ne se manifestent que par notre conduite à l'égard de Dieu et du monde ; tel satisfait l'un qui manque à l'autre. Celui-ci pense être irréprochable, parce qu'il a fait une bonne action; mais qu'importe si celle action n'est bonne que pour le monde; croyez qu'un jour il pourra la payer cher et l'expier même par des maux sans fin ; celui-là s'imagine être à l'abri de tout blàme, parce qu'il n'a en vue que le ciel et il ne tient aucun compte des choses de la terre; assurément, son lot est le meilleur; la récompense qu'il espère obtenir dans l'éternité ne lui sera pas ravie comme les biens de ce monde ; mais des deux côtés il y a trop et trop peu. Le plus sage est celui qui concilie ce qu'il doit à Dieu avec ce qu'il doit aux hommes. Pour remplir ces deux conditions, il ne suffit pas de faire le bien, il faut le faire avec discernement, ce qui souvent n'est pas plus aisé que de tenir la main dans le feu sans la brûler. Cependant, [rien n'est impossible, lorsque Dieu nous aide, et quand nous savons nous aider nous-mêmes ;

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la preuve, c'est qu'Q a existé beaucoup d'excellente rois et de grands saints. Mais, avant toute chose, à quelles marques peut-on reconnaître ce qu'on appelle un bon jugement? Beaucoup de gens qui en parlent sans cesse ne sauraient dire trois paroles sensées; beaucoup d'autres qui ont toujours à la bouche l'éloge de leurs bonnes œuvres ne songent dans tout ce qu'ils font qu'à l'avantage qu'ils pourront en tirçr ; pour atteindre le but qu'ils poursuivent, ils écraseraient quiconque se rencontrerait sur leur passage ; l'Écriture les compare à des fous qui courraient par les rues, l'épée à la main, ou à des princes qui abuseraient de leur pouvoir. Voulez-vous distinguer à des signes non équivoques qui se conduit bien en vue de ce monde et de l'autre, qui pense bien, ne vous réglez pas sur un seul acte ou sur un seul mot, ce qui pourrait n'être que l'affaire d'un moment, mais sur une longue suite d'actes et de paroles conformes à la vertii et à la raison. J'ai dû vous faire en passant cette remarque, parce que vous m'avez adressé un éloge que vous ne répéterez pas si facilement, j'imagine, lorsque vous en aurez mesuré la valeur. Quant à savoir quelle est la qualité la plus esssentielle à l'homme, pour que vous puissiez résoudre vous-même cette question, je voudrais qu'il me fut permis de vous dire ce qui advint à Saladin avec la femme d'un de ses vassaux.

— » Volontiers, répondit le comte Lucanor, racontez-moi cette histoire.

— » Seigneur comte, reprit Patronio, Saladin, le Soudan de Babylone, marchait avec une si nombreuse escorte, qu'il ne pouvait pas loger tout son monde avec lui ; un jour, il descendit chez un de ses vassaux, noble chevalier qui le reçut avec joie comme son maître et seigneur, et s'empressa de le servir le mieux qu'il put avec sa femme et ses fils ; mais le démon, qui ne cherche qu'à nous faire tomber en faute, vint tenter Saladin en lui donnant l'idée de séduire la femme de son hôte, c'est-à-dire de faire ce qu'il ne devait pas faire, et d'oublier ce que l'honneur et la vertu lui prescrrvaient ; cette passion subite devint si violente, que, pour l'assouvir, il songea à prendre l'avis d'un mauvais conseiller. Or, vous le savez, le devoir d'un sujet fidèle est de demander à Dieu de préserver son maître de toute mauvaise intention ; car si le maître incUne vers le mal, soyez certain qu'il ne manquera jamais de complaisants pour l'approuver et le seconder. C'est ce qui arriva au soudan ; un conseiller perverti lui dit que le meilleur moyen d'arriver à son but, c'était d'éloigner le mari, et que, pour cela, il suffisait de lui confier le commandement d'un corps d'armée, puis de l'envoyer dans une province reculée après l'avoir

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gorgé d'or. Saladin suivit de point en point ce conseil, et dès que le chevalier fut parti pour remplir les ordres qu'il lui avait donnés, il retourna loger dans sa maison ; la femme du noble vassal, pleine de reconnaissance pour les bienfaits du Soudan, lui fit un accueil empressé et le traita de son mieux ainsi que les gens de sa suite. Lorsqu'on se fut levé de table, Saladin passa dans son appartement et envoya chercher la maîtresse du logis. Celle-ci, croyant qu'il la mandait pour quelque affaire pressante, obéit à l'instant et fut bien étonnée quand il lui dit qu'il l'aimait beaucoup. Quoiqu'elle comprit très bien, elle fit semblant de ne pas entendre et répondit qu'elle ne méritait pas d'occuper une place dans son cœur, qu'elle ne faisait que son devoir en priant Dieu chaque jour pour lui, et en demandant que sa vie fut longue et heureuse, puisqu'il était son seigneur, et qu'en outre il avait fait tant de bien à son mari et à elle. Saladin insista et dit qu'il l'aimait plus qu'aucune autre femme au monde; elle feignit encore de ne pas saisir sa pensée et se confondit en témoignages de reconnaissance, si bien que le soudan fut obligé d'expliquer, dans les termes les plus clairs, de quelle nature était son amour. La femme du chevalier, aussi adroite que vertueuse, changea aloi*s de langage :

— » Seigneur , lui dit-elle , quoique je ne sois qu'une pauvre femme, je n'ignore point que l'homme n'est pas maître de l'amour, mais que c'est au contraire l'amour qui est maître de Thomme ; aussi, je pense qu'il peut être vrai que vous m'aimiez comme vous le dites ; mais ce que je sais également, c'est que lorsqu'un homme, surtout un grand seigneur, est épris d'une femme, il lui fait les plus belles promesses, et qu'ensuite, dès qu'elle est sous le poids du déshonneur, il ne manque pas de la mépriser comme de raison et de lui tourner le dos. Tel est le sort que je mériterais, si je prêtais l'oreille à vos discours ; donc, je ne vous écouterai point.

» Saladin s'efforça de lui persuader qu'elle se trompait et qu'elle n'aurait jamais une pareille disgrâce à encourir avec lui ; il protesta que, si elle consentait à l'entendre, il ferait tout ce qu'elle voudrait.

— » Eh bien ! donc, dit la femme du chevalier, puisque vous promettez de faire tout ce que je voudrai, je promets de mon côté que, dès que vous aurez tenu votre parole, je ferai ce qu'il vous plaira

d'ordonner.

» Saladin crut qu'elle allait lui demander pour

première grâce de renoncer à son amour, et il se

hâta d'excepter ce point ; elle le rassura ea disant

466 LE COMTE LtICANOR.

qi;|*elle ne jui demandai^ ni cela ni aucmi ^crifice ap-dessus de son poujoir.

— )) A la bonne heure! s'écria-t-il ; parlez, iç jiH'e de faire tout cp que vous exigerez.

» La noble dame, tranquillisée par ce serinent^ se prosterna devant lui , et , après lui avoir ba^sé là mai^i ^\ \^ pied :

— » Tout ce que je voi|s demande, reprit-ellç, c'est de me dire quelle est la qualité la plps essentielle à r^oipnie, celle qui sert de base à toute^ 1^ autres?

» Sal^4in se prit à réfléchir ; mais ne sachant que répondre et voulant tenir loyalement sa parole, 0 çjit \ ^a femme du chevalier qu'il désirait prendre le teç[»l^, de sopger à sa question pour ^ satisfaire çonfirne il s'y était engagé. Elle promit, de sop côté, de t^^^r la parole qu'elle avait donnée dè$ qu'il lui aurait répondu ; et, cette convention faite, on sp sè-

» Le Sjjftudan aPaj trouver \^\ gens de sa suite, et, après avoir parlé de ^iyerses choses, toucha le poii^ qu\ l'oçç^p^it. Lçs. çAvant^ qu'i] entretenait a sa cour émirent des avis opposés : la qualité la plys e^ ççutjelle, çflon les \a\^^ k\fix\ çe^le qui pouvajt nous feirç açriyer |ç ^ §ûreqfte^ à la cojjvj^ête du ciel ; ^e» les autoçs, uug tj^e ^^^,^ e^^ rift^s ^i^r^t

^^feifiïW <^6 Vautrp yjç, pouvait po^s{^if6|)^ligfirlw

IfiïW*^ i ÇÇ^H^^P^i^^^i^^t ^^'^^ PWYîtit êtr« loyal et mwq^^pr ^e courage^ d'adressç, 4'e$î)rU, et, de plus, ayoir ^ç fort paauy^ises mflpurs. Byef , çbaçuu dit sqp ipat, et personne pe p\^t résoudre 1^ question pi!çtp,Q^$. S^ladin cQpsplta successivemept tpu^ le« hçt^^ipes l^s plus doctes de son royaume sans obtei^Y la réponse qu'il cherchât ; ne sachant plus à qui s'^idress^r, il résolut d'aller, s'il le (allait, jusqu^au boijt du mppde, et, s'étant déguisé, il se fit accomp^er de deux jongleurs, afin de n'être pas reconnu.

» Ses premiers pas furent dirigés vers la grande c^pit^tle des chrétiens ; il traversa la mer et se rendit à nome : point de réponse. Il passa à la cour de France, puis dans toutes les autres cours de l'Europe ; point de réponse encore. Son voyage se prolongea tant qu'il commença à se repentir de s'être inis en route ; par malheur, l'homme est opiniâtre ; autant il a raison de persévérer lorsqu'il s'agit d'mie bonne action, autant il a tort de s^acharner pour une mauvaise ; mais, dans l'un et l'autre cas, l'abandon d'une entreprise commencée lui semble un acte (fe faiUesfie, et c'est ainsi que pen^t Saladiu} il

Toulait absolument mener à tenne ce qu'il avait entrepris en quittant son royaume ; or, il arriva qu'en cheminant un jour suivi de ses jongleurs, il fit rencontre d'un écuyer qui revenait de la chasse avec un cerf qu'il avait tué. Cet écuyer , marié depuis peu y était fils du chevalier le plus accompli du pays et le plus renommé pour son jugement et sa pénétration; l'âge avait privé de la vue ce vénérable vieillard et lui avait donné des infirmités qui l'empêchaient de sortir de chez lui ; mais c'était à qui viendrait le consulter. On s'aborda, et de questions en questions, le chasseur ayant appris que les trois voyageurs étaient des jongleurs , leur proposa de l'accompagner jusqu'à sa maison le soir même : « Ma journée a été bonne, dit-il, et je veux me divertir. » Les trois étrangers s'excusèrent : « Depuis longtemps, répondirent-ils, nous sommes à la recherche d'une chose que nous n'avons pu trouver, et il nous tarde d'être de retour dans noire pays. » L'écuyer voulut savoir quelle était cette chose ; il insista tant et tant, qu'il en fut instruit, et alors il les pressa de nouveau de venir chez lui en disant, que si son père ne leur donnait pas la réponse qu'ils désiraient, personne au monde ne pourrait le faire. Saladin , qui ne s'était pas découvert et que l'écuyer croyait un jongleur comme les autres, résolut de

faire encore cette tentative; il consentit à suivre Técuyer avec ses deux compagnons. Celui-ci ne fut pas plus tôt arrivé chez son père, qu'il lui conta et sa bonne chasse et son heureuse rencontre, et la question dont les jongleurs lui avaient parlé et ce qu'il avait dit de son grand jugement ; il termina en le priant de leur donner la réponse qu'ils cherchaient et que personne ne pouvait mieux trouver que lui. Le vieillard se recueillit un moment : « Celui qui fait une pareille demande, dit-il à son fUs, ne peut être un jongleur ; qu'on se mette à table, je répondrai quand nos hôtes auront soupe avec nous. »

» Ces paroles, rapportées par l'écuyer à Saladin, rendirent un peu d'espoir à ce dernier ; on se mit à table, et quand la nappe fut ôtée, le vieux chevalier, s' adressant aux trois étrangers, leur dit : a Mon fils m'a fait part du but de votre voyage et de l'inutilité de vos recherches ; veuillez, je vous prie, répéter mot pour mot la question ; je vous donnerai mon avis.

— » La question est celle-ci, répondit le Soudan : quelle est la qualité la plus essentielle à l'homme, la quaUté qui sert de base à toutes les autres?

» Le vieillard saisit à l'instant le vrai sens de cette question, et reconnut en même temps, au son de sa voix, le Soudan de Babylone chez lequel il avait fait

ffJD LS Cbifi tÔCAKOB.

Uh Ibdg sèjôttl-, Et dbiit il &Tait f^ WSM^ ièe fevéiirs :

^ » Àitii^ lui dit-il, là prettiièré thbsë ^ je toUs rêïwhdt^, c'est t^U'U il*csi jàtliàis eiitKi bHëz taoi de jongleur tel que vbtis. Certes, je lie fei^is t[Uë remplir les devoirs de là rëbdiiiiaiksaticë, ^ Je ^toclahiàis eh ce ttioiUknt tddtéslbs botili§s Bdbt yOÎis iti'dv-ez CbiUblé; ihdis je itie tairai siir ce pdtHÎ Jiisijii'à cé i]ue j'dié pu liàtlër etl pâttituliet dTeb ^s {)oiif »k ditulgiier & pëKotiiie le sebrët de Mis iiffaiiies. Rëlativetileiit à k ^Uestioh i}ii(i idUé tëdfez de me ^iiihettrë) tbicl tiibh ottitiidh : Id qualité iâ filiis ësâëiitieilé à l'hbhimc, cëllb (|ui §ett de hM et de bitttctit à tdUtë§ les btitre^i b'est l'hoiiiiëUf ; A^ rUoiittëur} rhoMme triste à toutes lë§ èpt^ëufës^ il fiotiffb cbùtagëtisement Id tiibrt, c'est-S-^i« la fchOsë 4tl'îl tëdbute le plUs. L'hbmieiii* le pt^é^eHe de la tetlttttibu du tnal, lors méide (}ùe la {iàsston rftveiiglè I ainsi, là âburbë de toutes les vërtiis, b'ëst l'honneur; il n'y a que des vices à attendit! de l'hbhihië qtif a perdu; avec l'hddilëtif , le dbh de

» Geltë l^tionéé ftit Uh tt^t de lti&iè{« iiolif Salaaiill il déidëUi-à bbhvdiricii qiie b'ët^t la Vérité tfiëdië qui atàit |)ai'lë^t- la botichë Bu viéiijt bheva-

liëH et kpm l'afoir rëttiel-biè,' bbtiifiië 11 lé déviât,

ii se Mi^ à ][>rehdrë coil^é de lui et dé son fils; mais, avant de le laisser partir, le vieux chèvidiër, ioUt en gârdaiit le secret de son dégiuseihetlt, voulut lui prouver qu'il Tavàit bîen reconnu et qu'il n'avait irM oublié de ^ bienfaits.

» iSàiâdiiiëiaitiiiipatient de rentrer daiis ^Ëlâià; il pressa tanl 4u'il le put sofi voyage; et à là iibtivélle de sbh retour la joie fiil générale. Le soiidan laiâssi l)àsser ces prëiniers inodiénts diB tràhsporl; il se rendit ensuite chez la noble dame qui lUi avait dôtihé là quëstioti à réS6udt*è, et fut rèçii, cdinme ^vàilt^ avec des marques dé joie et de respect; pùi^, lorsqu'il eut soupe et qu'il se fUt retiré dans feoii à^ {iàrtehiënt, il fît mander la fetniiie dii chétàliëfr et iiii Wcontâ toutes les j^eiiiëé (pi'il avait priées pbtir avoir une réponse satisfaisante : « Cette répolisë, àjoutâ-i-il, je l'ai enfin trouvée, et puisque j'ai fait cfe que vous aviez exigé de itibi, à votre tout vbiis devez faire te que je vous dëinàhde. i'ai tënÙ nia proriiessë, tenez là vôtfre.

— » Vbiis âvëi prôitiis, rë|)li(Jua-t-elle, dé trdtiver là meilleure téj[>Orise à nia (juestiori ; or, je ile pdtirrai savoit* si vous Viiei ttoùvéè véfdtàblèiiiëiit liuë lbrs(JUë vbus irte l'durëi fait coniiaîtt^ë. ftèttiplissez votre engagement sanâ éh rieil rëtrdilcliër, et fé hé Mèicèrai péé â reinplit le tûieu.

472 LI COMTK LUGANOB.

— »Eh bienl dit le Soudan, vous m'ayez demandé quelle est la qualité la plus essentielle à l'homme, la base et le ciment de toutes les autres, et je réponds que c'est Vhonneur.

— » Vous avez raison, répondit la noble dame, je vois à présent que vous avez été fidèle à votre promesse; mais, de grâce, un mot encore : veuillez me dire, sur votre parole de roi, si vous pensez qu'il existe sur la terre un seul homme qui ait plus d'honneur que vous î

— » Cette question me fait rougir, dit le Soudan, ce n'est pas moi qui devrais y répondre ; mais puisque vous invoquez ma parole royale, je vous dirai que je n'accorde à personne d'avoir plus d'honneur que moi, et je crois, au contraire, en avoir plus que tout autre.

— x> Le ciel soit loué ! s'écria la bonne dame en se jetant aux pieds de Saladin, vous venez de me dire deux grandes vérités, seigneur : la première, que l'honneur est la qualité la plus essentielle àFhomme ; la seconde, que personne n'a plus d'honneur que vous. Je vous supplie donc de prouver l'une et l'autre de ces vérités-là en renonçant à ce que vous m'avez demandé, car vous ne pourriez l'obtenir sans les démentir toutes deux.

» Le Soudan, frappé de ses paroles, remercia Dieu

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de ravoir préservé de la faute honteuse qu'il voulait commettre ) et se félicita du stratagème que la vertu et la raison avaient inspiré à la noble dame. Depuis lors y il ne l'aima que davantage, et il l'aima mieux ; il lui voua cet attachement sincère et pur qu'un bon maître doit à quiconque le conseille et le sert avec loyauté ; il rappela son mari, et combla sa maison de tant d'honneurs et de richesses, que ceux qui en sont sortis tiennent encore le premier rang dans la contrée ; la puissance d'aucun de leurs voisins n'approche de la leur. Donc, toutes ces grandeurs, toutes ces prospérités que Ton admire n'ont pas d'autre origine que la vertu de cette noble dame, qui sut faire proclamer par le Soudan, son seigneur, que l'honneur est la qualité la plus essentielle, la base et le ciment de toutes les autres.

» Et vous , seigneur comte Lucanor , soyez convaincu aussi qu'il n'y a pas de vertus dont l'honneur ne soit le fondement le plus solide. La pudeur qu'il inspire rend l'homme courageux, franc, loyal, elle épure ses mœurs, polit ses manières et le dirige en tout ce qu'il fait de bien; assurément, nous n'irions pas de notre propre mouvement où nous conduit un pareil guide ; il corrige nos désirs, maîtrise nos passions et règle nos volontés. Que faut-il en conclure? que si avec l'honneur nous marchons

474 LE COMTE tUGÀNOR.

oahs la hgne du aevoir, nous sommes exposes a en soirlir dès que T honneur ne clirige {ilùs nos bal; oiëh dès gens se fîgiirehi qu'ils ëchappeht a la honte, lorsqu'ils cachent, sous lé voile du sëcfël, quelque action honteuse; c'est une grande érreiir; d'jahord, il n'est pas de chose, si cachée qii'ëllë soil, qui, tôt ou tard, ne vienne à être découverte ; en second UeU, si l'oii nie rôiigit pas ëli cômifnettanl tiiie tïlauvâise àctiôh, coHlhiëii n'àilrâit-Oh pàé à rot^r §t cette nlauvalsë action vëtlaît à être fcônhtiët Lés gens qui rie téfléchisseril pas à belà devHleht, du inoîns, bbsi3rver les enfants qui, livrés îlil feetil îhsiirict de leur tBnscieiice, ne se bbriiehl pas S éviter le mal quaiid bri lés regarde, mais cralgilenl tëllfefaieill d'être vils et piihîs Jiar Dieu; cjll'il^ n'd^ht commettre auciiiië feiiitë sectèîe. Je crois, séî^fetif , àvëir cdiriplëtëihëhl réj[idndu â vbs quéslibils. Tous iti'àveî inèràe prêté utië attention si sôiiténtië; que plusieurs personnes dé vôtre sUite eri pâhdssehl fatigUéesi celles surtout qui ne veulent apprendre aucune vérité Utile ; je lès coiUpare ailx bêtes de sbmtile chargées d'or et qui tte senlëiit hi le prit de ce (Jii'elies portëiit til l'usage qu'on {teUl ëit faire ; ces gehs-là s'ëhriilieht de ce qii'bii leur ehseigne et èoht résblus d'avalite à n'ëti titrer aucun pro&i ; toUà fce P dégoûte de pdrM ëh lëtti* ptéâëtice \ ffiëihtëdSht

donc que j ai répondu le mièta qu'il iii a été possible à tout ce que tous m'atez deihafadéi souffrez qiië je itl^abstieiiiiè de disicoùrit* siir les àiitires pôiiiis que vous auriez à me soumettre ; car je désire terminet* taon litre par cette dentièrfe tridralité. i»

Don Jùan, peiisant que là leçon étaiî bonne à retenir, la fit écrire à la suite des autres^ avec deilx ♦ël^ (|ui disent cfefci :

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