Le comte Molé, 1781-1855
Indisposition de la duchesse de Berry. — Colère de Pozzo contre Dt^cazes. — Derniers conseils avant le départ du duc de Richelieu pour Âix-Ia-Chapelle. — M. MoIè chez Monsieur.
— Adieux au premier ministre. — Un mémoire de Monsieur relatif à la garde nationale. — Fixation de la date des électio is et de l'ouverture des chambres. — Monsieur et l'ordonnance de dissolution de la garde nationale. — L'évacuation des tr.)upes étrangères décidée à Aix-la-Chapelle. — Négociation'* avec la république d'Haïti. — I^e remplai'eraent du viceamiral Gantheaume. — Nouveaux projets de loi sur la presse.
— La censure. — M. Mole menace de donner sa démission.
— Un entretien avec le duc d'Angoulème. — Le duc de Richelieu annonce à. l'empereur Alexandre son intention de se retirer. — Liste de nouveaux conseillers d'État.
« Le dimanche t3 septembre, Pasquier vint me pren'lr3 pour aller à la Cour; chemin faisant, il m'entritint du sacrifice qu'il ferait au bien public en restant dans les affaires et de son penchant aux doux loisirs. Du reste, il ne me cacha pas que Decazes, s'il restait] maître du terrain, appellerait de Serre au ministère pour s'attacher les doctrinaires.
« Au'^chàtean jnous apprimes que M^'^la Duchesse de Berry venait de faire une fausse couche. Le Roi en était fort abattu k la crainte de voir sa branche s'éteindre se joignait sa haine pour la branche d'Orléans. Les visages étaient curieux à observer ce jour-là. A
côté de raffaissement et de la tristesse qu'étalait un marquis de Bonnay, on voyait Sémonville dont l'air fin et prudent disait qu'il fallait surtout éviter de prendre parti sur un avenir encore aussi incertain. Plusieurs ne craignaient pas de confier a leurs voisins qu'ils regardaient comme heureuses toutes les circonstances qui feraient arriver le petit duc de Chartres à la Couronne sans usurpation. Nous allâmes en corps, notre président à notre tète, porter à l'Klysée nos compliments de condoléance. L'étiquette y glaçait la plus juste douleur et tourmentait de ses vanités et de ses entraves un père qui ne demandait qu'à pleurer en liberté.
« En rentrant chez moi, je trouvai Pozzoqui m'attendait. Il était furieux contre Decazes qu'il regardait comme le principal obstacle à son entrée dans le ministère. Pozzo entre aisément en colère el, quand il y est, perd toute mesure. Il me parla de faire sauter Decazes et mon silence, l'air sévère dont je l'éroutais ne suffirent pas pour l'arrêter. Comme la plupart des hommes, Pozzo n'aperçoit jamais dans autrui des délicatesses qu'il n'aurait pas. Mais la nuit porte conseil. Le lendemain Pozzo alla chez Pasquier, lui j)arla d'un ton très radouci, se soumettant même à faire son noviciat dans la chambre des pairs pendant la future session. Pasquier, qui me cultivait ('haqu<' jour davantage, revint chez moi en le quittant, pour me parler encore de la position du ministère. La crise se préparait et le moment était venu de lui répondre sans réserve.
M La confiance du Roi dans Decazes, lui dis-je, en fera toujours le premier ministre de fait, mais qu'il se garde de vouloir l'être de nous; qu'il ait l'Intérieur et la Police réunies, que Pozzo ou tout autre ait les Affaires (Hrangères; n'ayons point de président du
PART POUB AIX-LA-CHAPKLLE. 7
conseil ; seulement, comme garde rfes Sceaux vous présiderez la réunion des ministres. »
« Pasquier oubliant ce qu'il m'avait dit un mois auparavant, feignit d'abonder dans moi» sens, m'assurant que j'avais raison. Il ajouta que si, au contraire, nous nous retirions tous ensemble, il rfemanderait an Roi de le faire pair, et je lui promis de l'appuyer au besoin.
« Au conseil, le duc de Richelieu nous lut ses
instructions pour Aix-la-Chapelle qu'il avait rédigées
lui-même et que le Roi devait signer. Elles respiraient
une noble fierté pour la France et étaient dignes
en tout de leur auteur. Il fut question ensuite de
nommer pair le maréchal Mortier, à qui on le faisait
espérer depuis longtemps. Je représentai qu'il fallait
alors réintégrer le maréchal Suchet, exclu de la chambre
en 1815 quoiqu'il n'y eut pas siégé pendant les
Cent Jours, Je signalai de nouveau l'ordonnance qui
avait ôté la pairie à un grand nombre de pairs comme
une violation de la Charte.
•( Elle est impossible k défendre en principe, di»-je en finissant ; tôt ou tard elle retombera sur nous quoique nous n'en soyons pas les auteurs. Hàtons-noos de réintégrer l'un après l'autre tous les pairs, dontelle a violé les droits. »
« J'avais oublié que je parlais devant Pasquier, il m'interrompit pour soutenir que cette ordonnance, en partie son ouvrage, était légale et que le Roi avait pu la rendre. Decazes vint à son secours et pourtant on me promit que Suchet serait rappelé quand on nommerait Mortier. Cela conduisit à s'occuper des individus bannis par une autre ordonnance du même ministère et de la même époque. Je plaidai pour MM. Defermon et de Janson. A ma grande surprise, Gouvion
s'opposa vivement au retour du dernier, disant que sa noblesse et son nom renilaient sa conduite pendant les Cent Jours et depuis, inexcusable. Laine qui se piquait toujours de protéger les gens de lettres et k qui il n'aurait pis déplu d'être appelé leur nouveau Mécène, parla pour le poète Arnaud. Enfin il futconvenu que huit de ces proscrits serii3nt rappelés aussitôt que les armées alliées commenceraient leur retraite et ces huit élus furent : le général Mouton comte de Lobau, Defermon, Le Lorgne d'Ideville, le comte de Forbin- Janson, le général Lamarque, Bouvier-Dumolard, Courtin et le colonel Marbot.
« En levant la séance, le duc de Richelieu emmma Decazes dans son arrière-cabinet. Un instant après, celui-ci en sortit le visage altéré et, s'approchant de mon oreille, me dit d'une voix émue : « // faut que je vous parie, venez avec non'i. » Nous, signifiiit toujours lui et Pasquier. Nous sortîmes tous trois et h peine étions-nous montés dans la voiture de Pasquier qu'il nous dit:
« Nous sommes de jolis garçons I le duc de Richelieu veut renvoyer Gouvion avant son départ. Il dit qu'il ne peut répondre de la France aux étrangers, tant qut* le maréchal sera ministre de la Guerre. Le coup part, évidemment, de Monsieur qui maintenant ne demande plus d'autre sacrifice que celui-là. »
« — Nous devons tous, m'écriai-je, donner notrc^ démission si le maréchal est renvoyé, ou même s'il se retire. »
« — Je le pense si bien, reprit Decazes, que si M. de Richelieu ne change pas de résolution, je lui demanderai d'attendre au moins son retour du Congrès pour que nous nous retirions tous ensemble. Au surplus il doit venir ce soir en causer plus et fond avec moi. »>
<< L'afTiire était grave et les rnoments préciaiix; le lendemain à sept heures du mitin j'étais chez M. de Richelieu ; je m'aperçus que Dicazes l'avait dé']\ apaisé sur Gauvion et il ne tarda pas à reconnaître avec moi qu'on ne pouvait songer à se sépirer de ce maréchal, mais il ne se pardonnait pas de l'avoir choisi pour ministre de la Guerre. Du reste, il envisageait toujours la position du ministère et la sienne propre d3 la même minière, invariablement décidé h S3 retirer quoique de plus en plus embarrassé du choix de son successeur.
« Le soir h huit heures nous nous réunîmes encore chîzlui: M., Laine, P.isquier, D3c:izes et moi, pour conférer des affaires de Rome. Portalis faisait espérer que les évêques recevraient des bulles qui les mfîttraient en possession suivant la circonscription de 1801. N)us jugeâmes qu'il fallait se contenter de ces expédients.
« L3 lendemain, Capell^, cet intrigant subilterne, ancien préf )t de l'Empire et maintenant ag^nt secret de Monsieur, vint, comme il le faisait souvent, me porler des paroles de ce prince pour lui rapporter ensuite ce que j'aurais répondu. Il m'assura donc que Monsieur se plaignait fort de ne m'avoir pas vu en narticulier depuis près «le deux mois, ajoutant qu'il ^lit plein d'estime et même de goût pour moi et que, si je le voulais, je prendrais sur lui un véritable crédiV. II est vrai que Gapelle colportait les mêm3s phrases et de plus belles encore chez Laine, chez Djcazes et chez Pasquier. '( Vous devriez, me dit-il en se retirant, cultiver Monsieur davantage et le voir très souvent. Les ministres devraient se relayer auprès de lui. J'ai dissipé toutes ses préventions contre Decazes et Pasquier, je puis même ajouter que Decazes