‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 15 sur 232 · L EMPEREUR ALEXANDRE ET M. DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

L EMPEREUR ALEXANDRE ET M. DE RICHELIEU

projet de déclaration fort injurieux pour nous. La Russie seule nous était plus favorable et Gapo d'Istria et Pozzo préparaient un contre-projet de déclaration qu'ils espéraient bien faire prévaloir.

« Mais ce que le duc de Richelieu me mandait de très décisif pour les destinées du ministère, c'est qu'il avait annoncé à l'empereur Alexandre sa résolution de se retirer et était presque parvenu à la lui faire agréer. Ce prince, au surplus, devait arriver à Paris le 28 octobre pour faire une visite de félicitations au Roi et repartir deux jours après pour Aix-la-Chapelle. Ainsi, aucun de nous, excepté le favori, ne pouvîiit espérer de le voir et de l'entretenir dans un délai aussi court. Rien ne pouvait retenir M. de Richelieu au ministère après le Congrès que la crainte de déplaire à l'empereur Alexandre. — « C'est l'homme », écrivait-il, « qui a le plus d'empire sur moi. il n'en aura pas pourtant assez pour me faire abandonner ma résolution, que je n'ai pas prise sans de puissants motifs que je lui ai dévoilés sans détours... Quand je lui ai fait part de mes résolutions, il les a vivement combattues et avec insistance, mais enfin il m'a paru que mes arguments faisaient quelque impression sur lui. Je retoucherai ce sujet avant son départ pour Paris, afin de le prévenir contre ce que le Roi pourrait lui dire. »

« Ainsi donc, la retraite très prochaine de M. de Richelieu paraissait inévitable et ses] conséquences occupaient tous les esprits- Quel serait son successeur? En résulterait-il un changement de système ? Le gouvernement tomberait-il aux mains des royalistes ou des libéraux ? La France était-elle menacée d'une contre-révolution complète ou d'une révolution nouvelle? Car, il faut l'avouer, les deux partis ne pla-

34 FIKVKE CHEZ M. MOLE.

çaient pas moins haut leurs buts. L'un ne voulait rien moins que l'ancien régime et l'autre qu'un changement de dynastie. Les doctrinaires seuls rêvaient d'imposer aux Bourbons un système de gouvernement antipathique à leurs préjugés et à leurs habitudes. Les masses, k la vérité, tendaient au repos et laissaient ainsi une chance de succès aux hommes de gouvernement tels que ceux qui composaient notre ministère. En effet, l'objet commun de nos efforts avec les nuances qui résultaient du caractère, des opinions et de la portée d'esprit de chacun, était de triompher des deux partis et d'affermir le trône sur leurs ruines.

« Jamais l'intrigue et l'ambition personnelle ne se donnèrent plus de carrière qu'à cette époque et ne se montrèrent plus à découvert. Il n'y eut pas jusqu'au pamphlétaire Fiévée qui ne redoublât d'insolence et ne crût pouvoir nous menacer. Condamné pour son dernier écrit à subir un temps de prison, il quitta la retraite où il s'était d'abord dérobé à la justice et entra chiz moi à huit heures du matin. II me dit que le ministère qui l'avait fait condamner s'en repentirait, puis abandonnant les ministres pour diriger tout son courroux contre le Roi lui-même, il osa professer contre la p'^rsonne du Monarque une haine qui ne s'éteindrait, ajouta-t-il, qu'avec lui. J'étais tenté de le chasser, mais il me parut curieux et surtout utile de l'écouter jusqu'au bout et de le laisser se trahir dans sa colère.

« Nous ne pouvons sortir de là, » conclut-il, « que par des proscriptions ; or puisqu'il faut être des proscrits ou des proscripteurs, mon choix n'est pas douteux et je me range parmi les derniers. Je conseille de toutes mes forces aux Ultras de se réunir aux Jacobins pour vous renverser et je vais leur donner l'exemple

NOMINATION DE CONSEILLERS d'ÉTAT. 35

en me plaçant sous la bannière de la Minerve. » Jamais on n'a porté tant d'effronterie dans la vilcté que Fiévée et il y joignait d'être très méch mt.

<( Nous arrêtâmes enfin la liste du Conseil d'État telle que nous la représenterions au Roi. Plusieurs vieux émigrés en étaient retranchés et plusieurs membres utiles du Conseil d'iitat sous l'Empire y étaient replacés. Parmi ces derniers, Dumas, Maillard et Fréville, portés par Decazes ou Pasquier, furent admis sans difliculté ; Janet, que je présentais, fut écarté sans autre mntif réel que de le punir de m'avoir pris pour patron. Cependant on me promit d'appeler le vice-amiral Emeriau au comité de Manne, Missiessy à la chambre des pairs et de ra()peler Verhuell en activité. Il fallait seulement obtenir pour le tout le consentement du duc de Richelieu et l'approbation du duc d'Angoulême, que pour la forme le ministre de la Marine, en pareil cas, demandait toujours. Enfin je fis donner le titre de maître des r quêtes h Germain, alors préfet de Melun. Dès le soir, je vis le duc d'Angoulême qui, sans s'opposer précisément aux nominations d'Emeriau et de Verhuell, objecta au premier son mariage avec une femme divorcée et au second sa conduite envers la maison d'Orange qui faisait que Son Altesse Royale l'assimilait aux révolutionnaires français. Avant de me coucher, j'écrivis au duc de Richelieu la lettre que voici' :

i. Cette lettre était la réponse ?> la lettre suivante du duc de Hiclieiieu (archives de Cliamplâtreux) :

Aix-la-Chapelle, le 10 octobre 1818.

« Je sais que vous avez bu à ma santé à Chnmplâtreux, et quoique j'aurais mieux aimé une petite lettre de vous, votre absence à la c.impagne étant à mes yeux une excellente excuse, je veux vous remercier de votre bon souvenir. J'étais bien aise que vous ayez été content, j'espère que le Uoi l'est aussi, et j'aime mieux une joie calme et dura-

Paris, ce 20 octobre 1818.

« Oui, sans doute, nous avons bu à votre santé et (le bien bon cœur! puisque vous m'encouragez par vos aimables reproches à vous écrire plus souvent, je vous promets une correspondance active pour le reste de votre absence; mais il faut aussi que je vous fasse un aveu; en apprenant cette bienheureuse évacuation, je me suis mis à vous écrire une lettre de quatre grandes

ble, que des explosions qui eussent pu n'être pas sans inconvénient. J'ai fait de mon mieux i)our le bien de mon pays, sans rechercher la popularité, ni craindre le contiviire. Le Roi vous montrant mes lettres, vous verrez par celle d'aujourd'hui et vous aurez vu par la dernière, où nous en sommes; je ne doute pas que, tout s'arrange à peu près comme nous le désirons, il n'y a que l'attente qui est un peu pénible, mais je ne suis pas gâté et la prospérité ne me tourne pas la tête, de façon que je prends mon parti en patience. Je ne puis trop vous recommander la plus austère discrétion sur le contenu de mes deux dernières lettres au lloi, vous en sentirez l'importance, c'est le résultat d'une confiance dont ce serait étrangement abuser que de laisser pénétrer quelqu'une des informations (qu'elle me procure. De grâce un petit sermon à nos collègues sur ce sujet important.

« Je n'ai point encore parlé à Tcmpepeur de nos idées sur Pozzo, je pense que cela viendra plus à propos à son retour, aussi je lui ai fait part de mes résolutions qu'il a vivement combattues, et avec insistance, mais enfin il m'a paru que mes arguments faisaient quelque impression sur lui, je retoucherai ce sujet avant son départ, pour le prémunir contre ce que le lloi pourrait lui dire, car soit ancienne habitude, soit toute autre raison, c'est l'homme que je connaisse qui a le plus d'empire sur moi. Il n'en aura pas pourtant assez pour me faire abandonner une résolution que je n'ai pas prise sans de puissants motifs que je lui ai dévoilés sans détour. C'est le 28 que les souverains arriveront à Paris.

« Corvetto m'a positivement mandé qu'il serait prêt pour l'ouverture des chambres. Cela est bien important. Vous vous serez sans doute occupés de régler tout ce que vous voulez soumettre à la discussion des chambres, une loi sur la responsabilité des ministres me paraîtrait de fort bon goût à proposer. Tâchez que les élections soient passables, et qu'il n'y ait pas de noms révolutionnairement célèbres. Cela me donnera une attitude bien plus ferme ici. Qu'a M. Camille Jordan pour tout refuser? Expliquez-moi cette énigme. Écrivez-moi un peu plus souvent, vous me ferez un extrême plaisir et ne doutez, jamais de mon inaltérable amitié.

LETTRE Al DlC J.E lUCHELiEL. 37

pages que j'ai jetée au feu au lieu de vous l'envoyer. Je vous y parlais de tracasseries, que j'ai dû faire avorter et dont il devenait inutile devons importuner'.

<( Mais revenons à l'évacuation ; le fond et la forme, tout est mieux et a été plus rapide qu'on pouvait raisonnablement l'espérer. Monsieur me mande : u La franchisa, la manière noble, la loyauté du duc de Richeliea ont produit des résultats plus positifs et plus utiles pour notre pays que n'auraient pu le faire tous les artifices de nos diplomates tortueux. » Je ne suis pas étonné que Monsieur m'écrive cela, mais je le suis beaucoup que la Nation l'ait compris. Ce qu'il y a de certain, c'est que tous les partis vous rendent en ce moment le même hommage et vous appellent du beau nom de Libérateur. Cet élan de reconnaissance, ce mouvement de justice seront courts : ils feront place, et promptement, aux petites passions qui reprendront leur empire, aux ambitions particulières qui n'osent encore avoir leurs projets. Comme Français et surtout comme ami dévoué, je serais fort embarrasse de vous donner un conseil. Cependant je conçois, plus aujourd'hui que quand vous êtes parti, comment vous pourriez rester. Vous êtes aussipopulaire que considéré, vous avez sur le Roi, sur les chambres et j'ajoute sur vos collègues, un ascendant que vous devez uniquement à cette estime sans réserve, que nul ne peut vous refuser. Si vous vouliez, en un mot, faire usage de tous vos avantages pour pouvoir gouverner la France et la conduire au comble des prospérités, croyez-moi, votre mission n'est pas remplie. Le ciel vous préparait

1. Ma lutte contre Decazes et le Roi lui-même au sujet do contre-amiral Dumanoir que je terminais en disant que je donnerais ma démission plutôt que de signer son brevet de viceamiral. (Note du comte Mole.)

de longue main, avec toutes vos circonstances, pour rendre à la France d'autres services encore que ceux que vous lui avez déjà rendus. Absent comme présent, vous répondrez de nos destinées. Si vous vous relirez, la France vous demandera compte dans votre retraite du bien que vous ne lui aurez pas fait, car n'en doutez pas, après vous, hors de vous, il ne faut prévoir que malheur et décadence. Mais en restant, votre marche doit être beaucoup plus ferme que par le passé. Les hésitations et les concessions seraient également funestes. Je ne mets pas au nombre des concessions l'oubli du passé; le passé doit être comme non avenu; il est temps de rallier tous les talents dans toutes les carrières. Il ne faut plus parler des Cent Jours.

« M. Pasquier a dû vous soumettre la liste du Conseil d'État. Nous vous proposons démettre en service extraordinaire Dumas, Fréville et Maillard; j'avais demandé qu'on ajoutât h ces deux derniers maîtres des requêtes leur collègue Janet. C'est un des meilleurs instruments qu'on puisse se donner et l'on risque, en lui refusant ce qu'on accorde aux autres, de s'en faire un ennemi. J'ai obtenu, à force d'instances, qu'on mît au moins un officier de marine au Conseil d'État. Il faut ranimer ce corps de la Marine qui se croit oublié et dont on peut attendre d'un moment à l'autre des services si importants. Le vice-arniral en retraite Emeriau est celui qui me parait le plus propre à remplir de par>iill's fonctions civiles. M. h' duc d'Angoulême, à qui j'en ai parlé, aurait désiré Paunac; mais je lui ai représenté que ce choix ne ferait aucun plaisir à la Marine etil a consenti à attendre la fin de la session, époque h laquelle la retraite de M. Bégouen laissîra vacante au comité d<} Marine une place que je lui ai promis de demander pour Paunac. Le conseil s'est aussi

occupé (le distribuer la succession de Gantheaume, le cordon rouge va à Truguet; nous voudrions rendre l'activité du grade de vice-amiral à Verhuell que vous connaissez et que toute la Marine regrette. Quant à la pairie, c'est le gros lot de la succession. Il est indispensable qu'à la première promotion de pairs, vous en accordiez une ou deux à la Marine et, dans ce cas, je propose le vice-amiral Missiessy. Gouvion voulait absolument Truguet; mais le conseil m'adonne raison. J'ai été hier soir parler de tout cela à M. le duc d'Augoulême,qui m'a paru surtout content de l'idée d'élever Missiessy à la pairie. Du reste, il m*^a longuement entretenu de la nécessité de faire « douze ou quinze pairs » m'a-t-il dit, « pour nous assurer une autre majorité que celle que nous devons aux promenades du Roi*. » II m'a fait à ce sujet un grand éloge de Greffulhe, en ajoutant que nous devions le porter en tète de notre liste. Nous avons aussi dans la Marine trois cordons de commandeur que nous ne pouvons retenir plus longtemps, puisque la Guerre vient de donner les siens. De concert avec M. le duc d'Angoulême nous y nommons MM. de Rosily, d'Angin et de la Roche-Kéraudron.

« J'ai bien peur, quoi que vous en disiez, que Corvelto ne nous fasse attendre le budget. Le voilà déjà qui nous demande de différer jusqu'au 2o l'ouverture des chambres. Au reste nous ne sommes prêts sur rien. Je regrette que vous n'ayez pas donné de suite à la note que je vous ai remise pour .«près la fin de la session. Nous manquons de prévoyance, d'esprit de système et de méthode. Nous avons jusqu'ici trop gouverné au jour le jour et pir ex[)édient. Voilà que

\. Allusion à ce qui s'éiait passé pour la loi de recrutement et que le lecteur n'a sûrement pas oublie. (Note du comte Moié.)

le temps nous talonne; nous mettrons les morceaux doubles et nous en digérerons beaucoup moins bien. La loi de la presse, la réforme du jury, la responsabilité des ministres, l'organisation municipale, le secret, le budget nous occupent tout a la fois. Nous avons des réunions spéciales, le soir, pour traiter ces grands objets. C'est samedi que nous commençons.

« Aujourd'hui les élections s'ouvrent. Je n'en redoute rien. Germain écrivait hier que M. de la Fayette perdait tous les jours dans Seine-et-Marne. Vous n'avez pas un préfet plus actif, ni plus dévoué que Germain. On vous propose de le nommer maître des requêtes en service extraordinaire. Cela lui est en vérité bien dû.

« Je ne finirais pas, si je me laissais aller au plaisir que je trouve k causer avec vous; mais encore faut-il que vous puissiez me lire. Je veux pourtant vous dire que le voyage de l'empereur sans vous ni Pozzo ne me rend qu'à moitié content.

« Recevez l'hommage, sans cesser ^nouvelé, de mon bien tendre et entier dévouement.

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