‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 14 sur 232 · RAPPORT DE MARMONT · texte numérisé non relu

RAPPORT DE MARMONT

« Le mercredi 14 octobre, je me mis en campagne de bonne heure et commençai par aller voir Decazes. Cette fois, son visage était rayonnant et son accueil amical. 11 m'apprit qu'il avait eu la veille avec le Roi, verbalement et par écrit, des explications qui avaient commencé par être vives et fini par être tendres. Il s'en était suivi un raccommodement, où le Roi l'avait traité, disait-il, comme un /ils quil chérissait. Decazes en avait profité pour oblenir que le maréchal Marmont revint à la Cour et reprît son service dès le lendemain el que Dumanoir ne fût point fait viceamiral.

« Ce dernier point vous épargnera, interrompis-je en souriant, la peine de chercher un ministre de la Marine. »

« A peine avais-je achevé ces paroles, que Decazes, entraîné par son bavardage, se trahit lui-même, et m'apprit dans celle occasion le hasard qui lui avait fait retirer sa probjction à Dumanoir. «Sémonville, me dit-il, entra l'autre jour dans mon cabinet au moment où je me rendais chez le Roi ; il m'avait souvent recommandé Dumanoir. Je lui demandai de me dire en son àme et conscience si nous ferions bien de le nommer vice-amiral. « — Ne me trahissez pa«j, répondit-il, je l'aime de tout mon canir, mais cela ferait un effet détestable. On a eu bien de la peine à l'empêcher de passer par un conseil de guerre après le combat de Trafalgar et la marine s'en souvient. » Voyez donc, mon cher, ajouta Decazes, quel service vous nous avez rendu en résistant! » Il était clair que le témoignage de Sémonville avait enfin convaincu le favori et qu'il commençait à rougir et de son obstination et de son piotégé.

« De chez Decazes, je me rendis aux Tuileries et

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j'entrai dans l'intérieur du Roi avant le conseil pour lui demander quelques signatures. Il était en gaieté, me reçut fort bien et me garda assez longtemps pour me conter des anecdotes de l'ancienne cour entremêlées de citations d'Horace. Au moment de me congédier, il reprit cet air imposant qu'il affecte toujours au début d'une audience ou quand on le quitte et me recommanda « de dorer la pilule à Dumanoir de peur qu'il ne prît de l'humeur et ne fût moins actif dans la chambre. »

« Le conseil commencé, le Roi lut tout haut le traité d'évacuation de notre territoire. Les termes en étaient aussi ménagés que possible pour lui et pour la France. Immédiatement après, il signa le rappel des trois bannis dont j'ai rapporté ci-dessus les noms.

« Je descendis ensuite chez M. le duc d'Angonlême qui m'attendait. Ce prince, simple et modeste dans ses manières, me fit asseoir auprès de lui et commença aussitôt à me parler de cet éternel contre-amiral Colbert, au sujet duquel j'avais déjà résisté si péniblement, comme on l'a vu, h son Altesse Royale ; Elle ne me demandait rien moins que de lui rendre l'activité de son grade. Il me fallut donc ressasser tons mes anciens arguments et répéter à M. le duc d'Angonlême tout ce que je lui avais déjà dit et écrit. Il y a au fond de l'esprit de tous les petits-fils de Louis XIV que ce qui est juste avant tout c'est de leur f.iire plaisir ; ils ont un secret penchant à se croire moins d'analogie avec la créature qu'avec le Créateur. Aucun prince n'aura jamais plus que M. le duc d'Angoulême la volonté d'être agréable, de ne jamais sacrifier la justice générale à ses affections. Cependant lorsque je lui démontrai qu'il ne pouvait y avoir de marine en France si des officiers tels que M.^ de Colbert étaient

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employés, tout en le reconnaissant, il trouvait que l'intérêt qu'il accordait à ce contre-amiral n'aurait pas dû me permettre un examen si impartial de ses droits.

« ■ — Golbert mérite peu par lui-même, me dit-il, mais il ne faut pas oublier qu'il a épousé une petitefille de M. de Malesherbes. »

« — M. de Malesherbes, Monseigneur, désavouerait ses enfants et petits-enfants, s'il apprenait qu'ils se servent de son nom pour introduire de véritables abus dans les plus importantes branches du service public. »

« — Au surplus, je ne vous aurais jamais fait cette demande si ma femme n'y avait pas mis tant de prix et si elle ne me reprochait pas sans cesse d'être mal pour Golbert. »

(( Son Altesse Royale m'adressa ensuite les paroles les plus obligeantes pour le ministère en général et pour moi en particulier. Elle me parut comprendre à merveille la situation des choses et montra sur tous les points, dans un entretien d'une heure, un bon sens remarquable et assez exempt de préjugés. Elle me parla de la nécessité de faire des pairs pour assurer notre majorité dans la Chambre Haute et ne plus la devoir, ajouta-t-elle en souriant, aux promenades du Roi. Je lui fis approuver cette idée de faire passer la pairie de Gantheaume au vice-amiral Missiessy.

« On approchait de la fin d'octobre, mes courses continuelles de Champlâtreux à Paris me devenaient pénibles, les intrigues de notre intérieur ministériel prenaient chaque jour plus d'activité, je ne pouvais plus m'éloigner et fis revenir mes enfants à Paris. Le duc de Richelieu venait de nous apprendre que l'Angleterre, la Prusse et l'Autriche persistaient à maintenir la quadruple alliance sans admettre la France et que Lord Gastlereagh avait rédigé dans ce but un

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