‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 217 sur 232 · DISCOURS SUR LES EXPEDITIONS · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LES EXPEDITIONS

hasards, si elles ne découlent pas de principes certains. On ne peul compter sur la reproduction régulière des fruits que si l'arbre est vivant et tenant au sol par des racines.

Avant donc de vous entretenir des expéditions du Sénégal et de Cayenne, avant de mettre sous vos yeux les circonstances et les faits qui motivèrent la décision du conseil et déterminèrent mon opinion, souffrez que j'expose ici neltemenl l'idée que je me suis formée de la responsabilité des ministres et de leurs rapports avec les chambres.

Je le disais l'année dernière en défendant le budget de la Marine devant la chambre des députés et je le répète ici devant vous. « Ce n'est pas moi qui considérerai jamais les chambres comme les adversaires du ministère. Dans le véritable esprit de nos instiiutions, les chambres et le ministère sont deux parties d'un même tout. Elles se dirigent avec lui vers le même but et en consentant aux mêmes moyens. Ils ne peuvent rester divisés que faute de s'entendre, que si les faits qui sont à la connaissance de l'un n'ont pas été portés à la connaissance des autres. » Ce que j'ai dit des chambres, Messieurs, je retendrai à la nation elle-même, qui est trop éclairée pour ne pas vouloir tout ce que veulent ceux qui la gouvernent, si ceux qui la gouvernent ne veulent clairement que ce qui est dans ses intérêts. Il serait étrange que celui qui ne professa jamais d'autre doctrine, tout d'un coup, séduit par une expédition aventureuse, eût sans autre motif et au mépris des formes constitutionnelles, dépassé son budget de IG.Ot 0 francs.

Il faut bien s'entendre sur la nature et l'étendue de l'obligation imposée aux ministres de se renfermer dans les limites du crédit législatif qui leur est ouvert. A mes yeux, il n'en existe pas de plus sacré. Hors de là il n'y a plus que confusion et désordre. Autant vaudrait supprimer les chambres et renoncer au gouvernement constitutionnel.

Mais le gouvernement constitutionnel n'aurait-il pas quelque chose à envier au gouvernement absolu, si celui-ci pouvait, dans certaines circonstances, procurer à la nation un grand bien auquel, dans les mêmes circonstances, les formes

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constitutionnelles s'opposeraient invinciblement ? et n'est-ce pas ce qui arriverait si le crédit ouvert aux ministres par le pouvoir législatif, leur liait les mains entre les sessions, pour toute entreprise dont la nation pourrait recueillir de grands avantages et qui ne saurait s'ajourner sans en compromettre le succès ? Pardonnez-moi, Messieurs, si je rappelle encore des paroles que j'eus l'honneur de vous adresser; je disais, l'an dernier à cette tribune, « que ce n'était point à cause des rois, mais pour les peuples que la royauté existait. Que ce n'était pas pour les rois, mais pour les peuples qu'il fallait que l'aulorilé royale soit forte ». J'en dirais autant des chambres aujourd'hui ; comme les rois et leurs ministres, comme toutes les institutions et tous les fonctionnaires, elles n'existent que pour le plus grand bien de la communauté, ]jour favoriser le progrès de la civilisation et des lumières, et seconder de leur concours tout ce qui peut ajouter à la prospérité de l'État. La responsabilité ministérielle ne serait qu'un mot pompeux et vide de sens, si les ministres n'avaient jamais qu'à «e conformer strictement au budget voté par les chambres. Là où ils cessent d'être aatorisés par elles, là précisément leur responsabilité commence. Ils seraient trop heureux s'ils ne répondaient que de ce qu'ils ont fait, mais ils répondent encore de tout ce qu'ils auraient pu faire. Et quelle est la pénalité de cette espèce de responsabilité, bien autrement redoutable que celle qui se trouve décrite et spécifiée dans les lois ? Sa pénalité. Messieurs! elle consiste à perdre votre confiance, à déchoir dans l'esprit de ses concitoyens. C'est ainsi que le gouvernement représentatif appelle nécessairement à la direction des affaires des hommes capables de les conduire, et les oblige, une fois qu'ils ,y sont arrivés, à ne pas se négliger un seul jour.

Si l'idée que j'ai conçue de la responsabilité d'un ministre a quelque justesse, loin de se borner à prouver qu'il s'est conformé aux lois, le ministre doit encore rendre compte des améhoralions qu'il aurait pu obtenir et du progrès que devaient faire dans ses mains, les parties d'administration qui lui étaient confiées.

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