‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 95 sur 232 · Arch.de Ch · texte numérisé non relu

Arch.de Ch

UNE LETTRE DU DUC d'oTBANTE. 221

contraire à tout esprit de justice et de vérité que de raisonner sur les affaires de son administration comme si elles se passaient aujourd'hui.

» A l'époque délicate et difficile où je me suis trouvé à la tête du gouvernement de la France, il m'aurait fallu des facultés plus qu'humaines. Il ne s'agissait pas de la force de tète, mais de celle des bras. Nous n'étions plus dans ces jours où les hommes s'électrisaient au nom de la justice, les temps étaient changés et tout change avec eux.

« Personne n'avait plus d'intérêt que moi à défendre l'indépendance de sa patrie, personne ne pouvait plus que moi aspirer à la gloire de repousser l'invasion de l'étranger que les fautes ou les malheurs de Napoléon venaient d'amener en France. Mais l'élan de l'armée était insuffisant, le peuple n'y répondait pas. Je devais, dit-on, rétablir la république ou la dictature; c'est n'avoir aucune idée des choses humaines que de croire que, dans la circonstance, ces deux gouvernements pouvaient réussir. Ils rappellent, à la vérité, beaucoup de gloire, mais sans repos et sans liberté. Qui donc pouvait se flatter de saisir le sceptre de la dictature après Napoléon, qui l'avait soutenu par des victoires inouïes et qui venait de succomber? Qu'on ne dise pas qu'il a été trahi, c'est lui seul qui s'est perdu en dévorant le pays qu'il s'était chargé de gouverner. Si pourtant on veut qu'il ait eu des complices, qu'on les cherche parmi ses courtisans qui, par leurs applaudissements, l'ont empêché d'entendre les vérités qu'un de ses ministres n'a cessé de lui dire, malgré les disgrâces et les exils qui, plusieurs fois, ont été le prix de son courage.

(( C'est une manière très commode de jeter du blâme sur le passé que de le juger sur le moment

présent. Je désire que le malheur ait ramené en France l'amour héroïque de la patrie. Mais, au moment dont nous parlons, un double obstacle s'opposait à tout développement de l'esprit public. Le sort de la France avait déjà dépendu de l'étranger et les Français en avaient peu souffert; on avait vécu sous la république et la dictature militaire et on n'avait point à s'en louer; les fers de Napoléon pesaient encore sur tous les cœurs. D'ailleurs, à quoi eût servi le droit de commander en maitre, quand il ne donnait pas le pouvoir de se faire obéir? Et l'obéissance même suffisait-elle? L'expérience ne nous a-t-elle pas assez appris que les peuples ne sont forts que de leur volonté, et qu'ils ne sont invincibles que quand ils s'arment de leur propre mouvement?

« Il y a des gens qui croient, ou qui disent sans le croire, que j'ai été arrêté dans l'idée de rétablir la république par la crainte de ne pouvoir rester maitre des âmes après leur avoir donné l'essor. On se trompe. Je n'ai pas à délibérer un instant si ma patrie pouvait être entraînée dans de plus terribles calamités en posant les armes qu'en les prenant pour combattre. Il n'était que trop évident pour tout le monde, excepté pour ceux qui mettejit au rang des possibles ce qui ne l'est pas, qu'il n'y avait pas le moindre espoir d'une résistance momentanée et avantageuse, même en excitant la violence des passions les plus sauvages. Quelques jours de guerre, la France était écrasée; elle perdait à jamais son existence.

« Les négociations ont donc été forcées; elles ont été faites de manière à ne pas laisser le moindre prétexte aux soupçons de la malveillance. J'ai négocié avec franchise, avec solennité, avec publicité; tout est écrit et signé de ma main. Je ne parle ici que de mes

négociations particulières, car ce sont celles-là qu'on attaque. Qu'on interroge tous les agents que j'ai envoyés, qu'on entende mes ennemis même, j'en ai plus encore au dehors qu'au dedans, et je m'honore de leur haine. Qu'ils disent si j'ai écouté les exhortations de l'étranger, si j'ai reçu ses faveurs, ses présents, si mes sentiments pour ma patrie ont été faibles devant la force qui l'envahissait.

(( Me retirer des affaires au moment de la crise pour songer à ma sécurité personnelle, c'eût été une désertion coupable; je me serais regardé comme le dernier des hommes. Sans entrer dans le secret de tout ce qui se préparait contre la France, je puis dire que le refus de mes services aggravait les désastres et qu'il m'a fallu cette conviction profonde pour rester à un poste qui, loin de m'offrir aucune chance nouvelle de considération et de fortune, ne pouvait que compromettre ce que j'en avais acquis et m'enlever une popularité obtenue par vingt ans de travail et conservée intacte îi travers mille dangers et mille séductions.

« Je n'ai donc pu avoir aucune vue personnelle. Je n'ai consulté que ma conscience et mon jugement. Mon ministère sous Louis XVIII, comme tous ceux que j'ai exercés sous Napoléon, s'est passé dans une lutte continuelle contre les passions violentes dont chaque parti se fait un droit pendant qu'il est le plus fort. Ici j'en appelle encore à l'autorité de votre témoignage; vous avez entendu toutes mes paroles dans cette mémorable séance de Neuilly, vous savez si elles ont été fermes pour l'amnistie, si j'ai plaidé pour qu'elle fût générale et complète et surtout sincère, car on ne trompe pas sur les sentiments généreux. Il y avait quelque témérité à parler de clémence et d'oubli du passé devant des hommes qui, enivrés d'un

moment de prospérité, ne croyaient rien devoir à leurs ennemis.

« Je suis désespéré du résultat funeste et inattendu de l'ordonnance du 24 juillet*; mais je ne saurais me faire d'autre reproche à cet égard que de ne l'avoir pas signée plus tôt. Le grand nombre des individus qui s'y trouvaient inscrits eût probablement empêché d'en faire une liste de proscription. J'ôtais tout prétexte aux fureurs réactionnaires de se faire justice ellesmêmes. Le sang du maréchal Brune et de beaucoup d'autres victimes n'aurait peut-être pas coulé sous la main des meurtriers; la France enfin ne se serait pas souillée de nouveau par d'affreux massacres.

« Que le jugement qu'on portait alors sur cette ordonnance était différent de celui qu'on porte aujourd'hui 1 Le parti qui croyait sa sûreté engagée à donner la mort à l'autre la considérait comme un moyen perfide de sauver ce qu'il nommait les coupables. La constante persévérance de mon zèle à défendre les accusés fit croire que c'était ma propre cause que je défendais et que je trahissais les véritables intérêts du trône. Il y a des temps où tout le monde s'aveugle; qui donc avait désormais plus lié sa fortune à celle du Roi? Je venais de lui dévouer mon existence, car en le servant malgré ce qu'on appelle mon parti, je ne pouvais plus reculer, sans tomber dans un abîme que l'irritation et les vengeances avaient ouvert derrière moi.

1. En 1815, les Alliés avaient demandé comme gage de sécurité pour le nouveau gouvernement de la France et comme garantie pour les grandes puissances, le jugement ou l'exil de certains personnages. Une liste composée de plus de cent noms fut établie et ensuite réduite à cinquante-sept. L'ordonnance, qui la rendit définitive, fut signée par Fouché le 24 juillet.

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«( Si mes efforts contre tout système proscripteur n'ont pas eu un plein succès, du moins il me reste daiis mon exil le souvenir doux et constant d'avoir empêché beaucoup de mal. Si je n*ai pas brisé toutes les tables de proscription, j'ai diminué le nombre des proscrits et j'ai assujetti à des formes solennelles les jugements de ceux que je n'ai pu sauver. M'accusar de leur exil et de leurs souffrances, c'est m'accuser (les maux que j'ai voulu prévenir, c'est me rendre responsable d'événements dont je n'ai pas été le maître. Qu'on veuille bien se souvenir des circonstances auxquelles la fatalité m'avait enchaîné, et on sera convaincu qu'elles ne m'ont laissé à choisir qu'entre des malheurs.

« Pardon, Monsieur le Comte, de cette longue lettre; on m'attaque avec une phrase et il faudrait un volume pour faire le récit de tout ce qui a commandé les actes de mes ministères, et exposer les motifs qui me les ont fait consentir- On est bien à plaindre, quand on est réduit à répondre par des raisons à des accusations sans raison, et qu'on est obligé de satisfaire à la fois ceux qui ont une opinion rélléchie et ceux qui, sans avoir rélléchi, se croient en état d'être juges.

« Je prie Votre Excellence de recevoir, avec l'amitié qu'elle m'a témoignée autrefois, l'assurance de ma haute considération. »

« Le duc d'Otrante. >»

Linz, 3 janvier 1819.

M. Molé se contenta de répondre ces quelques lignes :

Paris, le 22 janvier 1819.

« Monsieur le Duc,

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et par laquelle vous réclamez mon témoignage sur ce qui se passa à la conférence de Neuilly. Si ma mémoire est exacte, cette conférence n'eul aucun caractère officiel. Votre Excellence faisait une démarche de convenance comme chef du gouvernement provisoire, une visite de polites-se au duc de Wtdlington, lorsque le hasard lui fit rencontrer chez ce dernier plusieurs des ministres étrangers, le prince de Talleyrand et le maréchal Beurnouville. La conversation s'engagea sur l'é at où le Roi retrouvait la France. Vous soutîntes. Monsieur le Duc, qu'il était d'une bonne politique de tout oublier. Vous vouliez une amnistie générale et sans exception. Voilà ce que ma mémoire me rappelle très clairement. Je serai toujours empressé de rendre un libre hommagî h la vérité quelle qu'elle soit. Quant aux mesures qui ont suivi, aux ordonnances du 24 juillet que vous avez contre-signées et dont vous m'expliquez les motifs, je ne les ai connues que par le Moniteur, et je dois m'abstenir de les juger.

« Je suis heureux, Monsieur le Duc, de trouver celte occasion de me rappeler à votre souvenir. J'ai toujours recherché celle d'avoir de vos nouvelles et de m'informer de votre situation.

« Agréez les nouvelles assurances de ma haute considération et de mon attachement.

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