AXS LA VIE PRIVEE
Decazes, dont la haine me poursuivait dans ma retraite.
« J'entrais dans ma trente-huitième année, et ne demandais plus rien à ce sentiment auquel jusque-là je n'avais que trop demandé. Je renonçais à l'amour avec autant de bonne foi qu'à l'ambition; mais l'ambition, la véritable ambition, je n'avais réellement jamais ressenti son atteinte, au lieu que, né pour l'amour, je n'avais au fond vécu que pour lui. Une •^eule femme m'avait fait espérer un moment de trouver a l'accomplir dans toute sa beauté et pleine perfection. Ce souvenir restait encore l'enchantement, quoique la plus poignante blessure de ma vie. Il me défendait, plus encore que mon âge, de toute autre séduction. C'est sur mes filles que se concentraient toutes mes facultés aimantes, et en elles que trouvait à se satisfaire mon immense besoin de dévouement. L'ennui, qui ne me vient jamais que des autres, mais qui peut devenir mon plus mortel ennemi, ne pouvait plus m'approcher. Tout mon temps, employé selon mon gré, se partagerait entre mes enfants et ces goûts si variés dont la providence semble avoir pris plaisir à m'encombrer. Enfin j'espérais de l'avenir, je me disais que les malheurs de mon enfance, une première jeunesse si infortunée, tant de chagrins dans le mariage, tant de mécomptes dans l'amour, devaient avoir épuisé pour moi tout ce qui me revenait sur la terre de douleur et d'amertume, et si je m'appliquais le si quœ fata aspera rumpitnt, c'était en quelque sorte pour achever de fléchir le destin, en reconnaissant jusqu'à la fin sa redoutable incertitude. »
Tandis qu'il méditait sur sa destinée, le comte Mole reçut du duc d'Otrante, victime lui aussi des vicissitudes de la politique, la lettre suivante ' qu'il lui écrivit du fond de son exil :
« Monsieur le Comte,
« Le temps a enfin répandu quelques lumières sur les actes de mes deux derniers ministères; l'esprit de parti qui dénature tout, ne domine plus d'une manière tranchante et absolue; les mensonges accrédités dans les moments d'orage commencent à être effacés par l'évidence des faits.
« Toutefois il reste encore bien des préjugés à détruire, les hommes ne sont pas si faciles à éclairer qu'à tromper. Mon entrevue avec le duc de Wellington à Neuilly est toujours le sujet de beaucoup de fables qui, heureusement, n'ont plus rien de funeste pour moi, mais qui sont pourtant accueillies, parce qu'on aime à entendre prononcer, même au hasard, des accusations de trahison et de proscription.
« Vous étiez présent à cette réunion. Monsieur le Comte, je réclame votre témoignage; le rang qu'occupe Votre Excellence, ses qualités personnelles lui donnent un grand poids dans l'opinion.
« Pour être équitable envers le ministre qu'on accuse, pour bien juger les résolutions qu'il a prises, il faut se placer en arrière des événements et peser les circonstances où il a administré. Rien n'est plus