‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 2)Chapitre 97 sur 232 · PREMIÈRES MESURES DV MINISTERE DESSOLLE · texte numérisé non relu

PREMIÈRES MESURES DV MINISTERE DESSOLLE

et de la monarchie. Tel fut le résultat des intrigues du favori.

La position diplomatique du ministère DessoUe était plus difficile que celle du ministère précédent. La présence du duc de Richelieu à la tète des affaires rassurait les cabinets européens. Sa disparition leur fit redouter le retour et le triomphe des idées révolutionnaires en France, et leur attitude devint moins bienveillante, presque méfiante.

A l'intérieur, tout ce qui avait été résolu par le ministère du duc de Richelieu allait être modifié suivant l'orientation nouvelle. Le maintien de la loi électorale, pivot de la combinaison ministérielle, était réclamé par les doctrinaires et les partis de gauche. Decazes se chargea de contenter les premiers en confiant la direction des communes et l'administration intérieure à Guizot, les Biîaiix-Arts et la presse à Villemain, son secrétariat général à M. de Monbel. Pour s'attirer la gauche, le ministère proposa deux lois sur la responsabilité ministérielle et sur la liberté de la presse. On fit approuver à Louis XVIII une atténuation à la loi qui bannissait les régicides. De nombreux préfets et sous-préfets furent remplacés par d'autres, <i'opinion plus avancée; des généraux bonapartistes furent rendus à l'activité; l'entrée dans les gardes du corps du Roi et de Monsieur fut ouverte aux officiers et aux sous-officiers de l'armée. Pour constituer une majorité à la chambre des pairs en dehors de la droite, on rappela un certain nombre de maréchaux de l'Empire et de pairs éliminés en 1815. Le conseil d'Etat IjiI aussi fut remanié, et des hommes de talent durent céder la place à des personnalités dont le seul mérito <itait d'être bien vues du ministère.

L'opinion était profondément troublée, dans les

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chambres comm« dans le pays. Cependant un incident vint un instant détourner l'attention. M. Lally-Tollendal à la chambre des pairs et M. Benjamin Delessert à la chambre des députés proposèrent de voter une récompense publique et nationale à M. de Richelieu, lô libérateur du territoire. Cette proposition, qui eût dû être votée par acclamation, rencontra une vive opposition sur les bancs de l'extrême-guuche et de l'extrême-droite.

La proposition fut néanmoins prise en considération dans les deux chambres. Lorsqu'il ï'apprit, M. de Richelieu se hâta d'écrire à M. Ravez, président de la chambre des députés, la lettre suivante :

u Instruit de la proposition qui a été faite h mon sujet, je prends la liberté de vous adresser quelques observations. Je serais trop fier d'un témoignage de bienveillance donné par le Roi avec le concours des deux chambres pour avoir la pensée de le décliner. Mais les journaux m'ont appris qu'il s'agissait de me décerner, aux frais de l'Etat, une récompense nationale. Je ne puis me résoudre à voir ajouter à cau.^^o de moi quelque chose aux charges qui pèsent sur la nation. Si dans le cours de mon ministère j'ai eu le bonheur de rendre des services à la France, et dans ces derniers temps de concourir à raffranehissément du territoire, mon âme n'en est pas moins attristée de savoir ma patrie accablée de dettes énormes. Trop de calamités l'ont frappée, trop de citoyens sont tombés dans le malheur, il y a trop de pertes à réparer pour que je puisse voir s'élever une fortune en de telles conjonctures. L'estime de mon pays, la bonté du Roi, et le témoignage de ma conscimice me suffiseat- »

« Richelieu. »

Cette lettre, où se reflète le noble désintéressement du duc de Richelieu, jeta le ministère dans un grand embarras. Pour cimcilier ce refus avec le désir du Roi et des chambres, les ministres prirent un moyen terme. Le Roi offrit lui-même un majorât de 50000 francs de rente pris sur les biens affectés à la liste civile. Ce majorât était transmissible à la postérité de M. de Richelieu, même à ses héritiers collatéraux, c'est-à-dire au marquis de Jumilhac, fils de sa sœur et héritier de sa pairie. M. Dessolle présenta un projet de loi dans ce sens à la chambre des députés et M. Delessert fut chargé du rapport. Un obstacle surgit. Le Gode civil autorisait la création du majorât, mais le principe de l'inaliénabilité du domaine s'opposait à ce qu'une parlie en fût aliénée au delà de la vie du Roi existant. On tourna la difficulté en proposant la constitution du majorât sur les biens disponibles di* la couronne.

Les orateurs de droite attaquèrent le projet, disant qu'il était révolutionnaire et antimonarchique de faire décerner par la ch imbre une récompense nationale à un ministre, et que c'était imiter la conduite de la Constituante ou de l'Assemblée législative votant à M. Necker des récompenses nationales. M. de Kergorlay alla même jusqu'à publier dans le f'onsnwateur un article où il critiquait la politique de M. de Richelieu.

Tandis que ces événements se déroulaient, le duc avait déjà quitté Paris, où il n'était resté que peu de jours après sa retraite. Il avait entrepris un voyage autour de la France, et, de Bordeaux, où il arriva à la fin de janvier, il écrivit à M. Mole' :

1. Celte lettre se croisa avec une lettre du comte MoIè qui n'a pas été retrouvée.

Bordeaux, ce 31 janvier 1819,

« Je m'étais flatté que, sédentaire comme vous l'êtes, vous auriez été le premier à m'écrire, remarquant surtout que ni le conseil privé, ni les séances de la chambre des pairs n'absorbent pas, à beaucoup près, tout votre temps; mais voyant à mon très grand chagrin que vous gardez un silence obstiné, je me décide à le rompre, moi pauvre voyageur courant par monts et par vaux et qui ai plus souvent besoin de dormir et de manger que d'écrire. Vous jugerez par là du prix que j'attache à votre correspondanc»' comme à votre amitié. J,i compte sur celle-ci et j'espère que vous ne doutez pas davantage du véritable attachement que vous m'avez inspiré. Je jouis de ma liberté comme un écolier échappé du collège; jamais je n'aurais cru pouvoir être si heureux; je me reproche quelquefois ce sentiment de bonheur, car il y a là un sentiment d'égoisme qui me fait quelque peine, mais je n'y puis que faire, cela est ainsi. J'ai parcouru assez doucement un très beau pays; n'étant pas pressé, je me suis arrêté un peu partout; j'ai trouvé une tranquillité générale et parfaite et un désir bien prononcé de la voir durer. Néanmoins les progrès des ultra-libéraux sont évidents pour tout le monde, ils vont même à des excès qui tendraient à déshonorer la nation. Par exemple, la garde nationale de Chinon a refusé de prendre les armes le 21 janvier, ce qui est en vérité presque s'associer après vingt-sept ans à cet exécrable attentat. Je crois que le gouvernement devrait se faire un peu plus sentir à ces hommes, car puisqu'on tombe à bras raccourcis sur les autres ultras, il ne faudrait pas avoir l'air ni de

flatter ni de craindre ceux-ci, et en vérité on aurait tort de le faire, car je suis bien persuadé que personne ne parviendrait à remuer ce peuple, pas plus la Minerve que le Conservateur. Avez-vous lu une nouvelle production de l'abbé de Pradt appelée l'Europe apré^ le Conyrès d'Aix-la-Chapelle'^. Nous y sommes vivement attaqués pour avoir négligé de former des liaisons avec le& insurgés de l'Amérique espagnole, et pour les obstacles que nous avons apportés à celles qu'auraient pu y former les Français. Il faut vraiment admirer la présomption avec laquelle cet abbé tranche et dédde sur les questions les plus importantes sans se donner la peine d'examiner ni ce qu'on pouvait faire, ni même ce qu'on a fait. Vous savez que nous n'avons rien empêché, et si les Français sont moins aventureux, moins entreprenants que les Anglais, ce n'est pas notre faute. Je vous avouerai que le livre de cet abbé, que j'ai acheté et lu en chemin, m'a vivement impatienté et a un peu brouillé ma béatitude. Il en a été ainsi d'un article du Conservatew", écrit par M. de Kergorlay, mais celui-là, quoique tout à fait à mon adresse, n'a fait que m'égratigner légèrement.

« Je me propose de rester encore une dizaine de jours ici, où l'on me reçoit très bien et où je me trouve à merveille. Vous seriez bien aimable si vous m'écriviez tout de suite, je pourrais encore y recevoir votre lettre et j'ai bien envie d'avoir de vos nouvelles. J'ai é^rit hier à M. Laine et j'apprends aujourd'hui qu'il est assez malade. Je serais bien fâché que rintluence d'une situation qu'il a vivement désirée produisit sur lui un elîet tout à fait opposé que sur moi. L'estime qu'on lui porte dans cette ville s'est vivement manifestée au moment où l'on a appris sa r^itraite.

<( Ne m'oubliez pas. Je vons prie, et prouvez-le-moi en me donnant de vos nouvelles.

« Tout h von« pour la vie. »

La discussion sur la dotation du duc de Richelie» se prolongeait. Un doctrinaire de gauche, M. de Kératry, dans un discours politico-poétique, soutint que le rôle de la ctiambre n'était pas de reconnaître par un don en argent les serviras rendus. « ...Quand un grand homme, dis^ait-il à ses collègues, quand un grand homme se présente, l'opinion de ses concitoyens, en Tescorlaiit devant vous, en l'y devançant même, doit réduire votre rôle à celui de simples hérauts, chargés de proclamer ses services à la reconnaissance publique. »

Sur les bancs de la droite, on s'efforça surtout de présenter M. de Richelieu comme une victime de M. Decazes, qui, après l'avoir sacrifié, voulait ensuite? le couronner de fleurs. « iN'allez pas, dit un orateur, attacher par une chame d'or M. de Richelieu luimême au char du vainqueur... »

Le projet ministériel était mal en point, malgré l'appui éloquent de M. de Serre. M. de Courvoisier vint au secours des ministres en déposant un amendement qui conciliait en partie tant d'opinions opposées. Il proposa qu'à l'extinction de la ligne directe, la dotation rentrerait dans les domaines de l'Etat. C'était en somme constituer purement et simplement une dotation viagère, car le duc de Richelieu n'avait pas de descendance et chacun savait qu'il ne pouvait en avoir. On était loin de la proposition du début. Cel amendement, accepté par la commission et par le

ministère, fut voté par cent vingt-quatre voix. Il s'en trouva quatre-vingt-quinze contre.

A la chambre des pairs, les choses se passèrent avec convenance.

Toutes ces circonstances avaient profondément aigri M. de Richelieu. Son nom, qui aurait dû rester en dehors de toute discussion, servit au contraire de prétexte aux passions des partis pour se donner libre cours. Des pamphlets l'accusèrent de toucher indûment le traitement de secrétaire d'Etat, alors qu'il l'avait abandonné au Trésor, de toucher une pension du Izar comme général russe, ce qui était faux, d'avoir reçu sous l'Empire d'immenses forêts revenant de sa famille, alors qu'il avait abandonné à ses créanciers la maigre partie de ses biens qu'il avait pu recouvrer.

M. de Richelieu avait refusé toute dotation pécuniaire, et s'il avait consenti à en recevoir une sur It^s domaines de 1 Etat, c'était dans l'intenlion de la transmettre avec sa pairie à son neveu. En lui enlevant la faculté du majorât, cette dotation n'avait plus de prix pour lui. « On me donne un majorât dont je ne puis user, écrivait-il, car personnellement je n'ai besoin <le rien, et si j'ai quelque ambition c'e.«t pour ma famille. »

La chambre s'élait montrée ingrate et injuste envers lui ; il en ressentit douloureusement l'anKîHume. Ne voulant rien accepter pour lui seul, il songea à abandonner sa dotation à un établissement public et s'en ouvrit à M. Mole.

Bordeaux, 8 février 1819.

« J'espère, lui écrit-il, que vous avez reçu ma lettre du 31 janvier qui s'est croisée avec celle que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire. \^ms aurez vu com-

bien je désirais une marque de votre, souvenir. Vous y aviez dès lors pleinement satisfait, et je me llatto que vous êtes convaincu à présent que mon habitud»' d'isolement et mon goût pour la solitude sont bien loin de m'inspirer l'indifférence pour les preuves d'attachement que j'ai rerues et surtout pour les personnes qui m'en ont tant données. Vous avez parfaitement jugé des sensations qu'a dû me faire éprouver cette longue et pénible discussion et la manière dont elle a été terminée. Mon premier mouvement a été do faire la démarche que vous me conseillez et de lui faire et de lui donner toute la publicité possible. Un peu de rétliixion m'a fait penser qu'il valait mieux changer quelque chose à la forme, en s'attachant au fond qui est l'essentiel. Voulant sur toute chose éviter de faire de l'effet et d'entretenir de moi le public, désirant, s'il se peut, que mon nom ne soit plus prononcé, je me suis décidé à ne rien accepter pour moi de cette donation qu'on n'a pas voulu permettre que je transmisse à mon neveu, et de me donner le temps de voir à quel établissement public je pourrai la consacrer, sans toutefois faire aucun acte pour la repousser; quand j'aurai achevé mon tour de France, je verrai où cet argent pourra être le plus utilement employé. Par ce moyen, j'aurai sans scandale et sans bruit évité de m'approprier un bienfait accordé tellement à contre-cœur. J'aurais fort aimé, je vous assure, avoir à vous reprocher non une parcelle, mais une bonne portion de reconnaissance, et il m'est pénible d'apprendre que c'est votre santé qui vous a empêché de prendre part à la délibération de la chambre des pairs. Il me parait alors que vous et M. Laine avez été malades en même temps. C'est un mauvais exemple que je vous avais donné et que vous

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n'auriez pas dû suivre. Fiaites comme moi maintenant, rétablissez et soignez votre santé. La mienne est si bonne que même la bonne chère de Bordeaux ne l'altère pas. C'est véritablement un pays de cocagne, et je ne vis que d'huîtres, de turbots, de dindes sa&x truffes et de pâtés de Périgueux, arrosés par le plus excellent vin avec lequel je tâche d'oublier tes amendements de M. Courvoisier. Il m'a pourtant éié sensible, ainsi que l'unanimité avec laquelle il a été adopté, car j'aurais aimé à être en état de faire du bien à mon neveu. Celte vie un peu matérielle ne m'empêche pas pourtant de m'orner le cœur et l'esprit. J'ai profité d'un i&av de pluie battante pour lire tout d'une haleine deux numéros du Conservateur, deux de la Minerve, un du Drapeau blanc, et la correspondance de Fiévée, qui en esprit el en méchanceté valait mieux que tout le reste ensemble. C'est dommage que ce Fiévée soit un misérable, car il est plus spirituel que tous ses confrères.

« Je veux aller faire un tour au bassin d'Arcachon et à la Teste avant de quitter Bordeaux, dont je compte^ m'arracher dimanche avec beaucoup de regret; si vous voulez me donner de vos nouvelles, et je vous en prie instamment, adressez à Montpellier poste rêvante,, ensuite à Marseille. Quelque envie que j'aie de vous. revoir et quatre ou cinq autres personnes, je ne suis pas fort pressé de revenir h Paris, et ce ne sera pas de sitôt si je veux attendre la fin de la session, car elle promet d'être longue, le budget n'étant pas encore présenté. J'ai Ik ma Suisse en perspective, à laquelle je serais bien tenté de consacrer la fin de mai et une portion de juin.

« Je n'ai pas besoin, j'espère, de vous renouveler l'assurance de mon inaltérable amitié. » <( R... »

LA DOTATION Dl DLC DE RICHELIEU. 237

« Votre lettre du 8, répondit M. Mole de Paris le 14 février 1819, m'est parvenue hier au soir. Elle m'a affligé, je vous l'avoue. Je vois avec peine que nous n'entendons pas de même votre position. Vous (Hes décidé, dites-vous, à ne point prendre pour vout!^ cet argent, mais à l'abandonner à un établissement public, sans refus formel, sans bruit et sans éclat. Cette humilité chrétienne n'est pas, soyez-en sur, la vertu dont vous aviez besoin dans cette circonstance. Au fond, vous pouviez très en conscience accepter comme refuser cette dotation. Le fond n'était donc rien, tandis que la forme était tout. C'est elle qui importait à votre renommée et à des intérêts encore plus élevés et que, si nous causions, je vous désignerais (dus clairement. C'est par elle que vous auriez rempli l'attente de tous ceux qui vous sont véritablement attachés et de toute la portion du public à l'opinion de laquelle vous tenez. En vous dérobant ainsi à votre destinée, vous influerez peut-être d^^une manière funeste, quoique négative, sur celle de la France. Dût ma lettre être lue, j'aime trop vous et la France pour ne pas vous parler avec cette franchise.

« Les journaux ne nous ont pas encore donné les changements de préfets; ils sont nombreux. Ceux des sous-préfets le sont bien davantage. On en annonce encore d'autres, sans compter ceux que l'on fera et dont on ne se doute pas encore. Le courant porte, et personne ne lutte bien fort pour lui résister.

« Vous voilà maintenant sous un beau ciel. Que ne puis-je m'y transporter comme un oiseau et abattre mon vol auprès de vous I Je vous recommande Nimes et ses antiquités, surtout le pont du Gard, qui a triomphé de l'imagination de Rousseau et qui l'a fait s'écrier ; « Pour cette fois, le plaisir surpasse mon

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