‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 1 sur 204 · Le comte Molé, 1781-1855 · texte numérisé non relu

Le comte Molé, 1781-1855

l ne visite à Ihôlel des Ponts et Chaussées, place Vendôme. — Une grande passion. — Course matinale à Champlâtreu.x. — Attentions réciproque.»;. — Rupture. — Frédéric d'Houdotot en mission. — Lettre d'adieu. — M. Mole part pour le château du Marais. — La tragédie Abufar. — Désespoir et rancune. — Retour à Paris. — Troubles causés par la disette.

<( On se rappelle que M™® de XX... était revenue ;» Paris vers la fin de décembre. Son beau-père et sabellcuière m'y accueillirent d'abord comme ils l'avaient fait à ...; chaque matin A... m'écrivait le plan de sa journée et tous les soirs je la retrouvais chez sa bellemère ou chez sa belle-sœur; mais les occasions de nous voir seuls devenaient de plus en plus rares et difficiles, lorsque son mari eut un congé et arriva ; de ce moment, il fut entièrement impossible qu'elle me reçût chez elle, et après avoir bien cherché comment et où nous pourrions nous rejoindre, nous n'imaginâmes qu'un seul moyen : je ne logeais pas à l'hôtel des Ponts et Chaussées, j'y pa.ssais seulement toutes les matinées et, passé cinq heures, il ne restait plus que le portier dans la maison; nous n'hésitâmes pas à user de cette ressource; un jour, et bien avant l'heure convenue, j'allai attendre A... dans mon cabinet, attentif au moindre bruit, palpitant d'inquiétude et d'impatience. Je guettais le moment

f. VISITE A L HOTEL

OÙ elle entrerait dans la cour; enfin je l'aperçus, cl je m'élançai au-devant d'elle pour guider ses pas, nous marchions dans l'obscurilé.

a Voilée et tremblante, elle s'appuyait sur mon bras qu'elle serrait par intervalles. Nous ne fîmes aucune rencontre, et pourtant j'eus bien de la peine à calmer son émotion. Cetle première entrevue, sous un toit qui lui était si étranger et où elle venait en fugitive, la pénétrait d'une tristesse qu'elle finit par me communiquer et où j'aurais pu voir un présage; toutefois nous passâmes ensemble plusieurs heures qui, pour être profondément mélancoliques, n'en furent pas moins, peut-être, les heures les plus passionnées de notre vie; elles furent employées en grande partie à nous rendre compte d'une position qui, tous les jours, menaçait de devenir plus critique; je le dirai ici pour l'instruction de ceux qui vivront et aimeront après moi, toute la puissance de l'amour consiste dans son excès, il périt s'il reconnaît des bornes; celui qui calcule, qui raisonne encore, qui prévoit un obstacle qu'il ne briserait pas, une limite qu'il ne passerait pas, celui-là, dis je, n'obtiendra que des jouissances éphémères; le bonheur indestructible, impérissable, n'est le prix que du dévouement sans réserve et de la passion qui ne respecte rien.

« En venant place Vendôme, A... m'offrait le dévouement de toute sa vie, le sacrifice entier de son existence; il fallait les accepter, lui rendre tout ce que je recevais d'elle, tout briser comme elle, et laisser sa brûlante et active J3U nasse se mettre sous la seule garde de l'amour. Au lieu do cela, d -s scrupules, bien loin de ma n.iture, et que l'état de maladie et de langueur où j'étais plongé peut S3ul expliquer, des scrupules que le monde aurait loués et qu'aujourd'hui

DES l»0>rs ET CIIAISSEES.

(.'iHore je déteste^— ffitî lîrenl chercher avec elle les moyens de tout concilier. Il fut convenu que nous «'viterions de donner ombrage à son mari, qu'elle continuerait à ménager sa belle-mère et quand la prudence le permettrait, la place Vendôme sérail pour nous la consolation de tant de sacrifices. Le dimanche devint bientôt notre jour de fondation, tous les bureaux étaient fermés, et nous jouissions même le matin d'une sécurité parfaite. Je vois encore A... arrivant sur les midi, avec un gros bouquet de roses, et réalisant tout ce que mon imagination j)ouvait attendre du goût le plus fin appliqué à la toilette d'une femme; elle ne se retirait guère avant quatre ou cinq heures et l'on serait étonné des sujets sur lesquels roulaient nos inépuisables entretiens. Hors la politique, à laquelle la nature de son esprit était presque antipathique, il n'est pas de question que nous n'abordions, pas de but si élevé vers lequel son intelligence et son âme ne prissent leur essor; jusque là elle avait cultivé son esprit en prenant çà et là, de même que Aes abeilles composent leur miel, mais sans méthode et sans guide, elle avait peu profité et retenu. Livrée d'ailleurs à l'ascendant de sa bellemère qui la dominait, elle cédait aux impulsions de cette femme dont l'égoïsme avait pris sa jeune bellefille comme une fleur qu'elle retenait sans cesse auprès d'elle pour en respirer tous les parfums. Son salon était incessamment rempli de jeunesse, d'élégance et d'esprit. Elle entourait A... de tout ce qui pouvait à la fois lui plaire et la faire valoir; on eût dit qu'elle se plaisait à l'enivrer de gaieté, de distractions, de succès, comme pour la faire redoubler de grâce et en tirer elle-même plus d'amusement: les hommes dont j'avais trouvé A... entourée lorsque que je l'avais

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