INTERVENTION DE LORD CASTLEREAGH
présida; mais il n'y elit qu'un avis, M. de Richelieu excepté, que son bon sens et sa fierté pour la France semblaient avoir abandonné. Il faut le dire, ce droit de visite mutuelle ne lui paraissait qu'un moyen sur pour tout le monde de connaître la vérité et il ne pensait pas que les plus nombreux et les plus forts pussent être tentés d'en abuser.
« Laine et moi, nous nous chargeâmes de porter à Lord Casllereagh une réponse à jamais négative. Il nous demanda de ne regarder la chose que comme ajournée. Nous comprimes le besoin qu'il aurait d'en , parler ainsi en Angleterre et il nous était trop nécessaire encore de le ménager pour lui refuser cette consolation. Nous changeâmes donc promptement d'entretien et nous nous mimes à parler des relations de commerce des deux pays. Lord Castlereagh, que je n'avais jamais vu et que je ne devais jamais revoir, me parut un homme d'affaires consommé, plein de connaissances positives, d'un esprit lent, d'une conversation pesante, mais doué d'autant de sagacité que de discernement.
« Du reste, nos rapports vis-à-vis des étrangers et particulièrement de l'Angleterre, étaient toujours ceux d'une étroite dépendance. Nous attendions de cette dernière, qu'elle nous facilitât les moyens de payer notre rançon. C'était son premier banquier, son plus fort capitaliste, Baring, qui nous prêtait tout à la fois son argent et son crédit. Nous dijmes beaucoup dans cette importante affaire au duc de Wellington, sous les auspices duquel elle se négocia. Il n'avait pas assez d'esprit pour être exempt de vanité. Decazes, qui lui était antipathique à titre de favori et de parvenu, lui faisait cependant une cour assidue et saisissait toutes les occasions de caresser sa faiblesse. Tantôt il le faisait diner avec le Roi, tantôt il le faisait chasser
avec les princes; tantôt c'était un magnifique service de porcelaine de Sèvres, ou ses ordres en diamants que Louis XVIII lui envoyait. Le duc avait ramené de son dernier voyage en Angleterre la duchesse, sa femme, quoiqu'il vécût à peu près séparé d'elle. Charles Stuart leur donna une très belle fête à laquelle les princes assistèrent. Quelques jours après, Wellington donna lui-même un grand bal en habit de caractère, où vint toute la famille royale, le Roi excepté. Le banquier Baring ne resta pas en arrière et dans l'hôtel de Bouillon qu'il occupait, donna aussi des bals où le duc et tous les étrangers de distinction assistaient. Chacun de nous, à son tour, donna un grand dîner au duc de Wellington, où tout le corps diplomatique était invité. Quand cela vint à mon tour, la duchesse n'était plus à Paris; mais, connaissant le goût de mon illustre convive, je mêlai aux diplomates quelques jeunes Françaises qu'il aimait à rencontrer.
« Un événement singulier et encore aujourd'hui mal expliqué pour moi vint troubler ces tristes plaisirs et même en suspendre le cours. Dans la nuit du 14 février, un coup de pistolet fut tiré sur la voiture du duc de Wellington, au moment où il rentrait chez lui ; ni sa personne ni sa voiture ne furent atteintes, et la balle, dont quelques-uns crurent reconnaître la trace sur la muraille, ne se retrouva même point.
« Je regrette bien de n'avoir pas commencé dès cette époque le journal minutieux que j'ai tenu trois mois plus tard; je donnerais ici quelques détails curieux. Mais, obligé de recourir à mes souvenirs et ne voulant rien hasarder, je me bornerai à rapporter les circonstances encore présentes à ma mémoire et les conjectures auxquelles je me suis arrêté.
« Lord Wellington demeurait à l'ancien hôtel de la
Bagnière et assez près du ministère de la Marine. J'appris le 12, en m'éveillant, la tentative d'assassinat contre sa personne et je courus aussitôt chez lui. Je le trouvai plus ému que je n'aurais attendu d'un homme si familiarisé avec le danger. Il ne me parut exempt ni d'irritation, ni d'effroi. Il était tout occupé de diriger les poursuites et les recherches de la police, dont tous les agents et les chefs, à commencer par Decazes, étaient réunis autour de lui. Le Roi, les princes, les ministres montraient autant d'indignation et d'alarme que si la vie de Louis XVIII lui-même eût été en danger. Wellington voulait dans ce premier moment qu'on lui donnât une garde qui l'escortât dans les rues de la capitale et l'on eut quelque peine à lui faire sentir ce qu'il y aurait de honteux pour nous et de misérable pour lui à montrer ainsi aux Parisiens le vainqueur de Waterloo entouré de soldats français veillant à sa sûreté personnelle. Des révélations venues de Bruxelles et où Lord Kinnaird, grand agent d'intrigues, se trouvait compromis, firent croire que l'on était sur la trace du coupable. Quelques arrestations eurent lieu tant a Paris que dans les Pays-Bas. Lord Kinnaird, perdu de dettes, lié avec les radicaux de son pays et tous les révolutionnaires de l'Europe, avait pourtant conservé des relations assez amicales avec le duc de Wellington qui était fort en galanterie avec sa femme. Il écrivit au duc une lettre que je lus et dont je voudrais me souvenir davantage, où il donnait des renseignements que la crainte d'être soupçonné semblait lui arracher. Il se rendit à Paris pour s'expliquer lui-même et je le trouvai à diner chez le duc de Wellington, où il avait une contenance très embarrassée.
« Nous attendions avec inquiétude le langage que
tiendraient les journaux étrangers; celui du journal ministériel anglais fut modéré et même amical pour la France; celui du journal ministériel de Vienne fut menaçant : « Le. duc de Wellington, dit l'observateur autrichien, a contribué plus qu'il n'est d'ordinaire accordé à un homme au rétablissement de l'ordre et il se trouve aujourd'hui le gardien de l'œuvre à l'accomplissement de laquelle il a si essentiellement contribué. Voudrait-on attaquer en sa personne la cause qu'il défend ? Dans ce cas, des millions de bras se lèveront pour défendre le droit de tous. »
« Le duc de Wellington tenait nos destinées dans ses mains sous plus d'un rapport. C'était principalement de lui que dépendrait la retraite de l'armée d'occupation; les alliés, et à leur tête Alexandre, avaient soumis à son arbitrage la liquidation de toutes les créances réclamées par les diverses puissances. Il se livrait à ce travail avec une ardeur singulière, une impartialité dont nous avions lieu d'être satisfaits. Heureusement, il ne tarda pas à le reprendre en y portant toujours les mêmes dispositions et de son côté la police ne s'épargna pas pour le satisfaire.
(( Des .soupçons très graves firent arrêter un officier français appelé Cantillon et l'ex-auditeur au Conseil d'Etat, Mariné, réfugié à Bruxelles et condamné à mort par jugement prévôtal. Tenant à la bonne compagnie dont il avait les habitudes, et surtout les vices, il n'était démagogue que par ses opinions et avait passé d'ailleurs sa vie entre M. de Montrond et M. de Talleyrand ; on verra plus tard ce qu'il en arriva; quanta présent Decazes et toute sa police ne doutaient pas que Cantillon ne fût l'auteur de l'attentat et que son bras n'eût été dirigé par les réfugiés de Bruxelles et la faction militaire impériale.
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