‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 124 sur 204 · MESURES DE SURETE · texte numérisé non relu

MESURES DE SURETE

laisser de doute sur l'existence du complot. Deux officiers connus et estimés de Decazes et de Monsieur avaient fait les dépositions les plus farouches, mais en exigeant le secret et la parole d'honneur du conseil qu'ils ne seraient pas obligés de déposer en justice. Ils confirmaient que l'avant-veille, mercredi, nous avions dû être enlevés en revenant de Saint-Cloud. Plusieurs conjurés avaient été d'avis de nous tuer, ce qui, le genre admis, était plus raisonnable. Ganuel paraissait être le chef dirigeant. La discussion s'engagea sur la .suite à donner à toute cette affaire. Je soutins que tout éclat serait un malheur, et servirait les projets de nos ennemis en fournissant aux étrangers un prétexte de laisser leurs armées sur notre territoire. « Il ne fallait donc, ajoutai-je, prendre d'autres mesures que celles rigoureusement nécessaires pour avertir ces insensés conspirateurs qu'ils étaient découverts. » Gouvion alla plus loin; il proposa de donner des brevets de maréchaux de camp à tous les colonels de la garde qui avaient acquis le grade et d'éloigner de Paris et de leurs garnisons ordinaires les régiments de Berthier, Lapotherie et La Rochejaquelein. Mais changer ainsi presque tous les colonels de la garde eût été une espèce de coup d'Etat qui n'eût laissé de bornes ni aux inquiétudes, ni aux conjectures. On s'arrêta à renvoyer de Paris à Fontainebleau, leur garnison ordinaire, les grenadiers de La Rochejaquelein, à laisser venir de Versailles à Paris le régiment de Berthier qui devait y remplacer au l*"" juillet celui de Lapotherie, enfin à donner à M. de Ganay, député du centre, et au lieutenant-colonel d'Houdetot ces deux régiments dont les colonels seraient nommés maréchaux de camp.

« M. de Kichelieu montra beaucoup de faiblesse.

Lui qui avait été la veille exprès chez le ministre de la Guerre pour lui faire approuver ce plan, recula son exécution. Il aimait mieux courir la chance que de s'exposer aux cris des » ultras » apprenant le changement des deux colonels et le départ des grenadiers de La Rochejaquelein, Du reste, tous les rapports s'accordaient à dire que la division et le découragement s'emparaient de nos ennemis. Ils soupçonnaient Donadieu de les abandonner. Chateaubriand annonçait qu'il ne voulait plus se mêler de rien. Vitrolles et Fitz-James étaient partis pour la campagne. Tout ceci n'eut point encore de résultat. Mais la délibération dont l'objet cependant semblait nous toucher de si près n'avait été ni plus suivie ni plus grave qu'à l'ordinaire; toujours le même décousu, la même légèreté. Decazes et Pasquier semblaient donner à tous les actes, à toutes les allures de ce ministère l'empreinte de leur nature.

« Pasquier communiqua sans préambule une lettre de Portai qui lui demandait de cesser ses fonctions de conseiller d'Etat. On n'a pas oublié que Portai était membre en cette qualité du comité de Marine et qu'il dirigeait la division des colonies dans mon ministère. Je pris la parole pour dire qu'il m'avait montré sa lettre avant de l'adresser au garde des Sceaux et qu'il paraissait très décidé à prendre sa retraite. J'ajoutai que je me proposais de le remplacer quand il en serait temps par un officier de la Marine. Ce corps se plaignait amèrement d'être administré par des hommes qui lui étaient parfaitement étrangers et soumis à une bureaucratie ignorante et despotique. A cet égard, ses plaintes, quoiqu'elles ne fussent pas sans aucun fondement, étaient au moins exagérées. Il importait donc de placer dans l'administration des

officiers que leurs talents y appelaient et dont le témoignage non suspect pourrait dissiper les préventions de leurs camarades. Mais Pasquier, qui se souciait fort peu de la Marine, et encore moins que j'y fisse quelque bien, proposa sur-le-champ de nommer Ramond à la place de Portai. Je connaissais et j'estimais Ramond, mais je ne pouvais en conscience reconnaître que les observations sur les Pi/rénées et le voyage au Mont Perdu fussent des titres pour siéger au comité de Marine. II s'ensuivit entre Pasquier et moi le plus aigre débat. Le conseil et M. de Richelieu lui-même, qui ne songeaient qu'à conserver la majorité dans la chambre et à s'y procurer des défenseurs, penchaient pour Ramond parce qu'il avait l'habitude de la tribune. Ma résistance était superflue, on ajourna, et Portai resta; il n'avait écrit sa lettre que pour se donner l'apparence d'être retenu malgré lui dans une place que sa qualité de premier négociant de Bordeaux aurait dû lui faire abandonner depuis longtemps.

« Le conseil se termina par une petite scène à tiroir qui mérite d'être rapportée. Depuis longtemps Corvetto nous pressait de nommer un directeur de la caisse d'amortissement à la place de celui qui venait fie se retirer. Il eut la simplicité de présenter pour candidats d'habiles administrateurs des Finances, comme j'avais proposé des marins pour mon comité de Marine. Mais la place était bonne et on pouvait n'y rien faire, quoiqu'elle fût très bien payée. Plusieurs députés la convoitaient et je ne doutais pas que l'un d'eux ne l'obtint. Je me trompais : au discours de Corvetto, je vois Pasquier et Decazes qui se regardent d'un air d'intelligence. Decazes s'écrie avec nonchalance :

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