POZZO-VE^T" ETRE MINISTRE
« Le lendemain, Pozzo vint me voir et me parla de toute cette affaire et de celle de la conspiration en homme de gouvernement. « Il fallait, me dit-il, frapper l'opinion et donner le sentiment de votre force, destituer à la fois Marmont, Vitrolles, la Rochejaquelein, Berthier, Lapotherie, rappeler quelques pairs éliminés en 1813 tels que Suchet et Mortier. »
" Cela nous conduisit à dire que le duc de Richelieu ne resterait pas longtemps à la tête des affaires après le congrès d'Aix-la-Chapelle. Je fus curieux de le pressentir sur l'ambition qu'il avait eue de le remplacer. Je vis qu'il la conservait toute entière. « Mais pour faire oublier, ajouta-t-il, ma qualité d'étranger et me rendre l'opinion favorable, je dois apporter avec moi l'appui de la Russie et l'offrir aux intérêts nouveaux. La première difficulté est donc, non seulement de faire consentir Alexandre à ce que je devienne ministre de Louis XVIII, mais de le lui faire désirer. Or, il n'y a que M. de Richelieu qui puisse suggérer un tel désir, auquel il n'est nullementenclin. Malheureusement, cetexcellent duc n'est point adroit et il serait bon de lui indiquer d'avance la manière dont il doit s'y prendre. Il faut qu'il insinue d'abord cette idée à Capo d'Istria, ensuite qu'en faisant connaître à l'Empereur l'état des choses en France, il lui annonce sa résolution de quitter les affaires et la nécessité de me mettre à sa place, pour éviter M. de Talleyrand porté par l'Angleterre. Tout cela demande le plus profond secret, et doit se passer entre M. de Richelieu, Decazes, Pasquier et vous, sans que je m'en mêle le moins du monde. Je n'en ai parlé et n'en parlerai jamais qu'à vous. »
« L'esprit ne défend pas des illusions les plus grossières. Il fallait que celui de Pozzo fût bien aveuglé par l'ambition, pour ne pas s'apercevoir de tout ce qui
s'opposait à ses désirs. Emigrés ou nationaux, tous ceux en un mot qui portaient du sang français dans leurs veines se fussent révoltés à l'idée de placer un général russe à la tête du conseil du Roi. M. de Richelieu seul pouvait y penser et Decazes et Pasquier, par des vues personnelles non moins que par respect pour l'opinion publique, n'y auraient jamais consenti. Toutefois, je me gardai bien de désabuser Pozzo et je lui promis de pressentir sur ses projets mes trois collègues, quand j'en trouverais l'occasion; elle ne tarda pas à se présenter.
« Le mercredi suivant, Pasquier voulut me mener à Saint-Gloud et son insistance me fit deviner qu'il avait sur moi quelque projet. Personne ne dissimule la dissimulation plus mal que lui ; à peine en effet étions-nous dans sa voiture que nous nous mimes à jouer au plus fin. La conversation s'établit d'un commun accord sur la retraite de M. de Richelieu apWis le congrès, et, procédant par voie d'exclusion au choix du remplaçant, il écarta d'abord Pozzo pour arriver à Decazes comme inévitable et nécessaire. Le mot lâché, il n'y avait plus moyen de revenir sur ses pas. Pasquier ne s'était pas déterminé à celte démarche, il était si peu dans son caractère de s'engager de la sorte, qu'il n'avait pu évidemment le faire qu'à l'instigation du favori. Ses yeux étaient fixés sur les miens, cherchant ma pensée plus encore sur ma physionomie que dans mes paroles. Je ne sais ce que disait ma physionomie, mais je fus maître de mes paroles et je lui répondis avec une froideur calculée « que l'existence de Decazes auprès du Roi me paraissait précisément s'opposer à ce qu'il succédât à M. de Richelieu et que l'Europe, non moins que la France, voudrait un autre successeur qu'un favori à l'homme
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qu'elle honorait le plus, que la carrière politique de Decazes, bornée jusqu'ici à la police et aux fonctions de juge, ne l'indiquait pas plus que sa naissance et ses habitudes pour les affaires étrangères ; que quant à la présidence du conseil, elle devait, après M. de Richelieu, se réduire à une simple forme et appartenir comme telle à lui, Pasquier, en sa qualité de garde des Sceaux, ainsi qu'elle m'avait été dévolue sous Napoléon.
« Pasquier n'insista pas davantage. Mais de ce moment, la guerre fut déclarée entre Decazes et moi et toute confiance bannie entre nous deux. Je ne sais s'il me soupçonna de nourrir des vues d'ambition personnelle; la vérité est que je n'en avais aucune. J'aurais été bien aise, je l'avoue, que l'on pensât à moi pour les Affaires étrangères, ce ministère ayant été toute ma vie celui que j'aurais préféré et que je me croyais le moins incapable de remplir. Il m'eût été doux surtout de le devoir à l'estime de M. de Richelieu. Si je l'eusse obtenu, je me serais renfermé comme à la Marine dans le cercle de mes attributions, sans prétendre d'ailleurs à aucune influence particulière dans le conseil ou auprès du Roi. Voilà, je le déclare, tout ce qu'il y avait au fond de mon cœur.
« Le conseil n'offrit rien de remarquable, mais M. de Richelieu m'en ramena et ne me parla durant la route que du plaisir qu'il aurait à revoir Odessa et de son projet d'aller aussitôt après sa retraite, y recueillir les capitaux de 7 000 ou 8 000 francs de rentes qui formaient la meilleure partie de sa fortune. Ce noble et brave homme n'attendait aucun bienfait du Monarque et du pays, qu'il avait servis avec tant de dévouement. Et comme je lui représentais que Louis XVIII ne donnerait sûrement pas un tel exemple
d'ingratitude : « Gomment voulez-vous qu'il fasse? répliqua-t-il. Le Roi ne peut disposer des deniers de l'État; il est le maître, à la vérité, du revenu de sa liste civile, mais je n'accepterai rien de la main à la main. Pensez-vous, ajouta-t-il naïvement, que l'on puisse me refuser la transmission de ma pairie, de mon nom et de mon titre à mon neveu? » Celui qui me faisait cette question avait fait accorder la faveur, qu'il croyait à présent avoir méritée, à un Lally, un Sémonville et plusieurs autres ! Je lui répondis, tout ému, qu'il me faisait assister à une vie de Plutarque.
« Il me confia aussitôt que Laine rédigeait un mémoire pour Monsieur où il remettait sous les yeux de ce prince les dangers de sa situation et l'exhortait à renoncer enfin à son opposition et à se rapprocher franchement du Roi et de son gouvernement. Vainement représentai-je sur-le-champ à M. de Richelieu les inconvénients d'une pareille démarche. Le moindre était qu'elle fût inutile, mais je craignais surtout qu'elle n'engageât le duc et Laine vis-à-vis de Monsieur et ne les entraînât à lui faire quelque concession. Je demande, d'ailleurs, ce que devenait l'unité d'un ministère où deux membres, à l'insu de leurs collègues ou du moins sans leur aveu, négociaient ainsi avec l'héritier présomptif de la Couronne !
(( Je retrouvai le lendemain M. de Richelieu aux Tuileries où il se promenait ainsi que moi. Nous restâmes longtemps à causer et prendre le frais sous ces vieux ombrages consacrés par tant de souvenirs. Il était plus ouvert, plus confiant, plus amical que je ne l'avais jamais vu, et déposa en quelque sorte dans mon sein son testament politique. Ce jour-là, c'était Pozzo qu'il faisait son successeur et il partait pour Odessa après la session des chambres. Il en avait, me
dit-il, déjà parlé à Pozzo et voulait en parler à Decazes, « lequel, ajouta-t-il, ne peut manquer de s'y prêter, et se contentera certainement de réunir flntérieur à la Police », car il désespérait de faire rester Laine sans lui au conseil et même de lui faire accepter la présidence de la chambre des pairs avec le titre de chancelier, qu'il aurait voulu lui donner en faisant de M. Dambray un chancelier honoraire. Le rêve commun de M. de Richelieu et de Laine était de se retirer ensemble, après avoir réuni Monsieur au Roi et ils comptaient pour cela sur ce fameux mémoire que Laine élaborait avec tant de soin.
« A dater de cette époque, notre intérieur ministériel ne fut plus qu'un dédale d'intrigues où chacun ne pensait qu'à tromper son voisin, excepté M. de Richelieu qui ne se fiait à aucun, mais ne trompait personne, et moi qui eusse mieux aimé mourir que de tromper M. de Richelieu. Pasquier revint me voir; il était si caressant, si suave que ma défiance s'en accrut. Il commença, selon sa coutume, par me parler de tout autre chose que de ce qui l'avait attiré chez moi. « Bellart et Jacquinot, dit-il, demandent à être entendus au conseil de lundi sur le grand procès et à connaître l'opinion définitive du ministère sur la suite à donner aux poursuites. » Puis, par une transition rapide :
« J'ai raconté à Dacazes notre conversation sur le chemin de Saint-Cloud. Il ne doute pas de la retraite du duc après le congrès, mais il pense, comme moi, que Pozzo est trop un étranger aux yeux de la France pour qu'il soit possible de le donner à M. de Richelieu pour successeur. Nul doute, d'ailleurs, que les libéraux, y compris les doctrinaires, n'étant plus tenus après la retraite des alliés aux mêmes ménagements.
n'exigent des choses qu'il serait également dangereux de leur accorder et de leur refuser. La prudence et la prévoyance exigent donc que nous nous retirions tous ensemble et fassions place à des successeurs que nous choisirons et qui, sans habileté, sans popularité, sans influence, nous rappelleront bientôt pour réparer le mal qu'ils auront fait ou laissé faire. Tel est le plan que Decazes propose et auquel j'adhère complètement. Nous imiterons la marche suivie par M. Pitt, dans des circonstances toutes pareilles. Decazes a son ministère postiche tout près. Il mettrait Garnier h l'Intérieur, le duc de Lévis aux Affaires étrangères, Pastoret à la Justice, Gandin aux Finances, Ricard à la Guerre et le premier venu à la Marine. »
(( Je remerciai Pasquier de sa communication et lui promis d'y réfléchir.
« Toutefois, ajoutai-je, nous ne ressemblons pas plus à M. Pitt que les circonstances où se trouvait ce i grand homme d'Etat ne ressemblent à celles où nous sommes placés. Si nous quittons le poste, nous n'y reviendrons pas ou du moins, dans le trajet, plus d'un d'entre nous restera-t-il en route. »
(( Pasquier sourit, il savait mieux que moi que Decazes, effrayé de l'exigence des libéraux après le départ des étrangers, ne songeait à se retirer momentanément qu'afîn de se rendre plus nécessaire au Roi pour négocier avec les libéraux, et aux libéraux pour négocier avec le Roi. 11 savait encore que, divisé au point où il l'était, le ministère ne pouvait subsister plus longtemps sans une refonte totale. D'un côté, Decazes et Pasquier, de l'autre, M. de Richelieu et Laine : les premiers s'appuyaient à la fois sur la popularité, l'intrigue et le favoritisme ; les seconds sur l'honneur, la droiture, la vertu. Mes opinions et mon
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ambition, si j'avais eu de l'ambition, m'auraient rapproché de Decazes, mais mon attrait pour l'autre côté était si fort que je n'hésitai pas à m'attacher au sort de M. de Richelieu, au risque de terminer ma vie politique et, ce qui était un bien plus grand sacrifice, au risque de faire prendre le change sur mes principes politiques et de me faire accuser de changer de parti.
« Le conseil qui se tint ensuite chez M. de Richelieu se ressentit de la disposition que chacun y apporta. Le bavardage y absorba la plus grande partie ; il semblait que l'on craignit de se parler d'affaires. Cependant l'heure s'avançait ; je pris sur moi de représenter combien il serait urgent de s'occuper des grandes questions que nous devions porter aux chambres dans la prochaine session et particulièrement des lois sur la presse. Aussitôt, plusieurs voix s'élevèrent comme pour couvrir la mienne et empêcher de rien décider. Decazes, d'un ton contenu mais absolu et avec un visage mécontent, déclara qu'il ne prendrait jamais sous sa responsabilité de rendre la liberté aux journaux. « Rien ne m'empêchera, continua4-il, de demander aux chambres la prorogation de la censure, dussent-elles me la refuser. Au surplus, nous serons incessamment forcés de céder la place à des ministres qui donneront la liberté de la presse et feront beaucoup d'autres choses peut-être nécessaires pour rendre les Bourbons populaires en France, des choses peut-être bonnes en elles-mêmes, mais auxquelles un ministère qui, comme le nôtre, s'est prononcé dans un sens entièrement contraire, ne peut, ni ne doit jamais consentir. »
(( Nous avions tous le sentiment intérieur de notre position , quoique plusieurs d'entre nous ne se l'avouassent pas encore. Aussi l'allocution de Decazes
ne surprit-elle personne. Pasquier, seul, l'appuya du geste et de la voix. Le duc de Richelieu, qu'elle embarrassait, s'empressa d'y couper court en nous apprenant que Portalis avait eu une audience du Pape, dans laquelle le Saint-Père lui avait dit, en s'échauffant, qu'il se laisserait remettre en prison avant que de revenir encore sur son Concordat de 1817. Le ministre de l'Intérieur voulut parler des élections. Decazes l'interrompit en déclarant que, lui, Decazes, ne s'en mêlerait pas. M. de Richelieu voulut encore prévenir le débat qui allait s'élever et termina la séance. »