MEMOIRE DU DUC DE RAGUSE
Laine et M. de Richelieu déclarèrent que comme Pireau n'avait rien révélé que sous la condition du plus religieux secret, ils l'avaient autorisé ce matin même. à ne tenir aucun compte de la citation et à ne point comparaître. Decazes, piqué au vif, objecta, non sans raison, que la déposition de Pireau était le pivot sur lequel roulait toute l'affaire, qu'il fallait choisir ici entre l'inconvénient de manquer au secret que l'on avait promis et celui de justifier l'accusation d'avoir tout inventé. Le duc et Laine répliquèrent que pour eux ils n'hésitaient pas. Le Roi se tut et on se sépara.
<( Ma mission auprès du duc d'Orléans ne m'embarrassait pas. J'appris en effet de sa bouche, qu'à peine les plaintes en question lui avaient-elles été communiquées il avait prescrit de laisser en oubli la vieille ordonnance dont l'application les avaient excitées. Mais il me parla ensuite des querelles que lui faisaient de toutes parts les autorités locales et bien évidemment parce que c'était lui. La liberté avec laquelle il s'exprima sur la faiblesse du gouvernement, sur l'aveuglement de Monsieur et les passions de son parti, ne laissa pas de me surprendre. Mais ce qui m'étonna plus encore, ce fut de l'entendre s'écrier en voyant entrer l'abbé de Bombelles : « Voilà un régiment qui ne se recrute guère, c'est une machine définitivement usée que celle-là. » Je ne savais pas que ce prince en fut à parler du clergé et de la religion avec aussi peu de ménagements.
«Cependant le duc de Raguse avait imprimé sa lettre au président du conseil, malgré la défense du Roi. On la vendait, on la distribuait même dans Paris et la Minerve finit par la publier. Le Roi était fort en colère et M. de Richelieu, qui déjà n'aimait pas Marmont, se trouvait personnellement offensé par certains traits
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de la lettre. Le conseil du vendredi fut employé en grande partie à délibérer sur le parti à prendre. L'autorité ministérielle et même celle du Monarque, si légèrement mise en jeu, se trouvaient singulièrement compromises et bravées. Decazes, qui craignait de se brouiller avec les libéraux en frappant fe duc de Raguse , parla de VitroUes et de la note secrète afin de détourner l'attention ou du moins de terminer tout ceci par un coup de bascule. En effet Laine répondant à son attente, s'écria qu'il fallait ôter au duc sa place de major général de la garde et rayer Vitrolles de la liste des ministres d'Etat. Pasquier appuya cette proposition et le duc de Richelieu, en contraction, faisait semblant de parcourir ses lettres tout en gardant un silence obstiné. Obligé de prendre les voix, il le fit sans donner la sienne et le conseil décida que Vitrolles et Marmont perdraient, l'un sa place de ministre d'Etat, l'autre celle de major général ; que le maréchal Pérignon succéderait à ce dernier, qu'on rendrait au général Maison le gouvernement de Paris, que celui de Marseille serait donné à Dessolle, enfin que notre président écrirait à Gouvion, absent pour quelques jours, que rien de tout cela ne se consommerait sans avoir entendu ses observations.
« A peine cette décision était-elle portée que voilà Decazes qui s'intimide; il paraît dans une vive angoisse ; je lis sur sa figure que la Mine}'ve et son parti lui font peur. Il rappelle adroitement le service rendu par Marmont sur les hauteurs de Montmartre en 1814, il dit que si ce maréchal vient de se donner un tort, Vitrolles a commis un crime et qu'ils ne sauraient être enveloppés tous deux dans le même châtiment. Pasquier s'élance sur les traces de son patron en paraphrasant ses paroles. Alors le duc de
Richelieu, qui depuis longtemps se faisait violence, éclate, il déclare que, se trouvant offensé parla lettre du maréchal, il ne peut rester ministre et se battra avec lui s'il conserve ses places et sa faveur auprès du Roi Rarement M. de Richelieu s'échauffait autant. Laine, à qui la colère* d'autrui prête toujours du calme et même de la finesse, dit, sans rien témoigner, qu'il fallait ajourner le tout jusqu'à ce que la réponse de Gouvion nous permît d'en parler au Roi.
« Nous ne demandions tous, et M. de Richelieu luimême, qu'un prétexte pour parler d'autre chose. Nous saisîmes celui que Laine nous offrait et nous demandâmes au président de nous lire les dépêches qu'il avait reçues de Rome. Portalis y rendait compte avec sa diffusion héréditaire d'une longue conférence qu'il avait eue avec le cardinal Consalvi. Le Saint-Siège devenait de plus en plus difficile et se montrait fort blessé que l'on eût renoncé à faire adopter le Concordat par les chambres. On se sépara plus froidement que de coutume.
« Le lendemain à mon réveil, j'écrivis un billet au duc de Richelieu, où je lui donnais le choix entre plusieurs moyens de conciliation. Pasquier m'apporta la copie d'une lettre qu'il venait de lui adresser et dans laquelle, selon les intentions de Decazes, il proposait de se borner à ôter à Marmont la place de ministre d'Etat et à lui défendre de paraître à la Cour. Il m'apprit en même temps que les chefs de l'Eglise ne se montraient pas plus disciplinés que ceux de l'armée et que la Grande Aumônerie avait fait imprimer à Marseille une lettre quelque peu factieuse, adressée au Roi par plusieurs évêques à l'occasion du Concordat. Le fait est que le système suivi par Decazes avait tellement mis le gouvernement à la merci de
tous les partis qu'il se manifestait une émulation générale pour le braver et l'insulter. Ainsi le colonel la Rochejaquelein, interrogé par Bellart dans la conspiration, refusa fîèpementde lui répondre et le procureur général lui ayant dit qu'il agissait d'après les ordres du Roi : n Le Roi, répliqua la Rochejaquelein, ne sait-on pas qu'il na de volontés que celles qu'on lui suggère? » Quant au mystérieux Pireau, il avait fini par faire de très bonne grâce une déposition assez insignifiante. « J'allai me reposer pendant deux jours au Marais, où l'on devait jouer la comédie, mais les affaires m'y poursuivirent. Mézy m'y apporta une lettre de Pasquier où il m'apprenait que, dans l'absence du maréchal Gouvion et la mienne, les cinq ministres restants s'étaient réunis à Ville-d'Avray, on y avait remis en discussion toute l'affaire de Marmont et examiné phrase à phrase sa lettre au duc de Richelieu. En définitive, lui, Pasquier, Decazes et Gorvetto avaient pensé que ce serait assez de défendre au duc de Raguse de paraître devant le Roi; ils se fondaient sur ce qu'une plus grande sévérité contrasterait trop avec l'indulgence dont on usait avec ceux qui remplissaient les grandes charges de la Cour, votaient ou intriguaient constamment contre le gouvernement ; d'ailleurs en sévissant davantage contre le maréchal, le ministère l'aurait jeté dans les bras du parti libéral et aurait pris enfin couleur dans les affaires de Lyon, ce qu'il avait mis jusqu'ici tout son soin à éviter. On s'était ajourné au lundi suivant pour m'entendre ainsi que Gouvion, mais les arguments de Pasquier et de Decazes à l'appui de leur proposition étaient si bien faits pour subjuguer le duc de Richelieu, que je ne doutais plus de leur succès : on était bien sur en effet que le duc renoncerait à punir Marmont, du moment où on lui ferait envi-
sager la nécessité de frapper en même temps sur la Cour.
« Le duc de Wellington, Pozzo et une partie du corps diplomatique vinrent assister aux spectacles du Marais. Je causais avec eux d'affaires comme je l'aurais fait partout ailleurs, mais je leur fis peu les honneurs. Depuis longtemps M"'' de la Briche m'avait accoutumé à me considérer à peu près comme étranger chez elle. Ces spectacles, qui le plus souvent ne m'avaient pas pour témoin, me pénétraient, quand je m'y trouvais, d'une profonde tristesse. Je m'y sentais, plus que partout ailleurs, antipathique à ce qu'on appelait mon intérieur, et ne revenais pas de surprise, en voyant seule M"*^ Mole se passionner comme on raisonne et froidement remplir sa vie de ces frivoles amusements. Je quittai ce beau lieu si bruyant où l'on se doutait à peine que l'on fût à la campagne, sans autre regret que d'y avoir laissé mes enfants.
u J'arrivai à Paris pour l'heure du conseil ; mes collègues étaient déjà réunis et se livraient en m'attendant à cette divagation, à ces propos interrompus qui me font encore mal aux nerfs quand je m'en souviens. Je ne tardai pas à reprendre cette promenade par la chambre qui devenait alors mon unique ressource, après deux heures et demie de temps et de paroles perdus. M. de Richelieu, sur le point de lever la séance, s'écria :
« Il faut pourtant en finir sur Marmont ! »
Gouvion, que Decazes avait prévenu et travaillé, dit qu'il partageait entièrement l'opinion de ce dernier. Laine fronça le sourcil et M. de Richelieu prit de l'humeur. Interrogé à mon tour, je répondis, que toutes nos faiblesses passées nous obligeaient à continuer d'être faibles pour être justes, puis on se sépara sans rien décider.