‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 26 sur 204 · ATTITUDE DE DECAZES · texte numérisé non relu

ATTITUDE DE DECAZES

puis je continuais mon chemin. Le poignant souvenir de mes récents chagrins ne me laissait aucune relâche, même pendant mon sommeil; il y avait près de deux mois que je n'avais entendu prononcer le nom de celle qui les avait causés, lorsque je la rencontrai un soir chez l'ambassadrice d'Angleterre. Ce que je ressentis à son aspect ne saurait se décrire; je tremblais de tout mon corps; je tremblais de colère, d'indignation, mon cœur battait à m'étouffer, mon cœur battait d'amour; elle était prodigieusement changée et paraissait avoir beaucoup souffert. Son trouble égala au moins le mien et elle disparut aussitôt; le lendemain Frédéric m'apprit que la société était fort déchaînée contre elle, qu'on l'accusait de dissimulation, de perfidie; il m'ajouta qu'elle parlait pour l'Auvergne avec sa famille d'où elle devait aller en Suisse et en Italie.

« Cependant l'embarras des ministres à mon égard ne faisait que s'accroître et me donnait lieu de les prendre en pitié. Decazes et Pasquier ne savaient ce qu'ils devaient plus craindre^ ou de me faire entrer dans le conseil ou de m'en laisser dehors. Decazes voulut m'envoyer à Garlsbad négocier une affaire assurément bien importante; il s'agissait de revenir sur ce funeste traité relatif aux liquidations des créances étrangères et d'en conjurer les terribles conséquences. Le prince de Hardenberg principal ministre de Prusse, le prince de Metternich pour l'Autriche et des ministres russes et anglais devaient se rencontrer par hasard aux eaux de Garlsbad à la fin d'août. Le même hasard pouvait y conduire aussi un négociateur français, mais Garaman devant naturellement retourner à Vienne à cette époque,; je représentai au duc de Richelieu qu'il valait bien mieux le

faire passer par Carisbad que d'y envoyer un personnage nouveau dont l'apparition aurait un élan qui pourrait nuire au succès.

« C'est alors que Decazes eut envie de me faire ministre d'Etat, je le découvris en lui faisant subir une de ces petites épreuves dont je m'amusais quelquefois. J'avais reçu de Bruxelles une lettre du marquis de Mun, où il s'élevait avec force contre l'espèce de lâcheté qui empêchait les ministres do m'appeler au conseil; j'avais prévenu de Mun avant son départ que ses lettres seraient probablement ouvertes et même mises sous les yeux du Roi; il était clair que celle-ci avait été écrite pour cette dernière chance et que son auteur n'avait pas oublié mon avertissement. Je résolus de la porter au favori et d'observer son visage tandis qu'il la lirait, mais à peine y eut-il porté ses regards qu'il me la rendit en me disant froidement :

« Je la connaissais, et le Roi à qui Mézy l'avait fait lire, m'en a parlé hier au soir, fort avantageusement pour vous, et en trouvant très justes les réflexions de de Mun; en tout, jamais je ne vis le Roi aussi en gaieté qu'hier au soir; il m'a parlé longtemps et avec bienveillance, je vous assure, quoique avec un peu de malice de vos amours et du mien. »

« Decazes prononça ces dernières paroles avec une figure impassible, en parcourant des papiers qu'il avait devant lui, en un mot avec toutes les apparences de la distraction ; mais des regards pénétrants et scrutateurs qu'il jetait de temps en temps sur moi à la dérobée m'auraient mis sur mes gardes si je n'y avais pas été toujours avec lui; je ne témoignai rien et laissai tomber ce que je venais d'entendre. L'impudente simplicité avec laquelle il avouait que le secret

des lettres était violé ne pouvait se comparer qu'à la bassesse de Mézy qui les ouvrait, non pas seulement pour le service ou l'amusement du monarque, mais encore pour le compte du favori; toutefois les tentatives répétées de Dacazes pour tirer de moi la confidence de ca qu'il appelait mes amours me donnaient à penser; je crus, je l'avoue, qu'il voulait me lier en me rendant certain service de son métier', et qu'il avait espéré me faire enfin entrer en matière en se représentant comme ayant été l'objet des plaisanteries du Roi.

(( — Le Roi, continua Decazes, aime particulièrement les lettres de de Mun, il n'en voit pas qu'il ne me le dise; la morale de tout cela, cher ami, c'est que vous soyez au plus vite ministre d'Etat. »

« — Je refuse, interrompis-je, si Pastoret et Marmont ne le sont en même temps que moi. »

« Je savais que ces deux membres de notre comité des sept m'accusaient de ne les avoir jamais associés à ma fortune, et j'étais frappé de leur refroidissement. J'alléguai à Decazes la nécessité de faire quelque

1. Peut-être en me montrant les lettres que A... adressait alors de Paris à sa belle-mère. Bien des années après, dans notre solitude d'.... A... m'a raconté qu'elle écrivait à cette époque à sa belle-mère des lettres pleines de désespoir et où elle l'accablait des plus sanglants reproches. Elle sut que ces lettres adressées à... retardaient régulièrement de vingt-quatre heures; elle en parla à Mézy qui se donnait pour lui être fort dévoué ainsi qu'à toute sa famille. Mézy lui donna sa parole d'honneur qu'elle n'avait pas la moindre inquiétude à concevoir, que pas une lettre n'était, ni ne serait ouverte sous son admiriistration.

Je suis autorisé, on en conviendra, à croire que Louis XVIII et son favori s'amusaient à suivre le fil d'un roman qui avait fixé leur attention et dont tous les acteurs étaient si connus d'un prince aussi curieux d'intrigues de ce genre, aussi amateur de scandale qu'incapable lui-même de toute passion et de toute volupté.

chose pour qu'ils ne s'aigrissent pas et il me promit de concerter le soir même avec Pasquier la triple nomination.

« L'ouverture des lettres livra alors aux ministres un secret qui mit M. de Blacas en leurs mains; Mézy découvrit que cet ancien favori avait placé un million sept cent mille francs à Londres chez un banquier et qu'il faisait venir à Rome les intérêts. M, de Richelieu me confia qu'il l'avait dit au Roi, lequel avait seulement répondu : « Je sais ce que c'est. » Tout portait M. de Richelieu à croire que si M. de Blacas n'avait pas mis de côté cette somme à l'insu de son maître il l'avait au moins reçue de lui mystérieusement à titre de bienfait. Le duc s'était fait un point de délicatesse de tenir cette découverte secrète entre Mézy qui l'avait faite, le Roi, lui et moi, d'autant plus que Louis XVIII lui avait déclaré n'en vouloir parler à personne, pas même, ajouta ce prince, à M. Decazns, mais Mézy, qui n'avait rien de caché pour le favori, se hâta de lui tout raconter; il étendit même jusqu'à moi son indiscrétion et me fit la confidence, sans savoir que M. de Richelieu me l'eût déjà faite*.

« Cependant le temps s'écoulait, et je ne voyais pas que les ministres s'occupassent des difficultés qui les attendaient à la prochaine session. Le public s'en occupait pour eux, ou plutôt contre eux, et l'opinion se

1. Cette affaire de fonds placés à l'étranger, à laquelle le comte Mole fait allusion et dont Decazes croyait se faire une arme contre M. de Blacas, se réduit à ceci :

Pour parer aux éventualités de Tavenir, Louis XVllI avait confié une somme de neuf millions au duc de Blacas, qui fut chargé de la placer, sous son propre nom, en Angleterre. A l'avènement de Charles X, M. de Blacas rendit compte de ce capital et des intérêts au Roi, et en reçut décharge. Les actes originaux qui le constatent, datés d'octobre et décembre 1824, sont conservés dans les archives de la maison de Blacas.

prononçait chaque jour davantage sur cet absurde traité des liquidations étrangères dont les fatales conséquences commençaient à se faire pressentir. Les esprits s'agitaient plus encore sur le Concordat et s'irritaient de ne voir ni renvoyer le duc de Fellre, ni paraître les économies dont on s'était flatté dans les dépenses de l'administration. Je profitai d'une nouvelle course que je fis au Marais pour remettre sous les yeux du duc l'ensemble de sa position. Je lui adressai donc la note suivante, qui pourra bien rendre aux lecteurs le même service qu'aux ministres : celui d'empêcher que les détails ne leur fassent perdre de vue l'ensemble .et le progrès des événements.

13 juillet 1817.

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