CHAPITRE XII
Raisons qui poussent' le comte Mole à reprendre part auj affaires. — Decazes. — La toilette de Talleyrand. — Contraste de la vie privée de Fouché avec celle de Talleyrand. — Les soirées de Talleyrand. — Situation difficile du ministère. — Fausse politique de Talleyrand. — 3Ianque d'homogénéité de son ministère. — Nominations de préfets. — Destitutions maladroites. — Circulaire aux préfets. — Dissolution de la Chambre de 1814. — Les collèges électoraux. — Le comte Mole critique les modifications apportées à leur composition. — Sainte-Hélène. — Jugement sur la carrière de Napoléon.
En 1814, au premier retour des Bourbons, le comte Mole avait été, comme on l'a vu, non seulement tenu à l'écart des affaires, mais aussi frappé d'une sorte d'ostracisme par la société nouvelle venue à la suite de Louis XVIII. Au retour de l'île d'Elbe, il n'avait pas voulu s'associer à une entreprise qu'il considérait comme néfaste à son pays, et il n'avait accepté un poste, secondaire d'ailleurs, que pour ne pas paraître, en le refusant, abandonner l'homme qu'il avait servi aux heures de prospérité. En 1813, il avait travaillé au retour du Roi, sans arrière-pensée, simplement dans la conviction où il était que le rétablissement de la légitimité pouvait seule empêcher le démembrement ou le partage de la France.
Sans ambition, quoi qu'on en ait dit, il ne tenait
nullement à prendre une nouvelle part à l'exercice du pouvoir. Son penchant naturel à la méditation, son goût pour l'indépendance, contre lesquels il avait réagi dans sa jeunesse en demandant a Napoléon de le nommer au Conseil d'Etat, reprenaient le dessus, et une certaine lassitude l'engageait aussi à se retirer de la vie publique.
Sa mauvaise santé était une autre raison pour lui d'aspirer au repos. Il l'avait alléguée pour refuser les postes importants que lui avait offerts Napoléon en 1815, et son refus était justifié. Conséquences des privations de toutes sortes subies pendant la révolution, de cruelles souffrances, « maux qui ne permettent ni de vivre ni de mourir », le harcelaient sans cesse. Pendant un de ses séjours à Vichy, il remit par écrit au docteur Lucas qui le soignait, l'histoire de sa santé depuis sa plus tendre enfance, et mettant au bout les uns des autres les jours qu'il avait passés sans souffrir, il constata qu'on n'aurait pu parvenir à en composer un mois entier.
(( Toutes les affections maladives qui avaient tourmenté mes plus belles années, dit-il, me causaient une langueur, une tristesse qui me portaient h fuir le monde, et encore plus les embarras.
« Déjà je sentais la jeunesse se retirer de moi. Mes forces diminuaient, mon caractère devenait plus sombre, le cercle de mes goûts et de mes jouissances se resserrait. »
<( Si je le dis et si je le répète, écrit-il ailleurs, ce n'est pas pour le seul plaisir de me plaindre, c'est pour que ceux qui me jugeront le sachent et ne l'oublient pas, car une telle santé explique bien des choses, même de celles qu'elle n'excuse pas. Celui qui l'a reçue du ciel peut appeler en mourant sa femme.
ses enfants, ses serviteurs, ses amis et même ses ennemis et leur adresser ces paroles : Vous qui n'avez pas toujours souffert, plaignez-moi, pardonnez-moi et ne me condamnez pas, »
Néanmoins il rentra dans la politique.
11 se rendit compte en effet que c'était le seul moyen pour lui de sortir de cette sorte de suspicion jalouse qu'il devait à sa rapide carrière sous Napoléon, et de l'isolement dont il avait tant souffert en 1814.
« Quant à moi, dit-il, ma position ne me laissait qu'un regret', celui de ne pouvoir sortir de l'espèce de proscription où l'on m'avait enveloppé en 1814, sans rentrer dans la carrière politique. Mais il était dans ma destinée d'être d'autant plus engagé dans les affaires que j'avais moins de goût pour elles, et toujours plus taxé d'ambition à mesure que je le méritais moins. »
D'autres causes encore le ramenèrent à la vie publique.
Des amitiés et des relations brisées par des divergences d'opinion, une affection, qui lui était chère, rompue à la suite des événements qui se déroulaient^ avaient laissé un grand vide dans sa vie. Par certains passages de ses mémoires, qui ne trouveraient pasleur place ici, on peut juger, au développement et à l'importance qu'il leur donne, de l'amertume qu'il en ressentit. Car ce n'est pas seulement pour faire connaître et expliquer sa vie publique qu'il écrivit ses souvenirs, ce fut aussi pour se montrer tel qu 'il était ou tel qu'il se voyait et pour prendre à témoin ceux qui le liraient plus tard, de ses souffrances et de se» luttes.
« Toutefois, écrivait-il au début de ses Mémoires, il faut que je l'avoue, un motif bien plus puissant sur
moi entraîne ma plume et me fait écrire dès aujourd'hui cette portion de mon histoire. Je suis pressé du besoin de confier au papier des chagrins dont on pourrait rougira mon âge, et qui pourtant me conduisent au tombeau.
« Lecteurs, je m'humilie. Je tiens moins à la pitié qu'à l'estime. Si l'on ne s'intéresse pas à mes souffrances, qu'on me tienne compte au moins de ma parfaite ingénuité. »
« Mon âme toujours prompte à s'élancer au-devant des maux qui la menacent, dit-il plus loin, demeurait accablée de l'isolement qu'elle prévoyait. Toutes les sources auxquelles j'étais accoutumé de puiser furent tout à coup taries, tout motif d'intérêt avait disparu pour moi, je ne trouvais nulle part une raison suffisante de prendre la peine de vivre. J'eus besoin de toute la force de mes principes et de tout l'effort de ma raison pour sortir de cet état. Je reconnus que la solitude m'était contraire, que l'étude, la méditation, et la rêverie me seraient également mauvaises. Ce n'est pas ce qui est noble et élevé qui guérit les plaies du cœur; des occupations positives, obligées, sont le seul remède contre cette sorte d'amertume, et il n'y a de distractions pour l'homme vraiment malheureux, que celles qui sont imposées par le devoir. »
Pour se créer une diversion, pour combler le vide creusé dans son existence et lutter contre cette nostalgie et ce découragement qui envahissaient son âme, il résolut de revenir à la politique, et aussitôt après la formation du ministère Talleyrand, il accepta la direction des Ponts et Chaussées.
(( Je me jetai donc dans les affaires, » continue-t-il, je donnai toutes mes facultés et tout mon temps à des choses et à des hommes pour lesquels je n'avais
ressenti ni goût ni estime. Que le lecteur daigne se le rappeler, ce n'était pas ainsi que, pendant six années, je venais d'être livré aux plus hauts intérêts de la politique et de l'administration. Chaque soir, alors, en quittant les affaires et en déposant le fardeau, je ne retombais que sur moi-même. Mon esprit fatigué savait où se reposer, mon àme où se retremper, je bravai les travaux, les ennuis, les contrariétés, l'injustice en me disant que ce n'était point là qu'était ma véritable vie, laque j'avais placé mon bonheur; les souvenirs étaient déchirants; il fallut me raidir contre leur pénétrante douceur et faire usage d'un prodigieux effort sur moi.
« Au reste je n'étais que trop demandé par les affaires. Pasquier, qui réunissait par intérim le portefeuille de l'Intérieur à celui de la Justice, ne cessait de me consulter; il portait d'assez bonne grâce ce nouveau fardeau. C'est un de ses talents de ne jamais paraître ni accablé ni surchargé. Il s'en tirait, il est vrai, en ne faisant ni l'un ni l'autre ministère, mais il causait de l'illusion à tous ceux qui ne le voyaient pas de près. A l'intérieur je lui avais fait prendre Hirante pour secrétaire-général et il avait mis Guizot à la Justice. Barante et Guizot faisaient sa besogne. Pour être juste, il faut reconnaître qu'il remaniait utilement la leur. Tous deux lui étaient fort supérieurs par les connaissances positives, mais il avait sur eux l'avantage du jugement et d'un certain tact dans les affaires qui ne s'acquière pas. C'est, pour le dire en passant, ce qui fait de Pasquier un personnage ministériel, et ce qui s'opposera à^ce que Guizot et Barante le deviennent jamais*.
1. Gela n'empêcha pas Guizot d'être plus tard ministre sous la Monarchie de Juillet.
« Je donnai chaque matin quelques heures à l'administration des Ponts et Chaussées, dont j'avais une si longue expérience que je la dirigeai en me jouant, et le reste de mes journées se passait pour la plus grande partie en conversation avec les ministres.
(( C'est alors que je Qs connaissance avec un homm<' dont j'avais été loin de connaître la destinée. J'avais souvent rencontré M. Decazes sous le règne de l'Empereur'
11 avait montré à la cour impériale de Paris, où il était juge, quelque talent; il s'y était fait surtout remarquer par la manière distinguée dont il présidait les cours d'assises. Au 20 mars, il fit éclater le plus grand zèle pour la cause royale, en se mettant à la tète d'une compagnie de volontaires qui s'olïrit pour marcher contre Bonaparte. Le Roi à son retour le nomma Préfet de Police. M. de Talleyrand ne sachant à qui conférer cet important emploi, Louis lui proposa
Decazes, avec lequel il était lié'-
Telle est l'origine de la fortune de ce
personnage qui jouera dans nos annales un rôle si important.
« Je le rencontrais tous les soirs chez M. de Talleyrand, il ne larda pas a s'apercevoir du crédit dont j'y jouissais, et bientôt il m'invita à ses diners du jeudi, où il réunissait Barante, Guizot, Saint-Cricq, Mounier, Angles, Portails et Dubois. Pozzo di Borgoy venait aussi quelquefois. On y discutait toutes les mesures à prendre, et la marche à suivre; c'était comme un second ministère, non moins influent peut-être que le véritable. Il fut évident que Decazes aspirait à devenir