‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 153 sur 203 · Une demi-ligne supprimée · texte numérisé non relu

Une demi-ligne supprimée

!e patron de tous les hommes de quelque valeur. Fouché ne fut pas le dernier à s'en apercevoir, et il en prit d'autant plus d'ombrage que Decazes travaillait tous les jours avec le Roi, gagnait de plus en plus dans sa faveur. M. de Talleyrand ne daignait pas même s'informer de tout ceci. J'allais chez lui presque tous les matins et tous les soirs, le matin c'était k l'heure de sa toilette, c'est-à-dire vers les onze heures. Je dois à la postérité le tableau de cette toilette vraiment historique. On y prendra l'idée de mœurs que nous ne verrons plus, d'une manière de traiter les affaires qui ne se reproduira pas\

(( Entre onze heures et midi, M. de Talleyrand, sortant de son lit, passait dans son cabinet où l'attendaient tous les journaux anglais et français qu'il ne regardait pas, M""' Edmond de Périgord et M™" Alexandre de Talleyrand par qui il se laissait embrasser, deux ou trois valets de chambre, son chirurgien, et ceux de ses familiers qui avaient devancé son réveil. Couvert de flanelle de la tète aux pieds, enveloppé dans une douillette ouatée de taffetas gris, et la tète affublée de plusieurs bonnets, il se traînait lentement vers une glace où il attachait sur son visage pâle et <léfait ses regards plus qu'éteints. Devant lui étaient étalés sur une table tous les instruments de sa toilette; il procédait alors à une opération dont le spectacle n'était rien moins que ragoûtant : un valet de chambre lui tenait sous le menton un bol immense rempli d'eau, il y plongeait une énorme éponge qu'il promenait ensuite sur sa face, puis mettant son nez dans le bol, il y faisait entrer une incroyable quantité

1 . Ce passage des Mémoires du comte Mole nous donnant la description de la toilette de Talleyrand, a été publié dans la Revue des Nalions, n° du 1" mer 1913.

d'eau qui retombait de sa bouche avec fracas. Ces ablutions et cette cascade duraient plus d'un quart d'heure, pendant lequel son cabinet se remplissait des hommes les plus considérables, sans qu'il parût s'apercevoir de leur présence. Il n'était guère d'usage de lui dire bonjour, ni de lui adresser la parole le premier; ce n'était souvent qu'au bout d'une demi-heure qu'un signe, ou une parole dite d'une voix sépulcrale et la plupart du temps en tournant le dos, apprenait à chacun qu'il avait été aperçu. Quelquefois on attendait vainement ce signe ou cette parole, et ce n'était qu'au moment où il se retirait, lorsqu'il allait passer la porte, qu'un « adieu un tel », venait consoler le courtisan ou le solliciteur à qui la patience échappait. On voyait entrer et sortir les faiseurs d'affaires tels que le banquier Doumerc, le fournisseur Ouvrard et Montrond; les intrigants politiques comme Laborie et VitroUes, les hommes en place comme Louis, Pasquier, d'Hauterive et moi, son médecin Brègnet, le poète Lemercier, enfin ses frères et ses amis Archambaud, Bozon, Jaucourt, La Tour du Pin; parmi les ambassadeurs, Pozzo, qui n'a pas toujours autant de dignité que d'esprit, était le seul qui fût de la toilette.

« Au premier lavabo dont j'ai parlé succédait un bain de pieds pendant lequel on le coiffait; il produisait à tous les regards ses griffes qui lui tiennent lieu de pieds, avec un cynisme et une indifférence dont j'ai toujours été surpris. Pendant qu'on le peignait, et qu'il essuyait ses pattes, il contait des histoires, faisait des lazzis sans cesse interrompus pour donner une signature, et quelquefois un ordre important. Il se levait ensuite pour s'habiller, et commençait une espèce de promenade qui durait plus d'une heure, et

pendant laquelle il changeait de chemise, mettait sa culotte devant ces dames sans songer môme à se retourner. La quantité de flanelle et de gilets de toute espèce dont il se couvre est incroyable ; un valet de chambre, portant sa chemise, ou armé d'un gilet, suivait attentivement sa marche incertaine et chancelante, guettant le moment favorable pour lui passer ses manches. La seconde manche était celle qui présentait toujoyrs le plus de difficultés; à peine avait-il accepté la première qu'il se mettait ordinairement à gesticuler, à raconter ou à traiter quelque affaire. Ces moments étaient les plus remplis et les plus laborieux de sa journée. Au Conseil des ministres et dans les conférences diplomatiques, il écoutait, s'essuyait, et ne disait rien. Quant au temps qu'il donnait au Ministère, il le passait à signer, tout en se moquant d'Hauterive ou de quelque autre de ses employés qu'il prenait pour plastrons de ses railleries

<( Lorqu'en sortant de chez lui j'allais chez Fouché, j'étais frappé du contraste de leurs mœurs; je trouvais celui-ci toujours occupé; il avait pour système de beaucoup faire son ministère par conversation, mais il ne causait jamais que dans ce but et semblait dévoré par une activité qui ne lui laissait pas de repos. Il trouvait tous ses délassements dans la promenade et la société de ses enfants. Ces derniers pouvaient entrer à toute heure dans son cabinet; on les voyait sans cesse venir l'interrompre pour l'embrasser, savoir de ses nouvelles, lui porter un verre d'orangeade ou lui demander de ne pas se fatiguer.

(( Je retournais à minuit chez M. de Talleyrand ; il n'y paraissait souvent lui-même qu'à une ou deux heures du matin parce qu'il restait à jouer aux cartes chez la princesse Tyskiewicz, la duchesse de Courlande ou

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