CHAPITRE XIV
Économies réalisées par le comte Mole dans son administration,
— Les dernières fautes du ministère Talleyrand qui achèvent de le rendre impossible. — Colère générale contre Fouché causée par son rapport au Roi sur la situation de la France.
— Talleyrand cherche inutilement à se rapprocher de la Russie, puis de l'Angleterre. — Wellington réclame au nom des puissances les tableaux et les statues du Louvre. ^ Hésitations de Talleyrand à se séparer de Fouché. — Second mariage de Fouché. — L'Empereur Alexandre passe une revue de son armée dans la plaine des Vertus. — Avances de Talleyrand au comte Mole. — Talleyrand pris au mot, sans s'en douter, par Louis XVIIL — Renvoi du ministère. — Jugement du comte Mole sur le gouvernement de Talleyrand et de ses ministres, -r Départ de Fouché pour Dresde,
« Les Chambres venaient d'être convoquées pour le 25 septembre. Il était aisé de prévoir que de nouveaux ministres feraient l'ouverture de la session. Je me hâtais d'opérer dans le corps des ingénieurs toutes les réformes que l'économie commandée par les circonstances pouvait exiger, afin que, si le ministère m'entraînait dans sa chute, les ingénieurs ne fussent pas en proie aux vexations et aux injustices dont l'économie pouvait servir de prétexte. Je fis rendre une ordonnance qui proportionnait le nombre des ingénieurs aux besoins de l'administration, et aux nouvelles limites de la France. L'âge et le nombre
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des années de service furent les bases de cette réforme. Par ce moyen, l'arbitraire en fut banni si loin qu'elle n'excita aucune réclamation. Ceux-là mêmes qu'elle atteignit comprirent en général mes intentions^ et y applaudirent.
« Rien ne défendait plus le ministère contre ses ennemis ; il avait donné successivement à tous les partis le sentiment de sa faiblesse et de son insuffisance. Le Roi, qui l'avait pris contre son gré, n'aspirait qu'au moment où il pourrait s'en séparer; les princes le détestaient, ainsi que les prêtres et la noblesse. Le reste de la nation se contentait de le mépriser. Fouché s'agitait dans tous les sens pour persuader encore qu'il était nécessaire. Il savait que lebannissement l'attendait au sortir du ministère, et il sentait le ministère près de lui échapper.
« Le Morning Chronic/e publia une prétendue lettre de lui à Monsieur, en lui envoyant une autre lettre qu'il avait adressée à Bonaparte pour l'engager à quitter l'ile d'Elbe et à se retirer en Amérique. Mais le Moniteur démentit le journal anglais, en lui annonçant que jamais Monsieur n'avait reçu cette lettre.
(( Fouché voulut encore recourir au parti qu'il avait abandonné, et recouvrer la popularité qu'il avait perdue. Il comprit, mais trop tard, qu'il n'était ministre de Louis XVIII qu'à la charge de dominer cfr parti et de le contenir. Il risqua donc un dernier elïort, et cet effort impuissant consomma sa ruine, et entraîna celle de ses collègues.
« Il s'imagina de faire un rapport au Roi sur la situation de la France, qui signalait toutes les fautes commises tant en 1814 qu'en 1815; il mêlait aux plus sombres présages des leçons si sévères qu'elles ressemblaient à des menaces. La France fut inondée
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des copies de ce rapport, ou plutôt de ce manifeste. Sa composition était inexplicable, mais sa publication était un crime de la part de son auteur. Car si le sort de Louis XYI eût été réservé à son successeur, cette pièce aurait offert l'acte d'accusation du monarque, tout rédigé par l'un de ses ministres.
(( Le soulèvement fut général. Le duc d'Otrante eut beau répéter que la publication donnée à son ouvrage ne pouvait être que la suite de quelque indiscrétion, cette fois il ne fit pas de dupes, et ses adversaires ne manquèrent pas une si belle occasion de lui porter les derniers coups.
(( Depuis longtemps, le préfet de police Decazes travaillait sourdement à sa perte, et s'insinuait de plus en plus dans la confiance du Roi. On lui avait dû l'arrestation de Ney et de Labédoyère; les royalistes, dont il était alors l'idole, le désignaient pour successeur de Fouché, et les intérêts de la révolution ne le repoussaient pas. Les amis de Monsieur, tels que Jules de Polignac, étaient ses courtisans les plus assidus.
u M. de Talleyrand, avec son imprévoyance ordinaire, Redonnait aucune attention à ce crédit naissant. Une sorte de fatuité qui lui est naturelle l'empêchait ile le craindre. Sa position vis-à-vis de l'empereur de Russie seule l'inquiétait. (Ce fut l'occasion des demandes faites par ce prince en faveur d'Eugène de Beauharnais et de sa sœur. M. de Talleyrand empêcha, pour faire sa cour aux princes, le Roi d'en accorder aucune )
« Alexandre n'eut pas plutôt quitté Paris pour se rendre en Angleterre, que M. de Talleyrand voulut lui écrire. Il va trouver M™° de Rémusat avec laquelle il était lié, et lui confia ce qui l'agitait.
« Je sens que je dois écrire à l'Empereur », ajoutat-il, « mais cela m'ennuie; j'aimerais bien mieux aller
jouer au whist chez M"'e de Laval, où on m'attend. Vous devriez, pendant que j'irai, me faire ma lettre. »
(( M^e de llëmusat se mit à l'ouvrage. M. deTalleyrand lit partir sa lettre et lui montra la réponse, laquelle, froide et polie, prouvait qu'Alexandre n'avait rien oublié. Il fut tenté pour se réconcilier avec Alexandre, de porter Pozzo diBorgo au ministère, mais il craignait l'effet que produirait en France la présence d'un ministre russe dans le conseil, et puis encore le mécontentement qu'en aurait l'Angleterre.
(( Cependant, malgré l'opposition de plusieurs ministres, et surtout de Fouché qui redoutait dans Pozzo un collègue aussi avisé et plus entreprenant que lui, M. de Talleyrand, de concert avec Pasquier, se décida à proposera Pozzo un portefeuille, pour qu'il en parlàtà l'empereur de Russie. Tout cela se fit dans le pur langage de la diplomatie, c'est-à-dire qu'il proposa sans proposer, et que Pozzo en parla à son maître sans en parler. Mais Alexandre accueillit si froidement cette ouverture que Pozzo jugea prudent de n'y donnet aucune suite.
« M. de Talleyrand crut alors qu'il ne pouvait plus se sauver qu'en s'appuyant sur l'Angleterre; l'Angleterre lui échappa comme la Russie.
(( Le duc de Wellington fut chargé par toutes les puissances de réclamer auprès du gouvernement français les tableaux et les statues dont la victoire avait enrichi notre Musée. L'orgueil national devait cruellement souffrir en renonçant à la possession de ces chefs-d'œuvre, prix du sang français, et dont la réunion attirait à Paris tous les amis des arts. M. de Talleyrand le sentit, et je le vis plus effrayé de l'idée d'y consentir, qu'il l'était de signer un traité bien autrcmen/ funeste.
(( M. de Talleyrand, jusque-là si soumis envers l'Europe, et si prompt à consentir à' tout ce qu'elle exigeait, retrouva tout à coup une fierté tardive, qui ne pouvait plus en imposer. Sa résistance, manquant à la fois de propos et de mesure, irrita le duc de W ellinglon, sur lequel il eut d'ailleurs la maladresse de rejeter tout l'odieux de la réclamation des puissances, au lieu d'intéresser sa générosité et son orgueil h la faire échouer.
<( Par une combinaison singulière, il eut encore le duc pour adversaire, lorsqu'il Aoulut abandonner Fouché. M. de Talleyrand avait ulcéré le cœur du Roi et des princesen faisant entrer ce dernierau ministère. Monsieur, seul ébranlé ^ar les terreurs du faubourg Saint-Germain, avait été seul d'avis de confier la police au duc d'Otrante, mais rassuré par le résultat des élections et l'approche de la session, il se mit à la tête du parti qui demandait son renvoi. M. de Talleyrand éprouvait des anxiétés inexprimables; les députés qui arrivaient à Paris parlaient de le dénoncer à la tribune comme traître avec Fouché. Dans les conciliabules qui se réunissaient autour de Monsieur, il n'étaitquestion de rien moins que de faire tomber leurs deux têtes sur l'échafaud. Tous ses amis lui répétaient qu'il ne pouvait se sauver qu'en sacrifiant Fouché, qu'aucun parti pe défendait plus. A sa toilette le matin et dans son salon le soir, on ne s'entretenait que de la nécessité de renvoyer le duc d'Otrante, pour conserver le ministère.
<( M. de Talleyrand ne donna dans aucune conjecture plus complètement la mesure de sa faiblesse; je le voyais changer de résolution à toutes les minutes ; ce n'était assurément pas qu'il répugnât à livrer un de ses collègues, ou à trahir Fouché qui en avait trahi