‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 31 sur 203 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

AlTaiie des Juifs d'Alsace. — Rapports du ministre de l'Intérieur et du grand Juge. — Le Président de la section de l'Intérieur invite M. Mole à faire des recherches sur les Juifs depuis la chute de Jérusalem. — M. Mole remet son travail à Regnault de Saint-Jean d'Angély. — Entretien avec ce dernier. — Piège que lui tend Regnault. — Portrait de Beugnot. — Opinion de celui-ci sur les Juifs. — Beugnot, rapporteur. — Discussion de l'aiTaire des Juifs au Conseil d'État en présence de l'Empereur. — Napoléon fait publier au Moniteur le travail de M. Mole. — Celui-ci est appelé auprès de Napoléon, — Les idées de l'Empereur sur la question. — Décret du 30 mai 1806. — Décret du mois de mars 1807 créant des maîtres des requêtes au Conseil d'Etat. — Erreur de M. Thiers relativement à cette mesure. — Jugement sur Thiers. — Les nouveaux maîtres des requêtes. — Erreur de M. Thiers au sujetde ces nominations. Rectification de M. Mole. — Portrait du baron de Fréville. — Comité du contentieux. — Première assemblée civile et politique. — Le grand Sanhédrin. — Explication du mot : ordre, dans les idées de l'Empereur. — M. Furtado. — Composition de l'Assemblée des Juifs. — Quelques mots de M. Mole sur lui-même. — Rapport des trois commissaires. — Napoléon détourné de cette affaire. — Manque de suite dans les idées de l'Empereur.

Vers cette époque, une affaire importante renvoyée h la section de l'Intérieur au Conseil d'Etat rappela par la pi is granddes hasards l'attention de l'Empereur sur M. Mole. Le ministre de l'Intérieur et le grand Juge avaient fait séparément un rapport à l'Empereur

sur la triste situation des propriétaires des départements formés par les anciennes province d'Alsace et de Lorraine. Un grand nombre d'entre eux avaient été forcés d'emprunter aux juifs, très nombreux dans cescontrées, à des taux plus qu'usuraires, et pour libérer leurs personnes (la prison pour dettes, existait alors) d'hypothéquer leurs immeubles. La presque totalité du sol, disaient les deux ministres, allait passer aux mains des juifs. Le président de la section, « en distraction sans doute, écrit M. Mole, me donna à examiner les volumineux dossiers annexés aux deux rapports : «Vous devriez, me dit-il, faire quelques recherches sur l'état des juifs, depuis la chute de Jérusalem jusqu'à ce jour, dans le monde, et plus particulièrement en Europe et en France ».

Cette affaire le frappa; elle lui sembla une des plus considérables dont il avait eu à s'occuper jusque là et l'intéressa prodigieusement. « Je n'étais pas tout à fait neiif sur cette question, écrit-il, je savais et croyais ce^ que la religion nous enseigne sur la malédiction dont ce peuple est frappé. J'avais recherché plus d'une foisl'explication dé leur étrange morale sur l'usure qu'ilspratiquaient envers les chrétiens, enfin je m'étais demandé, tout en poursuivant mes études sur cette matière, si les chrétiens et les gouvernements chrétiens n'avaient pas aussi des devoirs envers ces gens-là, et si le premier de ces devoirs n'était pas de chercher à lesrendre plus honnêtes, à défaut de pouvoir les convertir. Toutes ces questions, qui avaient plus d'une foi» occupé ma jeunesse, se présentaient à la fois à mon esprit, et je me réjouissais de l'occassion qui venait s'offrir de les examiner de nouveau et à un point d& vue pratique. Je m'emparai donc avec joie de cette masse de papiers qui m'était confiée, je les mis dan»

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ma voiture, et, dès le lendemain, j'en commençai ledépouillement. »

Il se rendit compte tout de suite que le mal dont se plaignaient les Alsaciens et les Lorrains était réel, et que la gravité n'en était nullement exagérée. Aiicun des deux ministres n'en indiquait le remède. Napoléon avait annoté leurs rapports simplement de quelques mots, indiquant qu'il ne reculerait pas devant une mesure arbitraire, et n'hésiterait pas à réduire ou même à annuler les hypothèques.

Pour répondre au désir de M. Regnault, M. Mole va chercher à la Bibliothèque Impériale tous les livres qui lui paraissent susceptibles d'être consultés et se met assidûment à l'œuvre. Il y travaille tout le jour, ne s'interrompant que pour prendres ses repas, et une partie de la nuit. Il fait une compilation fort étendue, (c qui fut loin de valoir la peine qu'elle me coûta n^ écrit-il.

Il remet son travail à M. Regnault en lui disant que s'il voulait réunir la section, il lui exposL'rait son travail et les mesures à prendre pour parer au mal constaté et en prévenir le retour. M. Regnault trouva téméraire que M. Mole se permit d'avoir un avis, alors qu'il ne lui avait demandé que d'axaminer la question. « Je convoquerai la section, et je lirai auparavant vosrecherches sur l'état des juifs », lui répondit-il sèchement.

Djux jours après il lui demande quelles étaient ses vues sur le remède, et surtout sur les moyens à employer pour éviter le retour d'une situation semblable.

(( Les juifs, lui répondit M. Mole, expient leur crime, j'en suis convaincu. Rien ne peut expliquer leur situation, même aux yeux de la raison, sans admettre la malédiction dont ils ont été frappés. Mais je ne croi»

pas que nous devions nous rendre les exécuteurs de l'arrêt prononcé contre eux. Ils sont des hommes, et à ce titre nous avons, et les Gouvernements ont certains devoirs à remplir envers eux. Le premier, c'est de les initier à la pratique des vertus civiles et à une morale qui les fasse cesser d'être si nuisibles aux chrétiens au milieu desquels ils vivent, et dont la protection peut seule les dérober à la prévention, et souvent à la colère qu'ils excitent. — Oh! interrompit M Regnault, je ne puis adopter votre point de départ. Les juifs sont avilis par la longue oppression sous laquelle le préjugé chrétien les a fait gémir. Soumettez-les aux mêmes lois, accordez-leur les mêmes conditions qu'aux autres hommes, ne faites pas une exception, pour leur culte ni pour leurs croyances, à ce grand principe de la liberté de conscience, la plus précieuse des conquêtes de 89, et vous les verrez bientôt se relever dé leur abaissement, et abandonner les fausses maximes à l'aide desquelles ils pratiquent l'usure, et qui n'ont été pour eux qu'un moyen de défense, une revanche ou, si vous voulez, une vengeance tirée de leurs oppresseurs. Au surplus, monsieur, vous pourrez exposer vos vues et les défendre devant la section de l'Intérieur, qui se réunira demain. »

M. Regnault ne laissait pas les auditeurs porter la parole devant les Conseillers d'Etat sur les affaires qu'il leur donnait à étudier. Les dossiers lui étaient remis avec une analyse raisonnée, et il les distribuait aux conseillers en les nommant rapporteurs devant la section et devant la réunion plénière du Conseil d'Etat. Il était évident que M. Regnault avait envie que M. Mole se fit mal voir de la section et du conseil par sa prétention de vouloir prendre la parole, lui simple auditeur.

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« Je me présentai donc le lendemain, dcrit-il, dans l'attitude la plus modeste et ne dis mot, jusqu'au moment où le président ayant annoncé que je m'étais livré sur l'état des juifs à des recherches curieuses, ajouta : « que j'avais aussi sur les moyens d'améliorer l'état moral des juifs des vues qui lui avaient paru très élevées, quoiqu'elles sortissent peut-être deslimites où les ministres avaient pris soin de se renfermer dans leurs rapports et qu'il serait charmé que je les communiquasse à la section qui les apprécierait. » Le piège était trop clair pour y tomber. Je répliquai que M. Regnault donnait trop de consistance à une simple conversation que j'avais eue avec lui, que loin d'user de la permission qu'il semblait m'accorder, j'écouterais attentivement la discussion qui allait s'ouvrir et tâcherais d'en profiler ».

Pas un orateur n'admit la malédiction des juifs et son expiation. Tous, au contraire, se placèrent au point de vue de M. Regnaull. Un de ceux qui frappèrent le plus M. Mole parson esprit sectaire était un homme qu'il rencontrait depuis peu à la section, et pour lequel il ressentait une répulsion instinctive. « Je lui trouvais de l'esprit, dit-il, et surtout de celui qu'on appelle argent comptant. Il racontait plaisamment, s'y complaisait, visaitau trait et surtout kexciterle rire dont il ne manquait jamais de donner l'exemple. Sa mémoire était inépuisable, son répertoire d'anecdotes n'avait point de fin ; très souvent c'était aux dépens de sa propre dignité et de son caractère qu'il amusait ses collègues; il se sacrifiait lui-même dans ses récits, jusqu'au point d'inspirer un dégoût visible a ces rudes et âpres révolutionnaires qui l'écoutaient et le prenaient pour un débris de l'ancien régime, quoiqu'il ne fût qu'un produit secondaire du XVIII® siècle, et ancien membre de

l'Assemblée législative, imbu des principes de 89. Cet homme était M. Beugnot, et puisqu'il se présente ici sous ma plume, je ne puis me refuser à la tentation de tracer son portrait.

<( Qu'on se figure un homme de six pieds environ, avec une tète énorme, des cheveux ras poudrés, à la peau rugueuse et luisante, avec des traits vus à la loupe. Ses gros yeux contenus à peine dans leur orbite auraient quelque chose de sauvage et de menaçant, si leur agitation perpétuelle, leur retraite instantanée <levant d'autres yeux qui les fixaient n'avaient pleinement rassuré, en révélant au spectateur le caractère le plus craintif, tranchons le mot, le plus peureux. Son buste court, ses épaules arrondies étaient «upportés par de vraies échasses, c'est-à-dire par des cuisses et des jambes singulièrement grêles, el »,out ce long corps avait une flexibilité, une absence de tenue •et de soutien qui le faisait ressembler moins à un géant •qu'à un arlequin. »

M. Beugnot, dans son discours, représenta l'usure et toutes les pratiques des juifs comme la conséquence fatale des rigueurs avilissantes que le préjugé chrétien avait fait peser sur eux. De temps à autre, Rcgnault regardait M. Mole; il leva la séance après avoir nommé 31. Beugnot rapporteur.

On était au mois d'avril ou de mai ; l'Empereur habitait Saint-Cloud, et y réunissait le Conseil d'Etat. L'affaire des juifs était à l'ordre dujour, l'Empereur donna la parole à M. Beugnot.

(( Celui-ci, rouge et tremblant, raconte M. Mole, com' mença ou plutôt répétale discours qu'il avait prononcé à la section de l'Intérieur, tout en gardant plus de ménagements sur ce qu'il avait appelé le préjugé chrétien et en y mêlant des formes plus oratoires et une

philanthropie plus ardente et surtout déclamatoire en faveur des juifs.

(( Le visage de l'Empereur était curieux à observer. Il me fut démontré tout d'abord que l'orateur n'était ni un esprit qu'il goûtait, ni un homme dont il fit grand cas. Bientôt le sourire sardonique se plaça sur sa bouche; clignant des yeux et haussant légèrement les épaules, il lui adressa, quand il eut fini, quelques paroles nerveuses qui exprimaient son mépris pour <;es fermes esprits qui accusaient le préjugé chrétien. Il afiirma la malédiction sous le poids de laquelle les juifs expiaient leur forfait, et annonça l'intention de mettre un terme à leur usure et de racheter, ce fut son expression, les malheureux propriétaires de l'Alsace lombes dans leurs mains. Beugnot, abasourdi, rougissait jusqu'au coup de sang, balbutiait, quand RegnauU, venant à son secours, dit à l'Empereur : <( Sire, je vous assure que les rapports de vos deux ministres ont été l'objet de l'examen le plus approfondi de votre section •de l'Intérieur, et de son savant rapporteur. L'auditeur même, auquel j'avais donné l'affaire à préparer, a fait sur ma demande des recherches sérieuses sur l'élat des juifs. — Quel est-il .'^ interrompit Napoléon. — M. Mole. — Est-il là? » dit-il, en parcourant avec salorgnette les embrasures des fenêtres où les auditeurs s'asseyaient. Je me levai au moment où sa lorgnette me rencontrait: « Avez-vous là votre travail.^ me ditil. — Non, Sire, je l'ai remis à M. le président de la section de l'Intérieur ». Et s'adressint à M. Regnault : « Je veux que vousledonniezàM .let pourqu'il l'envoie demain au Moniteur. »

A ces mots, iM. Mole se sentit « moins glorieux que confus », mais il se rendit compte que l'Empereur ne s'arrêterait pas là à son égard, et chercha

à en tirer avantage pour la rarrièro qu'il avait embrassée.

Il alla le dimanche suivant à Saint-Cloud, et se mêla à la foule des généraux et des hauts fonctionnaires, qui se rangeaient sur le passage de l'Empereur allant à la messe. Napoléon l'aperçut et quand il revint de la messe, un chambellan vint lui dire d'attendre après la réception que Sa Majesté le fit appeler. Il attendit près de trois quarts d'heure, au bout desquels le même chambellan vint lui dire d'entrer d .;s la galerie.

(( L'Empereur vêtait seul. C'était la seconde fois que je me trouvais en tête-à-tête avec lui; ce n'était plus celui qui venait de passer, il n'y avait qu'un instant, marchant d'un pas rapide, escorté par des princes étrangers, même des rois plus ou moins détrônés, enfin de grands dignitaires ou fonctionnaires français, perdant haleine à le suivre. Seul à seul, il ne songeait qu'à pénétrer celui qu'il voulait connaître, à le séduire ou à l'étonner. Surtout il savait, mieux qu'on ne l'a jamais su, varier ses formes, changer d'aspect, de regard, de physionomie, selon l'effet qu'il voulait produire. Ne voir en lui qu'un acteur, serait un dénigrement plein d'injustice, mais dire que ce surprenant esprit ne dédaignait rien de la mise en scène et de ce grand jeu de l'acteur qui, de Rosoius à Talma, a prouvé sa puissance, ce serait seulement rester dans la vérité.

<( Je m'aperçus tout de suite qu'il voulait rassurer ma jeunesse, et savoir jusqu'à quel point il pourrait s'en servir. Je voudrais pouvoir donner l'idée de ce qu'était en pareil cas la simplicité de son accueil, sa crainte évidente de troubler par sa présence celui qu'il voulait encourager à se montrer ou du moins à

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se laisser voir. Il ne me regardait que par intervalles et presque à la dérobée, afin que je ne me sentisse pas soumis à son observation.

« Vous avez examiné, me dit-il, ces affaires des juifs? C'est grave. Je no puis pas souffrir que tous les propriétaires d'Alsace et d'une partie de la Lorraine soient spoliés par l'usure, eux et leurs enfants. Ce serait une corne à mon front que de le tolérer davantage. Je dois la môme protection à tous les Français et je ne puis regarder comme des Français ces juifs qui sucent le sang des véritables Franc lis. Le moyen à employer est, je le sais, très difficile. Les légistes m'opposentle respect des engagements souscrits librement, quelles que soient les conséquences que ces engagements entraînent. Mais, moi, je ne vois que le résultat pratique, et si je ne faisais rien, ce résultat ici serait la spoliation d'une multitude de familles par des usuriers rapaces et sans pitié. Ce peuple juif, dont l'existence est si singulière, présente de grands problèmes à résoudre. Jusqu'à quel point des gouvernements éclairés et chrétiens pourraient-ils le relever quelque peu de son abaissement.'* Puisque vous avez fait des recherches sur eux, vous devez savoir que le mal vient surtout de cette compilation indigeste appelée le Talmiid, et où se trouve, à coté de leurs véritables traditions bibliques, la morale la plus corrompue dès qu'il s'agit de leurs rapports avec les chrétiens.^ — Sire, interrompis-je, le Talmud, si je ne me trompe, est en effet une diffuse et volumineuse collection des commentaires de la loi fondamentale par des docteurs ou des rabbins de toutes les époques, et si quelques-uns montrent quelques lumières et quelque érudition véritable, un grand nombre est inspiré par la haine du

christianisme, et on y trouve les plus indignes raffinements sur l'art d'extorquer l'argent d'autrui et de s'enrichir des dépouilles de tout ce qui n'est pas juif. « — Oui, reprit l'Empereur, cela est vraF, mais aussi pourquoi le gouvernementqui surveille l'enseignement public, laisse-t-il en dehors de cette surveillance le» écoles des juifs? Ne pourrait-on pas soumettre leurs rabbins à des examens, s'assurer qu'ils n'enseignent pas une morale que toutes les religions réprouvent et qui entretient leurs coreligionnaires dans la haine des chrétiens, en un mot épurer les rabbins dont on ferait, pour ainsi dire, un corps et une hiérarchie? Je ne prétends pas, dit-il en finissant, dérober à la malédiction dont elle est frappée cette race qui semble avoir été seule exceptée de la rédemption, mais je voudrais la mettre hors d'état de propager le mal qui ravage l'Alsace, et qu'un juif n'eût plus deux morales différentes, l'une dans ses rapports avec ses frères, l'autre dans ses rapports avec les chrétiens. »

« Je me permis ici de répondre, que cette malédiction que l'Empereur venait de rappeler, pourrait bien mettre un point d'arrêt h ses nobles vues sur l'amendement des juifs, que, dans mon opinion cependant, il y avait quelque chose à faire et quelque chose à obtenir. Alors il me fit le signe par lequel il congédiait.

« A en croire quelques-uns de ses chambellans et surtout son grand-maitre des cérémonies, j'aurais dû faire une retraite à reculons et mêler de fréquentes et profondes salutations à cette bizarre allure. Mais à peine le signe de tête était-il fait, qu'heureusement Napoléon tournait le dos et se précipitait dans soii cabinet. »

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Le 30 mai 1800 parut un décret', le Conseil d'Etat entendu, qui allait au secours des propriétaires de

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