‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 45 sur 203 · lllis'.ble dans le manuscrit · texte numérisé non relu

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meilleures nouvelles de l'Empereur, mais que le général Malet, détenu dans une maison de santé, s'était échappé, était allé à Vincennes, d'où il avait ramené la 10'= cohorte de gardes nationaux, et leur avait lu une proclamation, où il annonçait la mort de l'Empereur, la renaissance de la liberté, et un prétendu sénatusconsulte portant organisation d'un gouvernement provisoire. De là, Malet s'était transporté à la prison de la Force, avec la 10® corhorte, en avait arraché les généraux Lahorie et Guidai, ses complices, puis de là s'était rendu chez le général Uulin, commandant la place, et lui avait cassé la tête d'un coup de pistolet ; de son côté Lahorie été allé arrêterle ministre de la Police et l'avait conduit à la Force ainsi que son chef de division Desmarets. D'autres conjurés avaient été enlever de la même manière le préfet de police.

L'archichancelier confirma tous ces détails. Parfaitement calme, il distribuait des gardes chez tous les hommes en place, ne voulant comme garde à sa propre porte que son invalide habituel. M. Mole trouva l'archichancelier en conférence avec le ministre de de l'Intérieur, le grand chancelier de la Légion d'honneur, et l'adjoint au ministre de la police, M. Real, qui arrivait en môme temps que lui. M. Real, avait appris d'une manière bizarre ce qui se passait. A 7 heures 1/2 du matin, un domestique envoyé par lui et ayant sans doute oublié sa commission, demanda de sa part à l'archichancelier ce qu'il y avait de nouveau. L'archichancelier, un peu surpris de la légèreté du message, luiiît répondre qu'il ne savait pas de nouvelles, mais que M. Real aurait pu s'en informer lui-même, puisqu'il en était si curieux. Real suivit de peu son envoyé et l'explication fut courte et aisée. Sur son rapport, l'archichancelier donna l'ordre au ministre de la Guerre de

faire prendre les armes à la garde impériale, de doubler les postes de Saint-Cloud, et au maréchal Moncey de faire prendre les armes à la gendarmerie et de faire venir à Paris les brigades des départements environnants. Cent cinquante hommes furent envoyés à la Force pour délivrer le ministre, le préfet de police et Desmarets; Malet, Lahorie et Guidai étaient déjà arrêtés lorsqu'il sortit de chez l'archichancelier.

Comme M. Mole s'en allait, un de ses amis fit arrêter sa voiture ; il venait de chez lui pour s'assurer qu'il n'était pas arrêté, et lui ofTrit un asile dans sa maison : « Croyez-moi, lui répondit M. Mole, si la révolution recommence, disputons le terrain, n'émigrons et ne nous cachons pas. »

Il se fit conduire alors chez le général Hulin, place Vendôme. Une partie de la garde de Paris était rangée sur la place, des groupes de distance en distancf' semblaient plutôt consternés qu'agités. M. Mole n'entra pas chez le général, on lui dit à sa porte qu'il était dans son lit, et que sa vie était en danger.

« Je me rendis ensuite à la préfecture de police, continue M. Mole ; à la porte je vis du peuple, les figures étaient mauvaises, je vis sur plusieurs une sorte de ricanement menaçant, qui paraissait excité par les livrées de mes gens, et les armes qui étaient sur ma voiture. J'eus là tout à fait un souvenir de la révolution. Je trouvai Pasquier qui arrivait, je l'embrassai, je l'accablai de questions, et voici à peu près ce qu'il me raconta. A 1 heures du matin, il avait été réveillé par un vacarme qui croissait en avançant vers la porte de sa chambre. Un de ses gens était venu lui dire que l'Empereur était mort et qu'on venait l'arrêter pair ordre du Sénat. Voyant sa porte sur le point d'être forcée, et ne doutant pas de la fausseté de la nouvelle.

il s'était précipité par un escalier dérobé vers la porte de son jardin, mais l'ayant trouvée fermée, les conjurés, qui l'avaient suivi, le bloquèrent dans l'escalier et s'emparèrent de sa personne. Ils le traitèrent alors avec assez d'égards, le laissèrent s'habiller, et permirent à sa femme, à sa sœur et à son beau-frère de rester avec lui pendant les trois quarts d'heure qu'il fut consigné dans sa chambre. M. Pasquier leur demanda à voir l'ordre en vertu duquel ils l'arrêtaient. Ils lui montrèrent un prétendu sénatus-consulte renfermant un assez grand nombre d'articles. Pasquier le parcourut et quelque temps après, le leur ayant encore demandé, il le tint et le garda, une seconde fois et assez longtemps pour le lire a loisir. Le sénatus-consulte prétendu était signé d'un certain nombre de sénateurs connus pour leurs opinions républicaines, et leurs dispositions opposantes au gouvernement. Parmi eux figuraient Siéyès, Garât, Destutt deTracy, Lanjuinais ; la suppression des droitsréunis, de la conscription, de la Garde Nationale, était prononcée. Les grands cordons de la Légion d'honneur et la Croix étaient supprimés, on conservait le simple ruban jusqu'à ce qu'on eût trouvé une couleur à consacrer à la liberté. Le pouvoir exécutif était provisoirement confié à une Commission composée de Siéyès, Moreau et Carnot. Une commission plus nombreuse était chargée de présenter un projet de Constitution ; ses principaux membres étaient Garât, Destutt deTracy, Lanjuinais, M. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, Frochot, etc. M. de Pommereul commandait dans Paris ; Lahorie était ministre de la Police, Malet, ministre de la Guerre, tous les ministres et directeurs généraux devaient se démettre et remettre leurs portefeuilles à leurs secrétaires généraux. Le sénatus-consulte était accompagné d'une proclamation où l'on annonçait au

peuple la naissance de la liberté, la fin de la tyrannie, et où on lui promettait la paix. Les conjurés appelaient à eux les mécontents de tous les partis ; ils promettaient au Pape de le renvoyer à Rome. et ils l'invitaient à venir à Paris recevoir des hommages en expiation. Le chef de la cohorte, qui ne quitta pas M. Pasquier, lui fit remarquer que déjà il avait détaché sa croix et qu'il ne conservait que son ruban. Au bout de trois quarts d'heure, on le mit à la Force. Il apprit en arrivant que le duc de Rovigo y était au secret, et un moment après, il vit arriver Desmarets, qu'on y amenait à son tour. A neuf heures et demie, la scènechange. Pasquier voit arriver cent cinquante hommes de la garde impériale, qui lui font ouvrir les portesainsi qu'au ministre et a Desmarets, mais en rentrant chez lui, il trouva sa propre garde qui lui ferma le passage. Une haie de soldats rangé? devant son escalier l'empêche de monter. Il appelle l'officier du poste, celui-ci s'avance et lui dit fièrement qu'il n'est plus préfet de police et qu'il ne le connaît pas. Pasquier insiste. Un sergent dit qu'il faut le tuer. L'officier donne un signal et les soldats suivent le Préfet qui se retire, la baïonnette dans les reins. Son valet de chambre veut se mettre au devant de lui, il reçoit deux coups de baïonnette dans le mollet. Au bout du passage qui conduit à la Préfecture, M. Pasquier veut suivre le quai à droite, il est accueilli par un peloton de la même garde qui le couche en joue. Enfin il entre chez un apothicaire où il resta jusqu'à ce que l'adjudant commandant Laborde vînt le délivrer. M. Pasquier me parut fort calme pour un homme qui sort d'une épreuve aussi chaude. Il avait à ce qu'il paraît fort bien jugé sa position, car il avait dit à son beau-frère pendant qu'il était gardé à vue : « Ceci est un coup de main.

dans six heures nous serons moric., ou ceux qui nous arrêtent en notre pouvoir. » II me raconta comment le ministre de la Police avait été arrêté. Lahorie s'était transporté chez lui avec une forte partie de la cohorte. Le ministre était au lit. Entendant enfoncer à coups de barres de fer et de crosses de fusil les portes de se& appartements, que personne n'avait voulu ouvrir, il s'était précipité en chemise vers le bruit, et on l'avait saisi. Ayant voulu faire quelque résistance, il avait été traité assez rudement, on assure même qu'il y avait ordre de le tuer, mais que Lahorie, à qui il avait autrefois sauvé la vie, avait '/oulu lui rendre le mêmeservice. Arrivé sur le Pont-Neuf, il descendit du cabriolet où on le conduisait, et tenta de s'échapper,, mais on le reprit, et il fut traîné plutôt que conduit à pied jusqu'aux portes de la prison. Un officier de la cohorte à qui il demanda s'il ne savait pas que c'était sur un ministre de l'Empereur qu'il osait porter la main, lui répondit : « Oui, je le sais, et je sais aussi qu'il n'y a plus d'empereur et qu'il faut que tu marches. »

« Comme je sortais de chez M. Pasquier, on vint lui dire que les diligences étaient arrêtées aux barrières par l'ordre des conjurés. Le commandant des pompiers vint aussi lui^ dire en ma présence comment il avait appris le complot à six heures du matin. Cet officier ava l entendu des officiers de la cohorte dire en passant devant la caserne des pompiers : « Ceux-là sont encore des soldats de l'Empereur, mais nous fermerons bientôt cette boutique, et nous leur apprendrons qu'il n'y a plus ni empereur, ni roi de Rome. » Je passai le reste de ma journée à recueillir des renseignements sur cet inconcevable, complot. Deux heures plus tard, Paris était bouleversé, et on ne peut calculer ce qui serait

124 LA COXSPIRATION MALET.

arrivé. Le peu d'activité des conspirateurs, surtout la nonchalance de Lahorie et la présence d'esprit de l'adjudant commandant Laborde firent tout échouer. Lahorie devait conduire le duc de Rovigo à la Force, tandis qu'au même moment Guidai arrêtait l'archichancelier et le ministre de la Guerre. Alors toute l'action du gouvernement était paralysée, il n'y avait plus une autorité de laquelle un ordre pût servir de point de ralliement. Au lieu de cela, Lahorie s'amusa à faire le ministre. Il sortit dans la voiture du duc de Rovigo pour aller je ne sais où, il fit venir les gens de la maison, leur promit de les garder s'il en était content, demanda le tailleur du ministre pour lui faire son costume. Pendant ce temps, les heures s'écoulaient et Guidai, au lieu d'arrêter l'archichancelier et le ministre de la Guerre, conduisait le duc de Rovigo à la Force. Se doutant que le complot était manqué, et surtout effrayé de voir que le peuple ne prenait nulle part, nul intérêt à ce qui se passait, Guidai, après avoir déposé son prisonnier, disparut. De son côté Malet, ayant rencontré Laborde, lui déclara qu'il était sous ses ordres et que lui, Malet, était ministre de la Guerre. Laborde, plein de présence d'esprit, lui fait sa soumission et l'invite à entrer à l'Etat-major, pour lui donner plus particulièrement ses instructions. Malet entra, la porte se referma, et Laborde le fait saisir. Il se transporte ensuite au Ministère, et s'empare de Lahorie qu'il trouve en train de signer des ordres d'arrestation à son bureau. Il se dirige ensuite à la préfecture de police, il y est arrêté à son tour par cette garde qui voulut ensuite attenter à la personne du Préfet de police. A force de jurer, de déclamer, Laborde en impose k cette troupe accoutumée à lui obéir, elle le laisse aller et une heure après le même Laborde revient

lui faire remettre bas les armes et délivrer le Préfet de police.

(( Le soir, je retournai chez M. Pasquier et j'y restai jusqu'à 11 heures. Il me montra le rapport qu'il adressait à l'Empereur sur la journée. Il était simple, succinct, véridique mais pas assez anecdolique, il manquait de couleur, il n'y justifiait pas assez la police, il y faisait peu de réflexions, encore moins de conjectures, sur l'origine de la conspiration, son but et ce qui serait arrivé si elle avait réussi. C'était trop le rapport que tout homme un peu bien informé aurait pu faire. L... (?)^ vint, il fut curieux à entendre sur les trois conspirateurs, avec lesquels il avait servi à l'armée du Rhin. Guidai lui avait toujours paru un homme au-dessous du médiocre, Malet un fou, mais opiniâtre dans toutes ses résolutions. Quant à Lahorie il l'avait aimé, et il nous le peignit comme un des hommes les plus distingués qu'il eut connus. Pasquier nous dit qu'il l'avait vu le matin chez le ministre de la Police, il était attaché et paraissait abattu. Envoyant Pasquier, il releva la tête et lui dit : « J'espère que du moins on ne vous a pas fait de mal. » On assure, mais je n'ai pu en acquérir la certitude, qu€ quand il parut devant le ministre de la Police, il lui dit : « Je vous ai sauvé la vie ce matin, ainsi nous sommes quittes. » Cependant l'archichancelier assembla deux fois dans le jour les ministres, on arrêta toutes les mesures à prendre. Une commission militaire présidée par le général D.^jean est saisie de l'affaire et doit juger les coupables.

« Le lendemain 24 je dînai chez l'archichancelier avec Uéal ; il avait passé toute la nuit à interroger les

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