‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 5 sur 203 · Vielle M'^" Mole, par le marquis de Scgur · texte numérisé non relu

Vielle M'^" Mole, par le marquis de Scgur

MATHIEU-LOUIS MOLE EN PRISON. i9

peut-être, où ces paroles étaient prononcées, le président Mole expirait sur l'échafaud, avec vingt-quatre autres magistrats des Parlements de Paris et de Toulouse. — 20 avril 1794.

C'est ainsi que sous la Révolution, la France payait la dette de sa reconnaissance envers ses serviteurs les plus désintéressés et honorait la mémoire de ceux qui avaient travaillé, pendant plusieurs générations, à sa grandeur et à sa gloire.

L'abbé de Sambucy vint annoncer à M™® Mole la mort -de son mari. La veille il avait pu pénétrer auprès de lui, et il était venu secrètement la nuit transmettre à sa femme ses derniers adieux. Bien qu'elle s'attendit à cette issue fatale, la confirmation en fut pour elle €omme un coup de massue. Elle fut frappée d'une paralysie de tous les membres qui dura plusieurs mois et menaça de la mener au tombeau.

Cette époque, si impitoyable à ceux que leur passé rattachait au régime détruit, ne le fut pas moins à ceux que leur jeune âge aurait dû laissL*r en dehors de ces misères et de ces luttes. Mathieu-Louis Mole se trouvait à l'âge de treize ans privé de son protecteur et de son guide naturel, seul avec une mère presque mourante et deux sœurs plus jeunes encore que lui. L'hôtel du faubourg Saint-Germain les abritait encore, mais ils y vivaient dans le dénuement le plus complet. Les biens de leur père avaient été mis sous séquestre et administrés en leur nom, parce ([vi'ils étaient mineurs, par la nation. C'est dire qu'il ne leur était rien laissé pour vivre. Ils vivaient misérablement, ne mangeant pas tous les jours, obligés, dit une tradiUon de famille.

d'aller demander, mendier même, leur nourriture à la porte d'un restaurant situé au coin de la rue de Tournon, ou à la porte des casernes. Celte triste vie dura quelques semaines, mais comme si le destin prenait plaisir à accumuler sur leurs têtes toutes ses rigueurs, une nouvelle épreuve allait encore s'abattre sur eux. Une femme infirme et trois enfants étaient évidemment une menace pour la nation et pour les institutions, leur liberté une hérésie à la religion du jour. Ile furent arrêtés tous les quatre, et conduits à la Conciergerie, Mathieu-Louis, accompagné de ses deux jeunes sœurs, suivit à pied sa mère, qui, ne pouvant marcher, était portée sur un matelas par quatre municipaux ; et ce pitoyable cortège traversa tous les quartiers que si peu d'années auparavant la présidente Mole visitait presque quotidiennement, pour y faire le bien et soulager la misère.

Mathieu-Louis connut toutes les privations, toutes les souffrances de l'incarcération. Il dut néanmoins à son jeune âge de ne pas être séparé de sa mère et de ?es sœurs. Un espionnage continuel, des inspections inattendues dans les cellules, l'appel quotidien des prisonniers qui allaient comparaître devant le Tribunal révolutionnaire, ou des condamnés qui partaient pour l'échafaud, et la terreur, chaque jour, d'entendre appeler le nom de sa mère ou même le sien, telle fut son existence pendant ce long emprisonnement. Un adoucissement avait cependant été laissé à sa triste condition. Un jeune homme l'avait suivi, qui avait obtenu de partager sa captivité : c'était M. Martin de Puisi mx, son précepteur, qui avait refusé de rabandonner, ami fidèle et dévoué'.

1. M°>" Mole et ses enfants lui conservèrent un souvenir reconnaisnaissant, et Taidèrent dans la suite à s'établir. « II fit un excellent

Au 9 thermidor, la chute de Robespierre allait rendre leur captivité un peu moins lourde, mais ne devait pas encore leur ouvrir les portes de leur prison. Ils y passèrent encore une partie de l'hiver 1794-1795. Aux privations subies jusque là, s'ajoutèrent les souffrances causées par le froid de cet hiver qui fut exceptionnellement rigoureux. 11 sortirent enfin de prison, heureux sans doute de leurs vies sauves, mais accablés par les malheurs de la veille et inquiets pour leur avenir.

Rendu à la liberté, Mathieu-Louis Mole suivit sa mère et ses sœurs à Méry. Ce n'était pas par suite d'un choix spontané que sa mère s'y réfugiait. Los prisonniers de la Terreur, échappés à la mort et à la prison, ne pouvaient résider qu'au lieu qui leur était assigné. Ce fut sans doute à dessein qu'on ne l'autorisa pas à rentrer à Champlàtreux, terre patrimoniale des Mole, dont Mathieu-Louis était devenu propriétaire par la mort de son grand-père et de son père. Bien que les décrets de Thermidor l'eussent remis en possession de cette terre, le château de Champlàtreux était encore occupé par un hôpital que la Convention y avait installé.

Ce fut Méry qui fut assigné comme résidence à M"^ Mole et à ses enfants, avec défense d'en sortir sans permission.

Le château de Méry avait été relativement épargné. La plupart des tableaux de famille et des meubles s'y trouvaient encore. Seules les sépultures avaient été saccagées, tant il est vrai qu'à toutes les époques révo-

mariage, et fut préfet d'Angers sous la Restauration. Sa femme et ses CI) aiits se retirèrent à Home après la Révolution de 1830. » {Vie de M""' Mole, par le marquis de Ségur.)

lutionnaires la haine s'exerça aussi bien sur les morts que sur les vivants, et que les tombes elles-mêmes, que toutes les religions et toutes les civilisations honorent et respectent, ne trouvent pas grâce devant la populace.

Pendant les premiers mois qui suivirent leur élargissement, la vie qu'il menèrent à Méry fut assez gênée. Heureusement pour eux. M"'® Mole avait pu retrouver une partie de ses bijoux, entre autres trois diamants d'une si grande valeur que leur reproduction en cristal avait été envoyée, avant la Révolution, aux principaux joailliers de France et de l'étranger pour en faciliter la recherche en cas de vol. Une main amie les avait cachés au moment de l'arrestation de M""' Mole, et ils lui furent fidèlement rendus à sa sortie de prison*. La vente de ces bijoux les aida à vivre.

Leur vie fut relativement heureuse et tranquille. Mais de nouveaux deuils allaient encore s'abattre sur eux. La plus jeune fille, Louis3, âgée seulement de trois ans lors de son emprisonnement, ne survécut pas longtemps aux souffrances qu'elle avait subies en prison, et mourut peu de temps après son retour k Méry.

Un autre deuil qui frappait moins directement Mathieu-Louis Mole, mais dont les circonstances n'en étaient pas moins tragiques, vint peu après s'ajouter h la longue liste de leurs tristesses.

Los deux frères de M""" Mole, les comtes Christian et Charles de Lamoignon, faisaient partie de l'expédition do Quiberon.

Le régiment auquel appartenait Charles de Lamoignon était chargé de protéger l'embarquement des

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