Vie de M"' Mole, par le marquis de Ségur
troupes royalistes échappées du fort Penlhièvre. Son frère, blessé à la jambe, ne pouvait plus marcher. Charles de Lamoignon le porta sur ses épaules jusqu'à une embarcation, mais resta sur le rivage, alors qu'il aurait pu s'embarquer lui aussi, ne voulant pas partir « puisque son régiment se battait encore ».
Le comte de Sombrenil, qui commandait ce qui restait de l'expédition, se rendit près du général Hoche, et offrit sa vie en échange de celles de ses compagnons. Ce fut accepté. Comme on n'avait pas de quoi écrire, la capitulation fut consentie verbalement : la vie était accordée à tous les émigrés qui pouvaient se rembarquer. Sombreuil seul restait prisonnier.
Les navires qui devaient les prendre tardant à arriver, les émigrés furent envoyés à Auray, où peu de jours après, malgré la parole donnée, ils furent tous fusillés. Charles de Lemoignon était du nombre.
Le sang, les deuils, les larmes, telle fut pour Mathieu- Louis Mole son entrée dans la vie. Comme il devait l'écrire plus tard sur lui-même dans une notice conservée au château de Champlàtreux : « Dès sa première jeunesse il épuisa les leçons du malheur. »
Ces épreuves qui marquèrent ses premières années., devaient fatalement laisser sur son esprit une impression profonde. Comme il est permis de le penser d'après les écrits qu'il a laissés, il en conserva peu d'illusions sur les hommes; il avait assisté à tant de crimes, il avait été témoin de tant de lâchetés, de mensonges et d'injustices, qu'il semble leur avoir dû, désabusé de bonne heure, une certaine mélancolie qu'il conserva toute sa vie, et pas mal de mépris pour ses contemporains. Un amour de, la vérité, poussé parfois au point
de la lui faire préférer à l'indulgence, fut un des traits principaux de son caractère. Il traversa la vie en observant et les jugements qu'il porta sur les hommes de son temps sont sincères sans doute, mais quelquefois sévères.
Réduit à lui-même pour s'instruire, privé de maître, il combla seul les lacunes de son instruction, conséquences de son incarcération et des années passées en efforts et en démarches auprès des Révolutionnaires pour sauver la vie de son père. Il y parvint par un travail opiniâtre. Doué de brillantes qualités d'intelligence, porté dès son jeune âge à la réflexion et replié sur lui-même, il eut le goût et la force d'étudier seul. A S3ize ans, il passait ses journées et une partie de ses nuits à s'instruire et « parvint à réparer seul pour ainsi dire le tort que lui avaient fait les circonstances en le privant de tout enseignement »,
Il étudia surtout les littératures grecque et romaine. Comme toute sa génération issue du xviii*" siècle et qui en subissait encore l'influence, il eut un goût prononcé pour les études philosophiques et sociales; il étudia Montesquieu comme Rousseau, Voltaire aussi bien que Descartes. De ses lectures et de ses études, il se forma sur les grands mouvements sociaux et moraux de son temps et des différentes époques de l'histoire des opinions purement personnelles.
Quand la situation intérieure se fut éclaircie et qu'il put quitter Méry, il suivit avec succès les leçons de l'école des travaux publics (depuis l'Ecole polytechnique), mais il ne dut qu'à lui cette éducation toute d'originalité, où il prit l'habitude, qui devait lui être si utile plus tard dans le maniement des affaires et la conduite des hommes, de tout apprendre et de tout juger par lui-même. ^