‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 70 sur 203 · S8 LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

S8 LA NOBLESSE

autre côté, j'ai dû et je dois encore me servir des hommes de la révolution, parce qu'ils ont pour eux l'opinion du peuple et" même celle de l'armée. Le peuple et l'armée, deux générations tout entières n'ont vu qu'eux au pouvoir, aux affaires, enfin ne connaissent qu'eux.

« — Votre Majesté a élevé aux emplois un grand nombre d'hommes étrangers à la révolution, ou qui avaient été ses victimes, je dirai même qu'elle s'est adressée quelquefois à la naissance et n'a jamais eu lieu de s'en repentir.

« Napoléon. — Je le reconnais, mais n'a-t-il pas fallu pour cela recourir à la contrainte? N'a-t-il pas fallu, pour ainsi dire, traîner les anciens nobles aux emplois.^ Et de bonne foi, je vous le demande, combien d'entre eux sont propres aux affaires aujourd'hui ?

« — Sire, n'en ont-ils pas été repoussés depuis vingt-cinq ans.!^ Ce n'est pas dans la prison ou dans l'exil, qu'on les apprend.

« Napoléon. — Je ne dis pas le contraire; mais, pour une raison ou pour une autre, il y en a très peu que je puisse employer aujourd'hui, et moi je n'ai pas le temps d'attendre. Il faut que je marche, que j'agisse, que j'avance. Il me faut des yeux, des bras, des jambes, et je ne puis me servir de ceux qui n'en ont pas. Il y aura leurs enfants, mais il faut qu'ils se forment, c'est un élément pour l'avenir.

« — Votre jMajesté a dû être satisfaite des jeunes gens de cette classe, qui se trouvent en grand nombre dans ses armées?

« Napoléon. — Ils sont non seulement braves, mais bons sujets, bien élevés et pleins d'honneur. L'armée leur rend justice et ils reprendront leur place dans

l'État. Ney, qui assurément n'aime pas les nobles, ne tarissait pas d'éloges sur un jeune Montesquieu*, parent du grand chambellan.

« — Sire, c'est mon cousin germain par ma femme.

(( Napoléon. — Il a montré un sang-froid, une tête pendant la retraite, et surtout h la Bérézina, qui donne de lui les plus grandes espérances. Mais revenons à Frochot. Comment vous l'êtes-vous expliqué ?

« — Sire, un homme bien né, un esprit véritablement monarchique ne se serait pas conduit comme lui. Ses intentions, je crois, n'eussent pas été plus innocentes, mais il aurait compris l'honneur et la fidélité au serment.

« Napoléon, api^ès un silence. — Sans doute, Frochot ne péchait pas par l'esprit ; il en avait beaucoup, je crois même qu'il m'était attaché. Mais il manquait de cette noblesse de sentiments qui conseille mieux que l'esprit dans les circonstances difficiles. C'était toujours un commis, avec les sentiments d'un commis, ancien secrétaire, de Mirabeau, et, au fond, n'aimant pas la monarchie.

« — Sire, il n'y croyait pas à la monarchie; la preuve c'est que la pensée du roi de Rome ne lui est pas venue. Il a vu l'Empereur mort, et il s'est mis en observation devant la révolution qui venait le surprendre et s'opérait sous ses yeux ; sa faute est partie de son esprit bien plutôt que de son cœur. Je crois qu'il était sincèrement attaché à votre personne. Il n'y a qu'une circonstance qui me paraisse inexplicable, c'est qu'un homme, qu'il appelle son ami de trente ans, lui ait appris la nouvelle de votre mort sous cette forme : Fuit imperator.

1. L'Empereur estropiait souvent les noms propres et disait ici Montesquieu à la place de Montesquiou. (Note du comte Mule.t

\60 LES OPINIONS l'emportant SUR LES INTÉRÊTS.

« Napoléon. — Ce mot m'a plus frappé que tout le reste, quand je lus les pièces de la conspiralion à Moscou. Je me dis à moi-même : voilà un homme qui ne m'aime pas.

« — Sire, cet homme était cependant comblé de vos bienfaits. Il tenait de Votre Majesté sa grande existence et sa grande fortune ; mais l'expérience apprend tous les jours que les hommes sortis de la révolution et nourris de ses principes, placés entre leur opinion politique et leurs intérêts, sont capables de préférer le succès de leur opinion à leurs intérêts.

« Napoléon. — Vous voulez dire le contraire.

« — Non, Sire, je veux dire qu'autour de vous, plus d'un personnage chargé de titres, de cordons, de richesses, sacrifierait volontiers tous ces avantages au triomphe de ses idées politiques. Ils ne feront jamais rien contre vous, parce qu'ils se croient engagés, par leur serment et par vos bienfaits, envers votre personne ; mais, cette personne de moins, ils repousseront une forme de gouvernement qu'ils détestent et reviendront à celle qu'ils croient toujours la meilleure.

« Napoléon. — Cela peut être vrai pour quelques fanatiques. Au reste, les hommes de la révolution vieillissent, il faut aller au jour le jour, et pourvoir aux besoins du moment. Pendant mon absence, l'archichancelier, quoique investi de la confiance universelle, n'était pas assez au-dessus des premiers personnages de l'Etat pour leur en imposer. Il n'aurait pu exiler, faire arrêter un grand dignitaire, un grand officier de la couronne*. L'Impératrice, bien conseillée, le fera. Elle est trop jeune pour gouverner

1. J'ai toujours cru que rEmpereu»" •'•• oensait au prince de Bénévent. (Note du comte MoIé.)

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