‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 69 sur 203 · RAISONS DU DÉPART DE MOSCOU · texte numérisé non relu

RAISONS DU DÉPART DE MOSCOU

(( — Sire, comme vous l'avez dit une fois, vous avez voulu faire de vous un être tout politique, en préservant votre âme de tout ce qui subjugue ou préoccupe les hommes.

« Napoléon. — En quittant mon armée, je prévoyais tout ce qui est arrivé, mais j'ai senti qu'il n'y avait pas à balancer, et qu'il fallait revenir à Paris au plus vite, si je voulais encore une fois en imposer h l'Europe, et lui dire de choisir entre la guerre et la paix. Mes généraux eux-mêmes l'ont compris; quand je les réunis en Conseil de guerre, ils me dirent tous : allez-vous en, vous n'avez plus rien à faire ici, c'est en France que vous êtes nécessaire. Us montrèrent dans cette circonstance un esprit véritablement monarchique. Si je n'avais été que général d'armée, je passais l'hiver à Moscou et je pouvais m'y maintenir; mais, dans ma position, je ne pouvais laisser couper mes communications avec la France. On y eût été six mois sans recevoir de mes nouvelles, et qu'y serait-il arrivé pendant ce temps .►>

(( — Sire, il est impossible de le dire. L'affaire de Malet a prouvé à Votre Majesté quelles pouvaient être en son absence les suites d'un coup de main. Notre société réduite en poussière, c'est-à-dire à l'état d'individualités, ne résiste plus. Point d'institutions, de mœurs publiques qui nous protègent; plus de classes, d'unités collectives, d'agrégations d'intérêts. Chacun est tellement habitué à recevoir de vous l'inspiration et le mouvement, que personne dans le péril n'ose se sauver lui-même et prendre l'initiative en présence du danger.

« Napoléon. — Oui, c'est un malheur; Berthier m'écrivait dernièrement : « Je ne sais plus que faire, je doute de moi-même quand vous n'y êtes pas. Il y a

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quinze ans que je ne pense pas et que je suis accoutumé à recevoir de vous toutes mes idées. »

u — Il n'y a personne, Sire, dans le civil comme dans le militaire, qui ne puisse en dire autant. Est-il croyable que le 23 octobre et les jours qui suivirent, pas un grand corps de l'État n'ait élevé la voix et donné le signal à l'opinion publique? On sut tout de suite que lô bruit de votre mort était mensonger, et chacun attendit que vous fassiez connaître ce qu'il y avait à faire, et ce que l'on devait dire.

« Napoléon. — Sans doute, nous sommes une monarchie de huit jours. L'instinct, les habitudes monarchiques nous manquent. Cette société, que vous peignez si bien en disant que la révolution l'a réduite en poussière, ne sait que craindre et obéir. Si elle pouvait soutenir, elle pourrait aussi résister, et deviendrait ingouvernable. L'histoire de Frochot est frappante'. Personne ne s'est indigné de sa conduite, il a même laissé des regrets ; tout le monde le plaint, môme le Conseil d'Etat, tout en le condamnant. La postérité ne saura jamais combien il était difficile de faire une monarchie avec les éléments que j'avais entre les mains. Cette nation est devenue essentiellement irreligieuse.

(( — Sire, elle tient cependant à sa religion, et vous en auriez la preuve si...

« Napoléon, vivement. — Vous ne m'entendez pas; je ne dis pas qu'elle soit sans religion, je dis qu'elle est irréligieuse, c'est-à-dire qu'il n'y a plus rien de sacré pour elle, qu'elle déchire ou soulève tous les voiles, qu'elle ne vénère, ne respecte plus rien. D'un

1. Frochot, conseiller d'État, comte et chevalier de l'Empire, était préfet (le la Seine en 1812. 11 avait cru à la mort de l'Kmpereuret n'avait rien fait pour prévenir la conspiration de Malet. Il lut destitué par Napoléon.

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