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3i8 ' tK CÔMÏt OMNIBUS
donc le bras qui le soutenait, il s'affaissa sur un fauteuil placé en dehors du seuil qu'il ne pouvait franchir et, après un geste de main pour remercier celui qui lui avait prêté son aide, il se renversa sur le dossier pour attendre que sa respiration, qui sifflait, sortît plus régulière de sa poitrine haletante.
Roudiac entra donc seul dans la salle à manger oîi le comte de Blèves, qui pensait n'avoir pas à se gêner avec si petite espèce que Tétait l'épicier, secouait le dormeur par les épaules en lui criant aux oreilles :
— Ehl mon bonhomme, la fête est finie, il faudrait regagner votre lit, où vous serez cent fois mieux que vautré sur cette table.
Mais Storëre, aussi mou qu'un paquet de linge mouillé, se prêtait aux secousses et sa tête allait de droite et de gauche sur ses bras croisés sur la table. * — Obi je te ferai bien nous montrer ta face d'ivrogne ! dit le comte un peu impatienté.
Alors, passant sa main sous le menton de l'épicier, il lui réleva brusquement la tête, qu'il soutint pour l'examiner à l'aise.
Le teint de Storère, ordinairement jaune, était devenu d'un rouge de brique. Ses yeux, sous leurs paupières qui s'étaient à demi-soulevées , apparaissaient vagues et ternes. De la bouche entr'ouverte, dont les lèvres étaient agitées par un frissonnement nerveux, sortait une sorte de râle rauque et saccadé.
Pris de rire à la vue de ce masque burlesque, le comte retira sa main, et la tête de l'épicier, privée de son point d'appui, retomba comme une masse sur la table.
— Pouf! fit le comte. Je crois, sur ma parole, que, si nous le pendions par les pieds , il ne cesserait pas
de ronfler. L'entendez-vous souffler? On dirait un phoque... Quelle musique IJ I
— Nous ferions bien de le mettre dans une voiture qui le reconduirait chez lui, proposa Roudiac.
-— Où demeure-t'il?
— Je l'ignore, mais son débiteur Grondier doit connaître son adresse.
A cette réponse, qui rappelait les autres convives à son souvenir, M de Elèves cessa de s'occuper de l'épicier.
— Otti, à propos ! s'écria-t-il, où Peyrade et Grondier sont-ils donc passés?
Les deux hommes visitèrent le fumoir, les salons et l'appartement privé du millionnaire sans rencontrer personne.
— Sonnons un domestique, dit Roudiac, quand ils furent revenus dans la salle à manger.
Après le festin des maîtres, les valets s'étaient attablés dans la cuisine du sous-sol, et ils festoyaient à leur tour. Celui qui se présenta mâchait encore la bouchée que le coup de sonnette lui avait surpris dans la bouche.
— Où sont votre maître et M. Grondier? demanda le comte.
— Ces messieurs sont partis à leur cercle.
— Et M. Peyrade ne vous a donné aucun ordre au sujet de ce dormeur? s'informa Roudiac en montrant Storère.
^ Monsieur a dit qu'un bon somme le^ remettrait et 9^*11 fallait le laisser dormir à son aise.
^ Ma foi I mon cher, dit M. de Elèves en s'adressant à Roudiac, ne soyons pas plus royaliste que le roi. Puisqu'il plaît à Peyrade de garder son ivrogne, ïie le privons pas de cette satisfaction.
^Sd LE cbMTE OHNIÈUS
ï^ulë, se toiifnaiit vers le dotaèstt^tie' :
— Faites avancer ma voithtë,» t^ttifWandâ-t-il.
Le valet sàldsf et sbrtîl satis ^e ddutéi qd'èn {)ltlsdes deux hortirtlès iitii rinteri*ôgèÉiièrit, ses réplonsès avaient été eîitendues par Maucieut, toiijonrs ^ssis de l'atitre côté du chambraiile de la porte, qiri séparait la salle à manger du salon de jeu.
— Je vais aussi aller faire un tour àû club. Voulezvous profiter de taa voiture?... jè vôù^ descendrai où il vous plaira, offrit M. de Blèves à son compagnon, après le départ air lîiqdàis.
— Accepté! dit Roudiac. Comfae fous,' j'iràf rejoindre nos am'rS.
— Alors, ett roiïtë.
Mais à son troisième pas vers la sortie, le' comte s'itrètà en disant .♦
— Nous oublions Màucîeux.
Ilfevînt donc âù malade qiil, sachant ce qu'on allait Id! proposer, se hâta dé dire d'une voix essoufflée :
— Non, èher comte, je liè ^iiié être plus lôhgtemps des vôtres, ce soir, car je me sens un peu fatigtié... Mais rendez-moi donc le service, éh vous étt allant, de donner Tordre à mon valet dé pied, un colosse que vous trouverez flans le véstfbùlë, dé tëûir m'aîàer à rîfàrchèf* jdsqu'â ma vôittir^.
— Né ptiîs-je fous' rëiïdre mot-riiërflg c^seï-ficë? demanda M. de Blèves.
— Màîâ iibh, mais nori, Chë^ cotcffë.;. Â vou^ fchàrger de ses fonctions, vdusfo'us tèrïei tttf è'nnemî lÈforteî de mon b^èfve François... Pfévefiéz-lé seulemerit, je vous prié, répliqua le poitrinaire en souriant.
Leê ddigts déniàttigèaiénf ati jo'ùe'éfi' dèf marner au '^lus vite les cartes du cerclé, tl n'insista donc pas k
LES WtiÈS DE £*MpiètER 33f
proposer une complaisance qui le ferait asseoir cinq minutes plus tard devant une table de jeu, et il quitta sans regret le malade en disant :
— Je vais vous envoyer Vcitre valet de pied.
Puis il s'éloigna, suivi de Roudiac.
Les gens de Peyrade, nous le répétons, étaient en trate de souper à la cuisiflè et, éri ràbèence drf nïaître, ils se souciaient peti de ce qui se passait dans là màisdtr: François^ averti au passage parle fcoiiltè, fié reiitbfltrd donc personne Sur sa route» ^iïàiïd il tint therclièi» son itïâître pour le porter daris là voiture ^tfé/ le coclïèr avait fait approcher du perrdif :
Gomrriè l'avait dit Maucîèux, le tâflet dfe ^lëd était un géant def force â enlever dix fois plds lourd qttèf l'était le pauvre poitrinaire.
— Mon vieux François,' que font en ce itfômèïtt les domestiques de M. Peyrade? lui demanda le malade quand fl le vit apparaître.
-^ 11 friccfttent dans la cuisine à qui mieux frïîeux;.; Un voleur qui entrerait ici à cette hedre pourrait f^iref son cotip sans avoir à craindre d'être dérangé.
— Et tu crois que nous avons la chance de trouver l€f jiaésagé libre en nous allant?
— Sans aucun doute, répondit François en outrant ses grands bras pour soulever sbn maître.
Mais Maucieux rëjio'dssa dddcémedt Tétreintè èti disant :
^ Nbri,' ]ë itië sens âSsez fort pbur pddvoî^ descendre jusqu'à ta voiture:
Alors lui montrant Storèrë, il ajouta .'
— Aix lieu de fabi, tti vafS èihpd^ter eei homttië que tù toî§ ik; ddrriïdnt Siir la table.
Dix minutes s*étâientécou1ées, etlesgens dePeyrade, fort agréablement occupés à faire plats nets des reliefs de la table du maître, comptaient avoir encore longtemps, sans crainte d'être dérangés, à savourer cette douce jouissance, quand, tout à coup, un épouvantable vacarme de sonnette vint troubler la fête.
Aussitôt, fourchettes de s'arrêter, bouches de rester ouvertes et verres, qu'on allait vider, de se tenir immobiles devant les lèvres. La bonne et joyeuse causerie qui animait les convives, avant ce tintamarre malencontreux, fit immédiatement place à un silence général qui permit.de mieux entendre le second et encore plus furieux carillon auquel se livra la sonnette, après un repos si court qu'il fallait en conclure que celui qui sonnait ainsi n'était pas dans une de ses heures de patience.
— C'est le bourgeois qui est rentré, dit enfin un palefrenier. '^
— Et rentré furibond, ajouta son voisin.
— Gare à l'orage ! avança un autre.
— Oh ! oui I fit-on en chœur.
— Si Goberju était là, on l'enverrait essuyer le feu, lui qui mène le maître par le bout du nez, débita un jeune marmiton.
L'idée éUit bonne, mais elle péchait par la base puisque 'G<!A)èrju était absent. Aussitôt le dîner des maîtres terminé^ le groom, sur un ordre de Peyrade, était parti en commission.
.LES fILLES DE L'ÉHCIëR ^ 333
<— ii^MW»*— ^— — ^^^^ I I ' 1^ I I ■ I I i' «^i^i^M^ll I I ,^
Comme, à trop attendre, on risquait que Forage tournât à Touragan le plus violent, ce fut le. domestique, que MM. de BIèves et de Roudiaè avaient interrogé avant leur départ, qui se dévoua pour le salut commun.
— Je vais aller affronter la bête en furie, déclara-t-il en se levant.
L'épithète de bête en furie n'était pas trop forte, car Peyrade, quand le valet se présenta devant lui, poussait des rugissements de colère et, tenant en main le cordon de sonnette qu'il avait arraché, il arpentait la salle à manger d'un pas précipité, à la façon d'un tigre dans sa cage.
— Où est passé mon ivrogne? L'as-tu donc laissé partir, triple imbécile? cria-t-il au domestique en le Voyant apparaître.
Celui-ci tourna immédiatement les yeux vers le point où, un quart d'heure auparavant, il avait vu l'épicier avachi sur la table et, en constatant son absence, il ne put que répondre d'une voix surprise :
— Il était encore là tout à l'heure.
— Oui; mais où est-il à présent? idiot I Est-ce que je ne t'avais pas commandé de le surveiller, de le garder sous ta maiu, et même de le porter dans un lit de la maison?
— C'est la vérité; mais il dormait sur la nappe de si bon cœur que je n'ai pas voulu le réveiller, car les gens ivres ont le vin mauvais quand on trouble leur premier sommeil... Alors je me suis dit que j'avais le temps de descendre à la cuisine pour manger un morceau à la hâte et...
— Et... il s'est réveillé pendant ton absence, puis il a décampé en sourdine.
Que Storère, dans Tétat où il l'avait vu, eût été ca-
334 Ie Comte oMmm/s
pable de Hier sans dégrrhgoler â 1^ ()f emiëref marche de l'escalier, cela stopéflait tellement le domestique qa il éô'tilevst là iiap(pe pour s'assurer éî sori homme iï'âYait pas glissé sous la table.
— Non, non, répéta-t-il... je me connais en pochârds, j'ose le dire... et celui-là avait son chargement complet... Il n'est pas possible qu'il ait pu lever le pied, car il était encore ître-moft, fl y â tin quart d'heure, qiiand MM. de Elèves et dé Roudîac sont partis.
— Mais alors ce sont etii quf Font enlevé? s'écria Peyrade.
— J'àî vu ces messieurs monter en voiture sans emporter le moindre ivrogne.
— Et M. de Maucieux?
Le domestique, quand il était venu parler au comte de Elèves, n'avait pas, on s'en souvient, aperçu le malade, alors assis dans la pièce voisine. Il répondit donc eh toute franchise :
— M. de ftiàucieui était déjà parti, car ces messieurs étaient seuls quand ils m'ont interrogé sur le dormeur et que je leur ai appris que vous m'aviez recommandé de le laisser ronfler à son aise.
Si Peyradé n'accusait pas le beau Grondier de l'en* lèvement de l'épicier, c'était qu'il avait la certitude qu'il n'y était pour rien. Ils étaient partis ensemble pour le cercle, ils y étaient entrés de compagnie, et quand le millionnaire s'était prestement évadé du club pour révenir chez lui, il avait laissé Grondier en train de tailler un baccarat.
Donc, ne trouvant personne de ses compagnons à rendre solidaire de la dispariti0n de l'épicier, Pejrade fut réduit à se dire:
— Mon nigaud de Goberju n'aura pas assez forcé la dose, et le Storère a décampé tout seul.
LES FILLE^ DE t'ÉPICIER 335
E< il c6«p«îâ d'tfff geste son db'ffiëStiqae. ^
Celui-ci, tout heureux d'aller retrouver son ds^iMê, ouvrit la porte, qui dém^s^ua ^ubîténife'Éfi qdël^tftin s*apprôtant à entrer.
— Tiens î c'est vous, Groiiaier? vous avez îfonc C[uîtté le cerclç? s'écria le millionnaire à' ia vue de /'arrivant.
— AnI vous êtes déjà rentré? fit à son tour Grondier sur un ton de surprise, qui prouvait qu'en revenant chez Peyrade il ne comptait pas le trouver au logis.
— Que cherchez-vous donc? ^^vez-vous pubfté quelque chose chez moi? reprit rex-manufactùrier ep
' vpyant le regard de son compagnon errer dans la pièce. .
V— J'aioubMé mon créancier, parblçu !..♦ Tout à l'heure, en jouant au baccarat, j*ai été pri^ d'un remords... Je me suis dit que c'était moi qui avais ametié le bonhomme ici, et que, par cela même qu'il ne pouvait plus s'en aller tout seul, je lui devais au moins de le reconduire,
— Eh! eh! fit Peyrade d'une voîx railleuse; voilà un remords qui vous a pris un ï)eu tard... Pourquoi ne l'avez-tous pas eu quand nous sommes partis ensemblè pour le cercle?
— Il n'est jamais trop tard pour se repentir. Aussi vo^èz-vous que je reviens.
— OujÈ, mais au momeût où vous espériez rie pas riïe trouver à domicile.
Sl'ondiei' ouvrit des yeux étonnés à cette phrase sur laquelle le millionnaire aivaît appuyé ironiquement :
— Que diable' voulez-vous dîf'ë ? deman^da-t-ll. Camarades dé débauche et dé folies dé toutes sortes,
les deiixÊommes n'avaient pas ^ sc^énëf l'un avec
l'autre. Ce fût Peyrade qui donna Texemple de la franchise.
— Dites donc, Grondier ? fit-il.
— Quoi?
— Voulez-vous être franc ?
— A quel propos?
— Avouez que nous chassons le môme gibier.
— C'est bien possible! confessa Grondier en éclatant de rire.
— Et que nous avons eu aussi la même idée ; ce qui fait que ne croyant pas me trouver de retour ici, vous êtes revenu en tapinois pour me couper Therbe sous le pied.
— La môme idée! Quelle idée? Détaillez-la, cette idée, dit le fils du notaire, en ne voulant pas s'aventurer plus loin sur le sentier de la franchise.
— Oh! une idée bien simple, celle de confisquer l'épicier à son profit.
— Pour??? fit le prudent Grondier.
— Pour lui tenir à peu près ce langage : « Mon brave Storère, je vous ai vu si malade que je n'ai pas osé vous faire reconduire chez vous où, peut-ôtre, auriez-vous manqué des soins nécessaires, puisque, veiïf que vous êtes, vous vivez seul... Alors je vous ai offert l'hospitalité chez moi et, comme mon imbécile de médecin m'avait un peu effrayé sur votre état, j'ai envoyé cherchervos demoiselles à leur pensionnatpour qu'elles eussent au moins la consolation d'avoir élé bénies par vous, si un malheur devait les frapper, ou pour vous rappeler par leurs bons soins à la santé, si mon docteur m'avait heureusement alarmé à tort. »... Hein! est-ce là le langage que, comme moi, vous aviez préparé à l'intention de l'idiot Storère ?
Grondier avança dédaigneusement les lèvres ;
— Heulheulfit-il.
C'était presque un aveu dont s'empara Peyrade qui continua :
— Poiir ne pas me donner le soupçon que vous aviez la môme idée que moi, vous m'avez accompagné au cercle en laissant ici dormir l'épicier, mais avec l'intention bien arrêtée de revenir, derrière mon dos, emporter notre ivrogne... c'est-à-dire l'appât qui doit attirer les deux jolies filles.
Grondier fit de nécessité vertu, et, ne voulant plus nier, il tenta de la conciliation en avançant cette proposition d'un honteux cynisme :
— 11 me semble que c'est le cas, ou jamais, de dire .** part à deux.
Mais Peyrade secoua tristement la tôte et, en guise de réponse, prononça :
— Chou blanc ! mon cher,
— Comment cela ?
. — Storère n'est plus ici. Mes domestiques l'ont mal surveillé, et il a pris sa volée.
— Allons donc l ce n'est pas possible 1 II était ivre à / ne pas pouvoir se tenir debout de deux jours et à en rester abruti pendant toute une semaine.
— C'est ce que je me suis dit d'abord, mais comme, après enquête faite, je n'ai pas trouvé ce troisième larron, qui nous aurait volé notre âne, j'ai bien été forcé de reconnaître qu'il avait dû partir seul.
A s'en rapporter aux apparences, la résignation était une des vertus de Grondier ; car, sans se lamenter sur cet insuccès, il répliqua aussitôt :
— Coup manqué pour cette fois , mon cher ; il faudra trouver autre chose... Je retourne achever la nuit au club et y reprendre mon baccarat que j'ai eu bien tort de quitter, car j'étais en veine.
Puis, avant de partir, il tendit l'a main à Peyrade, en disant :
— Franche alliance pour l'avenir, est-ce convenu ? dn ne se irichéra plus ?
— Non, K là grande sincérité !
Après cette promesse d'agir en toute loyàiuté, Grôiîdier rie fut pas plus iôt dans là rue qu'il se traç^ ce
petit plan de conduite :
^- Je suis le seul à connaître l'adresse de Stdr§tè. I^uîsqu'îl est retourné chez lui, oà il à dû arriver malade,.. Diéii sait comme, je vais aller m'installet à son chevetetj*y attendrai Tarrivée des jolies filles.
Au moment même oîi brohdier formait ce charmant projet, Peyrade, dont la confiance en la Sincérité de son compagnon était des plus minces, s'écrîaît de son côté :
— Est-il bien sûr qu'il soit retourné au cercle ? Il est capable, lui qui sait où demeure Storèfé, d'être all^ au plus vite se glisser dâils la place.
Alors, pour en avoir le cœur net, il teprit, à soà tbur, la route du club, où il était dé retour depuis une grande heure déjà quand Grondlèr y fit sa rentrée.
— Ah! ça, lambin, d'oîi venez-vous donc, vous qui paraissiez tant pressé de reprendre votre baccarat? demanda Peyrade en allant à sa rencontre.
— J'ai pris par le plus long, tout en rêvant au moyen d'avoir notre revanche de Tëpiciér qui nous a glissé entré lés mains aujourd'hui, répondit Grondîèr.
— Et avez-vous trouvé quelque chose?
— Non, rien... je ne suis pas en veine d'imagination probabiemiént.
— Ah I à propos, où dèmeure-t-il donc ce Storère ? demanda négligemment l'e^^-manufacturier.
— Rue de Provence, 14, déclara l'interrogé.
les'fIllës de £*épiciER 339
Biea qli'îi fût persuadé qiiè l'adressé étaîi fausse, Peyrade n'en secoua pas moins la main dii jeune nomme en disant :
— Toujours loyale alliance ?
— Plus que jamais ! riposta fe flls du notaire en le quittant pour aller se mettre au jeu.
Derrière lui, Peyrade expédia aussitôt aux informations un garçon du cercle qui, une demi-heure après, lui apprit, à sja grande surprise que M. Storère demeurait bien à l'adresse indiquée... mais que le portier avait répondu que son locataire n'était pas au logis.
— Ce brigand de Grondier vient d'aller cacher l'épicier dans un. coin... Voilà pourquoi il n'a pas hésité à me donner l'adresse, pensa le millionnaire.
Et, de son cûté, Grondier se disait :
— Peyrade m'a menti en m'affirmant que Storère était parti... La preuve qu'il le cache chez, lui, c'est que mon créancier n'est pas revenu à son domicile où, tout à l'heure, j'ai trouvé visage de bois.
11 était déjà grand jour quand Peyrade, qui s'était engagé dans une forte partie contre M. de Blèves, quitta le cercle, après avoir gagné une importante somme à son adversaire.
Pour prendre un peu d'exercice avant de se mettre au lit, l'ancien manufacturier revint à pied en pestant contre Grondier qu'il accusait de lai avoir, suivant son èxjiression, confisqué l'épicier.
— S'il a accaparé le père, il finira par attirer les filles dans la retraité où il cache l'ivrogne, se disait-il, en crispant ses poings.
Tout à coup, 11 s'arrëtd sur J)liice et à sa physionoinîe renfrognée succéda subiicmcnt la mine heureuse
d'un homme qui a trouvé la solution d'un problème difBcile.
— Suis-je bête de n'y avoir pas pensé plus tôti se dit-il. N'ai-je pas un moyen infaillible de faire rentrer les tourterelles dans ma volière?... Parbleu I Tépicier ne va pas rester ivre jusqu'à la consommation des siècles. Quand il sera dégrisé... et il l'est peut-être à cette heure... Grondier aura perdu son seul alout contre moi.
Et il se frotta les mains en murmurant :
— Mes filles sont les amies intimes des deux colombes, donc il faut habilement me servir d'elles pour que, sans s'en douter, elles me rabattent le gibier.
En arrivant chez lui, où tout le monde était déjà levé, il donna Tordre que, dans la journée, et pour le moment de son réveil, on allât lui chercher ses filles à leur pensionnat.
Après quoi il se coucha, et, content de lui-même, il dormit d'une seule traite jusqu'au moment où il fut réveillé par les allées et venues de quelqu'un qui furetait dans la chambre.
— Ah! c'est toi, Goberju? Quelle heure est-il, mon garçon? demanda-t-il, entre deux bâillements, après avoir reconnu son valet de confiance.
— Une heure de l'après-midi.
— Et qu'es-tu devenu depuis hier soir qu'on ne t'a vu?
— J'ai battu les buissons pour certaine chasse qu0 monsieur a projetée... Faut-il que je conte mes faits et gestes?
— Volontiers, parle tout en m'habillant, dit le millionnaire qui sortit du lit.
— D'abord, hier soir, j'ai été examiner la maison de M. de Iloudiac pour savoir si, là, on pourrait établir
une première batterie... superbe position I Du deuxième étage on domine tout le jardin du pensionnat... Quant à la maison, elle est habitée de la façon la plus rassurante pour le cas où il faudrait se livrer à quelque manœuvre difficile... telle que rapt par dessus la muraille. Rien que trois locataires ! Au rez-de-chausséâ, le propriétaire, un monsieur paralysé des jambes, qui se fait servir par le concierge... ce qui est cause que ce dernier n'étant presque jamais à sa porte, on entre dans là maison à peu près comme dans du beurre. Ce portier a le nez rouge et couvert de boutons d*une nuance plus foncée, preuve incontestable qu41 aime, dessous ce nez, à glisser souvent un verre de vih... Nous exploiterons ce vice en cas utile. Quant au paralytique, nous n'avons pas à craindre qu'il s'élance au secours d'une beauté en péril.
— Bien, passons au premier étage.
— Ladite beauté en péril aurait beau hurler qu'elle ne serait nullement entendue par la locataire du premier étage, une vieille fille sourde qui vit seule, parce qu'elle croit à cette absurde calomnie qu'on est toujours vplé par ses domestiques... Pour le second et dernier étage, il est occupé par M. de Roudiac dont je crois inutile de parler, puisqu'il est avec nous... Je noterai pourtant que, lui aussi, n'a personne pour le servir.
— C'est que, peut-être, il croit pareillement à ce que tu appelles une absurde calomnie contre la probité des domestiques? avança Peyrade en riant.
— Oh! non, lui ne croit pas à celle-là.
— Bahl II y a donc une seconde calomnie?
— Oui. Les méchantes langues prétendent encore que les domestiques sont bavards et curieux... De ce mensonge monstrueux vient probablement que M. de
Roudiac, dont Inexistence n'est pas tr^s claire, s'est gardé d'introduire, dans sa vie, ùh témoin dé toiiiés
les heures.
Evitant d'approuver d'un mot ou d'un geste cette réflexion de son groom sur le compte d'un homme avec lequel il était en relations suivies, Çeyrade, bien qu'il fût de l'avis de Gobérju, détourna l'entretien de ceuévoie en disant :
— Voilà l'emploi de ta soirée d'hier... mais ce matin, qu'as-tu fait?
— J'ai fait la conquête d'une sous-maîtresse qui m'a donné, pour ce soir, neuf heures, un rendez-vous dont j'espère le meilleur résultat.
— Ah I ça, fit Peyrade étonné par cette réponse, tu as donc tes entrées dans le pensionnat?
— Oui, comme un volenr a ses entrées dans la niaison qu'il dévalise... en passant par dessus le mur.
— Ah I bien... Parle moi de ta sous-màîtressè conquise.
— Ce malin je suis retourné à la maison de M. de Roudiac... Sans doute que le portier était occupé chez le propriétaire impotent, car la loge était vide... Si je m'étais trouvé en présence du concierge, je lui aurais dit que je montais chez Votre ami. Slais, je le répète, l'absence de tout gardien dans la logé m'a dispensé d]une explication. J'ai enfilé le vestibule et je mè suis glissé dans le jardin qui ési séparé de celui au pensionnat par une muraille que j'ai loiig^é jusqu'à uîi coin où j'ai trouvé une échelle coiichëé êi terré. A l'aide de cet instrument, j'ai entrépris l'ascension de ce mur de l'autre côté duquel s'entendaient des cris et des rires... car c'éiaif fé moment déïà récréation de midi... et devinez à quel endroit précis le hasard avàîé ^mené mon escalade?
LES FILLES DE i' ÉPICIER 343
— Èst-cë que je sais? mol.
— Juste au-dessus d*un berceau dans lequel caquetaient (^iiaifé pensionnaires. Deux d'ènitrfe ellfe^, que j'ai reconnues à la voix, étaiéiit vos dembisèllfes, d'où j'ai fcôiicixi, puîâ^iie l'épicier â dit hier qu'elles étaient inséparables, que les dèlix antres dè'vaîeh'ièHrè les ftlïès Siorère:
— Sbril-èllès vraiment aussi belles ^jdfe le prétend lë'tif p'èrë^ demanda vîfeiHeîitPeyràde, dotît ife répara s' était ëndarïithë.
■^ Je hé saurais vous le dire, car, au moment oU j'allais m'en assurer, je m'e suis îiperçu qîiè jci tenais d'être découvert paHà sobs-ràallfèssé... Alofs, je n'ai fdit ni une ni dëtix; je mé suis iiiîs â lui envoyée uhô pluie de baisers ^ui ont fait merveille.
— Vrairiléht?
— Si t/ieri merveille que!; dix ttilriùtès après, là sensible sous-maîtresse venait dans le bosquet ei que; tdttt ëli ayant l'air dé s'àâréss:èr àtix jeunes flllès, elle rtï'Élt) prenait ?^^> êHa^iië soir, à nétff heures, on la trouvait seule, pretiàtit lèf frais sotis ce' feërtèâu.
— Et ia iras ce ^ôirî
^ Pàffilltcttiènt::; ^& faut-fl pas nbtis faire tfne alliée dans la place?
-^ Bon. Alors, |iouè aidéi' tes iiégociàtions,- je te cbârge d'dlfHf, de ma part, dii cbillè fi-aiics â cette fèminé.
— Je dèbutétâi par 18, dit boberju qui; coirirfie 6'n le sdit, devait bien se garder dé pârléi* d'un pdrèil détail à Aë^aê' lïttrôrfdfeàti, â l'ëïlti'ètèrë hocturne.
— Donc, c'est pour ce soir, neuf heures^ Itisis'tài P%radô.
-^ diiij et comme je traiterai rdiidement là cbôsè, ff éàl à flfé^orher qb'S dit heures... dix heures et demie
344 ' CE COHTE OKRiBUS
au pla8 tard, je serai de retoor ici pour yods rendre compte de mon expédition.
— C'est convenu, je t'attendrai, dit le millionnaire, en congédiant son groom.
Or, Goberju était un drôle que l'exagération du zèle n'étouffait pas. Toutes et quantes fois il le pouvait, il lâchait aux autres domestiques le soin et les travaux de l'intérieur. Vu le service exceptionnel que son maître attendait de lui, il crut pouvoir se permettre une bonne flânerie par la ville jusqu'à l'heure de son rendez-vous avec Aglaé Durondeau. Il quitta, donc la maison de son pied léger avec l'intention de n'y revenir qu'après son entrevue avec la sous-maîtresse. De là vint que, le soir, dans le jardin du pensionnat, il ne savait pas ce qui, pendant son absence, s'était passé chez Peyrade*
Or, cet événement, ignoré du groom, n'était autre que l'arrivée, chez leur père, des deux demoiselles Peyrade.
Depuis trois ans que leur père les avait amenées du fond de la province à Paris, où il les avait placées immédiatement chez madame Dumouchet, c'était leur premier jour de sortie, et elles se présentèrent joyeusement abasourdies par cette liberté inattendue, qui leur ouvrait la maison paternelle.
Si l'absence de sens moral ne montrait pas à Texmanufacturîer tout Todieux de son idée de faire d'Hélène et de Blanche les deux complices involontaires qui devaient attirer, à sa portée, là double proie qu'il visait, il eut au moins la prudence d'attendre que, d'elles-mêmes, elles parlassent de celles que sa passion menaçait.
Le moment espéré vint au dîner où avait été invité Roudiac qui, à la piste des événements depuis que Peyrade lui avaii demandé si son logement avait vue
LES FILLES DE l'ÉPICIER 345
sur 1q pensionnat, s'était présenté, comme par hasard, à l'instant où le père et ses filles allaient se mettre à table.
Le sombre et audacieux coquin, qui iroulait devenir forcément le gendre du millionnaire, ne fut pas long à faire son choix.
— Elles sonl toutes deux ravissamment belles, mais j'aime mieux l'aînée, se dit-il.
Lui qui, dans quelques heures, allait si bien faire chanter la maman Dumouchet pour la forcer à favoriser son j;)rojet, fut, le repas durant, si plein de douce bonhommie que les jeunes filles, d*abord un peu efiarouchées par sa présence, finirent par babiller à Taise, à la grande joie du père, qui guettaittoujours la venue, dans leur bavardage, du nom de leurs amies.
Ce fut le manufacturier lui-même, qui arriva enfin au résultat souhaité.
Comme ses enfants s'extasiaient encore sur ce jour de sortie, qui leur avait si agréablement ouvert tout à coup la porte du pensionnat, Peyrade leur dit en souriant :
— Mais, mesdemoiselles, il faut vous attendre maintenant à ce que ces jours de fête se succèdent, car vous n'êtes plus des fillettes... il va devenir nécessaire que, bientôt, je vous produise, si je veux voir accourir les soupirants à votre main... Aussi, ai-je un conseil à vous donner... c'est celui, pendant que je vous chercherai, pour chacune, un bon mari, de songer déjà, pour le jour du mariage, à vous assurer d'une demoiselle d'honneur.
— Oh I moi, fit gaiement Blanche, j'ai déjàla mienne, ce sera Ângèie.
— Moi, je prendrai Léontine, s'écria Hélène.
. — Angèie ? Léontine ? répéta le père, en feignant la
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surprise d'up homme gui (}jeiiQaadp de plus amples explications.
— Oui, nos deux amies intimes, appuya B}^pc^Q.
— peux spBurs compap pous, Ips dempfse|les Stgrôre, cpntinua Hélène.
— Storère ! redit Peyrade avec un ^Jcjppeflaep^ (ïçs fjf^ieux joués. ^s|.-c^ que leur p^ga n'a jg^s j^t^^ j^dîs, dans le commerce d'épicerfe^ ?
— Fr^pisén^pnJ;.
— Ijfais, ^lors, JQ }e coap^s, mes eufaot§.
Et, en montrant Boudiac :
— Tenez, continua- t-il, demandez plutM à monsieur si, hier môme, M. Storôre ne m'a pas fait Thonneur de dtner chez moi.
— C'est la vérité, confirma Roudiac.
— Oh ! quel bonheur ! tu permettras, petit père, qu'elles viennent quelquefois nous voir ici î's'écri^rent les jeunes filles, joyeuses de ces relations qui unissaient Peyrade au père de leurs amies intimes.'
— Gomment donc ! mes chéries, du moment que cela vous fait tant plaisir, vous m'inspirez le regret de ne pas voir ces demoiselles, dès aujourd'hui même, chez moi, dit Peyrade, qui jubilait de l'avenir s'offrant à ses espérances coupables.
Semblable au chat qui voit la souris arriver à proximité de sa griffe, Peyrade éprouvait de petits frissons de joie voluptueuse en entendant ses filles lui demander d'ouvrir sa maison à leurs jeunes amies.
Cette satisfaction, qu'il s'efforçait de maîtriser, n'était pas visible pour ses enfants, mais elle ne pouvait échapper à Roudiac, qui l'observait.
— Ouais } pensa-t-il, si la chose lui est rendue ausçi facile par ses Çlles, il p'aura p}us aucun besoin
LES îlLLES DR l'ÉPICIEE 347
Il II — ^— —
de moi... Il faut donc que je me rende utile en lui mettant des bâtons dans les roues.
Cependant, s.ur 1^ ton d'une sincère franchisQ dont l'ingénuité dès jeunes filles ne devinait pas le motif, Peyrade avait continué :
— Oui, mes cbéries, puisqu'i} vous plairait tant de recevoir ici les deipoisellep Storère, îe regrette que vous n' ayez pas contenté votre désir aujourd'hui môme... Mais je m'entendrai avec leur père et, au premier jour de sortie, vous...
Si le millionnaire n'acheva pus sa phrase, c'gst que ses filles, de joyeuses qu'elles étaient, vepaient de se faire subitement graves aux dernières paroles qui leur avaient rappelé un souvenir.
— Ah I leur père ! répéta IJélène, avpc un accent désole.
— Pauvre M. Storère I ajouta Blanche sur le même ton.
— Pourquoi cette tristesse, mes miçnon^es? (lemanda l'ex-manufacturier dont ces mots éveillèrent l'inquiétude.
— C'est qu'il vient de nous revenir |5p pi^éraqire que, tantôt, qu^nd on nous a appelles a|i| parloir ppi;r nous annoncer que nous allions sortir, on venait, en même temps, chercher nos amies popr les conduire auprès de leur père qui, disait-on, est gravement malade.
A cetie réponse, qui. lui apprenait que les demoiselles Storère n'étaient plus au pensionnat, la jubilalion de Peyrade se métamorphosa brusquement en une rage sourde contre Grondier, son rival.
— Le gueux a pris l'avance, se dit- il; il est parvenu à attirer les péronnelles dans la retraite où, hier, il a caché mon ivrogne malade... C'est moi qui lui ai tiré
f *^ II" '- I .',1,
les marrons du feu.
Pour mieux éclajrcir le fait, il reprit tout haut :
— Comment I M. Storère est malade? Lui qui était si solide et si joyeux à ootre dîner?,.. C'est donc ce matin qu'il a été surpris par une indisposition?... Oui,- ce ne doit être qu'une indisposition... un simple malaise auquel sa portière efirayée a attribué une gravité qu'il n'a pas... et, bêtement, elle aurafaitpeurà ces pauvres demoiselles en venant les chercher... car veuf et sans domestique, Storère n'a pu envoyer que sa portière à la pension, n'est-ce pas ?
— Mais non, fit Hélène, la personne qui s^est présentée au nom du père de nos amies était un jeune homme.
— C'est bien Grondier, pensa rageusement Peyrade.
— Et il avait même l'air si triste, si triste, que nous ne pouvons croire qu'il s'agissait d'une légère indisposition, ajouta Blanche.
— Le chenapan a bien joué son jeu. Avec cet air triste, il s'est fait suivre, sans méfiance, par les donzelles. Décidément, je suis roulé, se dit encore le millionnaire, qui jugea inutile de demander des détails plus précis sur la figure de ce jeune hopme qu'il accusait d'être Grondier.
Cependant le dîner s'était terminé et Peyrade se leva de table pour passer au fumoir en disant :
— Mesdemoiselles, M. de Roudiac et moi nous vous quittons pour un petit quart-d'heure, le temps d'un cigare, car j'aime à croire que vous ne tenez pas à être asphyxiées par l'exécrable odeur du tabac.
Mais Roudiac, à la vue de la physionomie de mécontentement qui avait remplacé la mine épanouie de son hôte, avait deviné qu'une roue de ce char de triomphe, sur lequel le millionnaire se pavanait toutà-l'heure, s'était embourbée et qu'on avait besoin de son aide.
LEI^ FlUES DE' L'ÉPICIKR 349
Comme F A B C de ceux qui veulent se rendre indispensables est, d*abord, de se faire désirer, il crut utile de se dérober à Peyrade qui, allait Tattirer à l'écart pour invoquer son secours, et il répondit en riant :
-»- Libre à vous, père peu galant, de sacrifier au cigare une charmante compagnie que vous retrouverez demain. Mais, moi, je ne me pardonnerais pas, pour un aussi mince plaisir, de m'être éloigné durant une seule seconde.
Ignorant des projets de Roudiac sur ses enfants, Peyrade crut à cette plaisanterie et, en s'adressant à ses filles, il s'écria gaiement :
— Hein f mesdemoiselles, comme j'avais bien raison de vous laisser enfermées dans votre pension I Vous n'en n'êtes sorties que depuis quelques heures, et voici déjà un traître qui m'abandonne pour vous.
Puis avec une résignation comique :
— Allons, je renonce à mon cigare, ajouta-t-il.
. — Mais non, mais non, petit père, fume à ton aise, fume ici sans te déranger, là, devant nous, nous t'en prions, dit vivement Hélène.
— Mais je vais vous faire tousser, mes pauvrettes.
— Du tout. Tiens, Blanche et moi, nous allons nous tenir devant la fenêtre , au grand air, insista la fille aînée, tout en entraînant sa cadette vers la croisée ouverte.
-r Puisque vous le voulez, j'accepte, dit Peyrade en tirant son porte-cigares de sa poche.
Ensuite, moqueusement à Roudiac :
— Monsieur le galant chevalier, vous n'avez plus d'excuse maintenant pour ne pas suivre mon exemple.
Ce disant, il lui tendait son porte-cigares.
— Aussi vais-je vous imiter, répondit le jeune homme en avançant la main.
W ^ COHIJS flJHfffJUI
Mais, au mi^n^e ipstant, \^s de^x jeunes fiUes qui, ^p 408 tourné ?f^? ^fijnpijfs, avaifjat coofpgpcé }ppr l)^il}afe, sp pecifl^penj pnseml)}p dg If fppétrç ^'[jn
- Pa'ayftz-,yous jîopp, mçç ^^ff^^^'f fleiï)andf p^jrr^de s^pg sp Ipv^p de son ^fégp.
- P'ftft yW»^ yp^e çe^f. Pfe^fJ^flffQi^gfJpg? l'iafoFma Roudiac qui, plus empressé, av^|g^f^é |^ f«bl^§p pour §>pprocfjer f^p \^ fpn^ve.
- llf^fpil fiPf. ^W§ ^y^f ,4f M.9 fPPf' ffiflRHgfîFjJP crois que j'ai eu peur... ^ \q\, Jf,éfèftfi? F.ép,9n^t fil^p-
cbe. ,
-?P»F fîfi SRi? # gPS}? mimh m^U }^ P^FP
en m^ii^ m mm bp^fs m? }Pm^ rphf g'» sffp»-
dir l'extrémité.
A cettg gonatnffioij .d'pfpUqjj^f \^ ppHf ||p |eur
piJfs l'^fîée F,4pP9?}|f fj'ui} toç ^i^ijfl :
- Au fait, il n'y avait j}^| |fa{j,4g f;|j§0}^ dg |',Qffraypr ^jpsj p^f ufj g^sg^pjt t|pf ppp| j:sgfF4p.
?PyF.»'î,«?' fifî }P ^aij, é^i^ déniée 4s tqul ^,çp| fjapfal. 4tf?sf la r^ppnsp }e g Upjl^ ^cl^tpi; ^p rife.
-pj»! pfil dH-ff F,^i}lpiJ§efli}g}jJ, y^ps p'^f^g pj^^ ^ la fin de vos terreurs, mes enfants; si vous devez ^qp$ ,ef arouchpF aiftij | pljaqup p^g^anf; q|}j yojj§ j:pgi»Fdpra.
- C'est que celu|-)à nojus ji|éjfi§«fgeaf!l aye.c de§ yefjj bien étranges... ^h| §j f u Ips ^yaïs yif^j pgjjj B,^pe! ^y^pç^ la plf}§ jeung sœfip.
- pt. coi^Mpuj» î'.aîpée, s()ff yis^g^^ jy^ ff jjnp ^| singulière expression, quand il g'est ^rr^té tput net sur le frottoir en nous apepcevanf à |a fenôffp, qup nous sommes bien excusables d'avoir ei^ peur.
LES FiiLÉ^ rik i'ÊPibiGR 35J
— îa, U, ta; Ait Pèyraflfe; tôujôtifsl gofaaîilèii^, H kûi; vô'crs haWlaer i plrôdùîrè gôUTeiit i)ârèti etfei; Ihèè liébelles, câf votis êtes bdnffés à fe^atdèf .
"Pais, sijp cette {jJaisàntèrîe flëplsicêë dans la bouché d'uil pèrô, l*ex-inatiufacturler ({m tie voulait se lever qu'à boù èsciëiit, demanda à Itoudiâc, l'esté près de la fenêtre :
— Est-ce ^u'Jl èsf ëtièbré et eAksë suf iaû trottoir, cet adnaifàteur i
tiepuis èon apparitidn à ii fenêtre, ftbudldé avait vu et, avant qu'il s'éloignât à toutes jambes, recdhhil ceJiïl qui avait. causé Témoi des pensionnaires ; lîlais, à la question dé Peyrade, il à^slnça ta tête eti deiiors', et, après avoir inspecté la rhé du i*egàrd, il jhépondit:
— Ni en face, àî sur les côtés, je rie vois personne arrêté sur place.
t^uis, en lui-mémé :
— C'était felrondier, se dit-il, je l'ai positivement reconntl (jtrarid if flécàimpaît... Est-ce qu'il est, par hasard, àtnoùreiix d'une de ces ingénues? Teillons au graiii.
Si nous àvôiis insisté, dans tods ses détails, sti^ cette scèiïé, fc'è^t îfùè d'elle et, surtout du éilencé que vetiàii de garder Roudiac sur drondièr; devait résulter là catâfitrbphê ^ài iillkil bieiitôt atteindre Quatre pauvres jètilîës filles.
Olil, fe'êtàrt èffetti^criiêîili êfrôn&lôr ^(li iuii èffra.té lèÊ âènldiselles Peyrade.
De ihèihe que l'eï-manufëcftirîèr Éîfcè'tisâîf le flls du notaire d'aidir fait d^sparaît^è Siorèrë pbût attifer ses filles, Gi'otidier, de son côté, éiàft con^àîricd, tlii le sait, 4^è Peyrade, jouant le même jeu, a^àit gardé la ieîllé, en soïi hôtel, l'épicier malade.
Ce^ qiiî "d'abord ri'avkit été, de sa pàrij qu'un caprice
352 LE COMTE OMJïIBUS
de débauché, auquel il n'aurait peut-être plus «ongé le lendemain, était devenu une question d'amour-pro. pre. Peu lui importait, à présent, que les filles deStorère, dont il ne connaissait la beauté que par Téloge qu'en avait fait leur père, fussent vraiment jolies. Il vaulait, avant tout, prendre sa revanche sur Peyrade qui, dans son idée, l'avait roulé en cette affaire.
Donc, depuis le matin, il rôdait autour de la demeure de son rival, en quête d'une preuve qui confirmât son soupçon que Storère était caché chez l'ex-manufacturier.
Pas plus que les filles de l'épicier, le jeune homme ne connaissait les demoiselles Peyradè. En apercevant ces dernières à une fenêtre de la maison qu'il surveillait, Grondier commit une erreur dont les suites devaient être lamentables.
Au moment où Hélène et Blanche s'étaient prises de peur à son aspect, le fils du notaire, l'œil en feu, la face convulsée par la colère, était en train de se dire :
— Ah! Peyrade est arrivé à ses fins! Voici les filles de Storère tombées dans le traquenard... Demain il fer^ gorge chaude de ce triomphe remporté sur moi... Il faut que je lui détourne ses colombes avant qu'il ait eu le temps de chanter victoire.
Alors, présumant avec~ raison, au mouvement de frayeur des jeunes filles, que quelqu'un allait apparaître, derrière elles, à la fenêtre, Grondier, pour éviter d'être reconnu, prit sa course, mais pourtant pas assez vite pour échapper au regard de Roudiac qui, au cri des pensionnaires, s'était élancé vers la croisée.
Etant bien établi que Roudiac, dont l'existence suspecte craignait l'enquête, s'était imposé le principe de ne jamais se mêler ostensiblement des affaires des autres, pour que Jies autres ne missent pas lé nez dans
LES FILLES DE l'ÉPIGIËR 353
les siennes, on comprendra donc pourquoi le prudent garçon, qui savait parfaitement que c'était à Grondier qu'il fallait attribuer l'émotion d'Hélène et de Blanche, répondit à Peyrade, qui l'interrogeait :
— Ni en face, ni sur les côtés, je ne vois personne arrêté sur place.
Mais en môme temps qu'il pronpnçait ces mots, I0 chevalier d'industrie, véritable pêcheur en eau trouble, qui demandait au diable qu'une des filles de Peyrade fût si scandaleusement compromise qu'elle n'eût d'autre ressource que de l'épouser, se disait avec une secrète joie :
— En veut-il aux filles Peyrade, ce gaillard de Grondier?... Ëh I ehl la chance serait bonne pour moi, car il n'est pas grand épouseur, le fils du notaire... Est-ce que, si je lui prêtais un peu la main sans qu'il s'en doutât, je ne ramènerais pas à mettre le millionnaire dans la nécessité de m'accepter pour gendre?
En cavant ainsi sur la passion de Grondier, Roudiac, on le voit, n'était pas un homme que les scrupules empêchaient de dormir. Cette façon d'arriver à palper une dot rappelait fort ces féroces et avides habitants d'une côte, semée d'écueils, qui, la nuit, à l'aide de feux trompeurs, attirent les vaisseaux sur les récifs, afin de s'enrichir, le lendemain du naufrage, des épaves que la mer aura rejetées sur le sable du rivage.
Or, dans le plan de Roudiac, si le débauché Grondier représentait le récif qui ferait sombrer l'innocence d'une des filles de Peyrade, le rôle de ce feu trompeur, qui causerait le naufrage, ne pouvait pas être mieux joué que par l'austère et imposante madame Dumouchet.
— Il faut que je force la vieille folle à favoriser mes vues, pensa-t-il.
354 LE COMTE OMNIBtrS
Pais^ aprè^ atvoîr coasttlté sa montre, qui fiiarqtiàit près de dix heures:
— J'arriverai encore eu têtard ce soir kï je* la trouverai à geindre sur sôû banc, dit-il.
Sur cette réflexion, qui tértioi^ait dé la somme de reconnaissance qu'il gardait à la march^tiïdë de soupe pour les tfois cent mille fralics quMl lui avait soutirés, il prit congé de Peyrade et de ses fliles.
— • Est-ce que vons allez faire tin tour au club? lui demanda le tnillionnaîre eu lui tétf dàtft la main.
— Pas le moins dil monde. Je rentré chez moi où je vais, tout bourgeoisement, me [coucher à dix heures.
Il partit pour ce reùdéz-tous avec la Dumouchet, que nous avons détaillé dans un chapili'é précédent et qui eut pour auditeurs Goberju et Aglaé Dnrondeau, cachés dans le taillis où les avait fofcéâ de se réfugier l'arrivée des nouveaux occuparits du betceau.
Disons tout de suite que Goberju ne s'était pas trompé d'un iota quand, à la grande admiration d'Aglaé, il avait commenté les faits et gestes de Roudiac, rentré chez lui, qu'ils apercevaient à sa fenêtre.
C'étaient bien les lettres volées par lui à la maîtresse de pension, et dont il faisait un moyen de chantage, qu'il feuilletait, devant la croisée, pour que la Duijiouchet, effrayée parla menace de rendre publique sa correspondance amoureuse, consentît à servir ses projets..., manœuvre, on le sait, qui avait eu enfin raisoa dé la résistance dé la matrone, laquelle, èri persorinef réfléchie qu'elle était, avait fini patr se dire qd'après tout, en mettant les poncei^, elle sauvait sa réputation de sévère vertu et qu'elle rentrait dans trois cent mille francs qu'un cœur trop tendre lui avait imprudemment fait aventurer.
Par l'apparition de Peyrade chez Roùdiac, on a vu
LES ^rtLÈâ DE i'ÉkciER 358
qtiéfë èrootii dv&ii ëflcorfe flèvîti^ jnstè tfdâiid, des allées et vetiué's ié cèïui iju'îl observait, fl a^âît conclu (fiî'tlri tisiteur sonnait, dprèà tninuit, â ta ^brfedtf chevalier d'industrie.
Reste à savoir si Goberja avait été toujours aussi heureux dans ses conjectures, lorsqu'il avait déduit, de certain mouvement de Roudiac, que ce dernier, avant d'aller ouvrir, devait avoir enfermé les lettres de la Dumouchet dans un meuble quelconque, placé à la droite de la fenêtre. C'est ce que les événements nous apprendfoitt Hiehiôi
En reconnaissant lé visage de soti tnàître à fa liieur dé la Bougie qiii servait au millionnaire à âllàrrièr son cî^âre, Goberju dît vî^femeht â sa noavôlié associée :
— Ma chère belle. Il faut que je vous qiiitte.
^ Déjà ! fit Aglaé avec une intonâtioh teiidre, qui aurait chatouillé agréablement la fatuité du groom s'il n'âvaît eii, à ce moment, autre martel en tête.
— Oui, car, voyez-vous, pour que mon bourgeois qui, à cette heure, devrait être chez lui h attendre mon retour, soit venu rendre visite à M. de Roudîàc, il a dd arriver quelque chose d'important que j'ai hâte de connaître.
— Et que vous m'apprendrez?
— Saris doute.
— (juand?
— Demain soir, â neuf heures, attendez-moi sous Le berceau, dit Goberju en s' enfonçant dans Tombré de l'allée de tilleuls, qui le conduisait â TendroiC du mur où il allait faire son escalade.
Restée seule, Àglaé demeura en place i. regarder les âent hommes qui causaient accoudés sur l'appui de la fenêtre.
Tout à coup, ôlîé les vit se redresser brusquement.
3o6 ' LK GOMTË OMNIBUS
- - C'est Goberju qai sonne, se dit-elle, Pourvu qu'il pense à chiper les lettres de la Dumouchet.
Puis elle regagna sa chambrette, où elle s'endormit avec la conscience de n'avoir pas perdu sa soirée.
Si Goberju s'était étonné de cette visite nocturne rendue par son maître au chevalier d'insdustrie, sa surprise n'avait pas été aussi grande que celle de Roudiac en voyant apparaître celui qu'il avait quitté, deux heures auparavant, sans qu'un mot de sa part fit prévoir qu'il allaitypour ainsi dire, lui marcher sur les talons.
Mais avant d'apprendre à notre lecteur quel motif conduisait aussi inopinément le millionnaire chez l'ingrat amant de cette chère dame Dumouchet^ nous devons d'abord expliquer ce qu'il était advenu de Storère, que Maucieux avait fait transporter jusqu'à sa voiture parle robuste François, son valet de pied.
— Pour amener une pareille ivresse, il faut qu'on ait coupé avec des liqueurs alcooliques le vin qu'on lui a fait boire, pensa Maucieux^ durant le trajet, en regardant la face rouge et les yeux ternes de l'épicier qui, affaissé dans un angle de la voiture, laissait toujours entendre cette sorte de râle ;que M. de Blèves avait appelé une musique de phoque.
En arrivant à son hôtel, le jeune homme demanda au domestique que le bruit de la voiture avait fait accourir sur le perron :
— Le docteur Baudraie est-il couché?
-^ Couché ! répéta sur un tpn de reproche amical une voix qui n'était pas celle de Tinterrogé ; est-ce que je me couche jamais avant que vous soyez rentré?
Entre le médecin et son unique client, tous deux jeunes, il s'était peu à peu formé une amitié sincère qui eût rendu fort difficile de décider lequel des deux était l'obligé de l'autre.
Aussi fût-ce avec l'accent d'une familiarité tout intime que le docteur, en ouvrant lui-même la portière, continua de s'écrier :
— Couché I moi ! quand il est dehors I Supposer que j'ai été me mettre au lit avant de l'avoir un peu bougonné sur sa vie de polichinelle... ô l'ingrat I ! I
— Mon cher Baudraie, vous tombez bien mal à m'appeler ingrat, répondit gaiement Maucieux en sortant de voiture.
— Pourquoi ?
— Parce que précisément je me suis proposé d'augmenter votre clientèle.
^ Puis, en s'adressant au valet de pied :
-> François, ajouta Maucieux, apporte-nous au petit salon le second client que j'amène au docteur.
— Diable! fit Baudraie,il paraît qu'il est malade des jambes^ ce second client, puisqu'il faut qu'on le porte.
Comme Maucieux lui avait pris le bras pour s'y appuyer, le jeune médecin rentra doucement, à petits pas, attendant au moment où ils passeraient devant la lampe éclairant le vestibule, pour regarder au visage son ami qui lui revenait après une nouvelle orgie.
— L'infortuné I il n'en a plus pour un moisi se dit-il avec un serrement de cœur en voyant l'afTreuse pâleur et les traits abattus du poitrinaire.
Derrière eux arrivait François, chargé de Storère, dont la tôte ballottait sur l'épaule de son porteur.
— Dépose-Ié Éhv le divaù; comrùandsÉ Mâucieux au domestique, (|aanâ on fut arrivé dans le petit salon.
— Et donnez-moi une lumière pont (|ue je l'examine, ajouta Baudraie lorsque François eut cduché Storère sur le meuble désigné.
Puis, pendant que le valet de pied allait à la cheminée pour y prendre un des candélabres, Baudraie, en s'adressaut à Maucieux pour atoli* quelques détails préliminaires sur ce nouveau malade, prononça d'un ton interrogatif : "
— Nous dirons donc?...
— Nous disons qu'il s'agît d'iin bratè hàxtittie (Jûi a été grisé outre mesure par dei fârcedrs, répoùdit Mâiucieiix.
— Oh ! isi tel est son cas; nousrîè tirerons vite d'affaire avec quelques gouttes d'ammoniaque, dit joyeusement le docteur en tendant la main vers François qui revenait avec la lumière.
Mais quand il eut éclairé le visâgè de l'épicier, tin tressaillement secoua le médecin,
— Oh ! oh ! flt-il d'une.voix iîxi n'avëit î^lus rien de son intonation gaie.
Alors en secouant là tête:
— Vous appelez ceùxqdi ont fait ce 6titip-ia des tàtceurs, vous 1 ajodta-t-il d'un toti gravé:
— Sans doute... ils ont crti faire tfnè plaisanterie.
— Moi, je les appelle des assassins... Toilà le seul nom qu'ils méritent.
Bien qu'il ù'y eut pas à se tromper ft l'accent de Baudraie, Maucieux, qu'un frisson venait de secouer, voulut douter encore.
— Ce n'est pas possible, mon ami f s'écria-t-il, ce malheureux n'est pàâ aitfssi gravement malade (fue vous semblez le croire.
LES ^iLi36 D^ l'Épicier • 359
Mais le médecin secoi;^ encore la tête et d'upe voix brève :
— C'est un boflarog perija ) déçlajra-t-il.
— perdu! jrépfjta ])(ajicifiux en refusant d'ajouter foi à ces paroles terribles.
— Oui, pep4u-«* av^ot deoiain soir, il sepa ii^prt |... pppfjji? jipuj heures, \\ e^t sons 1q popp 4'ijn épiincbeipent fluf, pgjj \ peijf, a envahi 1§ cerveau... Triiez, j3p tepdef-Jg, Il f aie squ îtgpnie.
Et les deux jeunes gens écoutèrent, immobiles et ep ^i|^npç, pe b|:uit ranqu^ qu|, \ ^aucieu^ cgmnie à îf. jfjp Pfève?, ^vaiit paru ôtrQ pp ronfleip^nt d'ivrqgpç.
— : g^ijygf-)e, Baudraie, sauvçz-le, je you§ en copjure, jc^r je fpe yejsarder^is ppipm^ ppipplice 4'up crime, ))alj)ptia |ç poitrinaire.
Le i][)édecip peréppn4if; pas ^cptt$ pr^i^re.
— La science n'est jjpnc q^'pp WPt 7 §*épri^ Mauci^U? pxasp^ré p|r pe mutisfpe sinistre.
— ')?put c^ que peut faire )a spience, c'est de rendre à Piet )forpme sa conp^issance pepdant quelques heures... Il est donc urgent, si vous les cqppaissez, d'^vep- ^ir pjçi;^ ji^Qs s||3p$ qui (}pivept ):ecevo|r ses derniers adieux.
A cps paroles, pn souvenir se dressa daps l'esprit de M^ucieux.
-:- p lejs pauvres ftllçs I (}it-|l d'upe voix brisée.
Pj^P/lant que le docteur s'ocpppait de prodiguer a^^ fj^^pi^rapt les soins qui devaient le tirer momentapérp^nt dç cette torpeur qpi se terminerait par la mort, Maucieux lui raconta brièvement toute la scène du sou- Pj^r fi^ tprpiipa ^on répit par ces mots :
— Storère porf, tes deux jeunes filles vont se trouv^f* s<|(}s {)^rspnne qui les protège contre les misérables qui ont CQfpplot^ leur déshonneur.
— Bah t personne... et vous? et moi ? fit simplement Baudraie.
Ensuite, après avoir un peu réfléchi :
— Il faut d'abord aviser à les mettre à l'abri des attaques de vos dignes amis.
Et, en haussant les épaules avec colère :
-^ Dire, gronda-Ml, que c'est pour ne pas encourir les plaisanteries de tels gueux que vous refusez de renoncer à cette existence débraillée qui finira par vous tuer I
Comme l'avait annoncé Baudraie, et grâce à son traitement énergique, Storère, sur les onze heures du matin, sortit de sa torpeur. Son regard vague s'édaira peu à peu d'une lueur dlntelligence. Sa face morne se détendit pour prendre une expression d'inquiétude triste, qui témoignait que la raison revenait en son cerveau momentanément dégagé.
Cette amélioration de l'état du malade fut telle que Maucieux, malgré la sinistre prédiction du docteur, ne voulut plus croire au dénoûment mortel qui attendait ce mieux passager.
— Il est sauvé, n'est-ce pas, Baudraie ? souffîa*t-il à l'oreille du médecin.
Mais ce dernier, soit qu'il craignit que le malade pût l'entendre, soit qu'il n'eût pas le courage de parler, secQua négativement la tête ; puis, avoir tiré sa montre, il la mit sous les yeux du jeune homme, et en promenant le bout d'un doigt autour du cadran, il répondit, de cette façon muette, que Storère ne dépasserait pas douze heures.
Cependant le malheureux épicier^ dont la raison encore trouble se demandait en quel endroit il reprenait connaissance, avait promené, autour de lui, un regard qui finit par s'arrêter sur Maucieux. A la vue de celui
qui avait été son voisin de table et qui, lorsqu'il était encore temps, lui avait jeté un appel à la prudence, le souvenir con^plet revint tout à coup au malade et ses lèvres prononcèrent lentement :
— Mais, taisez-vous donc, imbécile !
Puis, avec un pâle sourire :
— J'aurais dû vous obéir, monsieur, quand vous m'avez dit cela... ils ne m'auraient pas mis le feu dans le crâne, les gredins !
Alors, semblant avoir conscience de sa situation, il renversa sa tête sur l'oreiller en murmurant :
— Je suis perdu !
Ensuite d'un ton résigné :
— Bast ! ftt-il, doit-on craindre la mort quand on a toujours été honnête homme... qu'on n'a jamais fait de mal à personne... qu'on a été bon père de...
Mais, à ces derniers mots, un douloureux sanglot éclata sur les lèvres de l'infortuné, qui s'écria d'une voix dont aous ne saurions exprimer l'angoisse immense :
— Mes filles I... mes filles bien-aimées !... Que vontelles devenir, mon Dieu !
11 tendit ses mains suppliantes vers Maucieux, et bégaya avec un accent désespéré :
— Quelles viennent!... Je veux les voir avant de mourir I
A la pensée de ses filles qu'il allait laisser seules Bur la terre, la résignation de Storère avait fait place à un égarement farouche :
— Mourir 1 répéta- t-il. Est-ce donc bien vrai je vais mourir 1... Le ciel voudra-t-il donc priver deux filles de leur père?... Qui les protégerait après moi?... Non, non ; je ne mourrai pas... N'est-ce pas, mes bons messieurs, que je ne touche pas à la mort?... Dites-moi, je vous en supplie, que je dois vivre.
362 tB COMTB OMNIBUS
En prononçant ces mots, il &* était redressé sur sa couthe, et, tout pantelant d'uùe horrible anxiété, il attendit une réponse en regardant Maucieux qui, profondément ému, n'osait parler de peur que raltération de sa Yoix ne démentît les paroles d'espérance qu'il ferait entendre.
Ce fut Beaudraie qui mit fin à ce silence, tout en esquivant la réponse que sollicitait Storère*
-— Vous plaît-il que je me rende à la pension et que j'en ramène vos enfants ? proposa-t-il.
— Oui, oui, fit le malade dont le regard s'illumina de reconnaissance.
Bien que sa présence au chevet du mourant fût plus nécessaire que celle de Maucieux, le docteur se hâta de s'éloigner. Tout en arpentant de ses longues jambes la distance qui le séparait du pensionnat, Baudraie, encore trop jeune praticien|pour être déjà bronzé contre les émotions, cherchait à s'excuser d'avoir déserté son poste.
— Quand je serais resté là, se disait-il, qu'aurais-je pu faire de plus pour le bonhomme ?.., Il me déchirait l'âme en demandant à vivre... Non, je ne puis rien, absolument rien pour lui... Pauvre pèrel pauvres enfants I
En crispant les poings avec colère :
— Penser, ajoutait-il, que certains crimes échappent ^ la loil... Allez donc conter à des juges que, pour l'histoire de rire un peu, il a plu à des débauchés d'assassiner un père afin d'arriver à posséder ses filles ; les juges hausseraient les épaules en vous répondant : « Quel roman bâtissez-vous à propos de la mort de cet ivrogne?... » Et les scélérats, qui ont fait le coup, crieraient à la calomnie, tout en poursuivant leur projet contre celles qu'ils ont privées de leur protecteur.
Ce dernier mot ramena Baudraie au point de départ de son monologue :
— Oui, continua-t-il, au lieu de rester là pour donner des soins qui ne feront ni chaud ni froid à la victime, j*ai bien agi en cédant la place à Maucieux qui guette une bonne action à accomplir... Il n'aura jamais une meilleure occasion de satisfaire son désir... Yôiià un protecteur tout trouvé pour les orphelines.
Mais à ce point de ses réflexions, une larme apparut au coin de la paupière du docteur qui, en même temps, poussa un gros soupir.
— Hélai I un protecteur qui disparaîtra bientôt, murmura-t-il en songeant au peu de jours que le poitrinaire avait encore à vivre.
Sur cette idée, qui avait encore assombri sa mine lugubre, Baudraie, arrivé à destination, souleva le marteau qui ornait la porte cochère de Tinstitution Dumoucbet, où nous le laisserons entrer pour retourner au lit de Storère.
Après le départ du médecin, Tespoir d'embrasser bientôt ses filles avait fait tourner à l'attendrissement la pensée du moribond. Cet homme, qui avait toujours veau dans. Tadoration de ses enfants, oublia le présent pour ne songer qu'au passé, et ce passé le fit sourire sur son lit de mort, tant les souvenirs en étaient doux à'son cœur de père.
— Vous allez les voir, mes deux fées mignonnes, disait-il à Maucieux, vous jugerez comme elles sont belles... et aussi bonnes que belles. Ah 1 si vous saviez quels petits anges elles étaient à six et huit ans. Je les vois encore dans leur lit lorsque je les endormais avec un. conte. Elles avaient beau vouloir tenir leurs jolis yeux ouverts, le sommeil finissait par les leur fermer au moment le plus intéressant de l'histoire. Aussi moi.
le lendemain, j'étais réveillé par les deux curieuses qui avaient grimpé sur mon lit et m'embrassaient en criant de leur voîx argentine : « Papa, la suite. Qu'est devenu Peau-d'Ane?... » Ah ! l'agréable réveil! Comme j'étais heureux d'être au monde 1
Après ces mots, le mourant fit entendre une sorte de rire joyeux aux oreilles de Maucieux étonné.
— Plus tard, continua- t-il, j'ai éprouvé bien de la peine quand il m'a fallu me séparer d'elles pour les mettre en pension ; mais j'ai eu vite raison de mon égoSsme paternel... Car, voyez-vous, M. de Maucieux, moi, je ne suis qu'un pauvre être, bien naïf, même un peu bête... je n'ai pas l'esprit de ces messieurs qui ont trouvé si drôle hier de me griser... mais, malgré ma bêtise, j'ai toujours pensé qu'il était du devoir d'un père de se sacrifier pour ses enfants... Ahl oui, je vous en réponds, j'avais le cœur gros quand je suis revenu tout seul du pensionnat où je venais de les conduire... En me disant que je n'étais qu'un âne et que mes filles en sauraient vingt fois plus que moi, ma peine s'est envolée... J'avais même fini par trouver du bonheur dans mon isolement : toute la semaine, je vi' vais sur l'espérance de les voir le dimanche... Et, en pensant à elles, je songeais à leur avenir...
Sans doute que ces derniers mots avaient ravivé un souvenir, qui se reliait dans la pensée de Storère avec ce qu'il venait de dire, car il reprit en secouant la tête:
— On m'a appelé usurier... moi, un usurier, ohl non, }e suis trop niais pour cela... Ma prétendue rapacité n'a été qu'une imprudence paternelle. Je voulais une grosse dot pour mes filles, et, tout stupidement, j'allais aventurer la moitié de mon modeste avoir dans une spéculation, quand j'ai rencontré Grondier qui
LLS FILLES JïR X'ÉPICIER 365
in> ébloui en me promettant monts et merveilles... Ce n'est pas moi qui lui ai prêté mon argent, c'est plutôt lui qui me Ta soutiré en faisant jouer la corde qui vibrait en moi... et, père ambitieux, je me suis laissé tenter.
— Grondier vous doit-il une forte somme? demanda Maucieux en interrompant Storère.
— Avec les intérêts, la dette se monte aujourd'hui & quatre-vingt-seize mille francs.
— C'est bon à savoir, pensa le jeune homme en ca« sant ce détail dans sa mémoire.
Puis il reprit son attitude silencieuse pour laisser le malade continuer ses conOdences. Mais cette interruption devait avoir brisé le lil des idées du malade qui, se redressant encore d'un mouvement brusque, pro« non^a d'une voix brisée :
— Non, je ne veux pas mourir! Je n'ai rien fait au ciel pour qu'il me retire de ce monde où vivent mes fliles. Léontine, Angèle, venez, venez vite ! Quand vous serez là, je serai guéri... Non, non, je ne... veux;., pas mourir.
Après ces mots qu'il avait articulés péniblement, il retomba sur l'oreiller.
Surpris par ce changement, effrayé surtout en entendant la reprise du râle sur lequel l'avait renseigné le docteur, Maucieux sentit naître en lui la peur que Storère ne retrouvât plus sa connaissance à l'arrivée de ses enfants.
— Elles ne vont pas tarder à venir, pensa-t-il après avoir interrogé la pendule, car voici plus d'une heure que Baudraie est parti ; il devrait même être déjà de retour.
Oui, le médecin était en retard, mais la faute en était à la prudente madame Dumoucbet qui avait long-
temps hésité avant de confier, sans uxi mot du père, ses deux élèves à celui qui venait les demander. Pour-* tant une telle tristesse se lisait sur la figure du docteur et sa voix était si sincèrement émue que la maîtresse de pension finit par se laisser convaincre. Mais un quart d*heure avait été perdu I
— Dois-je avertir mes élèves delà gravité du mal? demanda-t-elle.
— Non, laissez-moi le soin de les préparer à cette douloureuse nouvelle, recommanda Baudraie.
Cinq minutes après il faisait monter les jeunes filles dans le fiacre qu'il avait envoyé chercher.
— Ouf! se dit- il en s'installant à son tour dans le véhicule, voici les deux jeunesses momentanément à Tabri des poursuites de ce monsieur Peyrade.
En route, il s'aperçut combien était difficile la tâche, dont il s* était chargé, d'apprendre la vérité aux deux sœurs. Â toutes leurs questions sur cette sortie insolite, il répondit par des fables telles quelles... Bref, il hésita tapt à dire l'affreuse vérité, que les jeunes filles ne savaient rien encore quand la voiture s'arrêta devant la maison de Maucieux.
Celui-ci, au premier bruit des roues dans la cour^ était accouru sur le perron.
Pour prévenir une imprudence de la part de Maucieux, qui, non averti, pouvait frapper d'un coup trop violent le cœur des jeunes filles, Baudraie sortit vivement du fiacre et, courant à Maucieux:
— Je ne leur ai encore rien appris, murmura-t-il au jeune homme en lui montrant les sœurs qui, étonnées de ne pas voir leur père accourir à leur rencontre, étaient restées blotties dans le fiacre.
Puis, après cet avis doqné, le n^édecia demanda à voix basse :
LÇS FÏIXE5 DJ£ L'ÉPICIBB 367
— Eh bien I comment va-t-il ?
— Il est mort I souffla Maucieux.
C'était l'épouvantable vérité I
Le mal avait été plus fort que la science, qui avait voulu retarder ^e quelques heures le dénouement fatal. La congestion cérébrale, combattue par Baudraie, était revenue, plus terrible après ce temps d'arrêt, envahir le cerveau de Storère qui, cinq minutes avant Tarrivée de ses enfants, avait rendu le dernier soupir,
Si Maucieux avait eu le temps de réfléchir, il aurait, trouvé le moyen, sinon d'amoindrir, tout au moins de rendre moins imprévu le coup qui allait briser le cœur des jeunes filles. Mais, surpris par le bruit de la voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel, il était accouru au-devant des sœurs, n'ayant d'autre idée que de les soustraire d'abord au spectacle déchirant de la vue du cadavre de leur père.
Par malheur, il se fit que le poitrinaire en murmurant sa nouvelle à Baudraie, et celui-ci en l'entendant, tournèrent involontairement les yeux vers Léontine et Angèle. Ce double regard était si plein d'une compassion désolée qu'il fit tressaillir les jeunes filles et que, comme un coup de foudre, le pressentiment d'un malheur terrible leur vint à l'esprit.
Aussitôt Léontine, que suivit sa sœur, s'élança delà voiture et, pftle et tremblante, elle courut à Maucieux en s'écriant :
---Au nom du ciel! répondez-moi, monsieur...
Qu'est-il arrivé à papa ?
Durant les quatre ou cinq secondes qu'il avait fallu aux orphelines pour s'approcher de lui, le jeune homme avait pu, vite et bas, demander à Baudràie :
— Que faut-il faire ?
•^ Avant toutles éloigner d'ici, répondit le médecin.
368 LE COMTK OMNIBUS I
Les éloigner !••. le conseil était plus facile à donner qu'à suivre. Mais, sous la pression de la nécessité d'une réponse immédiate à faire aux jeunes filles qui venaient, épouvantées, à lui, Maucieuz eut une inspiration qu'il résuma par ces deux mots, hâtivement murmurés à Baudraie :
— Saint-Mandé.
Si concise que fût cette instruction, elle équivalait probablement à une longue phrase que comprit aussitôt le médecin.
— Tiens! c'est vrai I se dit-il.
Immédiatement, par un effort de volonté, il se fit la voix gaie, et ce fut en souriant qu'il s'écria :
— Allons 1 mesdemoiselles, encore en voiture... Nous ne nous sommes pas assez dépêchés d'arriver et on s'est lassé de nous attendre.
Tout en poussant bien doucement les sœurs vers le fiacre, il continua sans les laisser parler :
— Ne perdons pas de temps... je vous expliquerai en route ce qui nous a fait faire ici buisson creux.
Ce qu'il aurait à expliquer, le brave Baudraie n'en savait pas le premier mot ; mais le plus pressé pour lui était d'empêcher les jeunes filles d'entrer, derrière la mort, dans cette maison.
Si la jeunesse est prompte à s'alarmer, elle est facile aussi à se rassurer. Chez les sœurs, dont la vie n'avait pas encore connu le moindre chagrin, l'idée d'un malheur ne pouvait longtemps persister, inhabiles qu'elles étaient h deviner combien étaient faux l'entrain du docteur et ce sourire que Maucieux qui, du haut du perron, les regardait remonter en voiture, était parvenu à amener sur ses lèvres.
Le fiacre allait s'ébranler, quand Angèle, la cadette.
L£S FILLES^ DE l'ÉPICIER 369
placée près de la portière qui faisait face à Maucieuz, demanda vivement au docteur :
— 11 n'est donc rien arrivé à papal ?
— Nous allons le retrouver à Saint-Mandé où il nous a précédés.
— C'est que nous avons cru à un accident, quand, au lieu de notre bon petit père adoré, nous avons vu arriver, à notre rencontre, sur le perron, ce jeune homme si pâle... N'est-ce pas qu'il est bien pâle, sœur?
— Oui. Elst-il donc malade? dit Léoniine en s'adressant au médecin.
11 avait beaucoup perdu de son sang-froid, le pauvre Baudraie. Aussi ne pensa-t-il pas à baisser le ton en répondant :
— Oui... bien malade, mesdemoiselles... il ne lui reste pas un mois à vivre.
— Ohl... le malheureux jeune homme! prononça la voix navrée d'Ângèle.
Gomme le cocher, qui avait fini de rassembler ses guides, cinglait son cheval d'un coup de fouet, la figure gracieuse de la jeune fille s'encadra dans la portière, attachant sur le poitrinaire un regard tout humide des larmes d'une compassion profonde.
Au sourire qui ne s'était point eifacé des lèvres de Maucieux, on aurait pu croire que le malade n'avait rien entendu. Malheureusement il n'avait pas perdu un mot de la prédiction funèbre faite par celui dont il connaissait l'amitié et le dévouement.
— Un mois ! se répéta-t-il avec un désespoir contenu, un mois I Oh ! maintenant, plus que jamais, je vais regretter la vie.
Tout en pensant ainsi, ses yeux suivaient la voiture quiîS'éloîgnait. Puis, quand il l'eût vue disparaître au
tournant de la grille, il rentra chez lui en murmurant :
— Un mois ! rien qu'un mois I
Et en môme temps il revoyait en pensée la cbarmante Angèle fixant sur lui ses grands yeux noirs et doux.
Toute la journée le jeune homme s'occupa des déclarations et formalités utiles pour l'enterrement de Storère. A s^ept heures, moment du dîner, le docteur n'avait pas encore reparu.
— Comment a-t-il pu leur annoncer qu'elles étaient orphelines? De nous deux, c'est Baudraie qui a accepté la plus pénible tâche, se dit le malade.
A la même heure, Peyrade, nous l'avons vu, s'attablait chez lui avec ses deux filles et Roudiac qui, venu comme par hasard, s'était fait retenir à dîner.
Ce repas, nous l'avons conté en détail jusqu'au moment oh Roudiac, en annonçant qu'il voulait se coucher bourgeoisement à dix heures, était parti pour aller au rendez-vous dont devait se trouver si mal la chère dame Dumouchet.
Après le départ de Roudiac, Tancien manufacturier avait d'abord cherché à se distraire en écoutant le babil de ses filles. Mais, n'étant pas homme à s'absorber dans les joies de la famille, l'impatience le prit au bout de vingt minutes et il interrogea de l'œil la pendule qui marquait près de dix heures.
— Mon drôle de Goberju va venir me conter son entrevue avec la sous-maîtresse qu'il s'est chargé de mettre dans mes intérêts, pen§a-t-iL
Le groom, il est vrai, avait bien promis d'être de
LES FILLES DE l'ÉPICIER ^ 371
retour à da heureé pour rendre compte de sa conférence nocturne avec Aglaé Durondeau. Mais Thomme propose et les événements disposent. Or, \àt événements ayant voulu que le tète-à-tète d'Aglaé et du groom fût interrompu par Tapparition de Roudiac et de la Pumouchet, apparition qui avait obligé Goberju et sa belle de se cacher dans le taillis et d*y demeurer prisonniers jusqu'à la fin de la scène, il en résulta que Peyrade, qui ne tenait plus en place d'impatience, entendit sonner onze heures sans que le groom fût de retour.
Malgré son mécontentement, Peyrade finit par trouver une excuse au retard de Goberju.
— Le finaud aura si bien réussi à amadouer la sousmattresse qu'il ne rentrera que demain matin, se dit-il.
Habituées à la vie réglée du pensionnat, Hélène et Blanche, bien qu'elles voulussent résister, tombaient de sommeil.
— Allons, mes chéries, vos jolis yeux se ferment; il faut aller dormir, dit-il en leur donnant son baiser de bonsoir.
Peyrade avait coutume de ne pas se mettre au lit avant quatre ou cinq heures du matin. Après la retraite de ses filles, et bien persuadé qu'il ne reverrait pas Goberju avant le lendemain, il s'empressa de partir pour aller achever sa nuit au cercle.
Il était onze heures et demie quand il y fit son entrée.
— Vous arrivez fort à propos pour voir la fin d'une bien belle partie, lui dit le premier auquel il serra la main.
— Une partie ? Entre qui?
— Entre le comte de Elèves et lord P.,.
— De quel côté est la veine ?
— Si le comte perd la revanche qui se joue, il en sera pour ses trois cent mille francs.
— Diantre I il va vite, le cher comte, il verra bientôt le fond du sac que lui a laissé son père, dit Peyrade en riant.
Il achevait quand un timbre, à l'accent anglais, pro*nonça ces mots :
— Vous avez perdu, monsieur deBlèves... Voulezvous encore jouer quitte ou double?
— Non, grand merci... Remettons la partie à une autre fois, car je suis persuadé qu'aujourd'hui je perdrais sans cesse, répondit la voix du comte.
Aussitôt le groupe des curieux, qui se massaient autour du tapis vert, se fendit pour livrer passage h M. de Blèves s'éloignant de la table de jeu, la face sou* riante et l'air aussi calme que s'il venait de perdre sa pièce de cinquante centimes.
C'était un forcené joueur que le comte, et, comme tous ses pareils, il avait certaines superstitions.
En apercevant Peyrade qui se tenait un peu à l'écart, il vint à lui la mahi tendue :
, — Eh! bonsoir, porte-malheur I dit-il d'un ton sec.
— Porte-malheur I répéta le manufacturier surpris. En quoi ai-je mérité cette qualification?
— En ce que je suis convaincu que c'est votre dîner d'hier qui m'a porté la déveine.
— Ah! bahl... un dîner si amusant?
M. de Blèves regarda le millionnaire dans les yeux, puis il demanda d'un ton étonné:
— Ah ! ça, mon cher, vous ignorez donc ce qui est arrivé aujourd'hui?
— Quoi donc?
— Storère est mort des suites de votre plaisanterie.
— Mort! fit Peyrade en tressautant,
LES FILLES DE L'ÉPICIëR 373
— Oai... mort à midi, chez Maucieux qui l'avait recueilli hier... Et dire que je croyais, en entendant le bonhomme râler, qu'il imitait le phoque I
. —Chez Maucieux?.. Vous êtes certain? insi9ta le millionnaire en se voyant mis sur la piste qu'il avait vainement cherchée.
— Ce qu'il y a de plus certain. Hier, en partant de chez vous, j'y ai laissé M. de Maucieux si souffrant que; tantôt, en passant devant sa demeure, j'ai voulu prendre de ses nouvelles... il était absent et, par un domestique que j'ai interrogé, j'ai appris que son maître, tout souffrant qu'il était, avait voulu se charger des démarches utiles pour faire porter en terre notre épicier, qui venait de mourir d'une congestion cérébrale.
Cela dit, après avoir serré la main de Peyrade, M. de Blèves s'éloigna en ajoutant :
— Oui, je suis certain, voyez-vous, que c'estla farce faite à ce maudit épicier qui m'a porté malheur au jeu.
A cette nouvelle inattendue, pas un regret ne vint au cœur du millionnaire pour la victime dont il avait causé la mort. Une seule idée lui monta immédiatement au cerveau.
— Mais alors, les filles Storère sont réfugiées chez Maucieux! se dit-il.
Puis après avoir un peu réfléchi :
— Roudiac est monhomme, ajouta-t-il... En partant de chez moi, il m'a annoncé qu'il rentrait chez lui pour se coucher... je suis donc sûr de le trouver à domicile.
Peyrade quitta le cercle au premier des douze coups de minuit que tintait la pendule de là salle de jeu.
3t4 IB GOHTE OMNIBUS
Ainsi que Goberju Favait deviné, Roudiac, au coup de sonnette de Peyrade, avait immédiatement jeté les lettres qu'il maniait à la fenêtre, dans un petit coffret, posé sur un guéridon à gauche de la croisée ; puis, sans prendre d'autre soin que de laisser retomber le couvercle, il avait couru ouvrir à qui 3onnait.
— Hein 1 fit Peyrade en riant, vous ne vous attendiez pas à me revoir aussi tôt?
i— Je l'avoue... Il y a trois heures à peine, quand je suis sorti de chez vous, le motif qui vous amène n'existait donc pas encore? demanda le chevalier d'indtistrie en précédant son visiteur pour lui montrer le chemin.
— Oui et non... Vous savez que mes filles ont dit vrai?
— Vrai en quoi ?
— Quand, à dîner, elle disaient que juste au moment où elles quittaient la pension, on y venait chercher les demoiselles Storère...
— Oui, de la part de leur père gravement malade... Eh bien?
— Eh bien, mon cher, il est mort... J*en ai reçu la nouvelle au cercle.
Roudiac, surpris par l'annonce de ce trépas, ayant gardé le silence, il continua, en haussant les épaules, sur un ton aussi dégagé que s'il était question d'ua chien crevé :
(.ES FILLES DB l'épicier 375
-^Comprenez-vous ranimai qui, parce qu'on s'est amusé à lui forcer un peu la dose, s'en va mourir chezMaucieux?
— Ah I c'est chez, M. de Maocieux qu'il est mort?
— Et c'est nécessairement chez lui que doivent avoir été conduites les deux filles Storère qu'on est venu retirer aujourd'hui du pensionnat*
— Oh ! elles y reviendront tôt ou tard, au pensionnat. . . Croyez-vous queMaucieux soithomme à s'embarrasser longtemps de ces péronnelles? avança le chevalier d'industrie.
— Tu, tu, tu, débita Peyrade en secouant la tète, je le connais notre Maucieux ; ce garçon-là n'est pas franc du collier... c'est un trouble-fête... Il suffit qu'il sache que nous nous occupons des princesses pour qu'il se métamorphose immédiatement en saint Vincent de Paul qui recueille les orphelines... Rien que pour nous faire une niche, il voudra nous soustraire les petites : vous verrez.
— Oui, fit Roudiac, mais sa santé ne lui permettra pas de jouer longtemps ce rôle.
— N'eût-il qu'un mois à vivre encore, je ne veux pas aitendre, articula sèchement le millionnaire.
— Alors, tâchez de lui enlever adroitement sa proie.
— Seul, je n'y arriverai pas.
— Faites-vous aider... N'avez-vous pasGoberju?
— Heul heu! fitPeyrade d'un ton qui témoignait du désir d'avoir un complice de moins bas étaiçe.
— Vos filles, qui sont les intimes de ces demoiselles, peuvent, à leur insu, vous être utiles.
— C'est possible ; mais comme il y a gros à parier que Maucieux va cacher ses protégées dans quelque coin inconnu, mes filles, pour le moment, ne me seront d'aucun secours.
370 LE GOMTK OMNIBUS
En seeouant encore la tète, Tex- manufacturier continua :
— Non, voyez-vous, j'aurais besoin de quelqu'un qui fût assez bien avec Maucieux pour lui soutirer une confidence.
Ce disant, Peyrade regarda le jeune homme dans les yeux en ayant Tair d'attendre qu*il lui offrit ses services.
Il n*est, dit-on, si fort sourd que celui qui ne veut pas entendre. Tel était le cas de Roudiac qui avait* probablement, ses raisons pour ne pas comprei^re rappel qui lui était adressé, car, au lieu de se proposer, il répondit après un instant de réflexion :
— J'y pense... Est-ce que Grondier ne serait pas parfaitement votre homme?
— Ah ! non, par exemple I Ce serait mettre sur la piste un renard qui me croquerait mes poulettes, s'é^ cria vivement Peyrade.
En&n, se décidant à mieux s'expliquer :
^- Mais, vous, mon cher, ne pourriez-vous pas me prêter un peu la main ? demanda-t-il.
Avant que Roudiac eût répondu, un violent coup de sonnette coupa brusquement l'entretien.
Les deux hommes se regardèrent étonnés.
— A minuit et demi, ce ne doit être que Tamour qui sonne pour demander Thospitalité, dit Peyrade, en raillant, au jeune homme qui, après une courte hé* sitation, s'éloigna pour aller ouvrir.
Il reparut aussitôt.
— La visite est pour vous, dit-il en s'écartant pour démasquer l'arrivant qui marchait derrière lui.
C'était Goberju qui, nous l'avons vu, venait de quitter Aglaé Durondeau dans le jardin du pensionnat pour monter savoir ce que son maître, qu'il
LES FliLES DE l'ÉPIGIËR 377
avait recoûnu fumant à la fenêtre, manigançait, après minuit, chez Roudiac et, en garçon qui aimait à faire d'une seule pierre deux coups, pour s'assurer si, tout de suite ou plus tard, il était possible de voler ces lettres de la Dumoucbet que la curieuse Aglaé avait tant envie de lire.
A son entrée dans la chambre, le premier regard du groom fut pour le côté gauche de la fenêtre où, suivant ses conjectures, quand il l'observait du jar* din, Roudiac devait avoir déposé la correspondance avant d'aller ouvrir à Peyrade.
— Bon 1 pensa-t-il, le paquet de lettres doit être dans, le coffret posé sur cette console.
Bien que la moj>t de Storère, qui était cause que ses filles avaient quitté le pensionnat, rendit inutile la mission entreprise par Goberju de corrompre la sousmaîtresse, Peyrade se souciait peu, en venant demander l'aide de Roudiac, que ce dernier apprit qu*on voulait l'employer à une t&cbe déjà ébauchée par un laquais.
Ausi^^. tout en ordonnant d'un coup d'œil à son domestique^de ne pas souffler mot sur l'expédition près de la Durondhtu, Peyrade, d'un ton sévère, lâcha cette phrase^qui tràgait sa leçon au groom :
— Que viens-tu faire ici ? drôle I Ne pouvais-tu rester en bas, sur le siège, à côté du cocher?
— C'est précisément à cause du cocher que je suis monté, répondit Goberju donnant aussitôt la réplique
voulue.
— Que veut-il?
— Il demande s'il doit encore attendre longtemps monsieur.
~ Pourquoi?
— Parce que, croit-il, un de ses chevaux est ma-
378 LB GOMTB OMNIBUS
lade,.. il veut savoir s*il a le temps de retourner à Vhth tel pour changer de bête et de revenir prendre mousieur.
— Non... je descends à l'instant, fit Peyrade biea certain qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce que lui contait Goberju.
Puis, en le voyant faire un pas de retraite :
•^ Reste là, commanda-t-il, tu m'éclaireras dans
l'escalier dont la lumière, à cette heure, doit être
éteinte,
— Oui, monsieur, dit. respectueusement le groom, tout en manoeuvrant pour se rapprocher de la console.
Il fut d'autant qaieux possible à Goberju d'arriver au meuble que son maître^ en revenant à Roudiac, l'avait attiré près de la fenêtre pour lui demander à voix basse :
-r- Votre dernier mot, mon cher?
— Mais je vous l'ai dit.
•— Alors répétez-le.
— C'est que mon aide vous est inutile, attendu que le mauvais état de santé de Maucieux vous laissera bientôt le champ si libre qu'il ne vous sera nul besoin de moi.., c'est l'affaire de très peu de ];^tience.
— Ainsi vous refusez ? appuya Peyrade d'un ton qui trahissait un commencement de colère.
— Puisque, dans mon conseil, vous voyez un refus... Soit! je vous refuse.
Pendant que ces phrases s'étaient échangées entre les deux hommes accoudés sur l'appui de la fenêtre, Goberju avait utilement employé son temps.
Debout devant la console àlaquelle il tournait le dos, le groom avait passé ses deux mains derrière lui. De l'une, il avait doucement soulevé le couvercle du coffret. Puis il avait plongé l'autre dans l'intérieur de
LES FILLES JXE L*ÊPIGIEB * 379
la cassette» et ses doigts s'étaient posés sur plusieurs paquets de papiers.
— Diable I se disait-il, M. de Roudiac a mis tous ses œufs dans le môme panier.
Si complet qu'il fût, ce brave Goberju n'avait pourtant pas des yeux dans le dos. Il lui était donc impossible de savoir, parmi ces papiers qu'il palpait au hasard, quels étaient ceux qui concernaient madame Dumoucbet. Il s'arrêta au seul parti qu'il avait à prendre, c'est-à-dire que, un par un, il fit passer tous les paquets dans la pocbe de derrière de sa tunique de livrée,
— Je ferai mon cboix plus tard, chez moi, à tête reposée, se disaitril en opérant sa cueillette.
Quand, après leur court dialogue, Roudiac et Peyrade quittèrent la fenêtre, Goberju se tenait, raide comme uin piquet, et attendant le départ de son maître, à plus de trois mètres de la console.
De même que, souvent, c'est dans le post-scriptum que se révèle le véritable motif d'une lettre, c'est aussi dans les derniers mots d'une conversation que se tvahit la pensée secrète d'un des interlqcuteurs. Ce fut ce qui arriva pour Roudiac dont le dessein, très arrêté, était de ménager la chèvre et le chou et d'embrouiller si bien les cartes des autres qu'il pût profiter des événements qu'il aurait fait naître, tout en ayant Tair d'y demeurer complètement étranger.
L'aigreûn, qui se rendait bonne justice, se savait profondément méprisé par Peyrade. La demande que lui adressait celui-ci de l'aider dans une infamie venait encore prouver cette absence d'estime et appuyer la certitude qu'avait Roudiac qu'il ne deviendrait le gendre du manufacturier que sous la pression de circonstances forcées. Son jeu était donc d'amener
ces circonstances et^ nous le répétons, de paraître n'avoir nullement poussé à la roue. Tel était le motif pour lequel il avait attendu jusqu'à la dernière minute avant, s'il est permis de nous exprimer ainsi, d'ajouter à son refus un post-scriptum qui, sans formuler un acquiescement, équivalait à un consentement, puisqu'il tirait Peyrade d'embarras.
Après la réponse catégoriquement négative de c^lui dont il invoquait l'aide, le millionnaire avait brusque* ment quitté la fenêtre.
— En route ! commanda-t-il à Goberju. Éclaire-moi l'escalier avec un de ces flambeaux que tu laisseras en bas chez le concierge.
Puis, avant de suivre le groom s'éloignant la lumière au poing, il se retourna vers le jeune homme qui ne tentait pas de le retenir.
— Ainsi, vous êtes contre moi? demanda-t-il.
Maintenant que Goberju avait ses poches pleines, il
ne demandait qu'à détaler* Mais, comme, tant que son maître converserait avec Roudiac, celui-ci ne pourrait coBstater son bel exploit du coifret, il s'arrêta dans la pièce voisine et tendit l'oreilbe à la suite du dialogue. "\
A la question du manufacturier, Roudiac avait pris une mine étonnée.
-^ Contre vous? répliqua-t-il. Est-ce sérieusement que vous me dites cela?
— Mais je ne pense pas avoir l'air de plaisanter, prononça Peyrade d'un ton rogue.
— Allons donc I dit Roudiac en haussant les épaules, je ne puis croire que vous, si intelligent, si madré, si bon chasseur, vous ayez besoin de mon aide pour découvrir les filles Storère... surtout quand elles sont si faciles à trouver.
LES FILLES DE L*ÉPIGiER 381
— HeinI fit Peyrade ébahi, vous dites faciles à trouver?
— Tout ce qu'il y a de plus faciles... Si vous voulez vous donner la peine de réfléchir un peu.
— Alors, réfléchissez pour moi, proposa le manufac* turier radouci.
— Admettons que Maucieux, pour vous jouer un mauvais tour^ ait voulu vous soustraire les deux sœurs.
— Je n'ai pas besoin de l'admettre, j'en suis certain.
— Bon I Pensez- vous alors qu'il les cache chez lui ? Non, n'Q3t-ce pas ? Dans sa manie d'homme vertueux, il n'aura pas jugé convenable de les abriter sous son toit, et il aura songé à les loger hors de son hôtel... Etes- vous de cet avis?
— En tous points... JI a dû les faire partir au diable.
— Non, non, c'est une erreur... Qu'il ait pensé à leur assurer une retraite loin de Paris, je ne le con^ teste point. Mais en attendant qu'il ait trouvé et fait préparer cette retraite, il a dû cacher ses protégées dans le premier endroit venu.
— C'est possible.
— Ehl bien, cherchons dans la vie et les habitudes de Maucieux quel peut bien être ce premier endroit venu... ce refuge temporaire.
Après un court "silence, Roudiac demanda :
— Trouvez-vous ?
— Pas le moins du monde.
— Interrogez votre mémoire.
Peyrade se recueillit un instant, puis :
— Venez-moi en aide, dit-il.
— Est-ce que, quand sa santé n'était point encore aussi gravement compromise, Maucieux ne se montrait pas le plus intrépide viveur de nous tous?
382 lE COMTE OttlVIBtJS.
— C'est vrai.
— Avez-vous oublié toutes ces joyeuses parties qu'il nous a offertes chez lui?
— Le fait est que nous nous sommes fièrement amusés chez lui Thiver dernier, en son hôtel.
— En son hôtel, Thiver dernier... oui... mais, Tété précédent, où nous recevait-il 7
— A cette petite maison de Saint*Mandé qu'il appelait son Vide-Bouteille... un charmant nid de verdure, loin du village; on s'y serait cru à cent lieues de Paris.
Roudiac regarda Peyrade dans les yeux, puis il pro* nonça cette laconique question.
— Eh bien ?
— Eh bien... quoi? demanda le manufacturier sans comprendre.
— Puisque nous sommes en train de chercher dans la vie de Maucieuz quel peut bien être Tendroit où, dans le premier moment, il aura donné asile aux jeunes filles, est-ce que le Vide-Bouteille de Saint-Mandé ne vous semble pas pouvoir être cet endroit-là?... Pour ma part, je le gagerais.
A ces mots, l'œil de Peyrade s'illumina, ses lèvres frémirent de joie, et un immense éclat de rire témoigna de sa satisfaction.
— Sacrebleu I vous avez raison 1 s'exclama-t-il. Oui, c'est au Vide-Bouleille de Saînt-Mandé qu'il a dû expédier les péronnelles.
— Temporairement, insista Roudiac... en attendant qu'il leur ait organisé un autre refuge plus sûr... Elles vont camper là tout au plus deux jours.
Le millionnaire était complètement iucapable de trouver ce que le chevalier d'industrie avait deviné du premier coup; mais cela n'empêcha pas Roudiac de
LES FILLES DB l'ÉPICIER 383
dire en souriant et avec un magnifique apldmb : — Hein! vous voyez bien que vous n'aviez nul besoin de moi pour vous aider à dénicher les colombes, puisque tout seul, vous avez fini par découvrir leur colombier, n tendit la main au manufacturier en ajoutant : -^ Mon refus, au lieu d'être une marque d'hostilité, était tout simplement une preuve de ma confiance profonde en votre intelligence.
Dans rélan de sa reconnaissance, Peyrade, avec une vigueur à lui arracher le bras, secoua la main de Roudiac en »' écriant :
— A la vie I à la morl ! mon cher.
Tout en décollant ses doigts à demi-broyés par la rude étreinte du colosse, Taigrefin suivit ce dernier qai se dirigeait vers la sortie et, d'une voix tral» napte et pesant sur chaque mot ;
— Oui, répéta-t-il, les protégées de Maucieux vont camper là-bas tout au plus deux jours.
— Oh 1 oh 1 il passe bien de l'eau sur le pont en deux jours 1 On ne laissera pas à Maucieux le temps de faire envoler les oiseaux I ricana Peyrade.en continuant de s'avancer vers la chambre d'entrée où l'attendait Goberju.
En l'entendant s'approcher, le groom avait jugé bon de poser sa bougie sur un meuble voisin et de s'avachir au plus vite dans un fauteuil sur lequel, ventre en avant, bouche béante et poings fermés, il paraissait jouir d'un si lourd sommeil que c'était à jurer qu'il n'avait rien entendu.
Ce fut donc en sursautant de surprise qu'il s'éveilla au contact de la puissante main de son maître qui le soulevait de son fauteuil en même temps que sa voix joyeuse lui criait :
— Allons ! haat sur pattes, toi... il n'est plus question d'aller se coucher.
Tant qu'il put Tentendre^ Roudiac resta sur son carré à édouter le pas lourd du partant qui descendait Tescalier, puis il rentra chez lui le sourire aux lèvres, en murmurant :
— La brute se rend tout droit à Saint-Mandé. Pendant qu'il va s'occuper des petites Storère, mon jeu est de lancer Grondier après les filles Peyrade...
Quand il se fut couché, le dernier regard du chevalier d'industrie, avant de souffler sa bougie, fut pour ce coffret, dans lequel il avait enfermé les lettres de la Dumouchet; il le caressa de loin d'un œil satisfait, puis il s'endormit en marmottant :
— Sophie a mis les pouces, elle a bien fait, car j'ai là de quoi la faire marcher loin... Quelle précieuse alliée elle sera pour moi !
Ces lettres de la maîtresse de pension, que Roudiac croyait toujours enfermées sous leur couvercle, étaient déjà bien loin, car elles voyageaient dans la poche de Goberju, placé sur le siège, àcOté du cocher, auquel Peyrade, en montant en voiture, avait crié :
— A Saint-Mandé... ventre à terre 1
Le manufacturier était venu trop souvent aux fêtes qu'avait données Maucieux dans son Vide-Bouteille pour ne pas savoir la position exacte de la maison.
— Attendez mon retour sans quitter la place, commanda4-il au groom et au cocher, en s'éloignant de sa voiture qu'il avait fait arrêter un peu avant rentrée du village.
Puis il di^parujt d^ns l'ombre de la nuit.
— Il va reconnaître la place, pensa le grôom. Deux heures après, Peyrade n'était pas encore de
retour.
LES, FILLES DE l'ÉPICIBR 385
Le cocher ronflait sur son siège.
Goberju, qui piétinait d'impatience sur la route, ne sachant à quoi employer le temps, finit par avoir une heureuse inspiration :
— Si je lisais la correspondance de la marchande de soupe, cela m'amuserait peut-être? se dit-il.
Et, après s'être approché d'une lanterne de la voiture, il tira de sa poche le butin volé chez Roudiac.
Le contenu du coffret, que le groom avait vidé, consistait en plusieurs paquets, les uns noués avec un cordon, les autres entourés d'une bande de papier.
Si Goberju avait compté s'amuser en lisant une correspondance amoureuse, il dut reconnaître qu'il s'était trompé pour le premier paquet sorti de sa poche.
Outre que les lettres qui le composaient n'étaient pas des missives tendres, elles traitaient sèchement d'affaires et de chifi'res. Pour en comprendre la valeur et le sens, il eut fallu les lire une à une, par ordre de date et avec une attention suivie que n'avait pas le groom qui les parcourut des yeux à la volée.
— Ça, pensa-t-il, je l'examinerai plus tard, bien à loisir»
Il réintégra la liasse dans sa poche pour en sortir un autre rouleau.
-^Âh! une langue étrangère I fit-il après qu'un seul coup d'œil lui eût appris qu'il perdrait son temps avec ce deuxième paquet.
Sans se désoler sur son éducation incomplète, Goberju, avec une résignation des plus philosophiques, substitua un troisième rouleau à celui qui n'était pour lui qu'un indéchiffrable logogriphe.
— Oh ! oh ! (( Mon éblouissante Sophie, » voici le pot aux roses I pensa-t-il gaiement après avoir aperçu l'entête de la première lettre de cette nouvelle liasse. u 22
LB OOHTE 0HNIB05
Alors, plaqué contre la lanterne de la voiture, il se mit à lire. Et ce qu'il lisait devait être fort drôle, car ii riait à cœur joie, tout en faisant ses réflexions.
— Ah ! le craqueur I Peut-on en conter de cette force-là aux femmes ! Faut-il que l'éblouissante Sophie ait été dinde pour gober de pareilles bourdes !
Il finit môme par s'épanouir si fort la rate que le cocher s* éveilla au bruit de ses rires et de ses exclamations.
En franc domestique qu'il était, la première parole du cocher fut une malédiction contre son maître.
— Que le diable écrase le bourgeois qui nous fait ainsi poser à la belle étoile! grogna-t-il en s'éiirant les bras.
— Faut croire que le patron se trouve bien là où il est, riposta Goberju qui avait prestement caché ses lettres.
•^ Est-ce que nous allons encore croquer longtemps le marmot?... Penses-lu que je puisse me payer un nouveau somme? demanda le porte-fouet entre deux bâillements.
— Risque-toi sans crainte, mon vieux. Je t'éveillerai dès que j'apercevrai monsieur, conseilla le groom qui avait hâte de reprendre sa lecture*
— Heul heu [je ferais peut-être mieux de tâcher de me mordre le nez pour me tenir éveillé... Le patron ne tardera pas beaucoup maintenant, car voici le jour.
En effet, une bande claire qui se découpait, à l'horizon, sur le ciel sombre, annonçait la fin prochaine de la nuit.
— Bahl bahl tu peux ronfler à ton aise... il s'en manque au moins d'une heure pour que le plus matinal s'éveille. Vois, tout est silencieux autour de nous. Bêtes et hommes dorment encore.
LES FILLES DB l'ÈPICIER 387
Au mèàie instant, comme un démenti à ce que disait Goberju, des aboiements furieux éclatèrent, à cent mètres de distance, du côté du bois.
A ces aboiements se mêla tout à coup un cri de. douleur.
Puis ce fut une sorte de gémissement rauque qui s'éteignit après s'être peu à peu afTaibli,
Et le silence se fit.
— As-tu entendu? demanda le cocher.
— Ce doit être un chien de basse cour qui aura mordu quelque voleur de lapins, avança le groom.
— Oh! mordu... dis plutôt étranglé... ça ressemblait à un râle.
— Oui, mais, à mon avis, c'était le chien qui devait tirer la langue.
— Alors, tant mieux pour le voleur de lapins... Il faut que chacun gagne sa vie, ajouta le philanthrope cocher.
Un nouyeau bâillement ayant ponctué sa phrase, il ajouta :
— N'empêche que je vais descendre de mon siège pour me tpnir éveillé.
— Pors doqc, au contraire.
— Non, non... Je ne me soucie pas de recevoir ua coup de poing dans les côtes cofnme celui que le bourgeois pi'a octroyé, l'autre matin, quand je dormais à la porte du cercle... Quel coup! un éléphant ep aurait pris le lit... Ahl il ^ une rude poigne, le bourgeois, je t'en réponds.
— Reste donc là-haut et dors... Je te promets de t'éveiller aussitôt que je le verrai apparaître au loin, ini^ista Goberju, qui préférait de beaucoup sa lecture à la conversation du c^marade^
— Bien vrai? fit le cocher en se laissant tenter. --• Compte sur moi.
Deux minutes après un ronflement sonore prouvait que l'automédon s'était fié à la parole donnée.
— Continuons ma lecture... elle est amusante et ins^ tructive, se dit alors le groom, en se rapprochant de la lanterne et en retirant la liasse de sa poche.
Mais probablement que la lecture était devenue en* core plus instructive qu'amusante, car, cette fois, Goberju, au lieu de se trémousser en riant à gorge déployée comme au début, devint sérieux au possible. Les nouvelles exclamations que, de temps en temps, il lâchait sur un ton de surprise, étaient d'une toute autre nature que les premières.
— Ah ! bah!... tiens!... en vérité... c'est bon à sa* voir! faisait-il avec de petits hochements de tète... il y a là un beau coup à tenter... Quel joli magot à pal* per... Eh! eh! Goberju, mon chéri, est-ce que tu vas rater une si grasse aubaine ?
Quand il fut arrivé à la fin de la dernière lettre^, il renoua lentement le ruban autour de la liasse qu'il enfouit dans une poche à part et, de lecteur, il tourna au rêveur, c'est-à-dire que, les yeux arrêtés sur la pointe de ses bottes, il demeura aussi immobile qu'une statue, n'ayant plus conscience de l'heure ni de l'endroit oîi il était, à la fois sourd et aveugle.
Si sourd même et si complètement aveugle qu'il n'aperçut et n'entendit pas un jeune paysan, dont le jour naissant permettait de constater la pâleur et l'épouvante, qui, tout à coup, s'élança du bois comme s'il fuyait et qui, à la vue de l'équipage arrêté sur la route, rentra vivement dans le taillis où il disparut.
Voilà, s'il avait été moins absorbé, ce qu'aurait incontestablement remarqué le groom, toujours cloué
8ur place par la méditation que lui inspirait la corres* pondance de madame Dumouchet.
-^-Pour que le Roudiac compte ses cent mille écus à la marchande de soupe, se disàit-il, le maître coquin doit être arrivé à épouser une des filles du patron, qu'il guigne à cause de la dot... ainsi qu'il Ta fait entendre à la Dumouchet dans ce rendez-vous du jardin, dont je n'ai pas perdu un mot... 11 est donc nécessaire que j'aide le Roudiac qui, alors, soldera sa dette à la vieille folle... Si celle-là garde longtemps ses trois cent mille francs en poche, c'est que je ne m'appellerai plus Goberju... Sapristi I quand j'envoyais des baisers à la Durondeau, je ne me doutais pas que j*ébauchais une si grosse affaire.
Tout à coup le groom fut brusquement tiré de sa rêverie par un énorme coup de poing reçu en pleine poitrine.
-7 En route ! en route! Que Jacques brûle le pavé, lui dit en môme temps la voix brève de Peyrade qui, son ordre donné, s'élança dans la voiture en répétant :
— En route! en route!
Si promptement que Peyrade eût refermé la portière sur lui, Goberju avait eu le temps de le voir.
— Diantre ! le patron avait la mine bien à l'envers 1 pensa-t-il en s'installant sur le siège à côté du cocher qu'il venait de réveiller.
Après une longue aspiration pour rétablir le jeu des poumons compromis par le coup de poing :
— Ouf! fit-il, j'ai cru en perdre le souffle... c'était en plein creux de l'estomac.
Ce disant, il regarda machinalement, sur son gilet d'étoffe claire, l'endroit de sa poitrine oîi l'avait touché le poing de PeyradQ.
390 IB eOMXE OMNIBUS
— Ohl du sang sur mon gilet! se dit-il, tout surpris.
Et, promptementy il boutoQna sa tunique pour que le cocher n'aperçût pas la marque sanglante laissée par la main du mdtre.
En sa qualité de coquin émérite, Roudiac n/ aimait pas à jouir du plaisir, dévolu, parait-il, aux seuls honnêtes gens, de voir lever Taurore.
Il était donc onze heures quand, le lendemain des événements nocturnes que nous avons contés, il se leva tout soucieux de la mise à exécution de son idée de devenir forcément le gendre de Peyrade.
— Gomment diable vais-je commencer ma campagne ? se demandait-il en s'habillant.
Le diable qu'il invoquait dut avoir entendu son appel, car, comme une réponse à Texclamation, un coup de sonnette retentit à la porte de Tappartement du garçon.
— Est-ce Peyrade qui revient bredouille de son expédition à Saint-Mandé ? N'y a-t-il trouvé personne ? Me suis-je trompé en l'envoyant là-bas ? La logique me disait pourtant que c'était là, tout d'abord, que Maucieux devait avoir pensé à cacher ses protégées, se dit le chevalier d'industrie, tout en se hâtant de se vêtir pour aller ouvrir.
Au lieu de Peyrade, c'était Gober ju qui se présentait à cette heure matinale.
— Ah 1 c'est ton maître qui t'envoie ? Que veut-il?
LES FILLKS 1>B1 L* ÉPICIER ' 391
Qu'est-il arrivé? Viens-tu me chercher? s'informa curieusement Roudiac.
Le groom était sérieux et gourmé comme un bedeau. Il fit une belle cévérenoe, puis :
^ Pardon, M. de Roudiac, je viens en mon nom, en mon seul nom, dit-il d'une voix qui semblait sortir de ses bottes, tant il s'efforçait de la rendre grave.
— Pour??? prononça dédaigneusement Roudiac, dont Tallure et le ton^du drôle venaient d'irriter quelque peu la bile.
— Pour deviser avec vous de choses et d'autres, articula le groom avec un superbe sang-froid.
Mais ce sang-froid était doublé de prudence, car, en voyant les doigts de Roudiac se crisper sous la démangeaison d'administrer un soufflet, Goberju s'empressa d'ajouter :
— Pour deviser sur les amours de madame Dumouchet, par exemple.
A ce nom, la surprise arrêta le bras de Roudiac et, comme Goberju était de l'avis qu'à tant faire que de surprendre les gens il vaut mieux forcer la dose, il continua vivement ;
— Des amours de madame Dumouchet, sous un berceau, avec un galant qui lui a emprunté cent mille écus.
Il jouait gros jeu, l'aimable groom, en jetant ces mots à la face du ruffian, et il est à croire qu'il lut dans le regard de l'escroc furieux qu'il courait le danger de descendre du second étage par la fenêtre, car, avec une vivacité très concevable, il débita :
— M. de Roudiac, je ^ois vous prévenir que j'ai pris certaines précautions, fort désagréables pour vous, en prévision du cas où vous ne sauriez résister à
Tenvie de me casser les reins ou de m'étrangler ou de me faire passer par la croisée.
C'était net et fort compréhensible, mais Roudiac ne s'en redressa pas moins tout indigné :
— Des précautions ? flt-il avec mépris, des précautions contre moi? Qu'est-ce à dire? vaurien !
— Oh ! ricana Goberju, des gros mots, tant que vous voudrez... mais pas de gestes... Vous voilà bien averti.
L'aplomb du groom était trop superbe pour que Roudiac, prudent parce qu'il se sentait véreux, ne comprît pas qu'il fallait, sinon mettre les pouces, au moins se faire bon prince.
— Mais, eoiin, que me veux- tu? demanda-t-il d'un ton bien descendu de la gamme furieuse.
Aussitôt, de narquoise qu'elle était, la voix, de Goberju devint pateline et suppliante.
— Votre protection, mon bon monsieur de Roudiac, dit-il en poussant un gros soupir.
— As-tu donc encouru la colère de ton maître?... Ai-je ta grâce à lui demander ?
Goberju remua négativement la tête et envoya un second et plus énorme soupir.
— Voyons, parle. En quoi puis-je t'être utile? insista Roudiac étonné.
Le valet prit un petit air honteux et bien timidement :
— Je suis amoureux, balbutia-t-il.
— Eh bien ? fit l'aigrefin démonté par cette réponse inattendue.
— J'ai pensé que mon amour triompherait, si vous vouliez lui être favorable.
— Je connais doac ta Dulcinée ?
— Non, mais madame Dumoucbet est de ses connaissances.
A ce nom qui revenait pour la secoûde fois sur les lèvres du laquais, Roudiac voulut jouer au fin.
-«-Madame Dumouchet? répéta-t-il, quelle est cette dame? Où prends-tu que je connaisse une dame Dumoachet?
Immédiatement le ton de Goberju redevint gogue<> Dard et familier.
— Ah ! non, non, dit«il, en traînant ses mots, ilne faut plus faire comme cela le revenant de Pontoise... Puisqu'il est nécessaire de vous rafraîchir la mémoire au sujet de la marchande de soupe, je vous apprendrai que j'ai assisté, hier soir, caché dans le taillis, à votre entrevue avec la vieille folle, et que je n'ai pas perdu un mot de votre aimable entretien. Là, maintenant que c'est dit, n'ayez plus Tair de tomber des nues au nom delà Dumouchet... de votre Sophie, quoi?
Pendant cette tirade, une féroce envie était venue à Roudiac d'étrangler cet homme qui savait à quelle source honteuse il puisait son luxe ; mais en se rappelant qu'il avait parlé de précautions prises contre un acte de violence, il maîtrisa sa rage.
— SoitI dit-il, je connais madame Dumouchet.,, Eh bien, après?
Aussitôt, Goberju se refit obséquieux et répondit en saluant :
— J'ai espéré que si vous vouliez bien parler en ma faveur à madame Dumouchet, elle, à son tour, plaiderait ma cause près de mon adorée... La parole d'une maîtresse de maison est toujours d'un grand poids sur son employée.
— Ah I ton idole sert dans la pension ?
— Oui, monsieur, elle est sous-maîtresse.
— Et elle ignore ton amour î
— Je suis persuadé, au contraire, que je n'aurais
394 L6 COMTE OMmBUS
pas besoin de la tirer par l'oreille pour la conduire à Tautel.
Cette fois, Roudiac regarda le groom avec une réelle surprise.
— Mais alors, demanda-t-il, si ta sous-maitresse t*aime, en quoi as-tu besoin, pour réussir, de ma protection et de celle de madame Dumoucbet?
— Ah I voilà I fit Goberju en souriant, Puis humblement :
— Monsieur me promet-il d'écouter mes raisons sans se fâcher ?
— Parle.
— Hier soir quand, du fond de ma cachette, j'entendais monsieur, sous le berceau, régler ses comptes avec la vieille et lui promettre de s'acquitter si elle voulait bien lui prêter la main pour une entreprise qui» en cas de réussite, permettrait h monsieur (le payer...
Il s'interrompit, pour appuyer mielleusement : . — Monsieur se souvient-il avoir causé de tout cela avec cette bonne dame qui, je l'avoue, se montrait pas mal récalcitrante ?
— Oui, va, va, prononça sèchement Roudiac, qui étouffait de rage concentrée.
Sans paraître s'apercevoir qu'il irritait I0 rufftan,. Goberju continua:
— Donc, en écoutant monsieur dét^Uer ses projets, une idée m'est venue.
— Laquelle?
— Celle d'aider monsieur à faire réussir le mariage qu'il a en vue.
— Toi III s'écria Roudiac, dont la colère fit place à une immense surprise à ce dénouement fortimppévu.
— Oui, moi, pourquoi pas?... Est-ce que monsieur rougirait d'accepter l'aide d'un pauvre domestique?
CommB la joie brillait dans l'œil du cheyalier d'indus* trie, le valet reprit :
— Allons, je vois que monsieur veut bien me faire rhonnetir d'agréer mes bons offices.
— Et tu peux compter sur ma reconnaissance I dit vivement Roudiac, tout heureux de voir tourner ainsi une scène qui, au début, s'annonçait si mal.
Car, en lui-môme, le chevalier d'industrie s'ex-pliquait la conduite du groom.
— Le drôle, se disait-il, en m'entendant hier sous le berceau, s'est dit qu'il y avait un bon coup de cban" tage à tenter sur moi dont il apprenait la position visà-vis de laDumouchet... Et il est venu ce matin tâter le terrain ici... Après tout, il peut m'ôtre fort utile... Promettons toujours ; quitte à ne pas tenir.
Avec une nouvelle force d'intonation reconnaissante, Roudiac répéta :
*- Oui, tu peux compter sur moi 1
Mais, à cette promesse, Goberju secoua la tète d'un air navré :
— Est-ce que monsieur entend, par là, dire qu'il récompensera mon dévouement par une somme d'argent ? demanda-t-il.
— Sans doute.
— Monsieur veut-il bien m'en énoncer lechilTre?
— Vingt mille francs.
Goberju fit la moue.
— Trente... quarante mille frants, ajouta vite Roudiac, qui attribua cette grimace à l'exiguité de la première offre.
Alors le groom se redressa beau de dignité et, en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa dent :
— Monsieur, dit-il d'un ton grave, je n'accepterai pas Qa... Pas ça, voyez-vous... Je tiens trop à bon-
neur de vous aider gratis... oui, gratis... tout ce qu'il y a de plus gratis.
Mais plus le groom appuyait sur son « gratis, » plus Roudiac, qui savait qu*ici bas on n'a rien pour rien, s'inquiétait de ce désintéressement phénoménal.
— Voyons, articula-t-ii d'un ton bref, parle, arrive enfin à ton but... Dis ce que tu veux... car le « donnant donnant » doit être ta maxime... J'aime les situations bien nettes, bien définies...
— Alors, monsieur désire-t-ii que je définisse la nfttre ? demanda Goberju avec un accent gouailleur.
— Oui, cent fois oui. Cela vaudra mieux que de me berner'avec ton gratis auquel je ne crois point.
— Très bien I parfait ! J'aime beaucoup à définir, moil... mais je rappellerai à monsieur qu'il m'a promis de ne point se fâcher si quelquefois mon langage un peu franc égratigne son amour-propre.
— C'est convenu.
— Alors je commence en toute confiance.
Mais, tout confiant qu'il était, Goberju manœuvra d^abord de manière à ce qu*une lourde table, qui devait parer le premier choc, se trouvât placée entre lui et le chevalier d'industrie.
— Monsieur ne s'offensera donc pas, débita-t-il gravement si, respect que je lui dois, je dis qu'il est une parfaite canaille?...
— Hein? hurla Roudiac en s'élançant sur lui.
Goberju tourna prestement autour de la table qui
avait arrêté l'élan de l'aigrefin, et, en évitant de se laisser saisir, il s'écria en goguenardant :
— Eh I bien... ehl bien... et cette promesse de ne pas faire de gestes?... Est-ce qu'on oublie que j'ai pris mes petites précautions pour qu'on ne me casse pas les reins ?
. LES FILLKS DE l'ÉPICIER 397
— Je me moque si bien de tes précautions que je vais t'étrangler, misérable, rugit Roudiac.
 l'accent et, surtout, au regard féroce de son adversaire, le groom comprit qu'il courait un danger sérieux ; aussi, tout en tournant autour de la table, il tira de sa poche un pistolet qu'il braqua sur Roudiac. - — Là, fit- il, tout beau! voici de la guimauve pour les tempéraments trop échauffés.
Roudiac était foncièrement brave. La vue de Tarme, au lieu de l'effrayer, lui fit hausser les épaules.
— Ahl voilâtes fameuses précautions? s*écria-t-il en ricanant. Eh! bien, je t'annonce ce qui va arriver. En tirant, ou tu me manqueras ou je serai si légèrement blessé que cela ne m'empêchera pas de te jeter, tout étranglé, par la fenêtre... J'en serai quitte pour dire ensuite que je t'ai surpris me volant et, coitime le coup de pistolet, tiré sur moi, sera loin de plaider en ta faveur, on me laissera parfaitement tranquille.
Tout, dans Roudiac, montrait à Goberju qu'il était homme à exécuter son programme. Aussi le laquais, voyant qu'il n'y avait pas une seconde à perdre, se bâta-t-il de poser son pistolet sur la table en même temps qu'il éclata de rire au nez de son adversaire.
G« rire d'un ennemi, qui mettait bas les armes, fit mieux que cent paroles pour arrêter celui qui allait s'élancer, et que l'étonnement fixa sur place.
Goberju profita de ce court répit.
— Oh! ohl fit-il railleusement, est-ce que vous ne venez pas de dire que vous prétendriez m'avoir surpris vous volant ?
— Et on me croira, j'en suis certain.
Le groom secoua la tête d'un petit mouveifnent tout coquet et de sa voix la plus gentille :
— A quoi bon vous voler, mon excellent monsieur, puisque c'est déjà fait ? dit-il.
Gomme Roudiac, étonné, le regardait sans comprendre, il tendit le 4oigt dans la direction de la console sur laquelle était toujours placé le coffret que le chevalier d'industrie n'avait pas encore pensé à enfermer dans s n secrétaire, et contii^ua:
— Vous devriez bien me faire cadeau de ce coffret, vous qui ne mettez rien dedans.
— Rien dedans? répéta Roudiac, en pâlissant à ces mots.
Puis il se précipita sur la cassette dont il souleva le couvercle d'un geste brusque.
En le voyant vide, il se retourna vers Gol^erjUj la figure convulsée par la terrçjir.
— Là! fit tranquillement Goberju, rassijré à la vue de cet effroi qui domptait son ennemi; là! maintenant que vous savez la cassette vide, vous comprendrez de quelles précautions je voulais parler... et nous allons pouvoir converser sans vilains gestes.
— Ainsi c'est toi qui as volé ces papiers? bégaya Roudiac.
— Moi-môme, hier soir, pendant que mon maître et vous, accoudés sur Tappui de la fenêtre, vous cherchiez en quel endroit s'étaient réfugiées les filles Storère.
— Et tu les a pris tous?
— Je n'avais guère le loisir de faire mon choix... J'ai tout ramassé d'un coup de filet, en me promettant de mettre à part ce qui m'était utile.
Une sorte de lueur de joie brilla dans Tœil de Roudiac en entendant ces mots.
— Ah I tu tenais donc à certains papiers plutôt qu'à d'autres? demanda-t-il avec une curiosité anxieuse.
— Je l'avoue.
IKS FILLES DE l'ÉPICIER 399
— Et quels sont ceux qui te tentaient?
— Voilà ce que vous sauriez depuis longtemps déjà, si, tQut à rheure, quand j'essayais de bien définir la situation, vous ne vous étiez mis à faire vos grands bras.
Alors, reprenant le ton doucereux :
— Vous plaît-il que je me remette à la r ifinir, cette situation? demanda-t-il.
Le vol de ses lettres avait éteint l'emportement de Roudiac en même temps qu'il avait abattu sa superbe, car, montrant une chaise à Goberju, il répondit :
— Mets-toi là, mon garçon et parle; je t'écoute. Bien certain de n'avoir plus rien à craindre, le groom
se plaça sur le siège désigné, salua respectueusement et, sur un ton doux et flûte, débuta ainsi :
— J'avais donc Thonneur de dire à monsieur, respect que je lui dois, qu'il est une parfaite canaille.
Roudiac eut un petit tressaillement de rage contenue, mais ne souffla mot à cette injure répétée*.
— Oui, continua Goberju, monsieur est... pardon pour ma liberté grande... un escroc de haute volée qui, sans ressourees par lui-ipême... que monsieur excuse ma franchise... vitaux crochets d'une vieillp folle.
Gela dit, le groom salua encore, puis continua :
— Je n'en ajouterai pas plus pour ne point blesser la susceptibilité de monsieur et parce qu'il ne faut jamais trop remuer la boue... Donc, monsieur, étant tel que j'ai eu l'honneur de le définir, s'est avisé de lever les yeux sur une des filles de mon bourgeois, jeune demoiselle qui aura, je crois, deux millions de dot... Comme monsieur se rend justice et qu'il sait que, s'il osait adresser sa demande au père, celui ci n'aurait pas assez de cris pour appeler ses gens et faire jeter
400 Le COHTë OMNlllCS
monsieur dans le ruisseau, monsieur s'esl promis d'arriver à son but par des sentiers détournés.
Goberju s'arrêta pour faire la risette à son homme en lui demandant:
— C'est bien la situation, pas vrai?
Sans les lettres volées, il était indubitable que, depuis dix minutes, le groom aurait tiré une bien longue langue entre les mains de Roudiac nouées autour de son cou ; mais, résolu à filer doux jusqu'à l'heure delà revanche, ce dernier fit un effort pour répondre d'une voix calme :
— Oui. Continue.
— Or, poursuivit le groom souriant, la bonne étoile de monsieur, qui ne s'attendait pas à une aussi charmante surprise. Ta fait se rencontrer avec un aimable garçon nommé Goberju, d'autant mieux disposé à venir en aide à un soupirant malheureux que lui-même est amoureux au possible.
Roudiac fit, de la tête, un signe de remerciement, car la colère sourde, que lui causait l'aplomb du laquais, le rendait incapable de parler.
A la fin de sa dernière phrase, Goberju s'était redressé sur sa chaise et, le maintien digne, l'air Solennel, la voix grave, il continua :
— Mais, avant tout, Goberju estunhoiinête homme... S'il daigne protéger un amoureux, il tient à ce que le protégé soit digne de son intérêt... Aussi quand ce protégé est véreux, il lui dit d'abord : « Commençons par vous réhabiliter... Lavons le passé à grande eau... Enlevons-en les taches. »
11 s'arrêta, fit la moue, puis :
— Tenez, entre nous, reprit-il, cette dette à la Dumouchet, c'est une tache, une vilaine tache qu'il faudrait laver... Oui, oui, je vous ai entendu quand,
LES FILI4ES De LéFICmR 401
SOUS le berceau, vous proraetliez de solder la marchande de soupe... Mais promettre et tenir sont deux... La payerez-vous? Toilà ce qui m'inquiètel
A cet endroit de sa mercuriale, Goberju, après avoir regardé Roudiac, poursuivit d'un ton paternel : s
— Je ne serais vraiment rassuré sur ce point de; votre réhabilitation que si vous me remettiez les cent mille écus en mains pour payer moi-môme la Dumou* chet.
A cette prétention burlesque de Goberju d'être l'intermédiaire qui payerait madame Dumouchet, la colère s'éteignit chez Roudiac, qui éclata d'un franc rire.
— Ah! bien, s'écria-t-il, je comprends pourquoi, tout à l'heure, tu refusais mes quarante mille francs. La bouchée était trop petite pour ton appétit I... Tudieu ! mon brave, c'est au taux de trois cent mille francs que tu prétends servir les gens gratis, toil
Cette interpellation railleuse n'ébranla nullement l'aplomb du groom qui, avec le sourire de dédain d'un homme incompris, l&cha ce seul mot :
— Raisonnons.
— Soit, raisonnons:
— Monsieur est-il fermement résolu à payer la dette Dumouchet?
I — Très résolu.
— Donc, que la Dumouchet ou quiconque les reçoive, c'est trois cent mille francs que monsieur regarde d'avance comme sortis de sa poche, n'es^cepas?
— Oui, mais la Dumouchet?
— Quoi, la Dumouchet ?
— Est-ce que, en te remettant la somme, je puis regarder cette dame comme payée?
— Pourquoi pas? fit Goberju avec une naïveté de jeune fllle.
402 LE GOHTE OMNIBUS
— Mais, mon garçon, parce que je doute qu'elle reçoive un sôu de toi.
— En quoi aura-t-elle besoin de recevoir? débita le groom toujours naïf.
•^ Mais, parbleu] pour me donner quittance.
Plus Roudiac lui mettait les points sur les t, plus ce pauvre Goberju avait vraiment Tair de tomber des nues.
— Raisonnons, dil à son tour Roudiac, qui s'amusait de cette coriïédie.
— Soit! raisonnons.
— Pour que je me trouve quitte, il est indispensable que je paye, n'est-ce pas ?
— Fort bien raisonné, approuva Goberjtr.
— Donc, il faut que ma créancière i'cçoive la èomme.
Cette dernier^ partie du raisonnement n'obtint pas l'assentiment du groom, qui branla la tête en disant :
— Je n'en vois pas la nécessité.
— Alors ton intention, si je te Confiais la mission de solder ma créancière, est de ne pas lui remettre les fonds?
— Pas un sou, monsieur, pas un traître soti, confessa carrément Goberju.
— Et ma quittance?
Le valèt se campa devant Roudiac eu souriant :
— Je vais bien étonner irionsîeur eit lui apprenant une de mes prétentions.
— Va, étonne-moi.
— Ehl bien, j'ai la prétention de faire signer une quittance à là vieille rien qu'en lui moùtrant lès écus.
— Bahl Et tu crois qu'elle n'étendra pas un peu la main pour toucher lesdits écus?
— Non, elle sera heureuse de me laisser le magot...
Ail besoin mêhle, elle me suppliera de le garder.
— kHeîi 1 heu I fit Roudîac, crôis-tii? Goberju, crdistu? Est-ce que tu ne l'avances plas trot)? Car enfin, je cherche à quel titre elle te ferait une pareille générosité.
Goberju se redressa, tendit le moUei en avant, fit saillir sa poitrine et répondit :
— Mais à titre de gendre.
— Hein? quoi? fit Roudiac sans comprendre encore.
— Est-ce que je n'ai pas dit à monsieur que j'étais amoureux?
— Si, d'une sous-maîtresse, je crois.
— Et inonsieur ignore comment elle se hortime?
— Quand tu me l'auras appris, je le saurai.
— On rappelle Aglaé Durorideau.
Si Roudiac, par les lettres qu'il avait dérobées à sa vieille taaîtresse, savait qu'elle était mère, non reconnue, d'une ilUè qui, du nom de son père le capitaine, se nommait Aglàé Durondeau, il ignorait que mère et fille vécussent sous le môme toit. Aussi ce fut avec l'aôèent d'uflè surprise sihcère qu'il s'écria :
— Gomment ! Sophie a fait dé sa fille une sous-maîtfei^se ?
— Oui, et probablement qu'elle se méfie de son cœur troxH tendre, car, pour ne pas s'épuiser en tendresses maternelles, la digne dame a laissé ignorer tout à Aglaé.
— ESt toi, tli lu! apprendras la vérité ?
Goberju, à cette ^iiestion, eut un air fâché :
— Ah! monsieur, fit-il, me croyez-voiis donc capable d'aller contre la volonté d'une mère?
Après quoi, preh^tit Un maintien iûodéâie, le vàlet demanda :
— Monsieur commencè-t-îl à comprendre qu'en ma
404 LE COMTB OMNIBUS
qualité de gendre j'obtiendrai quittance de madame Dumouchet, rien qa*en lui montrant la -somme qu'il m'aura chargé de verser en son nom ?
— Somme que tu garderas comme dot de la fille après l'avoir épousée.
— Heu I heu ! fit Goberju en se grattant la tôte, quant à épouser la fille, c'est un point sur lequel je de« mande à réfléchir.
— Ah I ça, voudrais-tu avoir la dot sans la fille?
— Dame ! monsieur, tant de gendres, trop confiants, ont commencé par avoir la fille sans jamais arriver à toucher la dot, que, fort de cette expérience, je me crois très excusable de vouloir sortir de la routine.
A mesure que le groom avait développé son plan, Roudiac avait, peu à peu, senti grandir en lui une joicsecrète. De tout le contenu de la cassette, Goberju lui paraissait n'avoir attaché d'importance qu'au paquet de lettres qui concernait la Durondeau.
Déterminé qu'il était à payer, il importait peu à l'aigrefin, pourvu qu'il eût sa quittance, que laDumouchet fût volée par le laquais.
— En payant Sophie, pensait-il, je sacrifierai la somme pour m'en faire une alliée. Payer pour payer, j'aime encore mieux être aidé par ce bandit adroit et audacieux.
Donc, comme on dit, il avait volontiers fait la part du feu en prenant son pailii du vol exécuté par le groom , quant à ce qui regardait les épitres amoureuses du défunt capitaine Durondeau à la marchande de soupe.
Mais, avec cette correspondance, le domestique avait aussi dérobé dans la cassette d'autres liasses de lettres et, ces papiers-là; le ruffian avait un ardent désir de les recouvrer. Pour arriver à ce résultat, sans donner
' LES FliLES DE l' ÉPICIER ' 405
réveil au groom sur rintérôt qu'il attachait à cetCe restitution, Roudiac se fit bon enfant.
— Tu oublies un détail, mon brave, dit-il.
— Lequel ?
— C'est que pour parvenir à ce que madame Dumouchet t'abandonne, à titre de dot, les cent mille écus en question, il faut d'abord que je te les aie remis pour effectuer le payement... Or, tu sais?
En même temps que ce dernier mot, Roudiac frappa sur ses poches, puis secoua ses mains.
Ensuite, d'un ton d'escamoteur :
— Rien dans les mains, rien dans les poches, dit-il.
— Oui, mais quand vous aurez épousé une des filles de mon maître, poches et mains pleines.
— Possible... mais quand ce quand-là?
— Oh! en nous entendant bien, nous n'aurons pas à voir revenir plusieurs fois les cerneaux, appuya Goberju en garçon sûr de son fait.
— Alors tu peux compter sur l'argent de la Dumoucliet pour le lendemain de mon mariage, articula lentement Roudiac.
Tout à coup en se frappant le front :
— A propos, fit-il, j'y pense. Tu me parais si certain de la réussite qu'il est bon que d'avance je me tienne en mesure... Pour me marier, j'aurai besoin de certains papiers de famille, écrits en allemand, qui se trouvaient aussi dans la cassette... Pense donc à me les rendre.
Ce disant, Roudiac s'était efforcé de prendre le ton le plus indifférent, et, pour que son regard ne le trahît pas, iî avait évité de jeter les yeux sur le laquais.
Quand, étonné du silence du groom, il porta la vue sur lui, il le vit remuant négativement la tête et souriant delà plus railleuse façon.
— Quoi ! ta refuses? s'écrîa-t-il.
— Dites-moi, monsieur de Roudiac, demanda le groom sur un ton gouailleur et chanté, sî vous aviez peur qu'un chien méchant vous mordît, est-ce que Vous lui retireriez sa muselière ?
Le chevalier d'industrie étant resté interloqué par cette réponse, Goberju continua:
— Je ne sais pas l'allemand. Mais j'ai dans l'idée que les doigts vous démangent furieusement de palper ces papiers, car vous avez eu une peur trop bleue quand vous avez vu que j'avais vidé la cassette... M'est donc avis qu'à vous rendre vos paperasses, je vous retirerais la muselière qui vous empêche de me mordre... Donc, vous resterea^ muselé jusqu'à nouvel ordre... Le jaur où, après avoir épousé, par mon aide, une demoiselle Péyrade, vous me compterez l'argent de la Dumouchet, vos papiers vous seront rendus... Vous faisiez chanter la marchande de soupe avec la correspondatnce de son amant, le capitaine, que Vous lui aviez volée... Moi, à mon tour, je vous joue un petit air de chantage...
Sur ce, le valet prenant son chapeau, parut se disposer au départ,
— Tu me quittes? demanda Roudiac.
— Je vais me mettre à l'œuvre pour vous. De votre côté, agissez... Tenez, un bon conseil: rendez visite aujourd'hui à M. Peyrade. A coup sûr, il vous retiendra à dîner, car il doit en avoir long à vous conter sur gès exploits de èette nuit.
Ces mots rappelèrent Roudiac à d'autres idées.
— Ses exploits de cette nuit? répéta- t-il. Ton inaître s'est- il donc, dès hier soir, mis en chasse du gibier dont je lui avais ittdiqué le gîte ?
Goberju se prit à rire.
LÉS PILLES DÉ l'ÉPICIER 407
— Pourquoi rîg-tu?^ %ra^è a-t-if fait klssôn creux?
—Non, bien àU coritfâirè, il y à eu chasse... e{ i'âi même entendu les chiens donner de la voix, înàis je ne saurais trop dire si mon maître a été îè chasseur ou le gibier. ""
— En vérité? fit Roadiac, sur uù ton curieux qui demandait d'autres âétails.
— Ce soir, quand vous viendrez à la maison, regardez sa main et son poignet gauches, et tâchez de savoir comment il s'est fait arranger dé la sorte.
— A toi, son confident, n'a-f-il rien dit?
— Pas un mot. Nous sommes partis dé Saint-Mandé à Ta hâte, au grandissime galop de ï' attelage et, cela, sur Tordre de U. Peyrade qui, d'habiiude, ménage ses chevaux... C'était comme une ^uite... A notre arrivée au logis, il s'est enfermé dans sa chambre après avoir brutalement refusé mes services que je lui offrais... C'est tout au plus si j'ai eu le temps dé voir que, dans la voiture, il s'était bandé la main et le poignet avec son mouchoir.
Goberju s'arrêta un moment pour réfléchir, puis :
— Dites donc? fit-il. Est-ce que vous la connaissez bien cette maison de M. de Maucieux, oîi vous avez envoyé mon maître ?
— Plusieurs fois, j'ai pris part aux orgies que Mau* cieux nous y a données, alors que sa santé lui permettait encore là vie à outrance... Depuis un an, àû moins, on n'y a plus mis le pied.
— Alors la maison est restée inhabitée?
— Inhabitée... à peu près.
— Expliquez votre à peu près.
— C'est-à-dirô que Maucieux en à coàtfé la garde à une vieille pauvresse qui se trouvait s^'às asile avec
son petit-flls, un gamin d'une douzaine d'années. C'est par charité plutôt que pour avoir une surveillante de sa maison que Maucieuz a logé chez lui la mère Pirouette.
— Drôle de nom I
— C'est un sobriquet qui date de l'époque où,dit-on, elle était saltimbanque.
— Vaut-elle quelque chose, cette créature?
— A en croire sa figure, non.
*- Et le petit-fils?
— Un véritable garnement que Maucieux a retiré plusieurs fois des mains des gendarmes.
Goberju avança les lèvres en moue.
<<- Heul heul fit-il. Alors je crois que, cette nuit, il n'y a eu que le chien qui ait fait son devoir. dans la maison de Saint-Mandé.
Cela dit, Goberju, qui venait de consulter la pendule, coupa la parole à Roudiac s'apprètant à l'interroger sur sa dernière phrase.
— Midi et demil s'écria-t-il, j'arriverai en retard I -—En retard... où?
— Au service de ce pauvre défunt Storère, que M. de Maucieux fait célébrer à Notre-Dame- de -Lorette... car vous savez que le brave épicier est mort d'avoir trop bu.
— D'avoir, surtout, bu ce que tu lui as fait avaler, brigand I appuya Roudiac qui, tout coquin qu'il était, demeura surpris de l'insouciance avec laquelle le groom parlait de sa victime.
— Bah I bah I un peu plus tôt, un peu plus tard, ne
sommes-nous pas tous mortels ? riposta le laquais en
pivotant sur ses talons pour effectuer sa sortie.
Mais au moment de disparaître, il se retourna et revint sur ses pas.
— Ahl j'oubliais, dit-rl, M. Grondier est de vos amis, n'est-ce pas ?
— Que tiens-tu à savoir sur lui ?
— Quel homme eslrce comme caractère?
— Libertin, vaniteux, mais bon.
— Deux qualités et un défaut !
— Comment dis-tu ? demanda Roudiac, croyant à une erreur de la part du groom dans cette appréciation du caractère de Grondier.
— Obi je m*entendsl Oui, libertin et vaniteux, voilà deux qualités... pour nous qui les exploiterons, car il faut faire entrer cet homme dans notre partie.
Roudiac exécuta un saut de surprise, effrayé à cette proposition de mettre Grondier en tiers dans ses me* nées ignobles.
— Y penses-tu? Il est homme à nous combattre au lieu de nous servir, s*écria-t-il franchement.
— Si, si, insista Gobérju en riant, le beau Grondier nous servira, je vous en réponds... mais comme pan* tin... Vaniteux et libertin. Vous voyez que c'est déjà deux jolies ficelles à tirer.
Avant que le laquais fût venu s'imposer à lui, Roudiac, on lésait, avait songé à se servir de Grondier pour arriver à son but. En rencontrant la même idée chez le groom, à propos du fils du notaire, il éprouva le besoin de rendre quand même justice à ce partenaire qu'il était contraint do subir.
— Sais-tu que tu es un habile homme, Goberju? confessa4-il avec admiration.
A ce compliment, le domestique salua, puis^ en garçon qui n'aime pas à rester en compte, il paya aus* sitôt la louange par une flatterie.
— Si je ne le savais, aurais-je osé m'attaquer à vous, M. de Roudiac ?
'Sur ôe compliment, il ouvrît k porte et disparut, après avoir ajouté :
— A bientôt!... Je me sauvé, car je tiens à assister au service dé M. Storère.
La porte s'était 1 peine fermée qu'elle fut rouverte vivement.
C'était Goberjri ^riî revèiïait.
— Chat I lit-il en posant le doigt sur ses lèvres.
— Qu'y a-t-il? interrogea Roudiaic à ^oîx basse.
— Ecoutez.
En effet, par la porté que le groom n'avait pas refermée, on entendait, âùf bas de l'escalier, la voîx fle quelc(ti'un qui chantonnait en escaladant lés étages.
— Qui est-ce? demanda Roudiac.
— Parbleu! c'est M. Grondier lui-mêrne qui vient vous rendre visite. îenez-vous'à ce qu'il mo rencontre chez vouiî?
— Nullement!
— Alors il faut me cacher, car si je descends, |e vais le rencontrer dans l'escalier.
Mais, avant que le chevalier d'iûduslrie pût répondre, ïe regard de Goberju s'était assuré que les deux pièces, dont se composait le logement, n'offraient aucune cachette.
— i'âi une idée I souffla le dotoesti(/ue ; je vais grimper au grenier et je redescendrai quand vous aurez introduit votre homme.
Et il s'éiaifi^a dans' Feséalièr qui conduisait aux mansardes.
Roudiac referma promptement sa porte et attendit le coup de sonnette de Grondier qui allait arriver.
LES tlLLBS DE L'ÉPICIBR 411
C'était à midi et demi que, par les soins de Maucieuî, se célébrfltit le service de Storère.
Venu, à vingt ans, du fond de sa province pour chercher fortune à Paris, l'épicier n'avait aucun parent dans la capitale et, tout concentré qu'il avait toujours vécu dans Tadoralion de ses filles, il ne s'était créé ni amitiés, ni relations. Peut-être ^ès anciens clients, si Maucieuï avait connu en quel coin de la ville le défunt avait tenu boutique, seraient-ils accourus pour lui rendre les derniers devoirs ; mais, faute de savoir à qui les adresser, le poitrinaire avait dû renoncer à^ envoyer des lettres de faire part.
Rien û'était plus lugubrement triste que ce service où l'assistance, à part Mancieux et le docteur, ne se composait que de trois ou quatre commères de la maison du mort.
Seuls donc, Baudraie et son client s'apitoyaient sur la bonne et honnête créature couchée dans sa bière et, encore, letfr pitié se reportait-elle pour la plus grande partie sur les deux jeunes filles que cette mort faisait orphelines. Tout désintéressé chez le médecin,* cet attendrissement, chez Maucieux, se doublait d'un sentiment plus doux. Malgré lui, le jeune homme, pour ainsi dire moribond, et qui s'interdisait toute espérance, revoyait sans cesse le gracieux visage d'Angèle quand, penchée à la portière du fiacre, elle avait tourné vers lui son regard attendri par la compassion.
— Et je n'ai plus qu'un mois fi vivre 1 s'était-il ré-
412 LE COXTE OMNIBUS
pété vingt fois depuis là veille, avec un désespoir indicible.
Après rinhumation faite, quand, à la sortie du cimetière, Maucieux et Baudraie remontèrent en voi* ture, le médecin poussa un soupir d'allégement.
— Ouf ! fit-il, me voici enfin délivré d'une anxiété douloureuse. Depuis ce matin, j'ai tremblé que nos deux jeunes filles, averties du malheur qui les frappe, n'accourussent de là-bas pour vous faire assister aune scène de désolation immense.
— Peut*ètre nous reprocheront-elles de les avoir privées de déposer un dernier baiser sur le front de leur père mort, prononça Maucieux, tout en demandant à sa conscience s'il avait bien agi.
Ce que les deux jeunes gens avaient voulu avant tout, c'était d'éviter aux orphelines l'horrible coup de se trouver en présence du cadavre. Ils avaient pensé que, plus tard, avec des ménagements, ils arriveraient non pas à atténuer la douleur d'Angèle et de Léontine, mais à leur rendre la secousse moins épouvantable.
Après avoir été chercher les sœurs au pensionnat, alors qu'ils espéraient de les voir accourir encore assez à temps pour recevoir les adieux suprêmes du mourant, les deux amis, par le trépas subit de Storère, et en voulant épargner aux jeunes filles la vue déchirante du corps, s'étaient placés dans un cruel embarras.
Reconduire les sœurs au pensionnat sans leur rien apprendre, c'eût été imposer le supplice d'une affreuse angoisse aux deux enfants qui, dans la torture d'un pressentiment sinistre, se seraient demandé le pourquoi de Cette sortie et de ce retour.
C'était aussi, en même temps, les laisser, quand elles venaient de perdre leur unique défenseur, exposées aux entreprises audacieuses ^e peyracje dont
la fortune pouvait avoir facilement l*aison des scrupules de Mme Dumouchet.
Donc, comme nous l'avons vu, Maucieux et son médecin avaient cru faire pour le mieux en envoyant leurs protégées à la petite maison de Saint-Mandé.
Reste à savoir comment Baudraie, qui s'était chargé de trouver le motif à donner, avait pu faire acceptera Léontineet àAngèle ce changement inattendu derési* dence.
Bien souvent il arrive que les fables les mieux apprêtées pour paraître vraisemblables laissent les gens complètement incrédules, tandis qu'une bourde bien naïve, bien niaise, obtient parfaite créance.
Tel avait été le cas du docteur, dont le caractère droit et franc était des moins ingénieux à combiner un mensonge.
Assailli de questions par les deux sœurs, dès que le fiacre s'était mis en route, le médecin n'avait trouvé, pour réponse, qu'une énorme absurdité.
— Où est notre père ? Que nous veut-il? Pourquoi vous a-t-il envoyé nous chercher à la pension? s'étaient écriées les deux sœurs.
— Il désire que vous l'aidiez, là-bas, à mettre un peu d'ordre dans sa nouvelle installation.
— Papa déménage donc?
— Qu'entendez-vous par là-bas?
— A la campagne, à Saint-Mandé, où il a loué une charmante maison.
— Mais, firent les deux jeunes filles étonnées, papa qui nous dit tout, ne nous a pas prévenues de ce changement d^e domicile.
— Je le crois sans peine, car lui-môme ne se doutait pas ce matin qu'il coucherait ce soir à Saint-Mandé.
— Qui a pu amener cet événement?
4ii
— Moî, mesdemoiselles.
— Vous? A quel propos ?
— • Dans votre intérêt... Lé hasard ni'à mis ce matin dans l'escalier de votre maison, en présenèe de M. votre père que je connaissais un peu. — 'tiens f s*est-îl écHé, que venez-vous donc faire ici, docteur? car je suis médecin, mesdemoiselles. — Je viens visiter une jeane nialadè aii troisième étage, répondls-je.— Gravement malade? fit-il. — Oui, une petite vérole des plus malî- Çnes.— Comment, reprit-il avec effroi, la petite vérole est dans la maison ! — Elle règne atssez fort dans le quartier, ajoutai -je sans réfléchir... Alors si vous Ta^ez vu, mesdemoiselles, il répondit : — Mais, mes enfants doivent venir ici, après-demain dimanche. Je ne veux pas qu'elles riîettent le ptied dans la maison ! Etle^ gagneraient cette horrible épidémie! Aussi je n'habitëi*ai pas un jouf de plus la nîaison rii le (Quartier... Je vais déménager surl'lietirè ; J'irai à la campagne, c'est plus sain.
— Bon cher père... Comme il nous aime ! dirent les jeunes filles en souriant un peu au récit mensonger des terreurs paternelles.
Son succès avait enhardi Baudraie.
— Eh ! eh ! pensait-il, je cf oyais qu'il était plus difficile de mentir.
Et il continua :
— M. Sto^è^e l'a fait cofmthe il l'avilit dit. Deux beurres après, il avait loué à M. de M aucieax sa petite maison de Sdint-Maïidé.
— M. de Maucieux est le jeune homme malade ifne nous venons de voir ? interrompit Afigèle.
— Oui, un de mes clients... je lui savais une maison de campagne à vendre ou à louer. Et entendant votre père, ridée m'est venue de les aboucher ensemble et
ils ont conclu Talfaire. Votre papa est aussitôt parti pour faire ce qu'il appelait ses paquets... Gomme M. de Maucieux lui offrait quelqu'un pour l'aider, il a re* fusé en disant qu'il allait tout emballer à la six, quatre, deux.*. à coups de pied et à coups de poing, tant il avait hâte de décamper.
— Mais, là-bas, vous atirez besoin de quelqu'un pour déballer tout ce pèle mêle? lui a objecté M. de Maucieux.
— C'est vrai I a-t-il répondu en riant.
Puis il a ajouté :
— Le fait est que si je trouvais mes enfants là-bas, à mon arrivée, elles me seraient bien utiles, mais je veux d'abord faire mon déménagenient. Je reviendrai ensuite les chercher à leur pension pour les conduire directement à la campagne, car je ne tiens pas à ce qu'elles remettent le pied dans la maison que je quitte ; oh I non, la petite vérole me fait trop peur pour elles. C'est alors que, pour lui éviter le retour de la campagne. Je lui aï offert d'aller vous prendre au pensionnat et de vous conduire à lui^ ce qu'il a accepté avec empressement. Si, avant de partir p6ur Saînt-Matidé, je vous ai menées d'abord chez M. de Maucieux, c'est que j'espérais qu'un hasard y aurait fait revenir M. Storère auquel je vous aurais remises: il n'en était rien, vous l'avez vu, mesdemoiselles, et nous nous sommes remis aussitôt en rouie pour notre destination où nous allons trouver votre papa, c'est certain, tout empêtré au milieu de ses meubles, malles et paquets arrivés avec liii.
Cela débité, le docteur, pour expliquer d'avance l'absence du père à l'arrivée de ses filles, s'empressa d'ajouter :
— Pourvu, bien entendu, que votre papa qui, dans son vif désir de partir, s'imaginait que tout devait
4i6 LE COMTE OMNIBUS
marcher sans anicroche» ait pu se procurer une voiture de déménagement pour aujourd'hui... En cas contraire, c*est vous qui le recevrez demain quand il se présentera avec tout son attirail.
— Alors, il nous faudra donc coucher seules dans cette maison que nous ne connaissons pas? demanda >ngèle d'un ton un peu effrayé.
— Rassurez-vous, mademoiselle, la maison a ses gardiens, dit le docteur.
— Oh! la peureuse, s'écria Léontine en. embrassant sa sœur. Moi, la pensée que je reverrai papa demain me fera m'endormir sans crainte.
Pour appuyer l'exemple de courage que la soeur aînée donnait à sa cadette, Baudraie ajouta au plus vite :
— Et vous n'avez nulle crainte à avoir, mesdemoi* selles ; car, outre que vous ne serez pas seules, la maison est gardée par un chien qui est de taille à effrayer tous les malfaiteurs.
Le docteur se piquait d'être physionomiste. Après avoir parlé du chien, il se fit à lui-même cette réflexion :
— J'aurais même plus confiance dans le chien que dans la mère Pirouette, cette vielle sorcière que Maucieux a installée gardienne de la maison... Heu ! heu! en voilà une dont la mine ne me revient guère I... Quant à son petit-fils, ce gamin-là me paraît avoir son avenir tout tracé... il crèvera au bagne.
En se disant que la mère Pirouette avait une mauvaise figure, Baudraie pensa tout naturellement que cette figure ne manquerait pas d'effaroucher les jeunes filles. Ce fut donc pour atténuer l'effet que le physique de la mère Pirouette produirait immanquablement qu'il reprit à haute voix :
— On a bien raison de prétendre qu'il ne faut pas se fier à la mine. Vous allez voir une femme qui est
aussi dévouée et bonne qu'elle est laide... Et ce n*est pas peu dire, car elle est horrible !... J^e vous préviens, mesdemoiselles, pour que le premier abord ne vous surprenne pas désagréablement, car c'est elle qui va nous recevoir.
Revenant aussitôt à son rôle oublié, le docteur se reprit, en ajoutant :
— Qui va nous recevoir... en admettant, toutefois, que votre père ne nous ait pas précédés et qu'il ne soit pas là pour vous tendre les bras. *
Et il appuya en revenant à la charge :
— Espérons qu'il aura trouvé sa voiture de déménagement pour aujourd'hui... Bast I après tout, ce serait pour demain de bon matin... Et une nuit est bientôt passée I
Ce disant, le docteur se sentit pris par une autre crainte.
— Pourvu que la mère Pirouette, qui n*est pas, pensa-t-il, prévenue, n'aille pas lâcher quelques calembredaines de surprise qui démolissent mon mensonge !
En réfléchissant ainsi, le docteur était injuste pour son ami Maucieux. C'était croire que le jeune homme avait laissé peser sur lui tout l'embarras de la situation. Un regard, jelé par la portière du fiacre, prouva au médecin que, comme lui, Maucieux avait redouté une imprudence de la femme Pirouette non avertie.
— Bon! se dit Baudraie, je puis être tranquille, on a fait ialeçon à la vieille.
En effet, sur un des bas côtés de l'avenue de Vincennes, que le fiacre suivait au très modeste trot de ses rosses, le docteur venait de voir passer, en sens inverse et à franc étrier, un jockey à la livrée de Maucieux. 11 n'y avait pas à douter que ce domestique, envoyé par son maître, ne revînt de Saint-Mandé où il avait
418 lh: gomtb omnibus
été annoncer l'arrivée des jeunes filles et avertir la. Pirouette de donner la réplique voulue à tout ce que potirrait dire le docteur/
Cinq minutes après, le fiacre, tournant à droite, s*engageait, sous bois, dans une allée, au bout de laquelle on apercevait la maison, distante du village de deux portées de fusil.
Baudraie passa aussitôt la tête par la portière pour regarder au loin.
— l^esdemoiselles, annonça-t-il, j'ai bien peur que vous n'embrassiez pas votre père à notre arrivée, car je ne vois pas là-bas la moindre voiture de déménagement arrêtée devant la maison... Il n'en aura pas trouvé, j'en étais certain. C'est le diable pour faire marcher ces maudits déménageurs quand il laur faut sorlir de Paris.
Tout en disant cela d'un ton à peu près gai, le brave Baudraie sentait le cœur lui battre d'une émotion douloureuse. La confiance que montraient les jeunes filles lui faisait mal et, n'eût été le motif de son louable mensonge, il n'aurait peut-être pas eu la force de feindre plus longtemps.
Tenant toujours la tête à la portière, ce qui lui permettait de cacher son trouble, il continua d'une voix qu'il s'efi'orçait de garder joyeuse :
— Par contre, mesdemoiselles, je vous annonce la mère Pirouette que le bruit du fiacre a fait accourir sur le seuil de la porte... Armez-vous de tout votre courage, vous allez contempler un monstre... Mais, vous savez, je vous ai prévenues, c'est incroyable ce qu'il se cache de bonté sous cet air repoussant.
Gomme le fiacre en était à ses derniers tours de roue, Baudraie, pour dicter sa réponse à la Pirouette, se h&ta de crier à la vieille femme :
\M% FILLES 'de l'épicier 419
— M. Storère n'est pas encore arrivé, n'est-ce pas, la mère?
— Non, monsieur, mais il m'a envoyé un commissionnaire pour que j'avertisse ses demoiselles de ne pas s'inquiéter de son absence s'il n'est pas ici ce soir.
—7 Là, que disais- je? J'en étais sûr I il n'aura sa voiture que demain I s'écria Baudraie d'un ton de triomphe, tout en descendant du fiacre pour tendre la main aux jeunes filles.
En marchant devant les sœurs, quand Baudraie s'avança vers la mère Pirouette, il examina en(5ore la face de la vieille.
— Satanée figure I pensa- t-il. Gomme elle a le visage rouge. .. Bast I tous les ânes rouges ne sont pas mâchants.
Puis, tout haut, en riant :
— Eh! ehl fit-il, comme vous avez des couleurs, la mère, vous ressemblez à une vraie pomme d'api.
— C'est le feu des fourneaux qui m'a un peu monté à la tête, monsieur le médecin; car j'ai dû apprêter le dîner pour ces deux belles jeunesses que vous amenez, répondit la Pirouette, d'une voix rogomeuse, en saluant les sœurs d'un coup de tête et d'un sourire qui aurait fort bien pu se prendre pour une grimace.
— L'odeur du charbon vous aura probablement congestionnée, ma bonne femme.
Par habitude de profession, Baudraie lui saisit le poignet en disant :
— Voyous un peu le pouls.
— Oh I oh I fit la Pirouette en gouaillant, faut-il pas que j'aille à l'hospice pour cela?... Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus.
— Dame I écoutez donc, la mère, il ne fait pas bon
jouer a'vec le charbon... D'autres s'en soi^t mal trouvés, répliqua gaiement le docteur. Et il lui lâcha le bras en ajoutant :
— Vous aviez raison... je m'alarmais à tort... vous vous portez comme un charme... le pouls est superbe.
Tout en débitant ces mots, le docteur, inquiet malgré lui, était en train de se dire :
— Cette femme est encore sous le coup d'une violente émotion... sans doute d'une colère furieuse; de là vient sa face empourprée... Quelle en est la cause?
Croyant avoir deviné, sinon le motif de cet émoi, au moins celui qui avait donné sujet à la mégère de s'emporter, le docteur promena ses regards autour de lui en demandant :
•— Où est donc votre petit-fils?
Le front de la mère Pirouette devint plus rouge encore à cette question ; mais elle répondit d'une voix calme :
— Il joue dans le bois... c'est de son âge, à ce petit.
— Toujours espiègle? dit le médecin, trouvant bon d'appeler espiègle celui qu'il savait être un garnement de la dernière volée.
— Toujours espiègle, oui... On ne peut pas lui demander, à douze ans, d'être sérieux comme un notaire, ricana la bonne femme.
Ensuite, elle fit un pas vers la maison en disant :
— Faut que je veille à ce que mon dîner ne brûle pas... Dans un quart d'heure vous serez à table.
Les deux jeunes filles avaient écouté ce dialogue, les yeux fixés sur la mère Pirouette, se serrant l'une près de l'autre, comme si chacune demandait,à l'autre de la rassurer contre un danger inconnu.
Le docteur devina que, malgré tout ce qu'il avait inventé à Tavance pour atténuer l'effet produit par l'aspect de la mégère, les sœurs n'avaient pu se dé-
fendre d'une ccrlaine répulsion. Pour combattre cette impression, il s'empressa de s'écrier :
— Non, non, la mère, pas dans un quart d'heure. Notre intention est d'attendre aussi longtemps que possible M. Storère. Nous ne nous mettrons à table qu'en désespoir de cause, lorsqu'il ne nous sera plus permis de douter qu'il ne viendra pas avant demain. Ainsi donc laissez doucement mijoter votre fricot. Et, tenez, au lieu de retourner à la cuisine, vous allez présenter à ces demoiselles un autre habitant de la maison, dont je leur ai fait le plus grand éloge et avec lequel je veux leur voir nouer connaissance.
— Qui donc? demanda la vieille, enrarrôtantsa retraite vers l'habitation.
— Fox, parbleu I le brave Fox I
— Âh I le chien,! fit la Pirouette, dont le visage passa subitement du rouge foncé au blanc mat.
— Oui, le chien, ce superbe animal que je tiens à faire admirer à ces demoiselles... Allez vite lui retirer sa chaîne.
Ensuite, se tournant vers les sœurs :
, — Vous allez constater si, comme je vous l'ai annoncé, il est de taille à vous défendre... Un vrai lion.
Puis avec étonnement :
— Eh I bien, est-ce que vous ne m'avez pas entendu? Je vous ai dit d'aller retirer sa chaîne à Fox, répéta le docteur à la vieille, qui était restée immobile.
Cette nouvelle injonction ne décida pas la mère Pirouette.
— Non, grogna-t-elle en secouant la tôle, Fox est un animal trop féroce.
— Lui ? fit le docteur, lui féroce ? Allons donci C'est un vrai mouton pour la douceur avec ceux qu'il connaît... Je vais vous en faire juges, mesdemoiselles.
422 LE COHTE OMNIBUS
Suivi des deux sœurs, Baudraie marcha droit à une grande niche, placée dans un angle de la cour-jardin qui précédait la maison.
Au bruit des pas qui s'approchaient, un molosse énorme sortit de sa retraite: c'était un des plus beaux types de cette vigoureuse et vaillante race de chiens des Pyrénées, qui s'attaquent à l'ours. Cou tendu et museau en avant, il attendit les arrivants.
— N'est-cepas, mon bon Fox, que tu n'es pas féroce? dit Baudraie en plongeant, sans hésitation, sa main dans répaisse fourrure qui garnissait le cou de ranimai. Hein? vous voyez, mesdemoiselles, qu'on calomniaitcebrave animal... Allons, venez faire connaissance avec lui. Caressez-le sans crainte... Et vous, maître Fox, soyez galant; laissez-vous faire.
Le chien, au lieu de montrer la moindre férocité, prêta joyeusement sa grosse tête aux caresses en léchant, dès qu'elles s'offraient à sa portée, les mains mignonnes qui se tendaient vers lui.
Mais, tout à coup, l'animal fit un brusque bond de côté, tendit sa chaîne en s'efforçant de la briser et, l'œil en fureur, les mâchoires serrées, il fit entendre un grondement terrible. *
— Oh î oh ! fit le docteur étonné, en se retournant pour voir ce qui motivait cet acte d'hostilité.
Il aperçut derrière lui la mère Pirouette qui, enhardie par la placidité de la bête, s'était peu à peu rapprochée du groupe.
-— Diantre! lâcha Baudraie en riant, il paraît, la mère, que vous et Fox vous n'êtes pas cousins.
— L'animal ne peut pas me sentir, avoua la vieille, qui, bien qu'elle fût rassurée, par expérience, sur la solidité^de la chaîne, avait involontairement reculé de quelques pas.
— Est-ce que vous n'avez pas utf peu à vous reprocher d'avoir mérité la rancune de Fox :' insista Baudraie.
— Moi? dit la Pirouette en haussant les épaules, je ne lui ai jamais rien fait... Je ne m'en occupe pas plus que de l'empereur de Chine.
— Mais, alors, qui donc, pour que ce chiôn soit libre la nuit, prend soin de le détacher le soir et de le remettre à la chaîne, le matin?
— C'est Taffaire de mon petit-fils... Oh! ils s'entendent ensemble comme unie paire d'amis..: Le gamin en fait ce qu'il veut... Son Fox passe avant moi, sa pauvre grand'mère... Vous ne croiriez pas que ce polisson-là, dans la journée, quand il veut fainéanter, va faire sa sieste dans la niche, dormant à côté de ranimai?
— C'est le meilleur moyen pouf que vous ne veniez pas le réveiller trop brusquement, dît gaîemetit le docteur.
— Est-ce que je sais ce que c'est que de frapper un enfant, moi? répliqua la vieille d'un ton revôche.
— Àh ! ouichel prononça tout à coup une voix mot[ueuse derrière le groupe qui se retourna aussitôt.
L'arrivant était un enfant d'une douzaine d'années, gui n'en paraissait pas plus de huit, tant il était malingre, étiolé, chélif. Mais ce corps rabougri était surmonté d'une tête à la chevelure en désordre, aiu visage jaune et déjà vieillot, au sourire èynique et à la physionomie effrontée. C'était le plus complet modèle de ce voyou ignoble et malfaisafnt qui, dans son enfance,, peuple la maison de correction ; qui n'en sort que pour aller dans une maison de réclusioù et dont la vieillesse s'écoule au bagne.
— Ah I te voilà, mon mignon ? s'écria vivement la t»irouette d'une voix douce.
Mais, si raccent.de la mégère était tendre, son regard, qui étincelait d'une rage conlenue, ordonnait au gamin de se taire devant les étrangers.
Loin d'obéir, le gamin se mit à rire et, sur un ton gouailleur, il continua :
— Tiens! je suis donc votre mignon à présent? Eh ! ehl grand'mère, répétez donc un peu, pourvoir, que vous ne savez pas ce que c'est que de battre un enfant. . . Vous devez être belle dans ce rôle-là.
Tout en disant cela, le galopin avait été se mettre près du chien comme si, à côté de l'animal, il se sentait sous une protection que n'oéait pas affronter sa grand'mère.
Baudraie vit poindre une scène honteuse et se hâta d'y couper court. Si grand soin qu'il eût pris, devant les jeunes filles, de poser la mère Pirouette comme un modèle de douceur et de bonté, le docteur comprenait que, malgré sa précaution prudente, l'impression première avait été mauvaise et il ne voulut pas la laisser s'augmenter.
— Allons, mère Pirouette, s'écria-t-il, à vos fourneaux... M. Storèreva nous arriver d'un moment à l'autre, et il faut qu'il trouve le dîner prêt.
Gomme il sentait que, tout en éloignant la mégère, la confiance ne reviendrait pas aux jeunes filles s'il les laissait écouter l'enfant, il poussa la vieille devant lui vers la maison en ajoutant :
— Oui, allez surveiller vos fourneaux, et, en môme temps, veuillez montrer à mesdemoiselles les chambres qui ont été choisies pour elles par leur père... M. de Maucieux a laissé dans la maison assez de meubles pour qu'on puisse nous offrir l'hospitalité de la nuit jusqu'à l'arrivée du mobilier de M. Storère.
La vieille, de son côté, n'était sana doute pas fà-
LES FIUES DE l'ÉPÏCIER ' 425
cbée de ne point écouter plus longtemps les aimables plaisanteries du jeune drôle qu'elle appelait son petitfils, car elle témoigna un sincère empressement à répondre :
— Si ces demoiselles veulent bien venir, je les conduirai à leurs chambres.
— Je vous rejoindrai dan^ un instant, dit le docteur aux deux sœurs, en les invitant du geste à suivre la mère Pirouette.
Tant courte qu'avait été la scène, le gamin aurait pourtant eu grandement le temps, si Tenvie Ten avait tenu, de lâcher deux ou trois de ces phrases que le docteur voulait épargner aux oreilles des jeunes filles. Mais une sorte d*ébahissement l'avait rendu muet à la vue des deux sœurs dont, à son arrivée, il n'avait pas d'abord remarqué la beauté. Cet étonnement s'était doublé en entendant dire que les jeunes filles allaient passer la nuit dans la maison.
Toujours caressant son chien, il était donc resté sur place, et il suivait des yeux les sœurs qui s'éloignaient quand le docteur revint à lui.
— 11 faut que j'envoie ce galopin faire l'école buissonnière pendant deux ou trois jours, pensait Baudraie qui, d'après le peu qu'il venait de voir, comprenait que les rapports entre le vieille et l'enfant étaient tels qu'il devait nécessairement en résulter des scènes de violence et de cris dont s'épouvanteraient les timides orphelines.
— Ah I ça, tu es donc toujours un vrai brigand, toi?... Tu feras donc toujours le désespoir de ta bonne grand'mère qui t'adore? demanda-t-il à l'enfant, qui s'appuyait sur le chien dont la haute taille dépassait son épaule.
^ cette £^ccu$ation de faire le désespoir de celle qui
Fadorait, Tenfant leva vers le docteur son visage tout animé d'une moquerie effrontée et, comme une mèche de sa chevelure en désordre lui retombait sur les yeux, il ^ releva sur son front en disant d'une voix dont nous ne saurions rendre Fintonation trivialement railleuse :
— Ma bonne grand'mère qui m'adore I... Comment avez- vous dît cela? Répétez-le un peu sans rire ?
— Tiens! Qu'as-tu donc là? demanda brusquement le médecin à la vue d'une cicatrice encore sanglante sur l'endroit du front que la mèche relevée avait mis à découvert.
— Cela, fit le gamiii, c'est une caresse de celle que vous prétendez m'adorer. Ah [elle est jolie, la tendresse de la vieille I Oui, parlons-en I Elle vaut la peine qu'on se déshabille pour en causer plus à Taise.
Puis, prenant à deux mains le museau du molosse :
— Sans Fox que voilà, voyez-vous, îl y a longtemps que la tendresse de la grand'mère m'aurait si bien brisé les os que le plus malin n'en pourrait pas faire un jeu de dominos.
Après ces mots, l'enfant continua d'une voix qui n'avait plus rien de moqueur, car elle vibrait de haine :
— Oui, mais un de ces jours je lui jouerai une bonne farce à celle qui m'adore.
Ensuite reprenant la tête du chien, il ajouta avec un accent de gaieté méchante :
— Pas vrai. Fox, que nous lui jouerons une farce... â nous deux?
Sans qu'il pût s*en rendre compte, le docteur sentit un frisson lui courir dans le dos. Il ont peur d'une scène terrible entre la mégère et son petît-âls.
— Il faut que ce garnement ne reste pas ici tant que mes jeunes filles y demeureront, |)en$a-t-îl.
le. docteur avait-îi tout à fait tort quand il avait maugréé contre Maucîeux qui avait pris la Girouette pour gardienne de sa maison inoccupée?
Voici quel avait été le passé de cette sorcière :
A sa sortie de la maison des Enfants-Trouvés où s'était écoulée son enfance, elle avait été s'éùrôler dans une troupe de saltimbanques dont la vie de vagabondage et de paresse plaisait à sa nature mauvaise. Nous ne nous appesantirons pas sur cette phase de l'existence de celle que ses camarades, qui en avaient fait une danseuse de corde, avaient surnommée Pirouette.
Quel fut le père de la Ôl(e qu'elle mit au monde? c'est ce que n'aurait pu affirmer Pirouette, devenue la sultane banale de la troupe, et qui, avec la série de pitres, avaleurs d'étoupes ou montreurs de bêtes, qui se succédèrent, se maintint, sans partage, dans ce poste, pendant plus de vingt années.
Le jour vint enfin où elle fut dépossédée par sa propre fille, qui, pour se soustraire aux mauvais traitements maternels, se mit sous la protection d'un dompteur qui, peu jaloux, laissa bientôt ses camarades prendre leur part au soleil.
La Pirouette, dédaignée, se tut et attendit.
Cinq années après, l'insurpâtrice se tua net en exécutaîit S faux nous ne savons plus quel tour périlleux.
Ce qui, pour la justice, qui s'en ocôupa fot't sommairement, n'était qu'une mort par accident, passa, parmi les saltimbanques, pour uii assassinat (|u'îl fallait attribuer à la main coupable de la Pirouette. Dix minutes avant la représentation, elle avait scié, au nœud du chevalet, la corde sur laquelle allatit s'aventurer sa fille.
Tout dépravés que fussent lès misérables dont la
4^8 LE COHTE OMNIBUS
Pirouette avait cru retrouver les hommages brutaux eu se débarrassant d'une rivale, cette vengeance leur fit horreur et ils expulsèrent le monstre de leur troupe.
Par malheur, ce bon sentiment ne fut pas complet, car aucun d'eux n'eut la pensée de refuser à l'exécrable créature la permission d'emmener avec ell« l'enfant que la morte avait mis au monde peu de mois auparavant.
Pirouette partit avec son petit-fils.
Incapable de rien faire d'honnête, trop paresseuse pour entreprendre un travail quelconque, elle tomba dans une horrible misère.
Ce fut à son petit-fils qu'elle s'en prit de ce malheur mérité.
Pour elle, ces années de libertinage et de fainéantise, pendant lesquelles elle avait été la reine de la troupe, représentaient son bon temps. La haine qu'elle avait vouée à celle qui l'avait dépossédée, haine qui ne s'était pas satisfaite par un assassinat, se reporta sur l'enfant de sa fille, qu'elle rendit responsable de son bonheur perdu.
Si Auguste — c'était le nom du petit-fils — ne mourut pas des mauvais traitements qu'il eut à subir, c'est qu'il était de ceux dont on dit communément qu'ils ont l'âme chevillée au corps. Il poussa chétif, malingre, étiolé, mais, en somme, il poussa. Peu à peu, dans cette intelligence aigrie par les tortures et que nul bon précepte n'avait pu tourner au bien, germa une envie implacable de se venger de celle qui le martyrisait.
— Oh! quand je serai grand! grondait le gamin, en se relevant après chaque avalanche de coups.
Les jours où il mangea à sa faim et où il eut chaud en hiver furent ceux qu'il passa, ramassé comme vaga-
LES FILLES DÉ L ÉPICISa 429
bond, dans la prison des casernes de gendarmerie. Ce fut même pendant une de ces réclusions de vingt* quatre heures que le hasard le fit compagnon de cellule d'un pauvre ^bateleur arrêté pour une contravention à la police qui régit les saltimbanques. Par cet homme, qui avait jadis fait partie de la troupe de la Pirouette, il apprit comment sa mère était morte et quelle main avait préparé son trépas violent.
— Oh ! quand je serai grand ! se répéta le bambin de dix ans, eu crispant ses petits poings.
Une amélioration se fit, pourtant, dans sa misérable existence. L'enfant, auquel la vieille faisait souvent passer la nuit dehors par les temps de pluie, de neige ou de froid, trouva enfin un toit pour abriter son sommeil.
Voici comment :
La Pirouette, poussée d'étape en étape par la misère, avait fini par échouer à Vincennes et, de tous les métiers de paresseux qu'elle avait tentés, elle s'était arrêtée à celui de garde-malade. Ajoutons vite que ce métier ne l'avait pas longtemps nourrie, car, de tous ceux qui avaient essayé de ses soins, les uns l'avaient promptement congédiée à cause de son langage et 4e ses manières par trop cyniques, les autres parce qu'ils avaient eu des raisons pour suspecter sa probité.
A la suite d'une de ces fêtes qae M. de Maucieux, alors déjà touché par la maladie, offrait à ses amis dans ce qu'il appelait son Vide-Bouteille de Saint-Mandé, il arriva que le jeune homme fut surpris, au sortir de table, par une crise violente.
Maucieux, à cette époque, n'avait pas encore attaché Baudraie à sa personne. Ses amis effrayés envoyèrent donc quérir un médecin au plus proche. Ce dernier
jugea le cas assez grave pour que le transport du malade ne fût pas sans danger. Maucieus dut donc passer la nuit à son Vide-Bouteille et, comme il fallait quelqu'un pour le veiller, le médecin, qui ignorait la détestable réputation qu'elle s'était acquise dans son nouveau métier de garde-malade, proposa la nière Pirouette, qui fut acceptée.
Gomment la veille drôlesse parvint-elle à attendrir son malade ? Par quels mensonges lui expliqua-t-elle sa misère ? Nous ne nous attarderons pas à le conter. Toujours est-il que Maucieux fut pris de pitié pour cette créature, dans laquelle il ne vit qu'une pauvre bonne femme âgée, ayant son petit-fils à sa charge. Il crut donc faire œuvre pie en venant à son secours, et lui proposa de la constituer gardienne, moyennant une petite redevance, de cette maison dont il était décidé à fermer définitivement la porte aux orgies.
Le toiti la pâtée ! sans compter ce qu'elle se promettait d'obtenir de son protecteur par ses mensonges... et, pour tout cela, rien qu'à fainéanter... c'était le paradis offert à la Pirouette. On conçoit sans peine avec quel empressement elle accepta l'emploi.
Tout heureux de sa bonne action, Maucieux, remis sur pied au bout dé quatre jours, partit en n^împosant à la reconnaissance de son obligée que là tâche de bien avoir soin de son chien Fox, le molosse formidable qu'il ne pouvait garder à Paris. <
C'était une vaillante bête que ce Foxî Féroce aux rôdeurs, mais doux à ceux qui lui étaient bons. Inutile de dire que la Pirouette ne fut pas du nombre de ces derniers. Devenue d'une avarice sordide depuis qu'elle se voyait des ressources assurées, elle raya presque de son budgçt les deux êtres qui dépendaient d'elle : le chien et le petit-fils.
L6S FILLES DE l'ÉPICIBR 431
Comme tous les enfants, le gamiu s'était amusé avec le chieo. Il en était résulté une amitié qui se traduisait en services mutuels. Pour nourrir le chien, auquel la pâtée était rare, Auguste allait butiner au coin de toutes les bornes de Saint-Mandé ou de Vincennes. Quand la grand'mère, par la froidure ou la pluie, faisait coucher Tenfant dehors. Fox se faisait le moins gros possible pour offrir à Auguste une place dans sa niche.
Si patiente que soit une victime, il arrive toujours un moment où elle s'insurge contre son bourreau, surtout quand elle se sent appuyée par un défenseur. Tel fut le cas de l'enfant, après son alliance avec le chien. Au lieu d'un résigné qui, bien qu'il se promît une vengeance éloignée, s'inclinait sans mot dire, la mère Pirouette trouva dans son petit-fils un esclave révolté./Elle voulut encore user de violence et rouer de coups le récalcitrant. Mais si Auguste n'était pas encore de force à résister, il était plus agile que la vieille et, en trois bonds, il se réfugiait dans la niche de Fox qui, tout aussitôt, sortait à bout de chaîne et, les mâchoires serrées, se posait en sentinelle avancée, prêt à défendre son allié contre l'ennemi commun.
Malheureusement, comme nous l'avons dit, le brave animal était à bout de chaîne... et cette chaîne était d'une solidité à défier tous ses efforts pour la briser.
En se tenant hors de portée des redoutables mâchoires, la harpie se vengeait à la foi sur la bête et sur l'enfant à l'aide d'une grande gaule, qui s'abattait sur le défenseur et allait, delà pointe, chercher ledéfei^du au fond de la niche, son refuge.
La veille, Fox avait pu happer la gaule entre ses dents et il en avait fait des morceaux. Aussi, le matin de notre histoire, la Pirouette avait remplacé son bâ-
ton brisé par une fourche, et c'était par cette arme nouvelle que son petit-ftls avait été blessé au front.
On comprend que la hideuse ^^^"^'/^^^J!^^^^^ un bien vilain quart d'heure si Fox avait été détaché ou était parvenu à briser sa chaîne. Mais nous le répétons, la chaîne était solide. Quant à détacher le chien, il eût fallu, pour ce faire, ouvrir le cadenas passé dans les chaînons... et la clef de ce cadenas ne quittait jamais la poche de la mère Pirouette.
Maintenant que nous avons fait connaître le passé de la mère Pirouette, on se rendra facilement compte de rintonation haineuse avec laquelle le petit-fils, que le docleur interrogeait sur sa grand'mère, avait accentué cette phrase prononcée en caressant la tête de
son molosse :
— Pas vrai, Fox, que nous lui jouerons une bonne
farce... à nous deux?
Il y avait une telle somme de rancune implacable entassée dans ce peu de mots, queBaudraie, bien qu'il ignorât à quel point étaient arrivées les relations de la vieille et de l'enfant, se sentit sérieusement alarmé.
— Oui, oui, une bonne farce... et elle s'y connaîten bonnes farces... elle qui en a fait une à ma mère dans les premiers numéros I continua le môme en éclatant d'un rire qui sonna aux oreilles du méaecin comme un miaulement de jeune tigre.
Craignant donc, comme nous l'avons dit, qu'une scène de violence vînt épouvanter les jeunes filles pen-
LES Fiixes db\l'épicieb 433
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dant leur courte résidence dans la maison, Baudraie persista dans son projet d'écarter le gamin.
— Je vais soudoyer les mauvais instincts de ce jeune chenapan ; mais^ bast ! c'est pour un excellent motif, se dit-il, tout en palpant, au fond de sa poche, une pièce de cent sous à laquelle il se proposait de faire voir le jour au bon moment.
Cette détermination prise, il posa un doigt sur la blessure encore vive, qui marquait le front du galopin et il reprit d'un ton sévère :
— Ta pauvre grand'mère t'aura encore corrigé aujourd'hui, guQusard !... Tu ne te lasseras donc jamais d'aller ainsi vagabonder ?
— Avec ça que je ne suis pas mieux portant ailleurs que dans cette maison? riposta Auguste d'un ton har^ gneux.^
Le docteur, toujours tâtant sa pièce de cent sous, continua la semonce :
— Quel plaisir trouves-tu à baguenauder dehors... à moins que ce ne soit celui de piller à droite et à gauche, car je ne pense pas que tagrand'mère te fournisse de l'argent pour paresser de la sorte?
— Ohl non, ohl non, fit le mioche en raillant. Baudraie crut le moment opportun pour exhiber sa
pièce de cinq francs.
— Tiens 1 dit-il, je suis sûr que tu n'as jamais eu pareille somme en ta possession.
— Pas môme en rêve.
— Je te la donne si tu veux me promettre d'être plus respectueux, plus obéissant avec ta grand'môre..
Les yeux rivés sur la pièce, Auguste ne répondit pas.
— Oui, poursuivit Baudraie, je suis certain que tu la
tourmentes, que tu la persécutes à tous moments, la
434 LB COMTE ÔMNIBCS
' digne femme... A cette heare, je le jcirerais, elle doit être furieuse contre toi, et ta présence Tirrite... A ta place, moi, je disparaîtrais pendant deux ou trois jours.
Et Baudraie tendit la pièce en ajoutant :
— Allons, prends, galopin... et file pendant quarante-huit heures.
Mais comme, après avoir gourmande le gamin sur son vagabondage, il n'était guère logique de lui conseiller de courir les champs, Baudraie s'empressa d'appuyer son conseil de ce correctif :
— Et, durant ton absence, je ferai ta paix avec ta vénérable grand'mère.
Puis il présenta encore Técu, que l'enfant n'avait pas oi^é saisir, en disant :
— Prends donc, bêta!... Tu dois avoir quelque^ fantaisie à satisfaire. %
— Oh 1 oui, articula vivement Auguste dont le regard, tout brillant de méchanceté, se reporta sur le chien, gravement assis à son côté.
Le médecin crut avoir compris le sens de ce regard et, pour mieux réussir dans son rôle de tentateur, il continua :
— Voilà de quoi acheter des friandises à ton ami Fox, que je soupçonne de ne pas détester les saucisses.
Ce disant, il plaçait l'écu dans la main que Tenfant s'était décidé à avancer.
— A présent, détale, commanda le docteur, bien persuadé que le moutard allait prendre immédiatement 0a volée.
Au lieu de décamper, Auguste regarda la pièce, puis il sourit au chien, et, après avoir ramené ses yeux sur Baudraie, il prononça de sa voix traînante et chantée :
— Dites donc, m'sieu...
LES FILLES DE l'ÉPICIER 435
— Quoi?
— - Est-ce que les deux jolies demoiselles que je viens de voir coucheront ici ?
-* Sans doute.
— • Et TOUS ?
— Moi, je suis forcé de retourner à Paris.
— Alors, elles resteront sous la garde de maman Pirouette?
— Oui, si leur père n'arrive pas ce soir, répondit Bandraie persistant dans sa fable.
Le gamin sembla réfléchir un instant; puis, d'un ton lent, il reprit :
— Elles sont bien douces, bien gentilles, bien gracieuses, les demoiselles... Moi, à votre place, je resterais pour veiller sur elles... Je vous devais un bon conseil pour vos cent sous, je vous le donne.
— Ah I ça; quel danger penses-tu donc qu'elles puissent courir pendant les douze ou quinze heures qu'elles Tont rester sous ce toit ?.. Est-ce que ta grand'mère n'est pas là pour les protéger? demanda Baudraie, un peu abasourdi par cet avis, qui répondait si bien à son inquiétude secrète. ^
Un danger, reprit Auguste, vrai de vrai, je n'en
connais point... Mais, voyez-vous, on ne sait pas ce qui peut arriver. La grand'mère ne volerait pas un liard à qui lui confierait sa bourse vide; voilà sa probité... Mais si le diable les lui offrait, elle vendrait son âme pour cinq sous.
. — C'est pourtant la vérité que dit ce crapaud... La vieille gueuse succomberait à la plus petite tentation, pensa Baudraie.
Ensuite, tout haut :
— Mais toi, tu seras là aussi, dit-il.
— Moi, fit le gamin avec un sourire, est-ce que
VOUS ne m'avez pas donné de la monnaie pour courir les champs?
— Oh I ohl je ne t'ai pas dit précisément de filer sur rheure. Détale demain, après-demain, quand tu voudras, dit Baudraie, en cherchant à se retourner dans sa contradictipn.
— Alors je profite de la permission pour décamper tout de suite, déclara Auguste en marchant vers la grille.
Le docteur avait cru à un bon mouvement du jeune drôle. Il le suivit des yeux en murmurant :
— J'ai eu bien tort de lâcher mes cinq francs 1 Arrivé à la grille, l'enfant se retourna pour crier
cette phrase qui s'adressait au chien, mais dont le médecin pouvait profiter :
— Sois tranquille, Fox, je serai bientôt de retour. Et il partit en faisant sauter dans la paume de sa
main cette pièce de cent sous que regrettait Baudraie. Ce dernier, mal rassuré, regagna la maison. Sa courte conversation avec le gamin n'avait que mieux raffermi sa conviction que la Pirouette valait pis que pendre ; aussi cherchait-il à calmer- son appréhension d'un danger.
— Ce serait vraiment jouer du malheur, se disaitil, si, pendant les deux jours que nous les cacherons ici, ceux auxquels nous voulons soustraire nos orphelines parviennent à les découvrir.
Avoir amené les deux jeunes filles dans cette retraite ne mettait pas fin à la tâche entreprise par le docteur; il lui fallait encore préparer son départ sans que les deux sœurs, efirayées de rester seules, tentassent de le retenir oudele suivre. Quand il les rejoignit dans la salle à manger, Léontine et Angèle regardaient la Pirouette préparant le couvert.
LES FILLES DE l'ÉPICIER 437
■ ' 'Il 11 I. I I I I ■ I ' ' - 1 '
— Décidément, mesdemoiselles, débuta-t-il, je ne crois pas que M. Storère, qui vous sait en sûreté ici, vienne ce, soir, car il est déjà huit heures... il aura remis son arrivée à demain... Si vous m'en croyez, nous nous mettrons à table... Pour ma part, j'ai une faim de loup.
— Ne vînt-il qu'à minuit, nous vous demandons la permission d'attendre papa, dit Léontine.
Cette réponse fournit à Baudraie le joint qu'il cherchait pour effectuer sa retraite. Aussi, loin d'insister, il cria gaiement:
— Ma foi ! c'est une idée. Notre dîner deviendra un souper... Mon estomac a beau geindre, il lui faudra se soumettre... Oui, c'est cela, attendons.
Puis, en ayant l'air de se raviser.
— J'ai bien envie d'aller à Paris chercher notre retardataire, de l'arracher à ses préparatifs et de vous l'amener de vive force.
— Oh I faites cela ! faites-le I bon docteur^ s'écrièrent les deux sœurs.
— Allons je me dévoue, fit Baudraie qui, ^ans plus tarder, marcha vers la porte en disant, pour motiver son empressement à s'exécuter :
— Plus j'irai vite, moins longtemps mon appétit me tourmentera.
Mais, à son troisième pas de retraite, il s'arrêta pour ajouter:
— Seulement il ne faudra pas être trop exigeantes, mesdemoiselles. Si M. Storère est vraiment empoché de venir ce soir et qu'il vous en fasse avertir par un commissionnaire, vous vous résignerez à patienter jusqu'à demain... Dans ce cas, je crois inutile de revenir ce soir, n'est-ce pas?
— Ce serait trop abuser de votre complaisance, répondit Ângèle.
Baudraie, heureux de partir, traversa la cour, franchit la grille et se dirigea vers le fiacre arrêté sur la lisière du bois, à une vingtaine de mètres.
— Bonsoir, m'sieu, prononça tout à coup une voix sortant du taillis qu'il longeait.
. — Ahl c'est toi? garnement I fit le docteur,, en voyant apparaître Auguste qui, haletant d'avoir couru, sortait du bois.
— Hein I lança le gamin, mon escapade n'a pas été longue? «
— Rentres-tu déjà ?
— Est-ce que vous ne m'avez pas fait entendre que vous seriez plus tranquille pour vos belles demoiselles si, moi aussi, j'étais, cette nuit, dans la maison ?
— Tiens î voilà encore cent sous I dit vivement Baudraie, croyant qu'il n'était pas de meilleure manière d'encourager les bonnes dispositions du vaurien.
Cette fois, Auguste n'hésita pas à prendre l'argent qu'il empocha en disant:
— Ce n'est pas de refus... Mais, voyez-vous, cette seconde pièce ne me fait pas autant plaisir que la première.
— Pourquoi?
Le gamin laissa entendre encore ce ricanement sauvage qui avait déjà si étrangement impressionné le médedn, et il répondit :
— Parce que votre première pièce m'a servi à me payer, ainsi que vous le disiez, une fantaisie qui me tenait depuis longtemps.
Ce disant, il tâtait sa poche corn me- pour s'assurer que Tobjet qu'elle devait contenir s'y irouvait encore.
LES FILLES DE l'^PIGIER 439
<}uaDd il fut certain de son fait, il ajouta avec un nouveau rire :
— C*est Fox qui sera content I ^
Puis, sans plus d'explication et d'un bond, il rentra sous bois,
Lé docteur s'imagina avoir trouvé la cause des paroles et du geste.
— Il rapporte quelques débris de viande pour le chien, se dit-il, en montant en fiacre.
Au bruit des roues de la voiture qui s'éloignait, la mère Pirouette était venue fermer la grille. Le grincement des gonds parvint aux oreilles d'Auguste, qui se tenait aux aguets dans le fourré le plus proche de la maison.
— Ehlehl fit-il d'un ton joyeux. Je crois que Fox et moi, nous arriverons enfin à jouer notre farce à la' -vieille donneuse de coups de fourche.
Ensuite reprenant ;
— Oui, mais pas ce soir... cela effaroucherait trop les jolies demoiselles qui ont tant l'air d*ôtre bonnes que c'est à les prier comme des anges... Non, non, pas ce soir, plus tard. Pour cette nuit, nous dormirons. Fox et moi. C'est décidé, plus tard,
A son retour au bercail, il avait trop souvent trouvé la grille fermée pour s'inquiéter de cet obstacle opposé à sa rentrée. Il gagna un endroit du mur, oh les dégradations de la maçonnerie attestaient ses fréquentes escalades, et, avec Tagilité d'un chat^ il eut bien vite franchi la clôture.
En le sentant venir, Fox, comme s'il eût compris qu'il ne devait pas trahir son amî, s'était bien gardé d'aboyer,
— Là 1 fit le gamin en s'installant au fond de la niche^
je vais surveiller la grand*mère pour le cas où le diable voudrait la tenter.
En effet, de son observatoire, il apercevait, dans la salle du rez-de-chaussée, les jeunes filles causant avec la mère Pirouette.
Cette dernière s* était rendu compte de Timpression qu'elle avait produite sur les protégées de Maucieux. Or, à contenter Maucieux, il s'agissait de son pain de chaque jour. Aussi, dans son propre intérêt, elle s'efforçait d'adoucir sa voix et de grimacer des sourires, en un mot, d'amadouer celles que son bienfaiteur avait confiées à ses soins.
— Le logement et cinquante francs par mois, cela vaut bien la peine de montrer bonne mine à ces pécores qui, si elles se plaignaient, me feraient mettre sur le pavé, se disait-elle.
Fidèle à la consigne qui lui avait été donnée par Baudraie, elle tâchait de maintenir les sœurs dans l'espérance que le docteur allait ramener leur père. ' Au bout de deux heures, la clochette de la grille fit entendre un tîntemei^t que ponctua l'aboiement de Fox.
— Voici papa ! s'écrièrent les jeunes filles.
Mais, au lieu de celui qu'elles attendaient, la Pirouette, qui avait été ouvrir, ramena un commissionnaire se disant envoyé par M. Storère pour prévenir ses enfants que, malgré son bon vouloir et les instances du docteur, il n'arriverait que le lendemain, sur les midi, avec la voiture de meubles, qu'il tenait à accompagner.
Après sa mission remplie près des jeunes filles, quand le commissionnaire s'en alla, il fut reconduit par la vieille qui avait à refermer la grille derrière lui. A ce passage de son ennemi. Fox lâcha ses plus furieux aboiements, surtout lorsque la mégère, après son tour de clef donné, revint sur ses pas vers la maison.
LES FILLES DE l'ÉPICÏBI( 441
Cette fureur impuis(sante de ranimai enchaîné fit ricaner la mère Pirouette.
— Va, va, jouis de ton reste, toi... Au premier matin, je trouverai un conte à faire à M. de Maucieux sur ta mort et je te flanquerai une jolie boulette... J'ai ce quitte convient dans ma pharmacie.
— Heu I heu I promettre et tenir sont deux... on ne te laissera pas le temps de tripoter ta pharmacie ! pensa, en souriant, Auguste, qui avait entendu la menace.
Ce que la grand'mère appelait sa pharmacie était une collection de bouteilles, de paquets ou de boîtes, renfermant des drogues, volés à ses clients quand elle était garde-malade... drogues, dont elle connaissait les propriétés, et qu'elle avait mises d& côté en se disant :
— On ne sait pas ce qui peut arriver.
A sa rentrée dans la salle ;à manger, où l'attendaient les jeunes filles attristées par la nouvelle du commissionnaire, la Pirouette arbora son sourire le plus aimable.
— Eh I bien, dit-elle, vous voyez, mesdemoiselles, qu'il faut vous résoudre à songer seules... Je vais me dépêcher de vous servir, car il est près de onze heures et l'appétit doit vous taquiner ferme.
Mais Léontine secoua la tête en disant :
— Je n'ai pas faim.
Et Angèle répéta la phrase.
— Quoi 1 vous allez vous coucher sans souper, mes belles mignonnes? s'écria la harpie sur un ton d'étonnement d'autant plus faux qu'elle se réjouissait à l'idée de s'aiguiser le bec avec ce fin repas dédaigné par les orphelines.
Aussi, se gardant bien d'insister, elle prit un bougeoir en disant :
442 lÈ COMTE OMNIBCS
^ Puisque vous voulez aller vous coucher sans souper, je vais vous conduire à. vos chambres.
Depuis qu'elles avaient la certitude que leur père ne viendrait pas, les jeunes filles, bien qu'elles cherchassent à se rassurer, avaient senti peu à peu la frayeur s'emparer d'elles. A la proposition de les conduire à leur chambre, la cadette répondit vivement :
— Non, non, pas encore; nous n'avons pas sommeil.
— Une nuit est si vite écoulée que nous passerons celle-ci sur une chaise, ajouta l'aînée.
Gela n'était nullement l'affaire de la Pirouette qui, habituée à se coucher tôt, tenait à digérer dans son lit le bon souper qu'elle allait être seule à gobichonner^ Néanmoins, elle contint sa mauvaise humeur.
-— Oh! quel enfantillage, fit-elle. Y songez-vous, mes pauvrettes ? Ne pas manger, ne pas dormir, c'est un jeu à vous rendre malades I
Si peu agréable que fdt la société de la sorcière, les sœurs la préféraient à la solitude dans leurs chambres. Pour gagner du temps, Angèle finit par dire :
— Si vous aviez ici du thé, madame, j'en boirais volontiers une tasse.
— Ah l à la bonne heure 1 voilà que vous devenez enfin un peu raisonnables... Dans cinq minutes, vous serez servies... Vrail là, vous me rendez heureuse de vous voir ne pas rester à jeun.
Elle partit pour sa cuisine en criant avec l'accent d'une satisfaction empressée :
— Dans cinq minutes.
Elle n'était pas encore au bout du couloir que tout sourire avait disparu de sa laide face et qu'elle marmottait en hochant la tête :
— Est-ce que ces pimbêches se figurent que je vais
LES nuLES BB l'épicier 443
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leur tenir compagnie toute la nuit?... Pas de ça^ mes poupées I Je tiens à fricotter d*abord et à ronfler ensuite, moi... Ahl vous ne voulez pas dormir et Vous demandez du thé K.. EfaI bien, avec ma petite pharmacie, je vais vous confectionner un thé qui vous fera dormir, je vous le jure.
Cependant Auguste était toujours aux aguets.
Les rideaux des fenêtres de la salle à manger se trouvant relevés, les botfs yeux du gamin lui permettaient, tout aussi bien que s'il eût appliqué sa face à la vitre, de ne perdre aucun détail.
Pe même que, du fond de sa niche, il avait aperçu sa grand'mère s'en aller à la cuisine, il la vit revenir une théière à la main.
— Peuhl peuhl fit-il avec dégoût, de l'eau chaude, drAle de souper I Avec cette nourriture-là, on ne risque pas de s'ébrécher les dents ni de se planter des os dans le gosier.
Tout à coup, il s'arrêta dans son dénigrement du thé.
— Ouais I se dit-il étonné, il y a du louche! Quand la vieille était rentrée dans la salie à manger
en apportant la théière, elle tenait, de l'autre main, une bougie qu'elle avait placée sur latableàc6téd*elle. Or, SiUr la figure de la Pirouette, que cette lumière éclairait en plein, Auguste venait de surprendre, au moment où les sœurs vidaient leiir tasse, un si étrange sourire que, lui qui connaissait à fond la gueuse, en prit aussitôt Talarme.
444 LE €OHTE OMNIBUS
En effet, en même temps qu'elle souriait à lâ vue des orphelines avalant le breuvage, la Pirouette était en train de se dire :
— A présent que vous avec siroté ma boisson, je suis certaine, mes poulettes, que vous ne me ferez point passer la nuit blanche à vous regarder le blanc des yeux.
Ensuite, tout haut et d'un ton d'autant plus aimable qu'elle savait n'avoir pas longs frais d'amabilité à dépenser :
— Puisque, mes charmantes, vous êtes bien décidées à ne pas vous coucher, faisons la causette.
— Mais nous ne prétendons pas vous laisser veiller, ma bonne dame, et nous vous supplions de ne point vous gêner pour nous, insista Léontine.
• — Ta, ta, ta, fit gentiment la vieille, est-ce que vous croyez que j'aurais le cœur de dormir quand, d'un moment à l'autre, vous pouvez avoir besoin de moi... car je ne renonce pas à l'espoir que vous finirez par souper?... Je veux être là pour vous servir... On a beau dire non, la faim, la soif ou le sommeil finissent toujours par avoir raison, et il faut leur céder.
Après cela dit à Léontine, son regard s'étant tourné vers Angèle, elle ajouta vivement :
— Tenez I avais-je raison? Voici une pauvrette qui a beau faire, son dodo la réclame. Regardez ses jolis yeux qui se ferment... elle tombe de fatigue.
En effet, la sœur cadette, malgré sa résistance, se sentait engourdie par une torpeur lente*
— Non, non, dit-elle, ce n'est rien ; un peu de mouvement va me remettre.
Elle voulut se lever, mais après une tentative inutile, elle renversa sa tête sur le dossier de la chaise en
LES FILLES DE l'ÉPICIER • 445
' i ifa .1 . I. I, III , I I II. I. I ' ■■II. Il I ....
balbutiant d'une voix affaiblie, qui sem))lait appeler à Taide :
— Sœur l sœur I
— A dormir ainsi sur une chaise, elle se réveillera brisée. Ne ferions- nous pas mieux de la monter dans sa chambre, sur le lit? demanda la Pirouette à Léontine, étonnée de ce sommeil subit.
La proposition était trop raisonnable pour que la sœur aînée ne l'acceptât pas.
— Essayons de la porter, répondit-elle.
An gèle n'était pas encore si vaincue par le narcotique qu'elle eût déjà perdue connaissance.
— SœurI sœur! murmura-t-elle une seconde fois en se prêtant aux efforts de Léontine qui la soulevait.
La Pirouette et la sœur aînée transportèrent, au premier étage, la jeune Ûlle qui, après son dernier appel, s*était complètement endormie, et elle rétendirent sur le lit d'une des deux chambres assignées aux orphelines.
— Est-ce que l'envie de faire aussi votre ronron ne vous est pas venue ? demanda la vieille souriante, en montrant à Léontine le second lit qui, dans la pièce voisine, s'apercevait par la porte de communication ouverte.
— Non, je veux veiller, déclara la jeune fille d'un ton résolu qui, en même temps, témoignait d'un commencement de méfiance.
Elle se plaça dans un fauteuil qui se trouvait au pied du lit de sa sœur.
— SoitI veillons I... Je vais aller en bas chercher mon tricot et je remonte bien vite pour vous tenir compagnie, répliqua la Pirouette avec un empressement louable.
446 LE GOMTB OHHIBUS
Mais, au lieu d^ descendre, elle resta dans le eonloir, immobile derrière la porte.
— Toi, se disait-elle en riant, tu ne tarderas pas à taper de l'œil comme ta sœur. Dans dix minutes je pourrai boustifailler leur repas sans avoir ces deux mijaurées sur le dos... Eh! ehl j'ai bien fait de me mettre une petite pharmacie de côté. J'avais raison de dire que cela pouvait servir un jour ou l'autre... Les péronnelles en ont avalé de quoi dormir leurs <louze heures.
Au bout d'un quart d'heure d'attente, elle ouvrit doucement la porte et passa la tète.
Léontine, domptée à son tour par le narcotique, s'était endormie dans le fauteuil.
*— Et de deux I grogna joyeusement la Pirouette^
Ensuite, avec une vigueur que son âge n'aurait pas laissé soupçonner, elle enleva la nouvelle eadormie et la porta sur le Ut de l'autre chambre.
— A présent, je peux aller jouer des mâchoires, se dit-elle en faisant frétiller sa langue sur ses lèvres de la plus gourmande façon.
Au moment où elle arrivait au rez-de-chaussée, elle entendit Fox qui, dans la bour, aboyait à plein gosier.
— La maudite bête est capable de réveiller les deux poupées, pensa-t-elle, en préparant son couvert.
Loin de se calmer comme s'il eût donné de la voix au simple passage d'un rôdeur traversant le bois, Fox continua ses aboiements avec une opiniâtreté qui témoignait que le motif par lequel était éveillée sa vigilance persistait à l'irriter. .
On entendait en même temps le grincement de la <îhaîne que secouait le chien en fureur.
— Je suis certaine que le stupide animal fait ce
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vacarme pour un simple lapin du bois, qui sera entré à travers les barreaux de la grille, pensa la vieille en se mettant enfin à table.
Mais, au même instant, les aboiements de Fox éclatèrent avec un tel redoublement de furie que la Pirouette, agacée, se leva brusquement de sa chaise en grommelant avec rage :
— Pour sûr, il va réveiller les péronelles... Attends un peu^ toi, je vais te faire taire à coups de fourche.
Elle sortit dans la cour.
Le matin, après s'être servi de la fourche contre l'enfant et le chien, elle avait posé Tinstrument le long du mur, près d'un pilier de la grille. Elle marcha donc tout droit vers la place où elle savait retrouver Foutil gui allait imposer silence au pauvre Fox.
Pour arriver à la fourche, il lui fallait longer la grille.
Comme elle passait, une main s'allongea à travers les barreaux et lui saisit le bras, en même temps qu*une voix prononçait ces mots :
— Dites donc, la brave femme, est-ce que vous refuseriez de;ux mille francs si on vous les offrait?
La Pirouette n'était pas peureuse et, de plus, elle avait reconnu du premier coup que la main qui la retenait prisonnière n'était pas de celles que sa résistance forcerait à lâcher prise. En outre encore, la demande qui lui était adressée, loin d'être hostile, était des plus alléchantes. Ces trois raisons réunies firent donc que la coquine répondit tranquillement:
— Et qui me les offrirait, ces deux mille francs?
— Moi, parbleu I
— Pour quoi faire?
— Pour m*ouvrir la grille.
— Et, la grilla ouverte, après?
— Alors je vous adresserai une seconde question.
— Ne pouvez-YOUs l'adresser tout de suite?
— Si, vraiment... La voici : Vous répugnerait-il de gagner deux autres mille francs?
— Eh ! eh ! fit la Pirouette d'an ton moqueur. Vous choisissez drôlement votre heure pour vos plaisanteries.
— Je parle sérieusement.
. — Rien ne le prouve.
Il y eut un petit silence, puis un frpufrou de papiers s'entendit, et aussitôt la voix prononça :
— Tendez la main.
— Voilà, dit la Pirouette en avançant une main, dont la peau, si sèche et si dure qu'elle était, ne l'em pécha pas reconnaître, au contact, deux billets de mille francs qu'on plaçait entre ses doigts crochus.
— L'entrée est payée, ouvrez donc la grille, repri la voix.
— Oui, mais il faudrait me lâcher le bras, car laj clef est à la maison.
La main qui la retenait s'ouvrit aussitôt et, prestej ment, la vieille recula de trois pas, qui la mirent hor^ de portée.
— Est-.ce que vous ne trouvez pas vos deux billets de mille francs un peu aventurés? demanda-t-elle d'un ton goguenard.
— Pourquoi ?
— Mais parce que rien ne peut me forcer maintenant à vous ouvrir la grille.
— Oh ! que si.
— Quoi donc?
— Deux et deux font quatre, articula la voix. Après ces mots, le personnage fit suivre la phrase
LES FILLES DE l'ÉPICIER - 449
d'un bruissement de papier produit j^ar une liasse (fe billets de banque qu'il secouait.
Cette musique chatouilla si agréablement les oreilles de la misérable qu'elle reprit :
— Et ce que vous avez à me demander ne m'expo-^ sera à aucun danger?
— A aucun danger.
— Bon, je vais chercher la clef.
Nous n'avons pas besoin de dire que ce dialogue avait eu un auditeur attentif en la personne d'Auguste. •
Depuis qu'il avait surpris le sourire de sa grand'mère au moment où les jeunes filles buvaient le thé, le petit drôle, mis en éveil, n'avait cessé sa surveillance. En voyant Angèle succomber au sommeil, le gamin, ignorant pour quelle part la Pirouette avait contribué à ce sommeil, l'avait attribué tout naturel- " lemeiit h la lassitude. Ensuite, après que la sœur ainée et la vieille eurent emporté la dormeuse, lorsqu'il avait vu sa grand'mère redescendre seule de Tétage supérieur, il eu avait conclu que les jeunes filles étaient au lit.
— Au fait, se dit-il, elles devaient avoir grand besoin de repos, car je viens d'entendre sonner minuit et demi... La grand'mère ne tardera probablement pas à aller aussi pincer du traversin... Tout a été pour le mieux et j'ai eu tort de m'alarmer... Je crois que je puis me mettre à ronfler sans crainte.
Il achevait à peine ces réflexions que Fox, après avoir levé brusquement la tête et dressé l'oreille, s'élançait de sa niche et commençait cet aboiement furieux qui avait agacé la Pirouette.
Auguste connaissait trop bien son chien pour ne pas savoir la différence de ses aboiements.
— C'est autre chose qu'un simple passant que Fox
signale, pensa-^il anssilôt. Il s'agit de qaelqu'aa qui rôde autour de la maison ou qui est en train d'escalader la grille... Vérifions la chose.
Sur cette supposition, il quitta bravement la niche et, en suivant l'ombre du mur, il allait atteindre la grille, quand était apparue la Pirouette venant chercher la fourche pour imposer silence au chien dont les aboiements l'irritaient.
A la vue de sa grand'mère, Auguste se jeta derrière un massif de hlas, qui formait un berceau à la pompe de la cour.
C'était de là qu'il avait tout entendu de ce qui s'était dit, entre l'inconnu et la vieille, devant la grille située à trois pas du massif.
— Décidément, le diable est venu la tenter, pensat-il, en voyant la Pirouette aller chercher la clef pour ouvrir à celui qui payait si largement son entrée.
La mégère revint bientôt en courant.
Mais, si court qu'avait été le temps de son absence, il avait suffi à l'ignoble créature pour deviner ce que voulait l'homme aux billets de banque.
— C'est un croqueur de poulettes, s'était-elle dit. Ensuite, comme, incapable de comprendre un bon
sentiment, elle jugeait les autres d'après elle-môme, elle avait continué en riant :
— Faut croire que M. de Maucieuz, en les faisant
conduire ici, s'était réservé les donzelles pour lui...
L'autre est un malin qui veut prendre l'avance... Eh !
eh I quatre mille francs, c'est une belle aubaine ; mais
je risque de me faire chasser par M. de Maucieuz. Il
faut donc que celui qui demande à braconner mettQ
ia main un peu plus au fond de sa poche.
A trois pas de la grille elle s'arrêta et d'un ton nar^ quois :
— Est-ce que c'est pour avoir le plaisir de ma conversation que vous souhaitez d'entrer? dit-elle.
— Ouvrez d'abord, répondit l'inconnu d'une voix impatiente.
Mais se reprenant :
— Ou plutôt, avant d'ouvrir, attachez le chien qui fait ce vacarme,
La Pirouette savait la recommandation inutile, mais la crainte lui vint que son petit-fils pouvait être caché dans la niche et, pour s'assurer que la scène n'avait pas de témoin indiscret, elle feignit de se rendre au désir du personnage qui, du dehors de la grille, ne pouvait apercevoir le chien.
— Icil mon bon Fox... viens qu'on te mette la chaîne : il ne faut pas manger le monde, gros vorace I Là! voici la chose faite, cria4-elle pour être entendue, tout en se tenant à une distance prudente des mâchoires de Fox, qui claquaient d'une façon peu rassurante pour elle.
Sa comédie jouée, elle revînt vers la grille et, en passant près de la touffe de lilas qui abritait Auguste, elle murmura joyeusement :
— Pas de môme dans la niche I
— ^ Avec ça que je vais te crier : coucou 1 pensa le gamin immobile.
Arrivée devant la grille, la Pirouette s'en tint encore à distance.
— Refusez-vous donc de m'ouvrir? demanda l'inconnu en ne la voyant plus avancer.
— Je voudrais d'abord causer un briû de ce quelque chose que vous attendez de moi et que vous me payez quatre mille francs... Sans être trop curieuse, je ne serais pas fâchée de savoir comment je gagnerai tnon argent, débita la sorcière.
— Quatre mille francs pour être sourde et aveugle cette nuit... et pour être muette demain.
— Sourde, aveugle, muette, ça peut se faire... ce n'est pas trop fatigant pour mon âge.
— Alors, ouvrez, commanda l'inconnu se croyant à bout de pourparlers.
La Pirouette ne raccourcit nullement la distance qui la séparait de la grille, ou, pour mieux dire, de la main de son interlocuteur.
— Eh bien ? fit ce dernier d'un ton bref qui annonçait un commencement de colère.
— Oui, continua la vieille, quatre mille francs, c'est bien payé... car les frais sont en plus, n'est-ce pas?
— Quels frais? répéta l'inconnu surpris.
— Dame 1 Primo : Avoir attaché le chien.
— Mettons cent francs pour le chien, accorda l'étranger en se résignant au chantage.
— Oh ! ohl cent francs I rien que cent francs, pour un chien fort comme un taureau, qui étranglerait son homme aussi facilement que vous casseriez une noisette... Cent francs pour une bète féroce qui n*obéit qu'à ma voix.
— Vieille menteuse ! Je voudrais bien te voir commander à Fox de faire le beau, pensa Auguste, derrière ses lilas, en entendant sa grand'mère se vanter de son autorité sur le chien.
— Allons! je donnerai dix louis pour le chien, concéda l'inconnu, pressé d'en finir. Vous n'avez plus, j'espère, d'autres frais à réclamer?
— Oh I que si. mon cher monsieur, accentua la Pirouette sur la gamme railleuse.
Puis, sans attendre une réponse :
-^ Gomme ça, continua-t-elle^ vous aimez donc les
lES FILLES DB l'ÉPICIBR 453
alouettes?... C'est un un manger... Je vous félicite' de votre goût.
A cette phrase, Finconnu comprit qu'elle avait deviné le motif qui F amenait et, content d'être tombé sur une pareille créature, ce qui lui évitait des explications plus détaillées, il répondit en riant :
— Mettons que j'aime les alouettes... C'est une fantaisie que je paye assez cher, vous le savez ?
— C'est vrai, je l'avoue ; mais, voyez-vous, Talouette est un malin gibier qui ne se laisse pas tonjours pincer facilement... On se figure qu'on va la prendre et, crac ! on la manque.
— Oh I je suis bon chasseur, dit l'homme aux billets de banque d'un ton fat.
— Possible I mais si bon chasseur d'alouettes qu'on soit, il me semble qu'il est plus agréable qu'on vous les serve rôties.
— Hein? fit brusquement l'inconnu à ces derniers mots sur lesquels la harpie avait appuyé.
— Hé, hé, ricana la Pirouette, je vois que vous aimez mieux les alouettes rôties... Et les miennes sont si bien rôties qu'on n'a plus qu'à les croquer sans peine... Pas vrai que c'est agréable?... Seulement ça se paie à part cet agrément-là... comme qui dirait quatre autres billets de mille francs.
Sans transition, elle continua en tramant ses paroles :
— Elles sont là haut, qui dorment d'un rude sommeil, je vous en réponds, attendu que je leur ai donné à boire un thé de ma composition... Elles voulaient me faire veiller toute la nuit; je m'en suis débarrassée en leur faisant avaler une drogue qui les laissera en léthargie pendant douze heures.. « J'ai fait cela pour moi ; mai? vous en profiterez. Seulement,
c'est un rôle d€ Prince^harm^nt qiû vaut son prix. Sachant qu'à tant faire que de plumer un pigeon, il ne faut pas y aller de main piorte, la Pirouette ajouta :
— Tenez, je suis ronde en affaires, moi, donnezmoi dix mille francs et je vous laisse aller contempler vos deux Belles au Bois dormant.
— Oh I la gredine I pensa Auguste.
Tout gangrené qu'était le moral du jeune vaurien, il s'était attendri en faveur des deux belles et douces jeunes filles. Par malheur, Fenfant se sentait trop, débile pour pouvoir les défendre, et ce fut en frémjissant de rage qu'il fit cette réflexion :
— Oh! si Fox n'était pas enchaîné I.*. J'ai trop attendu.
En pensant ainsi, il palpait encore la poche dans laquelle était Tobjet, cette fantaisie tant souhaitée, qu'il s'était acheté avec les cent sous du docteur Baudraie.
Quant à l'inconnu, après les révélations de la Pirouette, il avait fouillé d'une main fébrile dans son portefeuille.
— Tiens! voici tes dix mille francs.,, maintenant, ouvre, dit-il, d'une voix palpitante de joie.
Et il tendit un paquet de billets de banque à la Pirouette, qui le saisit d'une main, pendant que de l'autre elle faisait tourner la clef dans la serrure.
Aussitôt la grUle ouverte, l'homme, dans lequel nôtre lecteur doit avoir reconnu le millionnaire Peyrade que Roudiac avait mis sur la trace des orphelines, s'élança vers la maison sans se soucier s'il était suivi par la Pirouette.
Celle-ci, aussi paisiblement que si elle eût accompli une action méritoire, referma la grille et, tout en ma»
LES FILLES 0e l'épiciër 455-
niant au fond de la poche de nSoû tablier le jpaquèt de billets dQ banque, elle reprit, en trottinant, le chemin de la salle à manger. Elle étotiffait de joie, la digne commère, et ce fut avec de petits rires convulsifs^ qu'elle bégaya en traversant la cour :
— Dix mille francs I Voilà qui aiguisa agréablement Tappétit... Aussi, je vais souper de bon cœur en attendant le départ du monsieur... Un bel homme, ma foi {
Ainsi fut fait. En arrivant dans la salle à manger, la Pirouette se mit à table devant ce repas qui avait tant réclamé ses convives, et, à petites bouchées, elle savoura les plats fins, sans s'inquiéter des cris étouffés^ des gémissements et de tous les bruits sourds d'une iQtte désespérée, qui se faisaient entendre à l'étagesupérieur.
A peine Auguste avait-il vu sa grand'mère disparaître qu'il avait couru, de son massif, à la niche de Fox qui, durant la scène, n'avait pas discontinué d'aboyer.
— GhutI mon vieux, chut! commanda le gamin, tu as autr^ chose à faire que de brailler. Viens ici et pose ta grosse tête là, sur mes genoux.
A la voix de l'enfant, qai s'était assis sur le bord de l'entrée de la cabane, l'animal cessa de donner de la voix et, obéissant à l'ordre, il avança la tête.
Le collier de la bête était un carcan en fer, rivé pour n'être jamais retiré du cou. Une chaîne massive, scellé par un bout dans la muraille, venait s'at* tacher à ce collier par un énorme cadenas passé dans le dernier chaînon de l'anneau du carcan.
La Pirouette, nous l'avons dit, avait la clef de ce eadenas et, vu les dispositions de Fox à son égard, elle se gardait bien de s'en servir.
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Faire sauter ce cadenas, à défaut d'en posséder la clef, c'était Tendre la liberté au chien qui, depuis quatre mois, était toujours resté à l-àttache.
— J*ai au moins pourune demi-heure d*ouvrage... J'ai trop attendu, beaucoup trop attendu, se répétait Auguste, en tàtant l'épaisseur de l'anse du cadenas.
Puis il fouilla dans cette poche qu'il avait palpée à plusieurs reprises, et il en sortit enfin l'objet dont les cent sous du docteur Baudraie lai avaient permis de faire l'acquisition.
C'était une lime ! ! !
Pour le gamin, qui n'avait pas au monde d'autre ami que le chien, posséder cet instrument, qui rendrait la liberté à Fox, avait été le summum de sa plus ardente ambition. Lui qui, aux heures du jeûne que lui imposait sa grand'mère, manquait d'un sou pourâcheter du pain, n'avait eu qu'un rêve, qu'une idée fixe : arriver à être possesseur de la somme inouïe, pyramidale, fabuleuse de trois francs pour acheter cette lime.
Baudraie, sans s'en douter, avait donc été le bon génie qui, dans les contes de fées, vient enfin réaliser les souhaits du pauvre hère.
A la suite de ce désir de rendre Fox libre d'entraves, s'était, peu à peu, enracinée dans l'esprit d'Auguste une pensée terrible. Sans aucun sens moral, sans nul de ces bons principes, appris en bas-âge^ qui auraient pu calmer son âme aigrie par les tortures que lui infligeait sa grand' mère, et lui enseigner la résignation, Auguste en était arrivé à un tel point de haine pour la Pirouette, qui lui avait tué sa mère, que ce : « Quand je serai grand I » auquel il renvoyait d'abord l'heure de la revanche, avait fini par lui sembler reculée à une trop longue date.
Une lime était pour lui le moyen d'atteindre à une prompte vengeance.
Cette lime, il la possédait enfin!
Et il allait s'en servirau moment où, tout en travaillant pour lui, il savait venir au secours de ces deux belles jeunes filles dont la vue avait fait, pour la première fois, vibrer en lui un sentiment qui ji'était pas mauvais.
Aussi comprendra- 1- on le sentiment de satisfaction sauvage qu'éprouva le gamin en sentant la lime mordre dans Tanneau du collier de Fox.
— Ohl j'aurai vite fini, se disait-il.
Puis, en éclatant de rire, il ajoutait:
— La vieille, qui se fie à son cadenas, va avoir une surprise carabinée.
Le fait était que la Pirouette devait être d'autant mieux surprise qu'elle avait, en ce moment, bien autre chose à faire qu'à penser à son polisson de petit-fils.^
Elle était en train de lamper sa deuxième bouteille de bordeaux et, sous l'influence du vin généreux, elle voyait l'avenir en rose.
— De quoi ? débitait-elle entre chaque gorgée, qu'estce qui peut m'arriver ? Que les pimbêches aillent se plaindre de moi à Maucieux? Eh bien! je répondrai que j'ai cru que la vie qu'on menait autrefois ici se mettait à recommencer. Et puis, après tout, le pire est que le poitrinaire me flanque à la porte! Estce que je n'ai pas en poche un joli tas de billets de banque avec lesquels on peut vivre agréablement n'importe où?
Elle avait encore le nez dans son verre, quand, tout à coup, elle sursauta de peur. Mais, immédiatement elle se rassura et se mit à rire.
— Suis-je assez dinde, dit-elle, n'ai-je pas la clef du
cadenas?.. Âhl tout de même, il a un rude coup de gueule, ce Fox! !.. Son dernier a été si fort que c'était à croire que Tanimal était là, 4errière cette porte... Oai, mais la chaîne est soli. • »
Elle sïnterrompit pour lever la tête en prêtant Foreille à un bruit d'en haut.
— Âh I fit elle, voilà le monsieur qui descend.
En effet, Peyrade, dont le pas avait retenti dans Tescalier, fit son apparition dans la salle à manger.
Son crime lui pesait déjà, et il avait hâte de s'éloigner. Aussi sa voix était-elle saccadée par une sorte de terreur fiévreuse quand il prononça:
— Allons, la vieille, levez-vous et venez m'ouvrir la grille.
-*- Il n'a pas une mine à lui demander encore ua petit pourboire supplémentaire, pensa la Pirouette en quittant la table, après avoir pris la clef qu'elle avait posée près de son assiette en commençant son souper.
Clef en main, elle passa devant Peyrade en disant d'un ton obséquieux :
— Pardon de la liberté grande.
Puis elle ouvrit la porte qui conduisait à la cour.
Alors, à ses pieds, retentit un effroyable rugissement. ,
Fox était là, devant le seuil, la gueule béante! I !
Elle voulut se rejeter en arrière pour refermer la porte ; mais le chien la saisit par le bas des jupes et se mit à la tirer dans la cour.
— À moi I monsieur, je suis perdue I bégaya la malheureuse d'une voix brisée par l'épouvante.
Et elle se cramponnait au b&ti de la porte en cherchant à résister à la force qui l'entraînait. Bans le premier moment, Peyrade ne s'était pas
LES FILtES ,DE l'ÉPICIER 45^
rendu compte du motijf qui causait l'effroi de la Pirouette.
En une seconde, il comprit tout.
— Tenez bon I cria-t-il en s' élançant vers la table sur laquelle il saisit un couteau.
Puis il se retourna.
Si court qu'avait été son mouvement, il avait encore trop duré, car le peu de vigueur de la vieille n'avait pu résister plus longtemps au robuste animal.
Peyrade la vit, déjà tombée à terre, traînée par Fox qui la tirait au milieu de la cour.
-^ A moi I cria-t-elle encore. A moi 1 je suis perdue... Je ne...
Elle n'acheva pas sa phrase.
Peyrade n' entendit plus que le bruit des tg^lous de la Pirouette qui frappaient le sol dans un dernier frémissement d'agonie, car les puissantes mâchoires de Fox venaient de se refermer sur le cou de la misérable femme.
Son ennemie tuée, le chien ne s'acharna pas sur le cadavre et arriva menaçant vers Peyrade.
Le millionnaire était brave et, de plus, il était confiant en sa force extraordinaire.
Son couteau au poing, il attendit le molosse.
Fox se ramassa pour prendre son élan, puis il bondit sur sop adversaire.
Peyrade sentit les crocs du chien s'enfoncer dans son avant-bras et son poignet gauches qu'il avait avancés pour parer le premier choc.
Il frappa de son couteau en plein poitrail de l'animal dressé devant lui.
Fox poussa un long gémissement, et, renonçant au combat, car il était mortellement atteint, il se traîna lentement vers sa niche pour aller y mourir.
Quant à Peyrade, sans perdre son temps à panser sa blessure, il se baissa sur le cadavre de la vieille et arracha de sa main crispée la clef de la grille.
Sorti enfin, il rejoignit en courant son équipage, près duquel Goberju, on doit s'en souvenir, lisait, à la lueur d'une lanterne de la voiture, pour charmer les longueurs de l'attente, la correspondance amoureuse de la Dumouchet, qu'il avait volée à Roudiac.
Derrière Peyrade, qui avait laissé la grille ouverte, quelqu'un se glissa dans la maison.
C'était Auguste.
Après avoir limé l'anneau du collier, le gamin, au premier bond du chien recouvrant sa liberté, avait d'abord éprouvé une franche jolie.
Puis, en voyant l'animal aller immédiatement flairer au bas de la porte derrière laquelle soupait la Pirouette et, surtout, en entendant le grondement féroce de Fox dès qu'il eut éventé cette ennemie qui Tavait toujours maltraité, Auguste comprit tout Thorrible de son action et fut pris d'épouvante à la pensée de ce qui allait arriver. En un mot, le courage de sa vengeance lui manqua au dernier moment ou, plutôt, la pitié lui fit oublier tout ce qu'il avait souffert.
Il allait courir à la maison pour crier à sa grand'mère de ne pas sortir, quand, la porte s'oi^vraut, la Pirouette était apparue, précédant Peyrade qui se retirait.
Il était trop tard.
Au cri poussé par la vieille en se voyant perdue, Auguste, affolé par la terreur, escalada le mur et s'enfuit dans le bois.
C'était lui que Goberju, s'il n'eût été absorbé par la lecture des lettres, aurait pu apercevoir sortant du
fourré et y rentrant aussitôt à la vue de la voiture sta^ . tionnant sur la route.
Peu à peu, la frayeur de Tenfant s'était calmée et la curiosité lui avait succédé.
— Ou'est-il arrivé ? se demanda-Hl-
Il avait entendu le gémissement de Fox, et, en voyant, de loin, la grille ouverte, il s'inquiéta de ce que le chien ne l'eût pas déjà rejoint.
Il regagna donc la maison.
Dès la grille, ses yeux cherchèrent Fox. Le chien était étendu sans vie, la tète posée sur le rebord de la niche comme si, avant de mourir, son dernier regard y avait cherché l'ami auquel il devait cette liberté qui lui avait été si funeste.
— Pauvre vieux ! murmura le gamin.
Puis, en se secouant pour se défendre contre l'émotion qui le gagnait :
— Bah I il s'est vengé, fit-il.
Ensuite, il se retourna et, à pas lents, il s'approcha du corps de la Pirouette, étendue sur le dos, la gorge ouverte par les crocs du molosse.
Tout à l'heure, il avait voulu la sauver. Mais, devant ce cadavre, le souvenir de tout ce qu'il avait enduré lui revint.
— Une méchante bête de moins, prononça-t-il d'une voix s^che.
Une pensée lui arriva tout à coup.
— Et les jeunes filles ? se demanda-t-il en levant les yeux vers les fenêtres du premier étage.
A ce moment, le jour commençait à poindre.
Quelques heures après ces événements nocturnes, Baudraie et Maucieux descendaient de voiture, sur la
lisière du bois, à la place même où, pendant la nuit, avait stationné l'équipage de Pe3rrade.
Après l'inhumation de Storère, les deux amis s'étaient directement fait conduire du cimetière à Saint-Mandé pour accomplir la seconde et la plus pénible partie de leur tâche, celle d'apprendre aux jeunes filles qu'elles étaient orphelines.
— Peut-être nous reprocheront-elles de les avoir privées de déposer un dernier baiser sur le front du mort, avait plusieurs fois répété Maucieux durant la route.
Mais, au lieu de répondre, le docteur, tout préoc* cupé de la fatale nouvelle qu'ils avaient à annoncer, s'ingéniait à trouver les divers ménagements par l^s* quels ils arriveraient à avouer la triste vérité*
Ce fut lui qui, le premier, descendit de voiture et, pendant que Maucieux ordonnait à son cocher d'attendre leur retour, il activa le pas et atteignit la grille.
— Pourquoi Baudraie n'entre-t-il donc pas ? se demanda le poitrinaire, en se hâtant de rejoindre le docteur qui, si pressé tout à l'heure, s'était bringuement arrêté sur le seuil de la grille ouverte.
C'était que le médecin venait d'apercevoir Je cadavre de la Pirouette gisant au milieu de la cour et que, subitement, il avait éprouvé le pressentiment que les deux jeunes filles avaient été victimes d'une épouvantable catastrophe.
— Elle est sans doute ivre, prononça, derrière lui, Maucieux qui, pâle de surprise, ne voulait pas croire au trépas de celle qu'ils voyaient étendue sur le sol, à dix pas d'eux.
• Mais, la distance franchie, la blessure béante leur apparut et le docteur, qui s'était baissé, en devina immédiatement l'auteur.
LES FILLES DE l'ÉHGIER 463
— Elle a été étranglée par Fox qui avait brisé sa chaîne, déclara-t-il.
— £jt elle a tué Tanimal avant de mourir, avança Maucienx <lont le regard, qui s'était aussitôt tourné vers la niche, venait de découvrir le chien couché, immobile, dans une mare de sang.
Quand ils se furent approchés du molosse, Baudraie secoua la tête et, en posant la main sur le carcan de fer, tout éraillé par la lime :
— Non, dit-il. Fox n'avait pas brisé sa chaîne... elle avait été lînjée.
— Par qui ?
— Probablement par le petit-fils qui aura voulu dé* livrer l'animal qu'il aimait beaucoup... Alors Fox, libre, aura étranglé la vieille qui le maltraitait.
— Et Auguste aura vengé sa grand'mère en tuant le chien, commenta Maucieux.
— C'est possible... mais j'en doute, dit Baudraie en secouant encore la tête à cette supposition.
Puis, ensemble, tous deux se regardèrent eifarés. Après le premier saisissement de surprise, la mémoire venait tout à coup leur rappeler les orphelines.
— Et elles ? articula avec effroi le poitrinaire.
— Elles doivent être mourantes de peur dans leurs cil ambres, n'osant en sortir, à cause du cadavre de la Pirouette qu'elles ont vu par la fenêtre, avança Baudraie.
— Allons les délivrer, dit Maucieux.
Ils furent en un instant au premier étage.
Les chambres des jeunes filles, tout en ayant une porte de communication, avaient aussi chacune son entrée sur le couloir.
— Personne 1 s'écria Maucieux en pénétrant dans la première pièce.
— Personne, non plus dans Tautoe chambre, annonça Baudraie, du seuil de la porte de communication.
— L'épouvanté les aura fait fuir, n'est-ce pas ? supposa Maucieuz.
Mais la figure du médecin était devenue sombre. Au lieu de répondre, il promenait les yeux de Tune à l'autre chambre.
— Que signifie ce désordre ? finit-il par dire.
En effet, les meubles renversés, les rideaux des lits en lambeaux, les couches bouleversées, tout semblait annoncer que l'une et l'autre chambre avaient été le théâtre d'une lutte désespérée.
Une fois encore, les deux amis se regardèrent. La môme pensée leur était venue que le sort des jeunes filles devait se lier au trépas de la Pirouette.
En se détournant des yeux du docteur, ceux du poitrinaire aperçurent, près de la fenêtre, une petite table qui, soit qu'elle eût échappé au désastre, soit qu'elle eût été relevée, se dressait en pleine lumière.
Sur cette table s'étalait une feuille de papier où le regard de Maucieux reconnut quelques lignes d'écriture.
— Ahl elles nous ont sans doute indiqué l'endroit où elles se sont réfugiées, s'écria-t-il en s'élançant vers la table .
Mais à pein^ eût-il lu, qu'il se redressa en poussant un cri de désespoir suprême. Pâle, chancelant, hagard, il tendit le papier à Baudraie.
A son tour, celui-ci lut ces trois lignes :
Monsiear de Maucieux et son digne complice, le docteur, sont deux misérables et deux lâches.
Leurs victimes :
Léontine et Angèle STORÊRË .
Bâudraîe resta pensif devant ce papier, puis, après un assez long silence employé à deviner le mystère de la nuit, il prononça d'une voix tristement grave :
— Les deux pauvres enfants ont été victimes d'un crime dont elles nous accusent.*. Quels sont ceux qui ont pénétré ici, cette nuit? Je Tignore, mais il nous faudra les découvrir.
La réponse de Maucieux, tout accablé qu'il était, fut surtout celle d'un amoureux :
— Trouvons d'abord les jeunes filles... Leurs révélations, en nous mettant à même de prouver notre innocence, nous feront peut-être deviner le3 coupables.
— SoitI mettons-nous à leur recherche, dit Baudraie en quittant la chambre.
Quand ils repassèrent devant le cadavre de la Pirouette, un détail, qui lui avait d'abord échappé, frappa le docteur.
— Pourquoi a-t-elle la poche de son tablier retournée? se demanda-t-il.
Le premier endroit où ils pouvaient espérer d'avoir des nouvelles des orphelines, c'était le domicile paternel. Ignorant le trépas de Storère, ses filles avaient dû s'y rendre tout droit.
A leur tour, Baudraie et Maucieux allèrent au logis de l'épicier défunt.
La concierge, interrogée, répondit que, deux heures auparavant, les sœurs s'étaient présentées. A la nouvelle de la mort de leur père, Angèle s'était évanouie. Léontine, plus courageuse sous le coup, lui avait prodigué ses soins. Puis, elles étaient montées au logement d'oii, une demi-heure après, elles étaient redescendues avec différents paquets qu'elles avaient
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placés d^Qsie fiacre qui les avait amenées... Alors elles étaient parties.
— Seules? demanda Mancieux.
— Seules, affirma la concierge.
— Patience I nous les retrouverons I dit Baudraie en entraînant son ami.
Et, de fait, il arriva que le soir, avant de s'endormir, le docteur se demanda :
•-^Mais, dans to^Jt. cela, qu'est donc devenu le
gamin?
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