TENUE PAR MADAME VEUVE DUMOUCHET
Qu'était-ce que madame veuve Dumouchet? Tout en nous promettant de nous occuper du passé de cette veuve, nous nous contenterons de dire, pour le moment, que c'était une grande femme sèche, d'une cinquantaine d'années, toujours sérieuse et toujours vêtue de noir. Tant bien que mal, son établissement, à la fin de Tannée, lui faisait nouer les deux bouts, bien qu'elle prît fort cher aux parents qui lui confiaient le soin d'élever leurs filles.
Gela dit, et sans prendre le soin de visiter Timmeu-^ ble en détail, nous passerons tout de suite au jardin> dans lequel, à l'instant de notre entrée, s'ébattaient, petites ou grandes, une quarantaine déjeunes filles; car c'était l'heure de la récréation.
Nous traverserons les divers groupes de fillettes qui jouaient et sautaient, tout en gazouillant comme d& vraies fauvettes, et nous marcherons tout droit à un petit bosquet de lilas adossé au mur qui, sur la droite,
TiO
LE COHTB' 0IINIBT7S
séparait le jardin du pension^nat de celui de la maison voisine. Dans ce nid de feuillage bien ombreux se tenaient quatre jeunes filles que leur intimité a^ait fait surnommer, parles petites pensionnaires, les inséparables.
Laquelle était la plus jolie de ces quatre créatures mignonnes, fraîche^ et gracieuses ? La question eût été fort difficile à décider et, pour notre part, nous ne tenterons pas de la résoudre. Nous dirons seulement qne ceux qui aiment les blondes seraient tombés en admiration devant Léontine et Angèle Storère, tandis que les amateurs de brunes seraient restés en extase à la vue <l'Hélène et de Blanche Peyrade.
Assises sur un large banc de bois dont le dossier s'appuyait au mur mitoyen, elles babillaient à qui mieux mieux. De quoi peuvent causer des demoiselles •de seize à dix-huit ans, si ce-n'est de Tavenir ou plutôt de répoux qu'il leur réserve, de ce mari désiré que rimagination de la jeune fille a doté d'avance de mille qualités morales, que l'espérance a orné de tous les charmes physiques et qui, lui, quand il se présente plus tard, ne réalise jamais les illusions qui en avaient fait un phénix I
— Moi, disait à ce moment Angèle Storère, la plds jeune des deux sœurs, je le veux grand, brun, avec de belles moustaches et des yeux noirâ... et qui fasse tourtes mes volontés, car je ne lui demanderai jamais que des choses raisonnables, comme, par exemple, d'être toujours à mes pieds...
— Mais, ma bonne Angèle, dit en riant Hélène Peyrade, tu as souhaité aussi, tout à l'heure, qu'il fût militaire... dans les hussards.
— Oui, l'uniforme est charmant.
— J'en conviens... mais avoue qu'il lui sera bien
LES FILLES DE l'ÉPICIER * 271
difficile, à ce malheureux: hussard, d'être à la fois tou<jours à tes pieds et fort souvent à cheval.
A cette observation, les jeunes filles, y compris celle qu'elle atteignait, partirent ensemble d*un éclat de rire frais et argentin qui, tout à coup, fut interrompu par un petit cri de frayeur que poussa Blanche Peyrade.
— Qu'as-tu donc? demanda sa sœur.
— J'ai qu'une pierre, qui vient de se détacher du haut de ce mur, m'est tombée sur la main... Du reste, j'ai eu plus de peur que de mal, répondit Blanche en frottant sa petite main.
Tous les yeux, à cette réponse, s'étaient dirigés vws le haut du mur dont le chaperon en plâtre, dégradé par la pluie et le temps, s'écaillait par fragments qu'une mousse épaisse ne parvenait pas à retenir. Cette pauvre madame Dumouchet, la maîtresse de pension, faisait si juste ses frais qu'elle ne pouvait gaspiller son argent en réparations de murs.
— Le fait est que ce mur est bien vieux, dit Léontine Storère ; il menace ruine.
— Tenez, voyez- vous ce point blanc au milieu de la moisissure noirâtre ; c'est de là que s'est sans doute détaché le fragment de plâtre que j'ai reçu, avança Blanche.
Puis, comme elle était la fille d'exécution de la troupe, elle ajouta :
— Et, attendu qu'il peut s'en détacher encore d'autres, môme plus gros, je propose, mesdemoiselles, si vous ne tenez point à ce qu'ils vous tombent sur la tête, de ne pas laisser notre banc adossé à cette muraille.
— Oui, oui, reculons-le, répondît^n en chœur. St, aussitôt, avec de bons rires et de petits «hein I »
tout mélodieux, les quatre jeunes filles se mirent i Tœuvre. Mais le banc était lourd et, quoiqu'on prétende que Tunion fait la force, les huit charmantes mains qui le tiraient n'étaient pas encore parvenues à l'ébranler, quand, à l'entrée du bosquet, se fit entendre une voix qui demandait d'un ton sec :
— Que faites- vous donc là, mesdemoiselles?
— Nous cherchons à éloigner le banc de ce mur pour que, quand nous serons assises, il ne s'écroule pas sur notre tête, répondit Blanche.
Et les trois autres ajoutèrent :
— Vous devriez bien nous aider un peu, mademoiselle Aglaé.
Mademoiselle Aglaé, puisque tel était le nom de l'arrivante, commença par lever les yeux vers la crête du mur, qu'elle examina en silence.
Si les jeunes filles, qui s'étaient rangées respectueusement derrière elle, avaient pu voir son visage, elles auraient été probablement fort étonnées du petit sourire railleur qui retroussa ses lèvres pendant cet examen.
Son inspection terminée, mademoiselle Aglaé^ dont le visage avait repris son expression froide, se retourna vers les pensionnaires en disant :
— Ne vous épuisez pas en efibrts inutiles, mesdemoiselles, je dirai au jardinier qu'il vous déplace ce banc.
Et elle s'éloigna, après un petit signe de tête, pour aller, trente pas plus loin, s'asseoir sur un autre banc, au pied d'un tilleul.
Mademoiselle Aglaé, on le devine, était une des sous-maîtresses du pensionnat. Froide, sévère, parfois revêche, elle inspirait aux élèves une crainte mêlée de répulsion. Elle eût été vieille et laide que ce senti-
ment se fût à peu près compris ; mais, loin de là, elle ëtait de figure agréable, son maintien était gracieux, son sourire aimable et elle avait tout au plus vingt ans.
L^histoire de mademoiselle Aglaé prêtait aux cancans des grandes pensionnaires dont, avant d'être leur surveillante, elle avait été la condisciple, car elle
avait fait ses études dans la maison, et, ajoutons-le,
elle s'était montrée élève brillante-
Celles-Ià qui l'avaient eue pour camarade pouvaient dire quelle fille effrontée, hardie et cyniquement franche était celle qui, maintenant, composait sa figure pour en faire disparaître l'expression d'audace, éteignait le feu de son regard provocant, s'étudiait à une démarche pleine 46 retenue et dont le langage était tout confît en expressions mesurées.
Loin d'être parfaitement belle comme les quatre amies, la sous-maîtresse avait ce charme que donne la jeunesse et qu'on appelle la beauté du diable, beauté sur laquelle, jadis, elle s'était abusée, quand, en lui attribuant des triomphes futurs, elle s'expliquait sur la manière dont elle entrerait dans la vie lorsque l'heure sonnerait dé quitter la pension.
Pourquoi cette beauté n'avait-elle pas trouvé preneur ou, pour mieux dire, pourquoi mademoiselle Aglaé, ses études finies, était elle restée chez l'institutrice? Là dessus (non pas les élèves, car les jeunes filles étaient trop ignorantes en pareille matière), mais le personnel de la maison se livrait tout bas à des commentaires dont la vertu de la sévère madame veuve Dumouchet ne sortait pas aussi blanche qu'un lys.
Que fèu Dumouchet eût ou n'eût pas vécu, la question n'était pas là pour les médisants qui prétendaient qu'à un moment de son existence la maîtresse de pen-
sion avait eu là faiblesse d'écouter son cœur en faveur d'un capitaine de marine marchande^ du nom de Durondeau, qui, sachant tout à la fois que la maîtresse la plus aimante peut oublier un absent et que la mer, dans ses fureurs, ne regarde pas à engloutir l'amant le plus adoréf avait pris soin, avant son départ pour un voyage lointain^ de laisser, de lui, à madame DuOioachet, ce souvenir en chair et en os qui se nommait Aglaé.
De ce voyage, le prudent marin était revenu trois années' après et, comme tout marin s'ennuie en terre ferme, il avait, pour se distraire, reconnu l'enfant et lui avait légalement transmis le droit de porter le nom de Durondeau, droit bien sec, car il n'y était pas joint le moindre billet de mille francs, attendu que le capitaine était joueur comme les cartes, buveur en diable, et amateur du beau sexe à tel point que, à trente endroits de ce globe dont il sillonnait les mers,' il comptait une confiante créature qui, comme madame Dumouchet, fondait en larmes à son départ et se pâmait de joie à son retour.
Inutile est d'ajouter que la succession da capitaine ne fît pas travailler les notaires, car les cent écus qui lui restaient furent engloutis avec lui et son navire dans un naufrage sur la côte d'Afrique.
Aglaé Durondeau était donc entrée en bas âge dans U pension de madame Dumouchet qui, bien revenue de sa faute, s'était imposé la pénitence de ne jamais faire connaître ^ sa fille le lien qui les unissait.
Cette décision avait le double avantage de sauver la morale et de ne pas nuire à l'avenir du pensionnat, car il était de toute évidence que les mamans auraient regardé à deux fois avant de confier leurs filles à cette bonne dame qui s'était permis de goûter des joies du
LES FUJLES DB L'ÉpiGIER 275>
mariage sans en avoir demandé ràutorisation au maire de son arrondissement.
Tant que le capitaine avait vécu, il était venu, de loin en loin^ rendre visite à sa fille, que Tinstitutrice ne lui laissait voir que complètement à jeun, car le vin aurait pu le rendre bavard sur le compte de celle à la» quelle Àglaé devait le jour. Il ^tait donc de notoriété dans le pensionnat que la jeune fille était l'enfant d'un capitaine de marine, veuf depuis de longues années d'une femme qu'il avait épousée au Mexique.
— La première fois que j'irai là-bas, il faudra que je me fasse délivrer tous les papiers qui te seront utiles pour établir ton état civil, répondait-il à Aglaé quand elle l'interrogeait sur sa mère qui, affirmait Durondeau, était morte en lui donnant le jour.
Par son u là-bas, » il entendait le Mexique. Or, comme à ses retours il revenait toujours de tous les point du globe, excepté de là-bas, il s'ensuivit que sa fille n'eut jamais les fameux papiers.
Aglaé atteignait seize ans et ses études se. terminaient, quand madame Dumouchet, qui n' avait plusdepuis longtemps reçu de nouvelles de son Durondeau, acquit enÈa la certitude que le capitaine était allé, entre deux eaux, rendre compte au tribunal suprême de sa vie de joueur, de buveur et d'amant déloyal. Il y avait déjà belle lurette que le marin était mort dans son cœur, mais elle n'était pas fâchée que le décès lui fût attesté par une pièce officielle.
Après la première joie causée par ce quasi-veuvage^ là marchande de soupe s'était demandé':
— Que vais-je faire d' Aglaé ?
Madame Dumouchet était une femme qui savait compter et voir juste. Ces deux aptitudes la conduisirent bien vite à se dire qu'en congédiant une sous-maî-
tresse qu'elle payait six cents fraacs pour la remplacer par une autre à laquelle elle ne ferait pas même voir l'ombre d'appointements, cela devait amener un dégrèvement agréable sur le lourd total de ses frais.
Elle fit donc d*Aglaé une sous-maîtresse surnuméraire, avec promesse d'émoluments considérables pour l'avenir. Or, comme l'avenir recule toujours sans se laisser jamais atteindre, il s'ensuivit qu'au moment de notre histoire, des années s'étaient écoulées sans que lesdits émoluments fussent inscrits sur le budget de cette bonne madame Dumouchet, qui pratiquait ainsi le moyen d*ôtre mère à bon marché. '
Tant il est vrai que la vertu trouve toujours ici-bas sa récompense, il arriva que ce qui n'était qu'un calcul budgétaire acquit les proportions d'une belle action aux yeux des mamans des pensionnaires. Elles admirèrent la charité intelligente de madame Dumouchet •qui, prise de pitié pour cette orpheline qui se serait perdue dans ce monde où elle allait entrer sansun^parent, sans un guide, sans personne enfin qui pût la surveiller, avait charitablement gardé la jeune fille sous son aile protectrice et lui avait mis en main, avec une délicatesse inouïe, les moyens de gagner honoral)lement sa vie. Tel était le concert de louanges des mamans à propos de la conduite sublime de madame Dumouchet qui, en somme, n'avait fait que réaliser une économie de six cents francs.
En apprenant la mort de ce père que, tout au plus, elle avait vu cinq ou six fois, Aglaé Durondeau avait douloureusement renoncé à toutes ses espérances de fortune.
Que si on nous demande sur quoi pouvaient bien se baser ces espérances de fortune, nous dirons que le capitaine Durondeau, outre qu'il étai t né sur le bord
LES FILLES DE^ l'ÉPICIER 277
de la Garonne^ ce qui lui constituait presque le droit de donner des entorses à la vérité, abusait encore, en vrai marin gascon qu'il était, du proverbe qui dit : <c A bel à mentir qui vient de loin. » Dans toutes ses rares entrevues avec sa fille, il s'était complaisamment prodigué en détails sur sa plantation de la Jamaïque, sur sa prairie à troupeaux de bisons du Mexique, sur ses rizières en Chine, ses pêcheries de perles du golfe Persique, ses deux ou trois palais aux Indes, etc., etc. L*enfant avait pris les vantardises du Gascon au sérieux et, comme le capitaine ne variait jamais dans ses affirmations, c'est-à-dire qu'il mentait toujours, Aglaé, convaincue de la réalité des richesses paternelles, s'était échafaudé, en plan, l'avenir le plys agréable.
Donc, en acquérant la certitude que tout l'héritage de son père consistait en cent écus et, encore, que pour en jouir, il fallait le chercher au fin fond de la mer, Aglaé, comme nous le disions, s'était résignée à la perte de totites ses illusions.
Dans le premier moment de surprise, elle ne s'était pas refusée à la proposition de la maîtresse de pension et, du jour au lendemain, elle était devenue la surveillante de celles dont elle avait été la condisciple. Mais, bientôt, la nature mauvaise de cette fille avait réagi contre la vie monotone à laquelle elle s'était condamnée.
. Elle avait fini par se demander s'il n'était pas d'autres voies pour arriver à une orlune plus solide que celle dont elle s'était leurrée, et sa pudeur ne s'était nullement froissée des moyens que lui avait présentés son intelligence des plus fines, mais ayssi des moins chastes.
Alors, en général habile qui compte ses forces avant
278' tE COUTE OMNIBUS
de livrer bataille, elle s'était sérieusement examinée dans son miroir, et elle avait été obligée de reconnaître que le principal cbarme de son minois chiffonné, à l'œil hardi et à la bouche sensuelle, était la fraîcheur de la jeunesse. C'était donc là un capital que, si elle ne se hâtait d'en tirer parti, les années finiraient par anéantir.
En même temps qu'elle se rendait si sévèrement justice, la Durondeau, par comparaison, avait songé aux demoiselles Storère et Peyradë qui, alors plus jeunes de deux ans, annonçaient devoir être un jour de ravissantes femmes.
-:- Si j'étais ainsi, je réussirais vite à conquérir la richesse, pensa-t-elle.
A défaut de cette beauté qui l'aurait mise, dès le début, au sommet de l'échelle, Aglaé s'était résolue à la gravir échelon par échelon.
— Mon intelligence saura profiter des circonstances qui se présenteront... Le tout est de commencer, se dit-elle.
Mais, dans cette maison où, sauf le jardinier, un vieux médecin et un professeur de musique, plus vieux encore, ne vivaient que des femmes, les jours s'étaient écoulés lentement sans que lui apparût Thomme gui devait être son premier échelon.
Pour tuer le temps et combattre J'ennui qui Tétouffait dans cette vie claustrale, elle s'était remise à l'étude, non pas pour se rafraîchir la mémoire à propos de A (c qui est long dans "pàie et bref dans 'paiU » oa au sujet de « quatre et trois font sept », mais pour apprendre du nouveau, nous dirons mêmre du nouveau qui, d'habitude, tente peu les jeunes filles. Elle avait découvert, dans le fond d'une bibliothèque, un livre qui, nous le confessons, n'avait que faire dans
LES FILLES DE l'ÉPICIER . 279
^■— ^ ■ ■ I I I I I .' ■ I I I I ■ I .■ I I I . I .11! I . I ■ I I Ml
un pensionnat dQ demoiselles, et elle l'avait tant lu et relu qa'elle était arrivée à le savoir par cœur... Elle s'ennuyait tant! I!
Ce livre avait poui* titre : L*art des accouchemmUy par le docteur Baudelocque.
La chère madame Dumouchet, qui regardait comme à elle volée toute minute qui ne lui était pas consacrée, surprit un jour Aglaé le nez dans son livre. A la vue du titre, sa figure blafarde prit la teinte d'une pivoine.
— Oîi avez-vous trouvé ce livre? demanda-t-elle d'un ton qui, tout en voulant être sec, n'était pas exempt d'un certain trouble.
— Dans votre bibliothèque, déclara carrément la Durondeau.
— Est-ce là une lecture déjeune fille? reprit l'institutrice, que la réponse avait encore plus démontée.
— Dans ma position d'orpheline sans fortune, la lecture de ce livre ne peut que m'ôtre utile.
— En quoi, mademoiselle ?
— Quand ce ne serait qu'à me donner le goût d'une des rares professions qu'il est permis aux femmes d'exercer.
— Penseriez-vous, par hasard, à vo»us faire sagefemme? débita ironiquement dame Dumouchet. .
— Pourquoi pas? Il n'est point de sot métier, diton... Celui-là me donnerait l'indépendance.
— Alors, vous me quitteriez?
— Si bien qu'on y soit, on ne peut rester toute sa vie chez les autres.
La marchande de soupe fut sur le point de lâcher le mot « ingrate 1 1 1 » en l'accentuant d'une voix indignée; mais elle se contint et, dans son cœur de mère tendre et dévouée, elle se dit avec émotion :
— Tant mieux! j'en serai débarrassée I
Puis, avec cette dignité majestueuse qui ne la quittait pas, môme quand elle discutait avec sa cuisinière s'il était vraiment utile de mettre du beurre dans les lentilles des pensionnaires, elle articula lentement :
— Vous êtes libre de faire ce que bon vous semblera, mademoiselle.
Ensuite, comme elle tenait à expliquer pourquoi y Art des accouchements se trouvait dans sa bibliothèque, elle relira le livre des mains d'Aglaé en ajoutant :
— Quant à ce livre, je l'emporte pour le brûler. Autant qu'il m'en souvient, il appartenait au regretté M. Picot, le docteur défunt qui précéda notre médecin actuel, m'avait oublié ici à sa dernière visite, et je l'avais mis de côté pour lui en faire une restitution que sa mort subite empêcha.
Sur ce, madame Dumouchet s'éloigna de son pas le plus tranquille, avec la conscience tout heureuse d'avoir commis un énorme mensonge.
' Car elle avait menti, la respectable dame. Le livre était à elle, bien à elle, et de longue date.
Au retour de l'excursion au pays de Tendre qu'elle avait faite avec le capitaine Durondeau, la bergère s'était aperçue avec effroi qu'il lui fallait... seule, cette fois... accomplir un autre pèlerinage. De même que le touriste, avant de se mettre en route, achète un Itinéraire pour que sa lecture lui donne une sorte d'expérience des contrées qu'il doit parcourir, madame Dumouchet, à laquelle sa frayeur montrait son second voyage comme d'une passe difficile, avait, à titre de renseignement utile, acheté VArt des accouchements.
Nous ne chercherons pas à savoir si la maîtresse de pension, ainsi qu'elle l'avait annoncé, brûla le livre; cela nous importe peu. Toujours est-il que la Duron-
LES FILLES Dlâ L EPICIER 281
deau, à laquelle sa mémoire prodigieuse redisait mot par mot chaque ligne de chaque page du volume confisqué, aurait pu, sinon en pratique, mais tout au moins en théorie, se dire sage-femme.
Aglaé, on le sait, n'avait d'abord voulu, en se remettant à. Tétude, que tuerie temps et assoupir son ënervement de Tattente d'un sort meilleur. Nouvelle Andromède, elle attendait toujours le Persée qui la délivrerait du monstre de Tennui et l'arracherait à ce rocher, sur lequel Qlle était enchaînée, qui s'appelait le pensionnat Dumouchet.
Sa rage de ne voir rien venir la tourmentait plus fort aux heures où ses devoirs de surveillante le mettaient en présence des demoiselles Peyrade et Storère, qui, à mesure que les mois avaient fui, étaient parvenues, peu à peu, à Téclosion de leur beauté radieuse.
— Que ne suis-je belle comme ces chipies-là; gron* dait Aglaé jalouse.
Comme il n'y a qu'un pas de l'envie à la haine, la Durondeau, à l'égard des quatre élèves, en vint à ce point que s'il lui avait fallu pousser un peu pour qu'un malheur atteignît le quatuor d'amies, elle aurait volontiers avancé la main^
C'était donc dans ces dispositions hostiles qu'elle se trouvait, à l'heure de la récréation, lorsqu'elle était apparue aux jeunes filles qui essayaient vainement de déplacer le banc du jardin.
Nous avons dit qu'un sourire railleur s'était dessiné sur les lèvres d' Aglaé quand, après l'explication donnée par les pensionnaires, elle avait examiné le chaperon dégradé de la muraille d'où s'était détachée la pierre qui avait effleuré la main de Blanche.
Ce que les innocentes jeunes filles n'avaient pas remarqué, l'œil de la Durondeau le découvrit. D'après le
282 LE COMTB OirNI^tJS
trou que le caillou avait laissé <Jans la crête du mur, il était évident, même sans que le plâtre le retînt, qu'il était posé si bien d*apIomb que, pour qu'il tombât» il avait fallu qu*une force quelconque le poussât hors de l'alvéole qui Tenchâssait dans la maçonnerie. En plus de cette remarque, Aglaé constata certaines ^raflures, dans la mousse et sur le chaperon, qui nepon* valent s'attribuer à Faction du temps.
— On a passé ou essayé de passer par dessus cette muraille, pensa-t-elle.
. Après sa promesse de faire déplacer le banc par le jardinier, Aglaé, sans souffler mot de la découverte, était sortie du bosquet et, comme nous l'avons vu, elle 4vait été s'asseoir, une peu plus loin, sous un tilleul. De là son œil plongeait dans le nid de verdure où les jeunes filles, qui s'étaient bravement remises sur le banc, avaient repris leurs caquets joyeux sur le choix d'un mari.
— Est-ce que ces pécores, qui sont toujours fourrées dans le berceau, viennent là pour écouter les propos que des galants leur débitent du haut du mur? se demanda la sous-maîtresse avec un sourire méchant.
Eu même temps qu'elle se posait cette question, son regard avait remonté des quatre amies au chaperon du mur.
— Oh I oh I fit-elle en tressaillant, qu'est-ce que cela? Sa surprise était motivée par la vue de deux mains
qui venaient de s'accrocher à l'arête de la muraille. Il était évident que, de l'autre côté, quelqu'un tentait l'escalade.
En efl'et, aux mains succéda bientôt une tête qui, s'avançant avec précaution, plongea ses regards dans le bosquet.
LB5 nUBS DE L* ÉPICIER ^ 283
•^^— "■■ ■■■■'■ ■■ ■ ■ ^fm0^— >■■■ ■, ■■■,■«.... v>— -«Il ■ ^ ■«■■■■ >■■■■ M^i^^B^iH^B^a^ .- . ii *..>•■> ■
— OÙ donc ai-je aperçu déjà cette figure? se demanda Aglaé^ qui avait eu le temps de voir les traits du curieux.
Il était certain que Thomme dont la tète venait de surgir en était à sa seconde tentative. C'était lui qui, la première fois, faute de connaître Tétat de délabrement de la muraille, avait, en se cramponnant au cha* peron, fait rouler cette pierre qui avait jeté l'alarme dans le gracieux cénacle. Après avoir plongé derrière «on mur, il avait attendu la fin de la panique et, maintenant que le babil joyeux, qui avait repris de plus belle, lui prouvait qu'il n'avait plus rien à craindre, il remontait à l'assaut.
Le feuillage des lilas, en faisant une voûte touffue au«-dessus des jeunes filles, empêchait l'homme d'être aperçu par elles; mais aussi, par contre, il lui était un obstacle pour bien les examiner.
Il avança donc une main pour écarter les branches, mais, avant d'achever le geste, la pensée lui vint que, s'il m pouvait être vu par les habitantes du bosquet, il courait risque d'être découvert d'un autre point du jardin et, par prudence, il interrogea du regard les environs.
Dans cette inspection circulaire, ses yeux finirent par rencontrer ceux d'Aglaé.
Aussitôt le premier mouvement du curieux fut d'exécuter un nouveau plongeon derrière son mur. Menton, bouche et nez avaient déjà disparu quand, à la hauteur des yeux, la retraite s'arrêta subitement et le haut de la tête demeura immobile.
En voyant celle qui l'épiait ne témoigner ni effroi ni surprise et rester tranquille sur son banc au lieu de donner l'éveil, l'inconnu venait de reprendre confiance. Sans doute aussi qu'un pressentiment l'avait averti
284 ' hlù COMTE OMNIBUS
qu'il n'avait pas affaire à une ennemie ; car les yeux toujours 'fixés sur la Durondeau qui, de son côté, le regardait sans sourciller, il fit de nouveau émerger complètement sa tête de derrière son abri.
Après les yeux, qur tout à coup avaient brillé d'une expression tendre apparut la boucbe qui souriait. Puis, sur les lèvres, une main vii^t poser ses doigts réunis et un timide baiser fut envoyé à la sous-maîtresse.
, Si la Durondeau avait gardé cette immobilité qui avait assez enbardi l'homme pour qu'il osât adresser le baiser, ce n'était nullement qu'elle avait été paralysée par l'étonnement que lui causait l'audace de ce profane qui voulait pénétrer dans le temple. Loin de là, elle était parfaitement calme, et sa tranquillitéprovenait de deux motifs.
D'abord elle avait été uniquement préoccupée de se rappeler où et quand elle avait déjà vu le visage de cet homme.
Ensuite sa haine envieuse contre les inséparables lui ayant fait soupçonner que c'était à elles qu'en voulait l'inconnu, sa jalousie s'était réjouie à l'espérance du scandale qui en résulterait. Elle s'était dit que jusqu'au jour oîi, par ses soins, ce scandale ferait explosion, il fallait, sinon .ostensiblement, tout aa moins par une neutralité complaisante, encourager celui qui procurerait une fête si belle à sa haine.
Mais, à ce baiser inattendu qui lui était adressé, ses idées furent immédiatement bouleversées de fond en comble.
— Est-ce vraiment pour moi? se demanda-t-elle, en se retournant afin de s'assurer si le baiser ne lui passait pas par-dessus la tête pour aller à une autre personne placée derrière elle.
LES FILLES DE L ÉPICIER 2Sd
À trente pas plus loin, elle ne vit que deux gamines de huit ou dix ans qui sautaient à la corde.
L*escaladeur avait compris ce doute. Aussi quand le regard de la Durondeau vint se reporter sur lui, il cfut bon, pour bien affirmer à qui s'adressait sa pantomime, de décocher un second baiser que, par l'éloquence du geste, il tenta de rendre encore plus expressif que celui du début.
Yint-il de plus laid qu'un singe, le premier baiser d'amour, réel ou par simulacre, fait toujours palpiter d'un chaste émoi le cœur d'une jeune fille.
Par cela môme, sans doute, qu'elle n'avait rien de chaste, l'émotion fut violente chez Aglaé, cette créature dont la perversité morale s'impatientait d'attendre; elle qui, semblable à l'araignée guettant le moucheron ^jui s'empêtrera dans sa toile, était résolue de faire sa proie du premier, jeune ou vieux, qui s'ofi*rirait.
Or ce premier, il était là! Enfin il apparaissait! Et même, si bien déterminée qu'elle fût à prendre quiconque sans se soucier de son âge, Aglaé éprouva pourtant un certain plaisir à se dire :
— Au moins, il est jeune I
Car l'envoyeur de baisers avait tout au plus vingt ans, l'âge de la Durondeau.
Etait-il petit, grand, gros, maigre, bossu ? C'était ce que ne permettait pas de vérifier le mur qui ne laissait passer que sa tète, mais ce qui était tout à fait évident, c'était que le gaillard n'était p^s manchot, attendu que, maintenant, il y allait des deux mains dans l'envoi dés baisers, qui se succédaient avec une ardeur de plus en plus remarquable.
Quant à sa figure, dont on pouvait juger à l'aise, elle offrait des yeux hardis, une bouche moqueuse, une mine effrontée. L'ensemble tenait un peu du museau
286 LE COMTE OHNIBUS
de la fouine et arrivait; à donner à la physionomie une expressibn de ruse basse et d'assurance cynique.
— Voyons s'il est intelligent, pensa Aglaé qui, pour tenter l'épreuve, se leva brusquement de son siège et marcha droit au mur, cotpme si son inten. tion était d'interpeller l'audacieux qui osait ainsi passer le nez dans la bergerie où s'ébattaient des candides brebis.
En la voyant s'avancer, l'homme pouvait avoir peur de To^age et disparaître au plus vite derrière la muraille. C'était là une marque de bêtise dont aurait été désolée la Durondeau qui, Diogène femelle, à présent qu'elle croyait avoir enfin trouvé son homme, aurait bien tristement rallumé sa lanterne.
Le cœur lui palpita de joie en constatant qu^ elle n'aurait pas à éprouver ce déboire. Loin <ie s'effaroucher, l'homme demeura immobile, la regardant venir de ses yeux gris, qui pétillaient d'une satisfaction malicieuse. Il semblait avoir deviné qu'elle lui apportait une sorte de réponse à ses baisers, et il attendait l'événement avec assurance, bien convaincu qu'il ne pouvait pas lui être funeste.
Aglaé s'était trop longtemps impatientée après la venue d'un premier soupirant pour commettre la sottise de jouer l'Agnès et de laisser s'envoler l'oiseau qui venait à porté de sa main. En fille qui appréciait le proverbe connu : « Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras, » elle était décidée à brusquer l'aventure, et comme elle savait que le meilleur moyen pour permettre aux gens de dire ce qu'ils ont au fond du cœur est de leur fournir l'occasion de s'exprimer à l'aise, elle songeait à faire descendre au plus tôt l'homme du haut du mur à ses pieds.
. LES FIILKS DE L'ÉPIGIER 287
Contente du résultat de la première épreuve, elle voulut souraettre encore à une seconde épreuve Tintelligence de Tecaladeur.
— Me comprendra-t-il? se demanda-t-elle quand, à quelques pas du berceau où se tenaient les jeunes filles, elle ralentit sa marche et la fit grave avant de pénétrer sous la voûte de feuillage.
A la vue de la surveillante, les inséparables qui, on le sait, avaient repris place sur le banc, cessèrent brusquement leur conversation.
Bien qu'elle ne vît plus le jeune homme que lui cachaient les touffes de lilas, la Durondeau, persuadée que, Toreille tendue, il ne perdrait pas une seule de ses paroles, débuta d'une voix gaie :
— le vois, mesdemoiselles, que j'ai eu tort de revenir.
— Pourquoi? demanda Léontine Storère.
— Parce que, en vous retrouvant assises sur ce banc, je dois croire que vous n'avez plus la crainte que le mur s'écoule sur vos têtes, et qu'il est donc inutile de m'informer à quel endroit du bosquet et dans quel sens vous désirez que j'ordonne au jardinier de vous placer la banc.
— Si, si, bien au contraire, mademoiselle Âglaé, donnez des ordres, dit vivement Blanche Peyrade. Nous nous étions remises sur le banc, c'est vrai, mais en tremblant*
— Alors, indiquez-moi le changement à faire.
— Tenez, là, à cette place où nous aurons l'agrément de nous trouver encore à l'ombre à la récréation de quatre heures.
— Oui, là, là, firent les autres jeunes filles.
— Voulez-vous que je vous donne un conseil, mesdemoiselles? proposa la Durondeau d'un ton aimable.
288 LE COMTB ÔUKIBUS
— Avec plaisir, lui répondit-ou en chœur.
— Eh bien, mettez-le ici, dans ce sens, tourné vers le Nord, c'est-à-dire du côté où la brise souffle plus fraîche par ces chaleurs.
Puis en se mettant à rire, elle ajouta :
— En vous disant cela, mesdemoiselles, je prêche pour mon saint.
Et comme les jeunes filles étonnées la regardaient sans comprendre, elle continua, mais en forçant un peu la voix pour qu'elle arrivât bien nette à roreille de Tescaladeur aux écoutes :
*— Oui, car votre bosquet est aussi un peu le mien, mesdemoiselles. Tous les soirs, après les chaudes journées, quand les pensionnaires sont entrées au dortoir, je viens, de neuf à dix heures, respirer au frais sur ce banc avant d'aller me mettre au lit.
Cela dit tout haut, Aglaé pensa en elle-même :
— S'il n'a pas compris, c'est un imbécile.
La vérité nous force à confesser que Véphitète d'imbécile n'était pas même assez forte si l'homme du mur n'avait pas deviné que la sous-maîtresse lui donnait un rendez-vous pour le soir même, entre neuf et dix heures, sous le bosquet au banc.
La conversation entre les jeunes filles et leur surveillante fut interrompue par l'apparition de la sévère madame Dumouchet sur le perron de la maison, du haut duquel sa voix sèche appela Aglaé.
— Veuillez avertir mesdemoiselles Peyrade qu elles sont attendues au parloir, dit-elle à sa subordonnée, qui s'était rendue à l'appel.
En regagnant le berceau pour remplir la commis^ sion, le regard de la Durondeau interrogea le chaperon du mur.
La tète avait disparu. Certain que l'heure du berger
ms FILLES De L*É?IGIBR ' 289
sonnerait poup lui, l'homme avait quitté son poste où il n'avait plus (ïue faire. Cette disparition, après rendez-vous donné, fit joyeusement sourire la survjdillante.
— Décidément, il venait pour moi et non pour les chipies, se dit-elle.
Elle n'était encore qu'à moitié distance du bosquet quand madame Dumouchet reparut sur le perron et, en rappelant, la fit revenir sur ses pas.
—, Prévenez mesdemoiselle Storère qu'elles sont aussi demandées au parloir, commanda la marchande de soupe, mais, cette fois, avec un accent troublé qu'elle n'avait pas quand il avait été qi^estion des sœurs Peyrade.
Trop préoccupée d'elle-même, la Durondeau ne remarqua pas ce changement et vint remplir sa double mission au bosquet d'oîi les quatre jeunes filles s'envolèrent, joyeuses, vers la maison.
— S'il avait le bon esprit de revenir, pensa Aglaé en se voyant maîtresse de la place.
Mais nulle tête ne fit son apparition pendant la demiheure que dura encore la récréation.
Nous laissons à comprendre si le reste de la journée s'écoula lentement pour la sous-maîtresse dont la pensée travailla ferme. Quel était ce jeune homme? Habilait-il la maison voisine dont dépendait le jardin? Où l'avait- il remarquée ? Comment lui était venu <^et amour que témoignaient les baisers nombreux qu'il lui avait décochés de la main?
A l'heure du souper, le hasard la mit, dans un couloir, en présence du jardinier et, à propos du mur mitoyen qui tombait en ruines, elle l'interrogea sur les habitants de la propriété contiguë au pensionnat. Le bonhomme savait seulement que le n» 28, qui
a'a'vait quf un res-tde*chaus$ée rat • deux étag es^ tétait habité, enbasiyparle propriétaiire, unvauf sesa^naire et impotent; au premier étage, par une vieille cLemoi*selie aourda comme un pot; et, au second, par un jeune homme. =
. Ga dernier renseignement n fit» dra^sat i'oreiUe à Aglaé, mais^ par prudence, elle s'abstint de pousser plus à fond l'interrogatoire, f . . . .
Enfin arriva île moment iOÙ, après le ooiicber des p0Baif>naaires, la Durondeau, au lieu • de gagner sa chambre, se glissa dans le jardin et gagna le berceau delilas.. •• u » 7 j»» - •• u ;• * t»
Gomme elle s'asseyait sur le banc, neuf heures sonnaient à une horloge du voisinage. . *'w V > -
lise peut que Texactituda aoit .la^veotu tdes roiS) mais elle e^t^isans. conteste, cune qualité dasiamoureuz. Le dernier coup de l'heure vibrait «n.oore que la Durondaau entendait une petita< pluie -deiplaitas lui annoncer que son soupirant enjanjiba&t.le mur et qu'il allait cette fois compléter son escalade.
Bien que le cœur d'Aglaé ne battit pas plus que celui d'un huissier à la centième fois. qu'iLvend les meubles d'un pauvre diable, elle voulut, pour sauver les apparences, se danner le plaisir de jouer l'eifarement de la surprise. Elle s'apprêta donc à pousser... pas bien fort, il est vrai, car elle ne se souciait point de voir un tiers accourir au secours de sa vertu menacée... à pousser, disons-nous, ce cri de peur d'une jaune innocente qui, en plaine solitude et ne- s'attendant à rien, voit un monsieur lui tomber tout à coup des nues. . ,
Mais rarrivant,parait-il, était un homme qui aimait à mettre tout de suite les gens à leur aise en les dispensant des simagrées préparatoires, car, avant de
LES FILLES DE l'ÉPIGIBR 291
sauter dans le jardin et av^c. ji^a sansrgêoe qui se seraU compris à la.deuxième entrevue, il prononça du haut de son mur : , , '
— Tiens l vous êtes déjà^ au reu4ç^-vou3 1 . .
La Durondeau n'était pas fille qui persist&t dans un parti pris. Elle jugea immédiatement qu'il dorait oir seux de feindre la pudeur, effarouchée.. çt. de, crier .à l'inattendu avec un luron qui. mettait apssi . .aatégori* quement les point sur les i. JE)Ue. changea donc incontinent ses batteries, et d'un ton moqueur .;
— Comptez-vous rester aipislà califpurchpnîdemanda-t-eîle à l'arrivant qui, jambe de ça et jambe de là, était demeuré en selle sur son mur. .
A cette, question le jeune homme, sans se donner la peine de se suspendre par les mains, fut d'unr^seul bond dans le jardin et, s'inclina devant Agiaée en disant :
•—.Me voici, madeqioiselle... .
Et, apr^s le dernier mot, il. ûjt^^ne pause .^en. attendant que la sous -maîtresse lui apprit quel petit nom il fallait ajouter après le : mademoiselle.
— Vous ne me connaissez doqc pas plus que cela? lit la Durondeau, qui s'était imaginée que l'amour de son soupirant remontait k une date depuis la^uçUe, au moins, il avait eu le loisir de.s'inforn^er. amplement des noms, vertus et qualités, de l'objet aimé. . .
— Pas plus que cela, répondit effrontément le personnage. ... : .
— Mais, alors, vos baisers... commença.la Durondeau, quelque peu démontée par celte franchise. ..
— Les grandes passions ne frappent-elles j)as coname la foudre? Bien souvent n'arrive- t-il pas que, cinq minutes avant de la rencontrer, on ignorait môme l'existence ^e celle qu'on est destiné à adorer toute sa
292 LB COHTB OMNIBUS
vie?... La voir, l'aimer, en rester fou, telle est rorigine des amours les plus insensées, débita le jeune homme d'un ton langoureux, qui sonnait plus faux que tout un orchestre de sourds.
Âglaé savait exactement ce que valaient ses charmes, et elle était trop sévère à l'égard d'elle-même pour croire que sa mine pouvait, à première vue, obtenir un empire aussi prompt sur le cœur d'un passant. Elle ne se laissa pas prendre à cet effet d'un coup de foudre qu'on attribuait à ses modestes attraits; mais, puisqu'elle avait tant fait que de brûler ses vaisseaux, elle alla de l'avant et voulut, comme on dit, tirer poil ou plume delà situation, qui s'offrait moins bonne qu'elle l'avait paru primitivement.
De plus, dans le ton et l'allure de Tescaladeur, se révélait une nature hardie et vicieuse qui séduisit la sous-maîtresse. Nous n'entreprendrons pas ici de faire un cours sur la théorie des atomes crochus. Nous nous contenterons de dire que ces deux créatures mauvaises, au premier contact, devaient se sentir attirées irrésistiblement l'une vers l'autre.
Aglaé lit abnégation d'amour-propre et, renonçant à cette conquête qu'elle croyait avoir faite, elle reprit d'un ton fort calme :
— Parlons franc, monsieur....
Et, comme le jeune homme, elle s'interrompit à son tour, pour attendre le nom.
— Goberju... et vous?
— Moi, Aglaé... Donc, parlons franc, monsieur Gobérju. Tantôt, quand je vous ai aperçu et que vous m'avez envoyé cette pluie de baisers, vous ne veniez pas pour moi?... Allons, avouez-le.
— Heu I heu! modula Goberju, sur un ton qui était une réponse.
LES FILtBS' DE l'épicier ' \ 293
— Bien, c'est compris Ifit Aglaé. Alors vous n'aviez grimpé que pour voir les quatre mijaurées du berceau?
— - Heul heul répéta Tinterrogé, jugeant inutile, avec une aussi intelligente questionneuse^ de faire des' frais d'éloquence.
— A laquelle en vouliez-vous? continua la sousmaîtresse.
— Oh! à laquelle... est peu, appuya gaiement le jeune homme.
— Est-ce que par hasard vous les visiez toutes quatre? dit la Durondeau étonnée dotant d'ambition.
— - Les quatre, non... mais deux, confessa modestement Goberju.
~ Lesquelles ?
—• Les demoiselles Storère.
Dire que la haineuse Aglaé n'aurait pas été ravie qu'il arrivât malheur aux filles Storère, ce serait mentir; ni^ais sa satisfaction aurait été au comble, si le malheur avait pu être partagé par les demoiselles Peyrade. Aussi continua-t-elle avec un ton d'ironie dédaigneuse :
— Il paraît que vous n'aimez que les blondes.
— Mais non, j'apprécie tout autant les brunes.^
— Ehl bien, alors, puisque, dans ce berceau, se trouvaient aussi des brunes...
La Durondeau s'arrêta sans compléter son conseil ébauché, mais fort compréhensible.
Goberju secoua la tête en riant.
— C'est vrai, dit-il, mais ma mission ne comprend... et pour cause... que les filles Storère.
— Ah bahl fit Aglaé vivement, vous ne venez donc point pour votre compte?
— Heureusement! prononça le groom de Peyrade, d'une voix <ju'il s'efforça de rendre grave.
290 LE COMTE OMNiiBUS
encore trouver où et quand elle avait déjà vu la figure de Goberju.
— Ah! fit-elle en se souvenant, c'est vous quej*ai rencontré souvent à Téconomat, quand|vous apportiez des menues provisions pour le déjeuner des demoiselles Peyrade?
— Précisément.
Bien qu'elle se fût promis de jeter son grappin sur quiconque se risquerait le premier à sa portée, la Durondeau éprouva une hésitation à débuter par un domestique. Ce domestique, à la vérité, était un drôle qui avait bec et ongles pour s*accrocher à Tavenir, mais la sous-maîtresse aurait fort probablement dédaigné un aussi menu gibier, si Goberju n'avait ajouté pour se faire valoir :
— Oui, M. Peyrade est mon maître... et un maître avec lequel il y aurait fièrement à frire si on savait adroitement en jouer.
— Ah! fit Aglaé en dressant Toreille,
— Sans compter qu'il est généreux comme un roi quand on l'aide à contenter un désir qui lui est venu en tète.
— Et il parait qu'il a, aujourd'hui, le désir de causer d'un peu près avec les demoiselles Storère? dit ea souriant la sous-maîtresse.
— Oui, et... je le connais, voyez-vous... dût41 lui en coûter cent mille francs, il causera.
— Oh I oh ! cent mille francs, c'est une bien grosse somme, accentua Aglaé d'un ton de doute.
— J'aurais même pu, sans exagérer, dire deux cent mille francs, insista Goberju.
— Tiens ! tiens ! tiens ! fit la Durondeau, avec un î^eeent de réelle satisfaction.
Puis il y eut un petit silence.
LES FILliËS DE l'ÉPIGIER ' 207
— Dites donc, Goberju ? prononça Agla^ d'unie voix traînante et donce*
— Quoi?
— Est-ce qu'il n'y aurait pas là une bonne affaire pour nous, si nous nous unissions bien?
Il s'en suivit un nouveau silence, pendant lequel probablement Goberju se consulta.
— Dites donc, Aglaé? fit-il à son tour.
— Quoi ?
— Seriez-vous femme à refuser si, au lieu d'une bonne affaire, je vous en proposais deux ?
Ces deux ètres-là étaient bien dignes d'être réunis, car ils s'entendaient merveilleusement. À la Durondeau, qui lui proposait de s'associer pour commettre une canaillerie, Goberju répondait en offrant de donner double besogne à l'association.
Mais, pour tous deux, l'heure n'était pas venue des explications mutuelles, car Aglaé ouvrait à peine la bouche pour accepter cette deuxième affaire, annoncée par le groom, qu'elle sentit la main de ce dernier ée poser sur son bras, en même temps que sa voix lui soufflait vite et bas :
— Chut! on vient!
En effet, à l'autre bout du jardin, on entendait le sable de l'allée craquer sous le pas lent de quelqtf un qui s'avançait.
Au même moment, l'horloge du voisinage faisait vibrer le premier coup de dix heures.
" ■ ' fc l < t ■ ■ ■ ' ■ ' ■ ■ " ■ — r ■ r " ^ — -> , »* > ■ » ' t »^ ■ — ■ — ' -^ ~ •
Bien qu'U n'y eat pas de lune, la nuit était assez claire pour que les deux jeunes -^ans, enfouis dans Tobscurité profonde du berceau touffu, puisent voir, au loin, une ombre (jui arrivait dans levr directien. • : ' . . ' ( . .
— C'est, sans doute, une personne de la maison qui, prise d*un. malaise subit, auravoulu, aulieu de réveiller du monde pour se faire donner des soins, venir respirer, pour se remettre, Tair frais de lanuit, murmura la sous-maîtresse à l'oreille du groom.
— Pourvu que cette pronseneuse n^aitpas l'idée de venir s'installer sur notre* banc>! répondit Goberju.
Puis, en garçon prudent qui ne se souciait pas d'attendre au dernier moment pour aviser à n'être pas surpris, il écarta deux touffes de lilas, «t, poussant Aglaé devant lui, il pénétra avec elle dans le passif. Le feuillage, en se refermant après leur passage, voila leur cachette.
Bien en avait pris au jeune homme d'user de la précaution sage <le. céder la place, car ce fut le bosquet môme que l'arrivante choisit pour y faire sa station.
Elle y pénétra et vint .s'asseoir sur le banc.
A peine installée, elle poussa un énorme soupir.
Ce soupir était-il celui d'une pauvre âme en peine? Ou bien était-il la plainte d'un estomac que tourmentait une digestion pénible?
Quelle que fût la cause qui le motivait, ce soupir n'en servit pas moins à faire reconnaître à la Durondeau quelle était celle dont la venue malencontreuse avait troublé un entretien si intéressant.
— C'est la Dumouchet, pensa-t-elle.
Puis, n'imaginant pas de donner à cette promenade nocturne de la respectable matrone une antre cause
LES FILLES DE l'ÉPIGÎER 299
que celle d'une perturbation dans le^ fonctions diges-
-«-" Si, au lieu de se gaver de bonnes choses, elle s'était contentée des épinards et de>la>salade d& notre souper, son estomac la laisserait. dopmir«! . ' ,.
Aglaé se trompait. Tant' lourdes que. fussent ces bonnes choses que la Dumouchet, à son souper,^ avait substituées aux épinards et à la saladed'ordonaance^ leur digestion laborieuse ne pouvait pas amener suç les> lèvres de la personne qui les avait : mangées^ une phrase dans le genre de ceUe qui, après, «on second «et tout aussi saluant soupir, sortit de .la.bouehe< de la respectable dame : •. . ... ♦ i
— ^Dix heures. sont sonnées, et il ne vient pas..., Suis-je encore abandonnée? i •
Si la main de Goberju ne s'était posée à temps sur celle d'Aglaé pour lui recommander le ^silence, il est fort probable que la sous-maîtresse allait éclater de rire en enteadant la révélation^ bien involontaire, que lui faisait sa supérieure. Il y avait dans la plainte dé-i solée de cette colombe de cinquante ans un certain «.eucoife D qui prouvait qu'elle était en. récidive mal^ heureuse d'un égarement du cc&ur^ . : -
— Quel est l'infortuné qu'elle comble de ses faveurs?..w On devrait prévenir la police d'un pareil forfait I pensa gaiement Aglaé.
En efbet, la maigre et osseuse personne de madame Dumouchet devait faire reculer les plus braves et, si tant<étftit qu'k l'époque du règne du capitaine Duronâeau^, elle; eût possédé quelques diarmes bien modestes, ces charmes avaient été depuis longtemps rejoindre les vieilles lunes qui, jadis, avaieort éclairé les amours du masin. . .:...■.' ^ . :
Kni récapitulant les séries dans lesquelles sa supé-
rieure pourrait encore cueillir des soupirants, Agiaé, que son rire comprimé étranglait, finit par trouver cette liste fort courte :
— Un monstre... un aveugle.... ou un condamné à mort qui veut mériter sa grâce*
Il est bien vrai que les événements viennent, qua1i*eviûgt-dix fois sur cent, démentir les plus sérieux pronostics, car madame Dumouchet et Aglaé durent simultanément reconnsdtre qu'elles s'étaient trompées en leurs conjectures, celle-ci en s'aitendant à voir paraître un monstre, celle-là en se lamentant sous roniie d'être délaissée.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis l'apparition dans le bosquet de la Juliette surannée en quête de son Roméo, qu'un môme éboulement de plâtre annonça l'arrivée dudit Roméo par le môme chemin * qu'avait pris Goberju, c'est-à-dire par dessus le mur»
Ce fut au tour du groom de faire ses réflexions mentales à propos du nouveau personnage.
— Diable l se dit-il, j'ai bien fait de grimper par le treillage au lieu de prendre, comme iantôt, une échelle. Cet instrument aurait dénoncé ma présence dans le jardin.
Puis, après s'être applaudi de n'avoir pas à redouter d'être découvert par l'arrivant, il se demanda de quel droit ce dernier pouvait lui inspirer des craintes.
— Quel est cet homme? A quel titre estril dans la propriété voisine? Ainsi que moi, s'y est-il introduit en cachette du concierge? se demanda le groom coup sur coup.
S'il n'étendit pas plus la suite des questions qu'il s'adressait, c'est qu'il fut interrompu par une voix, prudemment assourdie, qui demandait du haut de la muraille :
LES FILLES DE L'ÉPICïER 3t)(
— Étes-vous là, Sophie?
La Durondeau, pressée contre Goberja dans le taillis qui les abritait, sentit le groom tressaillir d'étonnément au son de cette voix. Elle approcha vivement ses lèvres de Toreille du jeune homme et, si bas que la Dumouchet, déjà fort distraite par la venue de son vainqueur, ne ppuvait entendre, elle demanda : '
— Vous le connaissez ?
— Oui.
— Un vieux, n'est-ce pas?
— Trente ans à peine.
— Un monstre alors?
— Non, un très joli garçon.
— Qui s'appelle?
— M. de Roudiac.
Ce tiom n'apprenait rien à la Durondeau, qui, impatiente de curiosité, reprit :
— Quel homme est donc ce M. de Roudiac?
Goberju pensa que la situation et la prudence ne
comportaient pas de longues explications ; il résuma sa réponse en cette phrase laconique qu'il laissait à l'intelligence de la sous-maîtresse le soin de commenter :
-— > C'est la seconde affaire dont je voulais parler quand la vieille est venue nous interrompre.
Cependant Sophie, autrement dite madame Dumouchet, avait répondu d'un ton dolent :
— Hélas ! ne suis-je pas, à présent^ toujours la première au rendez-vous, vilain ingrat!... Jadis, c'était vous qui m'attendiez, Gaston.
— Allons, ne grondez pas, ma bonne Sophie, prononça, sur une gamme douce, la voix ordinairement si cassante de M. de Roudiac, qui, en même temps, opérait sa descente.
— Pouah I il n'est pas dégoûté! pensa Aglaé en entendant le sonore baiser qoe Ta^riTant, aussitôt qu'il eut mi» pied à 4erre, déposa sur la face sèche et anguleiise de la marchande de soupe.
Sophie ne deiait pas être habituée à une pareille aubaine de tendresse, car elle bégaya d'uniaeceoi ému : .
— Oh 1 comme vous êtes gentil, ce soir, Gaston.
— C'est que j'ai le cœur content.
— Êtes-vous donc enfin quitte de tous ces ennuis d'argent dont, tant de fois, j'ai été si heureuse de vous délivrer?
A ces paroles, qui donnaient le mot ignoble de cette liaison d'un beau jeune homme avec une vieille hypocrite décharnée, M. de Roudiac riposta :
— Non ; je n'en ai malheureusement pas fini avec ces tracas; mais, ce soir, j'ai eu l'heureuse chance de les oublier pendant deux heures.
— Vous yous êtes donc bien amusé ?
— Oui^ mais fort naïvement, je vous le jure... La vue de l'innocence ainsi que son charmant babil m'ont égayé le cœur et rafraîchi l'âme. .
. Après cette réponse sentimentale, qui n'était nullement dans les habitudes de Roudiac, il ajouta :
— On a beaucoup parlé de vous, ma cbèra Sophie.
— De moi? fit la Dumouchet étonnée.
— Ou plutôt de votre pensionnat.
Et se reprenant encore :
— Ou, pour mieux dire, de vos pensionnaires. En un mot, j'ai passé une agréable soirée chez un père. qui avait jugé bon, aujourd'hui, de procurer an jour de sortie à ses filles, deux de vos plus jolies élèves.
— Une soirée agréable, répéta madame Dumouchet en rassemblant ses souvenirs de la journée, dites une
ikS FILLES DB {.^ÉPICIER v 3Ô3 '
soirée fort triste, car ce père doit être bien malade •^Lui ! allon» donc l il ae* pc^rte eoifime le 'Pont-
■^Un jeune médecin, du nom de Baudraie, est pourtant venu, tantôt, chercher les deux «temoiseHes pour les conduire à leur père qui, disait «e docteur, était gravement malade.
— De quel père- me parlez-vous, chère amie?
— De M. Storère.i •
En entendant ce nom, Goberju, au fond du taillis, se pencha vivement vers Aglaé et lui souflQa :
-^ Bst-ii vrai: tfue les demoiselles Storère ne sont pas, en ce moment, au pensionnat?
>-^ Oui^la patronne dit la vérité, avoua tout bas la sotts-mattres&e^ y
Si le groom ne se désola pas d'avoir, pour le moment, fait buisson creux, c'est que^ garçon de ressoufces, il avait, à son arc, deux cordes .dont la seconde valait la première.
QuantàRoudiac^ au nom de Storère, il répliqua d'un ton à faire jurer qu'il entendait ce nom pour la première fois : . -
«— Storère? connais pas !... C'est de mon ami P<eyrade que je voulais parier... Ne savez-'Vous pas qu'il a fait, aujourd'hui, sortir ses filles ?
— Je l'avais oublié, dit madame Dumouchet dont la jalousie s'éveilla en songeant que son Gaston^entre elle et les demoiselles Peyrada, ne pouvait manquer de faire ou d'avoir fait une comparaison qui n'était pas à son avantage^
Elle ne s'alarmait pas à tort, car Roudiac, après un court silence, dit d'une voix lente :
•^ Elles sont bien jolies, n'est-ce pas? les deux filles de cet ancien manufacturier.
304 LB COHTB OHHIBUS
— Ocd, confessa la marchande de soupe avec effort.
— Et elles auront une magnifique dot, continua le jeune homme sans s'émouvoir du trouble de Fange de cinquante ans.
— Ouiy lâcha plus péniblement encore la pauvre Sophie.
Comme s'il eut enfin voulu calmer l'alarme de ce cœar en-souffrance, Roudiac passa son bras autour de la taille de cette chère madame Dumoachet qui, moins sévère que l'avait été Aglaé pour Goberju, se laissa faire et céda au doux mouvement par lequel Roudiac l'attirait & lui.
Dans un pareil enlacement, Sophie avait bien le droit de s'attendre à ce que les premiers mots qui allaient sortir de la bouche de Gaston seraient des paroles d'amour, mélodieusement prononcées.
Mais lui, d'un ton qui n'avait rien de passionné, demanda :
— Dites-moi, chère amie... Quelle somme au juste puis-je bien vous devoir?
Cette demande, qui, déprime abord, semblait si peu se souder au dialogue précédent, fit pourtant courir un frisson entre les maigres épaules de la- maîtresse de pension.
C'est qu'elle était une fine mouche, la digne dam^ ! Elle comprenait ce que parler veut dire, et surtout elle connaissait bien à fond cet élégant misérable qui s'appelait Roudiac. Elle le savait n'être pas un de ces étourneaux qui, en causant, passent brusquement d'une idée à l'autre. Chez lui, tout était calculé, réfléchi et remarquable par Tenchaînement des idées.
Or, malgré la lacune énorme qui paraissait séparer la question sur la dot des demoiselles Peyrade de cette interrogation sur le montant de sa dette, madame Du-
môuchet devina instantanément le chaînon secret qui, dans l'esprit de Roudiac, devs^it relier ces deux phrases si étrangères, en apparence, Tune à l'autre.
— Il pense à épouser une des pimbêches et à me payer avec la dot, se dit-elle avec rage.
L'obscurité de la nuit, que le feuillage du berceau' rendait encore plus épaisse, s'opposant à ce- qu'elle pût lire dans les yeux de Roudiac si elle avait deviné juste, elle voulut jouer au fin.
— Oh I Gaston, fit-elle sur le ton d'un reproche amical, la reconnaissance vous pèse-t-elle? Etesi-vous donc las d*être mon obligé ?
— A connaître exactement ce que je vous dois, ma reconnaissance, au contraire, n*en sera que plus vive. Yorlà pourquoi j'ai hâte de savoir à quel chiffre se montent ces preuves du dévouement infatigable que vous m'avez toujours témoigné, insista Roudiac qui, en parlant, pressait doucement, de son bras replié, le manche à balai que la maîtresse de pension appelait sa taille.
— A quoi bon cette vilaine question d'argent? repritelle en minaudant.
— Dites toujours, Sophie.
Devant cette insistance, madame Dumouchet comprit qu'il fallait s'exécuter. Gomme, au résumé, elle désirait savoir à quoi s'en tenir, elle répondit, en ayant l^air de chercher :
— Mais je crois que les derniers vingt mille francs ont complété les cent mille écus que j'ai eu le bonheur de vous prêter en l'espace de sept ans.
L'énoncé d'une pareille somme fit moins d'effet sur Roudiac que sur Goberjuqui, en l'entendant du fond de son taillis, se dit avec admiration :
Faut-il qu'elle gagne de l'argent à vendre sa soupe !
306 LB COXTE omuibus
Cependant Roadiac avait repris : .
-i- Trois'oeBt mille fraies 1: voilà une somme qui représente bien des sacrifices de votre part...
— Les économies de toute ma vie^ interrompit madame Domonchet qui, si elle ne regrettait; pas positivement ses écus, n'était pas fâcliée d*appii]ner sur le droit 'qu'elle avait à la reconnaissance da bean garçon.
• «--' Aussi, continua celui^ci^ c'est un remords pour moi de penser quepour m'avoir si délicatement obligé, vous vivez dans la gène... vous qui avez une si lourde maison à conduire. .. . i -
: -M-Bast !' bastl fit négligemment Sophie, avec de l'ordre, je m'en tire. ..... .>, .
La Durondeau, à cette réponse, secoua gaiement la tête en se disant: . ^ .
— Oui, on le connaît, ton ordre, vieille rapiate I... quatre fois des épinards par semaine (- ^ • < .
Boudiac avait poursuivi d'un ton <ealme :
— U ne suffit pas de {i^nser <au présent- on doit songer aussi à 1 -avenir. Que demain), pour n'importe qiielle cause, il vous faille renoncer à votre pensionnat^ vous vous trouveriez dans 'une misère dont j e serais la cause, moi qui ai accepté vos bienfaits.
Pais, véritable ou feinte, il y eut de l'émotion dans sa voix quand il ajoutai . / > i •
*' --: Donc, je dois et je veux m'acquitter !
-^ VoufS acqmtterl répéta Sophie^ dont l'accent, qui laissait légèrement percer l'ironie, semblait demandes* par quels »moyen» son débiteur, sass-dui soa vaillant, comptait payer une aussi forte, somme.. >■- -r-
Le jeune homme parut avoir compris le seps de rintoû«Ltion, car il répliqua de sa vokx.' lente et grave^c •• . . • :• .• • j . . •• v'- -
— Il est dans la vie de chacun une heure où la for-
LES FILLBS DE L'ÉFiaER 307
tune passe à sa portée. Bien sot est celui qm, pour profiter de l'occasion, ne fait point appeiià "toute son intelligence ea môme teoips qu'au... .
— Au?... redit madame Dumouchet, en le voyant s'arrêter.! ... . • ,. ^
Mais ee temps d'arrêt, qui pouvait s'attribuer àl'hésitatton, n*îavait d'autre biij^, pour Rondîac^ que. de fixer Tattèntion de sa compagne sur ]a fin de sa phrase, qu'il acheva en disant : . \
-^ ... Ën^même temps qu*au dévouement de ceux qui vous aiment sincèrement^
Sophie eut, un moment, l'espoir que ses soupçons jaloux l'avaient trompée. Aussi, croyant qu'il s'agis* sait simplement d'un nouvel emprunt, ell^ sehàta.de demander : ^ . . i . . <
— Aurie^vous trouvé à tenter quelque brillante spéculation pour laquelle une- somme vous serait néces* saîre ? t i . . ,
M. de Roudiac secoua la tête à cette offre qui allait se produire, et reprit sur une gamme triste :
— Je vQiSy Sophie, que Je n'ai pas eu le bonheur de me faire comprendre,, puisque c'est au moment où je songe à vous payer ma dette que vous me proposez de Taugmenter encore.
-^ Alors, que parlez-vous du dévouement de ceux qui vous aiment?.. Et vous devez me compter au nombre de ceux4à ; n*est-il pas vrai, Gaston ? .
Le jeune Itiomme, qui tournait autour de la question en cherchant le joint par lequelil l'aborderait franchement, saisit au vol les dernières paroles de madame Dumouchet. . .
' — Le dévouement consiste4-il uniquement à prodiguer l'argent ? demanda-t-il. Souvenj^ aussi ne se traduit-il point par des sacrifices bien autrement péni-
308 lf: comte ovuibus
blés... par des abnégations couragenses qui non» font renoncer à notre propre bonheur pour mieux assurer celui de i'ôtre aimé ?
Sans laisser à sa Sophie le temps de demander quel nouveau service il exigeait d*elle, Gaston prit le rôle de pauvre victime, en poursuivant après un gros soupir :
— Oui, le dévouement, l'honneur, le devoir me commandent de me sacrifier pour vous... Si cruellement que mon cœur doive en être torturé, il faut qile j'immole mon amour, car cette pensée de la misère qui vous attend, si je ne m'acquitte pas, me dicte impérieusement ce que j'ai à faire.
Puis, à la grande stupéfaction de madame Dumouchet, il ajouta ces mots :
— Je suivrai donc le conseil détourné que vous me donnez, d'épouser une des demoiselles Peyrade.
— Moi I!I je vous ai conseillé cela !! ! bégaya la marchande de soupe des mieux ahuries.
— Oui, d'une façon détournée, je le répète. En appuyantsur la dot magnifique qui attend chacunede ces filles, c'était me dire que j'aurais en mains les moyens de vous solder... J'ai compris à demi-mot, vous le voyez... N'ayez donc plus de craintes, ma chère Sophie, vous serez payée, je vous le jure.
La chère Sophie, son premier ébahissement passé, n'était pas femme à accepter la situation telle qu'il plaisait à Roudiac de la présenter. Ce fut d'un ton sec qu'elle répliqua :
— En vérité, Gaston, vous vous souciez tant de mon avenir l
Non moins sèchement, le jeune homme riposta :
— Je m'en soucie à ce point que, malgré vous, je suis résolu à vous mettre à l'abri de cette misère qui
VOUS atteindrait plus tard. J*a9surerai ainsi la tranquillité de vos vieux jours et le repos de ma conscience.
•— De sorte que ?... fit la Dumouchet, dont la voix trahissait une colère qui allait bientôt éclater.
L'emportement était de mauvais jeu contre le sangfroid de Roudiac qui, sans la moindre émotion, répons dit en pesant sur ses mots : >
— De sorte que, quand même vous vous y opposeriez, je poursuivrais la réussite de ce mariage.
Puis en guise de consolation ;
— Un jour, ajouta-t-il, vous me remercierez d*a- Toir eu cette fermeté qui, en ce moment, me brise Tâme.
-^Le mariage ne se fera pas! grinça TAriane qui ne voulait pas être abandonnée.
— Ne se fera pas? Pourquoi, chère amie? prononça le jeune homme toujours calme.
i— Parce que je vous ferai connaître.
— ^Ohl oh I des menaces?
— Que j'exécuterai, je vous le promets.
M. de Roudiàc secoua la tête tristement et, d'un ton désolé, lâcha cette phrase :
— Vous ne m'aimez pas, je le vois avec douleur, ma pauvre Sophie.
Complétant sa pensée avant que la maîtresse de pension pût protester contre cette accusation, il reprit au plus vite :
— Car, si vous m'aimiez, vous comprendriez ce sentiment de délicatesse qui me fait rougir de demeurer le débiteur d'une femme, et vous m'aideriez à me relever à mes propres yeux.
— Les scrupules vous arrivent bien tard ! ricana sardoniquement la vieille tourterelle furibonde.
Sans répondre à cette réQexion injurieuse, Roudiac poursuivit de sa voix triste :
3iO LE COMTE OMNIBUS
T^ Est-ce donc un bien grand erime que de yooletip, par un remboursement, assurer le bien-être de votre avenir? ' î
— Je vons tiens quitte de ce soin.... Si^c'est là le sieul motif de votre conduite, vous voyez. qu!ii a'est pasibesoin devons marier, dit madame Dumouchet en cher-
chant à se raccrocher aux branches. *'* .
— Vous, n'avez pas ie droit d'en user si généi;eu6ement à mon égard, débita Roudiac, toujours de lamentable façon et en secouant eAcore la tôte^r
-9- Hein! je n'aipas le droit de vouloir •être, pins tard, malhetreasel Et qui m'en empêcherait?... Ne suis-je pas libre de disposer de mon sort?
— Du vôtre, oui; mais pas du sort d'un autre, prononça le jeune homme sèchement. •• •' t' - -.-». .
La bonne madame Dumouchet,* nous Tavons^ mentionné, était une madrée commère qui detinaitvite et à demi-mot. Sous la précédente réponse^ieUçâftira-immédiatement un sous-entendu désagréable pour elle.
— Vous dites? fit-elle avec une hésitation craintive qui éteignit sa moquerie rageuse.
— Je dis que, si vous êtes libre de ne pas .redouter la misère pour vous, il est. un être auquel vous n'avez pas le droit, quand vous pouvez faire autrement, d'imposer une vie de privations.
Un frisson de/peurcourut^encorele long de l'échiné de Tosseuse marchande de soupe, qui demanda, en feignant rignorance :
— De qui parlez-vous donc ?
— Parbleu I de votre enfant, appuya Roudiac en garçon sûr de son fait.
• Ensuite, sanS'paraitre avoir remarqué le petit bond de surprise que sa Sophie venait de faire sur le banc, "^ poursuivit :
— Oui, de cet enfant qu« votre ccpur souffre tanti de ne pouvoir, aimer au grand jour^car si son existence était connue, il faudrait dire adieu à l*excellente'ré^ putation de sévère vertu, qui fait que toutes les mères vous conôent'kkurs filles. ... ^ ^ - i^
' Madame Dumouohet était > demeurée atterrée 4 ce rappel d'un fait de son passé qu'elle cpoyait compléter ment ignoré du jeune homme. & stupidement qu'elle fût restée sous le joug de son amour hors d'âge, elle n'en avait pas moins apprécié ce que valait celui qui l'avait fait naitve, et elle le savait assez misérable pour abuser de son secret. De là venait une terreur qui la rendait mu€^tte, . f m
Si la frayeur paralysait madai^e Dumouchet, il n'en était pas de même d'Aglaé Durondeauqui, dans le taillis d'où elle avait entendu la révélation faite par Roudiac, se tordait en étouffant son rire. .. : '
— Tiens, tiens 1 se disait-^elle, la vieille a un enfant ! C'est bon à savoir... Il faudra que je tâche de le connaître. • . .j
Le ton devait avoir fait laehanson, car, après avoir aussi succinctement parlé de l'enfant et dn tort scandaleux qui en résulterait, si soa existence était connue, peur l'industrie de la bonne dame, Roudiac crut avoir suffisamment brisé toute résistance à . sa volonté, et conclut en ces mots, dits d'une voix brève :
«—.Donc, j'épouserai une demoiselle Peyrade. •: ïj<oin d'être une de ces nature» «douces qui acceptent le bât sans regimber, madame Dumouchet, sous l'empire de la colère, aurait rendu cent points à J'âne le plus rouge dans un concours d'entêtement, et encore elle aurait remporté le prix. .
— Non, vous n'épouserez pas I accentua-t-elle d'un ton qui vibrait de rage. Je vousferai connaître au père
avant que tous lui adressiez votre demande, et il vous refusera.
Roudiac laissa entendre un petit rire moqueur, puis il répondit carrément :
— Peyrade n'aura pas à me refuser, attendu que mon intention formelle étant de me passer de son consentement, il ne sera pas besoin pour moi de lui adresser ma demande.
— Alors, comment donc comptez-vous obtenir la iille?
— Par votre amicale entremise, ma chère Sophie ! déclara Roudiac avec un superbe aplomb.
Le refrain était bien risqué de la part d'une aussi sévère matrone que Tétait madame Dumouchet : mais la vérité est que la réponse de son Gaston lui fit aussitôt fî*edonner ironiquement.
— Va-t-en voir s'ils viennent, Jean.
Sans se préoccuper de cet intermède de musique vocale introduit dans le dialogue, Roudiac continua :
— Oui par votre amicale entremise; car vous êtes femme de grand sens et, j'en suis certain, vous unirez par vous dire qu'une rupture étant inévitable, il est préférable qu'elle soit suivie d'un remboursement de trois cent mille francs. Alors, avec celte intelligence que je me suis toujours plu à constater en vous, vos efforts tendront à me mettre à même de vous payer.
— Jamais ! . dit héroïquement Sophie qui, puisque l'amour s'envolait définitivement, aurait pourtant volontiers accepté la consolation de voir ses écus rentrer au bercail.
De même qu'un conducteur pour faire avancer sa bête rétive, la pique toujours au même endroit afin que la douleur soit plus aiguë, Roudiac revint à son moyen de chantage.
— Dans rintérêt de votre enF^allt, que vous ne voudrez pas plus tard priver de cette grosse somme, je gage que vous ne persisterez pas à me réfuser Taide que j'implore.
— Mon enfant, mon enfant..., c'est une calomnie I gronda la maîtresse de pension, payant d'audace.
— Calomnie, soitl... Mais les mamans de vos élèves la prendront pour vérité et jetteront les hauts cris... Puis suivra la débâcle du pensionnat.
N'osant plus nier bien en face, Sophie eut recours à un biais, en cherchant à donner au passé un éditeur responsable.
• — Oubliez-vous, monsieur, que je suis veuve Dumouchet? dit-elle, en se redressant avec dignité.
— Plait-il? ?? fit Roudiacd'un ton si narquois qu'il coupa net à la veuve son envie de faire encore intervenir l'ombre de Dumouchet.
Dans le taillis qui les abritait, les deux écouteurs, Goberju et Aglaé, se payaient une large pinte de bon sang. La Durondeau, surtout, jubilait à pleine âme.
— Quel est cet enfant? Est-ce un garçon ou une fille? se demandait-elle.
Après son dernier mot, Roudiac s'était levé du banc et s'était dirigé vers le treillage de la muraille qui allait lui servir à exécuter son escalade en sens inverse.
— Allons I adieu, ma chère Sophie, dit-il tranquillement, ou; plutôt, au revoir... car je suis convaincu que votre refus n'est pas définitif et qu'en rentrant dans votre chambre vous allez réfléchir...
— Oh I c'est tout réfléchi, grogna la duègne, sans rien tenter pour retenir son ingrat pigeon.
— Non, non, vous réfléchirez, vous dis-je, et j'ai le fernie espoir que le résultat de vos méditations me
3i4 L& COMTE OlIMIBUS
sera des plus fei^itables, riposta Roudiac, tout en opérwt 80(13^ .^lAçensjipii».^ ,- ....... f :r., • r-.. *î-.
— Si favorable que cela, croyez-vous? ricana ^oplûe, ikUiiSuoinent oh le jeune homme enfourchait la mu-
>. » Au. lieu dei pasaer^ia seconde jambe, RouckJaiQ resta kjàiswal sur le chaperon, et, du haut de son mur, il répliqua: . :: :.*r. , .'.;:.. \
— Mois ouiv chère amie^ Ënrorable ; je maintiens mon mot. Saves^vous pourquoi?
— Non, parlez. '.-^
— Parce que, tout en réfléchissant, vous suivrez un conseil que je veux vous donner.
— Lequel ? •
— Celui de' fouiller dans le coffrât où vous av^z enfermé jadis les lettres que vous écrivait le papa de la petite. ,
— Ia2l petitel Ahl c'est une fille} pensa aussitôt Aglaé en entendant ce ,renseignemept. ^ ^ ^,
Quant à tnadame Dumouchet, elle s'était d'un seul l)on,d relQvée d|i banc. > ,
-T. Misérable,! vous m'avez volé ces lettres I bégayat-elle^vecjçffro^..,,,. , , , ,, .. .. ., , . .,. ,, , - .^ î
— Oh ! volé I... quel vilain mot! douce amie.^., piJLes qxiQ jejes ai soigqeusem^ïlt-xaqgéi^.ini.oui, rangées, de. peur qu'un cprieux indiscret nè.^sAûtrM n.'alU^ ensuite ternir. votTQ réputation par ses., bavardages. ,> car, entre nous^.ima» pauvre Sophie,: U:pe)V0^s, serait guère possible de^, crier fi Mijoalomnie, 9i, qnde vos ennemis avait la méchanceté de montre^ pa^tqut ce^e correspondance... Hein? ^CQmme ce vilain^ procédé c/?nsoUderait votre réputation d^ femme yertoeui^çi^t, surtout... surtout, entendez-vous... quelle renommée'
LES FILLES DE l'ÉPICIBR 315
■' ■ ■■ " ' » ■' '» ■ » ■< I U ' H ' ' ' Il ' il
de mère tendre et dévouée il vous donnerait parmi les itiamans de vos pen'sionnaires ! v
Gela dit, M. de Roudiac passa l'autre jambe du côté de la propriéfté Voisine, et commiençà sa descente.
— Gaston 1 cria involontâîi'émentTattianleaban' donnée, sans autre but que de retarder la disparition de Têtre abject qu^elIe aimait quatid'même.
— Avez-vous donc déjà réfléchi *? démanda le jeune homme, dont le buste dépassait encore le mur.
Maïs, après avoir cédé au premier mouvement, madame Humouchet retrouva ]q sentiment de sa dignité blessée et, furieuse d'avoir été lâche, elle proféra d'une voix méprisante :
— Non, va-t-en pour toujours, tentateur, car tu m'entraînerais à une infamie^
--* En me congédiant, vous adressez aussi un adieu à vos trois cent mille francs, pensez-y bien.
— J'y renonce à jamais.
— Oh! ohl accentua gouailleusement Roudiac, on ne doit» pas dire ni jamais, ni toujours.. .< Je suis si bien persoadéjque votre déterminatie^ii n'est pas irrévocable que J6 veaPJT vous proposer «uû^ moye» de me faire savoir votre trës-ppochain* changement d'avis*.. Les feiidtres «de nos logements respeotilis'serregardent» Siy daBft une 'heure... car < je ne vous; accorde qu'une heure... vous voos^décidez^nfin à âse prêter assktanee pour le mariage en question, tousmeiFannoneere^ en plaçât^ -éeiix bougies derrière let rideau «d'une. de-vos croisées. - ....;..,>;
lÀ Dumouchet comprit que, pour se sauver d'un naufrage complet, tt'^Im'fallilit jeter que^ique 'chose par dessus le bord. Elle katoriôa son amouF^à «a r^wi tation et elle tenta de cafpitulep. »» * i ^ t a r,\ ...
— Rendez-moi mes lettres et, dans l'afFâire du mariage, je resterai neutre, proposa-t-elle.
— Qui n'est pas avec moi est contre moi, répondit Télégant coquin dont, sur ce, la tête disparut derrière le mur.
Un coup sourd, qui se fit entendre dans la propriété voisine, annonça qu'il venait de sauter à terré.
Restée seule, la maîtresse de pension demeura immobileet Tœil fixé sur le point du chaperon, où, tout à l'heure, surgissait le visage de celui qu'elle avait aimé.
— 11 a raison, murmura-t-elle assez haut pour être entendue par les deux écouteurs du taillis, puisque l'amour a sombré, j'aurais dû sauver mon argent et mes lettres... oui, mais à quel prix?
— Diantre r pensa Goberju, elle n'attendra même pas une heure pour amener pavillon.
De son côté, Aglaé Durondeau faisait aussi < une petite réflexion :
— Je voudrais bien connaître sa fille pour la lâcher sur le dos de cette vieille hypocrite, se disait-elle.
A la grande joie du couple qui craignait qu'elle ne prolongeât sa station dans le berceau pour y pleurer ses infortunes d'amour, la marchande de soupe reprit, d'un pas mélancolique, le chemin de la maison.
— Oufl fit Goberju, nous voici enfin délivrés et nous pouvons causer à l'aise de nos affaires.
Attirant Aglaé près de lui, sur le banc, il ajouta en reprenant la conversation au point où elle avait été interrompue :
— Nous disions donc que nous allons nous associer. Mais la Durondeau, devenue rêveuse, avait été subitement prise par d'autres visées.
— Ne m'avez-vous pas dit connaître ce M. de Roudiac? demanda-t-elle.
LES FILLES OB L*ÉPICIfiR 317
— Oui, c'est im des amis de mon maître, M. Peyrade, dont, à ce qu'il parait, il voudrait devenir le gendre, crainte d'un refus, par des moyens peu catho* liques.
— Quelle est sa position?
' — Sa position? répéta Goberju en riant, nous venons d'en avoir le secret et, je vous le jure, ce secret intrigue bien des gens qui voudraient savoir comment lui, auquel on ne connaît pas un sou de fortune, fait si brillante figure dans le monde.
— Alors, il est lancé?
— Oui, dans la meilleure société,
— Et il habite la maison voisine?
— Oui, où, sans doute, il a été logé par votre tnarchande de soupe, qui tenait à se faire courtiser par escalade... C'est en me servant, près du concierge... un vieil ivrogne, entre nous... en me servant, dis-Je, du nom de M. de Roudiac, que je suis parvenu, deux fois, à me glisser dans la maison, puis dans le jardin.
— Ne m!avez-vous pas dit aussi qu'il demeure au second étage?
Cette fois, au lieu de répondre au renseignement demandé, le groom partit d'un nouveau rire.
— Ahl ça, fit-il, pourquoi, diable I vous intéressezvous tant à M. de Roudiac que vous ne connaissiez pas il y a une heure?
— C'est qu'il me paraît un luron déterminé, avoua la Durondeau.
— Ohl les lurons de sa trempe se comptent par douzaines, prononça dédaigneusement Goberju, qui avait son amour-propre de coquin.
— Son histoire des lettres volées est charmante, dit Aglaé avec un accent d'admiration qui écorcha la vanité du groom.
3l8 LE COMTE OMNIBUS
— Pouah! fit-il, la belle finesse, ma foi! que celle de voler deâ lettoes à' uûé tamase dmaoureute qui a [Pleine oonfianeet ' \ '<-
Gela «dit, "Gkrberju se posa en homme qui laisse à entendre qu*il parle de lui-même, et continua : ^ >
— Savez-vous quel serait le vrai malin?
— Non, dites, . :- .<: ? ,
^-^Ce serait celui qui parviendrait à chiper ces mêmes lettres à Roudiac, lequel a tout intér^ à veiller sur elles. ■ • ....«.»
— Oui, mais où se trouve cet homme ? demanda Aglaé d'un air de doute des mieux joués.
— Parbleu! il est devant voua; i ■ *.
— Vous I appuya \st Durondeau, avec une nouvelle intonation d'incrédulité qui enfonça plut' isoliddmeDt rhameçon gobé par la vanité "de Goberju^ -^
-^ Oui, moi, qui me fais fc»rt, ai la chose peut le moindrement vous plaire,- de vous donfier à lire les lettres- de la vieille que j'aurai soustraites à votre prétendu finaud 'de Roudiac. * .. o ,.
. Au moment où Goberju parlait ainsi, les yeux d'Aglaé se tournèrent, au hasard, vers le bâtiment du pensionnat.
— Oh ! oh ! fit-elle vivement.
— Qu'ya-t-il?
— Il y a, mon cher, que si vous êtes homme à retirer les lettres des mains de Roudiao^: il faut agir vite., attendu qu'elles n'y resteront pas longtemps... Tenez, voici la Dumouchet, qui les . redemande... Voyez, à sa fenêtre, le signal e^gé. ~
i En effets deux bougies, allumées derrière un rideau» annonçaient que la maîtresse de pension se mettait à la disposition de s^n exigeant vainqueur*
< Il t MM M <ii
Du pied de ce mur mitoyen, sur lequel s'adossait le berceau, Goberju et la Du^ondeâu he poutaiént apeiv cévoir la maison voîsine*tii, pat conséquent,' ce qui se passait à rétage habité paff'Roûdiac^. •^'
— Il doit'être'ericôi'eà sâ(fcnt8tre où il attendait le signal, avança le groomf ^ * ' -^ ' •' • "^ » "' '«uiixj: :.
— Gagnons le couvert de tilleuls. De là, nous surveillerons les deux caiïïps, pr6|josd Aglaé.
Le temps, qui toahiaîtàTorage; avait amoncelé au ciel de gros nuages noirs. Ils faisaient la» nuit si obscure que le couple, sans risquer d'être 'vu de IHin o^ de Vautre bâtiment, put gagner l'allée qui fertnait le ^ond du jardin. - . > .,.» ,
De cet endroit, on découvrait à merveille le logement dé Roudiâc. ^ "^
— Ah ! le voici à son poste, dit Aglaé.
En effet, une lumièi*e,T)lacée au fond de la pièce, éctaSraîl Tencadrement d'une fenêtre, au mJHeu duquel se détachait en noir la silhouette du beau garçon qui se présentait un peu de profil, et dont les mains remuaient lentement^ttu^^bjet-que^a Duro^^ deau ne put distinguer.
'' — Que fâît-il donc? demanda-t-elle à Goberju, qui éclata de rire à cette question. ' ' * -
— Comment ? répondit-il, vous ne comprenez pas qu'il est en train^ d'amorcer la vieille pour la 'décider au signal convenu ? Certain que ia veuve devait ie guetter, dans l'ombre, sous le coin d'un rideau, il a
commencé par se planter là, bien éclairé par la lumière, qui le dessine en ombre chinoise.
— Bon I mais ses mains qni ont l'air de battre des cartes ?
— Elles tiennent cette amorce qui a incité la Du« môuchet à nous offrir son illumination. C'est la correspondance volée, dont il compte une à une les lettres pour que la bonne femme puisse vérifier à distance si la collection est au grand complet... En un mot, il lui montre de loin le morceau de sucre qui récompensera son obéissance.
Aglaé était une fille pleine de suite dans les idées. Elle le prouva en ramenant aussitôt la conversation au point dont l'avait détournée ce que Goberju appelait l'illumination de madame Dumouchet.
— Ah I oui, ce morceau de sucre que vous vous vantiez de pouvoir m*offrir, si j*en avais envie, ditelle d*un ton narquois.
Goberju, tout infatué de son mérite, n*aimait pas, nous l'avons déjà vu, qu'on osât douter de lui. Ce fut d'une voix brève qu'il répliqua : • ^
. — Mais je ne m'en dédis pas.
— Ehl bien, alors, j'en ai une furieuse envie, déclara la sous-maîtresse.
— Bon I fit le groom aussitôt, mais, vous savez? ma belle... Donnant donnant.
— M. Goberju! II prononça sévèrement Aglaé qui crut devoir se redresser pudiquement à cette condition qu'elle interprétait dans son sens le moins platonique.
— Oui, donnant donnant, répéta le groom, sans faire attention à l'effarouchement de la fille ; si je vous apporte les lettres, vous m'aiderez à pousser les demoiselles Storère dans le filet de mou maître.
LES FILLES PE l'ÉPIGIER 321
— Âhl vous en revenez à vos moutons... ou, plutôt, à vos brebis.
— Qu'est-ce qui vous fait si joyeuse ? demanda le groom étonné par le brusque éclat de rire méchant dont la Durondeau venait de ponctuer sa dernière phrase.
*- C'est que je pense à Roudiac qui couche en joue les petites Peyrade, tandis que votre maître, ignorant qu'on veut braconner sur ses terres, vise les filles Storère... Eh! eh! elles ne se doutent pas qu'on s'oc^ cupe autant d'elles, les quatre mijaurées !
— Diantre ! vous m'avez l'air de leur avoir voué une amitié d'un calibre bien mince! ricana le groom, ren* seigné amplement par le ton haineux de la sous-mai^ tresse.
— Je les exècre tout autant que je déteste la Dumouchet. Les unes m'humilient par leur oi^ueilleuse beauté, l'autre m'a trop souvent reproché un pain que, pourtant, elle me fait bien gagner.
Dans ce qui venait d'être dit, une chose aurait pu alarmer la conscience du groom. C'était que les filles de son maître se trouvaient en jeu. Son devoir eût été de défendre ces' dernières contre Roudiac, tout en cherchant à attirer dans le piège les demoiselles Storère, que convoitait Peyrade. Il y avait là, pour Goberju, un double coup à exécuter. Mais Goberju, tout en acceptant de tenter un coup double, le voyait sous un autre point de vue, c'est-à-dire avoir un pied dans chaque camp. En bonne âme qu'il était, le brave garçon ne voulait mécontenter personne.
Nous ajouterons môme que l'aimable jeune homme était pétri de qualités remarquables. Car, à cette indulgence qui le poussait avoir tout le monde heureux, il joignait l'esprit d'ordre et une prudence excessive.
L'esprit d'ordre lui assurait qtfen par v ena nt à jeter les filles Storère dans les bras ide Peyrade, il eneaisserait une grosse récompense. La prudence hii disait de son côté, qu'il se ferait assommer par son maître, si ce dernier apprenait qu'il eût favoriserez rien l'entreprise de Roudiac. Ii
Or, comme Goberju tenait à garder ses reins intacts et à préserver son dos de l'horrible dommage que ne manqueraient pas de lui causer les poings monstrueux de son maître colossal, il pensait à' Vassoder la Du* rondeau et à faire mener par elle l'opération qui, >s41 s'y immisçait ostensiblement, mettraiten péril grave ce buste gracieux dont la nature l'avait doté; Tout en reconnaissant que l'orthopédie a fait àe grands progrès dans Fart d& redresser 'la colonne vertébrale^ Goberju aimait mieux n'avoir pas besoin de constater personnellement lesditd ppogrôSi ^^
De là vint donc qu'il j eut* une certaine impatience dans sa voix quand,- à la'Durondeauqui lui laissait attendre une réponse catégorique j il répéta 'sa phrase:
^-* Voyons, donnant donnant... B6t-»ce oui ou non?
Mais il était écrit qu'Aglaé ne satisferait pas encore sa curiosité de savoir à quoi s'en* tenir, car, au lieu d« lâcher un des monosyllabes^^qu'on aréolamait d'elle, la sxms-maîtresse qui, à cemomeitt,* avait le^ yeux ûxés sur la fenêtre de Roudiac, dit vivemeont :«> .
■^ Je crois que nou» ferions bien de retourner nous cacher dans le taillis du bosquet. -•
-^ Pourquoi? •
— Mais pour entendre les conditions que M. de Roudiac, qui a vu le signal des deux bougies^ va venir dicter à la Dumouchet.. Nous allons avoir une seconde séance sous le berceau. * i • .
— Non, il ne viendra pas.
lES FILLES DE L*ÉFIGIER 323
— Parce qae ?
— .Baroet<[ii'itagûraitien imbécile. Trop d'empressement de sa part indiquerait à la vieille combien U a besoked'dde, et il se fardera de lui-donner réveil. An lieu d'accourir, il laissera la. Dumouc^et se -confire toute la nuit dans Hses> terreurs et( son impatience. C'est i'bistQb*e dck L'araignéd.qui, avant d'attaquer l'insecte pris: dans;)8a'toile, le laisse d'aboxd s'épuiser en efforts... Loin de redescendre pour. escalader encore le auifv M. dei Boudiac» s'il tue «e send pas à son cercle pour y faire sa partie, va tranquillement se mettre au lit^iôù il ronflera peddant que sa proie vaincue veillera dans l'augeàspe.. -• .; = ..
— Ah I nous ne seK>BSi.pas Jongteoi^ à javoir si vous avez raison, car le voilà qui quitte la fenêtre, dit Aglaé.
Roudiac, en effet, venait de s'éloigner brusqixement di^ilaGrojaée^ Dorant deux secondes au plua^ il disparut à droite de la baie ouverte, puis U repassa vive^ment devant la fenêtre et disparut à nouveau par la gauche. ' .
Ces deuXcmoumements, exécutés avee une sorte de hâte, .n'éveillèreni pas l'attention d' Aglaé» ; ; ' .Mai$ il i);'en fut pas de même ide Goberju qui avai^t aussi les.yeiAx {Ixés sur kc fenêtre.. Non seulement la pao^oniime.de Bpudiac eut «n^seiis pour lui, mais ce sena fut si important qu'il lui arracha deux exclamations.
Au pycemief ipouvement ^.droite :
-r ÂblAt Je^groom.d'un ton» joyeux.
Et qdand Roudiac passa à gauche :
— : Qhi lâclwirtHll avec l'accent, de la surprise. . Puis ^i> tji'aiCUessanit à Aglaé qpi s'était retournée vers lui à cette double interjection, il ajouta :
— Voici du nouveau... Pourvu qu'on ne nous ferme pas la fenêtre au nez.
— Que signifient ces oh ! et ah I que vous venez de lâcher?
— Us veulent dire que M. de Roudiac va receyoir une visite, affirma le groom.
•— Allons donc! à plus de minuit!
— Mais, chère belle, je vous recevrais même plus tard, s'il vous plaisait de venir frapper à mon modeste réduit, débita galamment le drôle.
— Et pourquoi dites-vous que c'est une visite qui arrive?
— Parce que M. de Roudiac, en dernier lieu, a passé à gauche, côté où se trouve la porte d'entrée qu*il allait ouvrir à son visiteur.
— Mais rien ne vous prouve qu'il allait ouvrir?
— Si, un détail.
— Lequel?
— C'est que, avant de passer à gauche, il avait déjà tourné à droite.
— Qu'est-ce que signifie cette preuve que je ne comprends pas?
— Que M. de Roudiac a d'abord pris la précaution de serrer les lettres de la marchande de soupe, qu'il tenait à la main, dans un meuble, tout près et à droite de la fenêtre... Ce qui m'a fait pousser un ah I de satisfaction, car, lorsqu'on a accepté la mission de cueillir une rose, on n'est pas fâché de savoir où se trouve le rosier.
— Mais ne peut-il pas avoir enfermé les lettres sans que cette précaution ait été motivée par la venue d'un visiteur?
— Visiteur il y a; vous allez bientôt le voir... La preuve en est que M. de Roudiac s'est brusquement
LES FILLKS DB t l^IOIER , 325
écarté de la fenôlro... en homme qui est surpris par un coup de sonnette.
— Ah! calmais... Àhl ça, mais... save2-vous que vous êtes très fort, vous? prononça d'une voix louangeuse Aglaé enfin convaincue.
— C'est pour cela que je vous priais de ne pas prodiguer tous vos éloges à Roudiac et à ses malices de sixième ordre, répondit modestement le groom.
•Puis, après un gros soupir :
— Aglaé, ajouta-t-il, que de gentilles choses nous ferions ensemble si vous consentiez à entrer dans mon jeu t.. Voyons, est-ce oui ou non?
Emportée par l'espèce d'admiration que lui avait inspirée tout à coup Goberju, la Durondeau lui tendit la main en disant :
— Ma foi ! c'est oui I mon garçon.
Le groom, qui s'était incliné pour baiser la main offerte, n'avait pas encore relevé la tète que la Durondeau s'écriait:
— C'est pourtant vrai qu'il y a un visiteur chez Roudiac... et de belle taille encore !
En effet, au milieu de la chambre, mal éclairée par une seule bougie, on voyait vaguement se dessiner la haute stature de l'arrivant, qui dépassait Roudiac de toute la tête. Quant à ses traits et à son âge, il était impossible, à la distance où se trouvait le couple, d'en juger le moins du monde.
Après quelques phrases échangées, les deux hommes, incommodés par la chaleur. lourde de cette nuit orageuse, vinrent s*accouder à l'appui de la fenêtre.
Puis, le nouveau venu eut envie de fumer.
Alors il rentra dans la chambre, le cigare aux dents, et se dirigea vers la bougie.
326 i£ cowrz omsibus
Quand il ent 1^ lamière en main, machinalement et sans doate pour répondre à Rondiac qoi lai gar^ftf || revint yeirç }a fengtre.
Alors il appro,cl|La la lumière à 1^ h^if^e^ de sa fignre pour allumer son cigare.
;7- Jiens! p'est mon maître, 5f. Peyrade! ?*écria Goberju, en reconnaissant la tête ainsi éclairée.
Dans |e mopdp de^ viveurs, çei^s pQur lesquels Taurore se lève à midi et qui, aoptan)|)aies par ezcelleuce, voi)t se pouç^er quand le cofpmnQ 4^^ mortels se lève, minuit n'est nullement un moment aussi
indu, pour p)f4'*^ ^}^^\^f ^}(}\ 9^^^ ]f< Vi^?^^^^ ^ peux aui, ^ di^ fi'çfirpj'^pnnîjpt, f)?}t Ffiygiénifjpip |i^bi-
^Hf?? <^ r^Pfl.^F ^^\^ s^ps l^pr? draps.
Donc, sans nous étonner de l'inst^pf qu*^ya|f p}}PJM Peyrade pour venir che^ Roudiac, nouç qous occuperons dp motif (jufjV avait CQpdpit pt, pouj^ cfi faire, nous abandonnerons momentanément Goberju et Aglaé dans le jardin , et nous reprendrons notre récit à la fin de cette çartiç de wjs^Ii'j jouée entre Maucieux, Roudiac et le comte de Blèves, pendant que, jlans la çjèce voisine, Peyrade et Grondier ^^cbevaient d'eniyper ['imprudent et bavard Stor^re qui, à propos de ses ûiles, leur lançait un défi.
Au bout d'une heure, Maucieux avait jeté ses cartes sur table, ayant le droit de mettre lin à la partie qui lui donnait une perte de dix mille francs que s'étaient partagés ses adyersaires.
Roudiac se leva le preiiiier, puis en étendant la rnain vers la salle à manger :
— N allons-nous pas rejoindre ces messieurs ? demanda- t-il. Au silence qui règne maintenant de r^utrjB côté, je crois qu'ils ont épuisé je sujet de distraction qui les faisait tant rire.
LES FILLES DE l'ÉPICIëR 327
— La vérité est qu'ils sput flpvenus biep calmes, ajouta M. de pièyes.
Cq ^içanj;, i\ ayajt tir/J pa ï^optf^ gff'jf cpnsj^l^^.
— P# ffRze heures I rpçrit-il. P^r>)|§(|| je>p m*,ér lopfle B^ fje n.e pa^ le? çijf^iiflre... \h au?pf}j qujtfé la table, et nous allons les trouver au fom^^f... Yei^p^vpus, naes§|ejir§ ?
pt Is cmpe m^f cha yers Ja pprte.
Maucieuf ypulut s^ leygf , nf^|§, pris ff'fjng qijp^p de cette ioux crepjse guj )^i ^éphir^il- la Ppftrip pi lui frangeait les lèvres d'une écume sanglan^^, j| §p lais^^ retoipbe;: sur sop ^ièp.
— pésirez-vous mop bras? offrit Rpi^df^p s^ s'approchant du malade, pendant que M. d|^ Plév§§, gi}i n'avait pas y^ cet^e pise de faible§^p, § 'élpjgpait toujours.
4 l'aide du bras qui lui éta||; présept^, le ppitr|f}^ip^ se SQUjeva péaiblemef^i pt, ^ se if) Q^tre debou^, \\ employa les quelques seQo^^e§ qu^ pri^ M. d§ B\^^^9
pojir gJfgner )a ^alf,^ ^' P^f?g^r? ^ff^? 1^3" wV <^° eptenf|iL aussitôt retentir si^ yoix rieuse qui s'écrivit :
— Tiens I ils ont quitté le cbanjp (}e i)4jt,^i|f,e s^ns m^me relever les blessai;.
Pn d'autres termes, cela signifiai|; que Peyra^e et proudier avaient disparu ep ^l)^n^opfiant .^tp^^r^ qpi, f^ t^te posée sur 3es de{^ç j^ps rep}iés, flpjrp^^it sur la pappe au milieu des verpes et des boutej|l,§^ videg. ji était là, inepte, avachi, /fuyant pes boissp?}§, si capiteuses, que Ipi ^vait pgrii(}.ement préparée§ poberju pour activer son iypesse.
Au o^pfpent d'epfrer d^ps (a salie à papg^r, Maucieux, épuisé par sa dernière crise de toux, se sentit incapable, mjèn^e appuyé sur ^pudiac, de faire les quelques pas qui le séparaiei^t de la table. Quittant