‹ Le comte Omnibus (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · E. DENTU, EDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, EDITEUR

L1BRA1R£ DB LA SOCIÈTB DES GENS DB LBTTRSS , 15-17-19, OALBRIB D'ORLÉAHI

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PREMIÈRE PAfeq3<B//;Xs V* -^^1

Aujourd'hui, en sortant du bois de Yincennes et en laissant à sa gauche le village de Nogent, un promeneur, qui aurait souvenance de ce qu'était jadis cette localité, ne retrouverait plus vestige du superbe éta* blissement qu'on appelait alors la Maison de santé du docteur Baudraie.

Il y a une dizaine d'années, cette propriété, mise en adjudication, devint la proie d'une bande noire qui, après en avoir vendu la haute futaie, dépeça le terrain, dépouillé de tout ombrage, en nombreux lots. Avec les matériaux du vaste bâtiment démoli, les exploiteurs élevèrent une trentaine de ces bicoques affreuses, un peu plus grandes que des niches à chien, qui abondent aux environs de la Capitale et qui donnent aux commerçants parisiens, au prix de quatre

2 LE COMTE OMHIBUS

OU cin(| millo francs, le droit de se dire propriétaires d'une maison de campagne. Du samedi soir au lundi matin, ils viennent récolter, la nuit, des rhumatismes dans ces boîtes où l'hiver a laissé son humidité, et, le jour, cueillir des coups de soleil dans ces prétendus jardins, si dénués d'arbres que l'ambitieux, qui veut dîner en plein air, est obligé, pour avoir un peu d'ombre, de s'asseoir sous la table. Vous devez les voir d'ici, toutes ces maisons-làl Carrées sur chaque face, plates de toit, n'ayant qu'un étage, avec un jardinet entouré de murs, sur le devant. De loin, elles ressemblent fort h une commode dont on a ouvert le tiroii' du lias.

Mais, tn 18(30, Époque de notre histoire, la maison de sDnté du docteur Baudrale n'avait pas encore fait place à d'ignobles cassines. Elle se dressait, dans toute sa splendeur, au milieu d'une magniflque pelouse, semée de massifs de fleurs et entourée d'un petit parc liien ombreux, qui allait rejoindre le bois de Vincennes dont il était séparé par un saut-de-loup.

Au lieu de nous attarder h décrire par le menu ses chambres, ses corridors et ses dépendances multiples, nous dirons que l'établissement faisait grandement florès. Les pensionnaires malades se succédaient sans interruption dans la maison, attirés qu'ils étaient par . l'incontestable réputation de haute science du docteur Baudraic.

Ce médecin était un homme d'une cinquantaine d'années, long comme un mAt de cocagne, plus sec qu'un pendu do six mois, ayant des bras d'une longueur incroyable auxquels s'attachaient des mains si monstrueusement énormes qu'on se demandait, tout effaré en les voyant, qu'elles opérations chirurgicaleg. pouvaient exécuter ces mains qui semblaient faite»

uniquement pour soulever des rochers et manier des poutres. Où était en droit de craindre qu'en leur confiant une dent à extirper, on ne risquât de se faire arracher la tête.

Et, pourtant, ces mains colossales aux doigts ei^ saucissons possédaient une légèreté tellement phénoménale que les pensionnaires, qui habitaient rétablissement à l'heure du début de notre récit, étaient encore tout émerveillés d'une opération que le docteur, plus hardi que les sommités médicales de Paris qui n'avaient osé la tenter, venait de réussir sur la personne d'un sieur Théophile Grondier , atteint de cécité. Il y avait deux jours que Tex-aveugle à demi fou de joie, était parti de la maison, en annonçant qu'il allait prôner au monde entier le talent de Thabile praticien qui lui avait rendu la vue.

Avec son xîorps maigre et long, ses jambes, qui n'en finissaient pas, ses bras démesurés, le docteur, qu'on aurait pu comparer à un faucheux gigantesque, avait une vraie tête d'épingle, si petite, que c'était à croire qu'elle ne servait qu'à accrocher le pyramidal nez qui surmontait sa bouche, fendue de l'une à l'autre oreille.

Même à l'article de la riiort, un malade n'aurait pu s'empêcher de rire en voyant pour la première fois s'avancer à son chevet ce géant décharné que son liabillement noir faisait sembler encore plus étique«

Pour l'aider et pour le remplacer près des pensionnaires, quand il allait visiter des malades au dehors, Baadraie avait son aide-médecin, un beau garçon de trente ans, nommé Jacotot, dont nous ne tarderons pas à nous occuper plus en détail.

Donc, nous le répétons, la maison de santé prospé* fait au mieux ; ses cinq cabanons de fous étaient au

sur le lit du n" 8, était un jeune homme de vingt-cinq ans. Sa chevelure noire et sa fine moustacbe faisaient mieux rtissortir la pâleur de Son visage qui était d'une beauté remarquable. Ses yeux fermés empSctaient qu'an en connût l'expression, mais ses lèvres enlr'ouvertes laissaient voir des dents blanches et bien rangées, et quand, pour lui lâter le pouls, Baudraie lui prit le poignet, il remarqua la main petite, douce, rie forme aristocratique et aux ongles fort soignés...

— Eb ! eh I peosa-t-il, un joli garçon... et de belle race !

La curiosité du médecin était trop bien éveillée par cette première inspection pour qu'il ne cherchât pas à la satisfaire plus amplement. Aussi, tournant la tête, il promena son regard autour de lui en cherchant quelque rhose.

Le miirakher, qui l'avait suivi, crut que ce regard s'adressait à loi, et s'avançant d'un pas :

— Il list mort, pas vrai, docteur? demanda-t-il, 'et vous me conseillez d'aller faire ma déclaration.

— Nullement, mon brave; ce jeune homme vit encore, répliqua Baudraie.

Ce disant, il continua d'inspecter de l'oeil le tour de la chambre et finit par demander :

— Mais oîi donc est le reste de rhabillement du blessé ?

En elfct, l'inconnu, chaussé d'élégantes bottines, n'avait sur lui d'autres vêtements qu'un pantalon et une chemise, ouverte sur la poitrine, qui, au c6té droit, était rouge de sang.

— Le reste de l'habillement? répéta le mardcher, il ti'y en n point. Je vous ai apporté le jeune homme avec loul ce qu'il avait sur le corps... tel que, mon

^Sl

LES HLL^s DE l'Épicier ,

fils et moi, en revenant de vendre nos légumes aux halles de Paris, nous Tavons trouvé étendu dans une clairière du bois, à deux cents mètres de notre maison. C'est mon gas qui Ta aperçu le premier. Nous avons d*abord cru à un suicide, puis, en voyant notre homme en chemise jusqu'à la ceinture, c'est-à-dire en tenue de combat, nous avons deviné qu'il s'était fait embrocher en duel.

— Oui, il doit être la victime d'un dùeU approuva le docteur qui, tout en parlant, déchirait la chemise pour mettre la plaie à jour.

Dès que la blessure fut visible, Baudraie l'examina -en silence, puis il prononça en hochant la tête :

- — Voici un terrible coup d'épée !

Il est décidément bien vrai que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, car le médecin, après avoir ainsi formulé, à haute voix, soji opinion sur ce coup d'épée, fit, en lui-môme, cette réflexion :

— Ça, c'est bel et bien un superbe coup de couteau.

La différence entre une plaie produite par un couteau, instrument à dos et à un seul fil, et la blessure qui résulte d'une lame d'épée, arme à deux tranchants, est si facilement reconnaissable pour un pra- 4icien aussi exercé que Tétait Baudraie, qu'il avait su immédiatement à quoi s'en tenir.

Mais, alors, pourquoi disait-il blanc et pensait-il noir? Etait-ce que le docteur, avec cette discrétion qui tient à la profession, ne voulait pas que, par sa faute, fût soulevé le mystère sanglant qui lui avait amené entre les mains cet agonisant? Etait-ce plutôt parce que le simple égoïsme l'avertissait qu'à parler du coup de couteau il ferait accourir la justice, qui, sur la piste d'un assassinat, viendrait troubler le train-

8 LE COHTE OMNIBUS

train paisible de son établissement et quêter des renscignemenls auclievet de l'inconnu? Nous ne saurions préciser le mobile qui guida le médecin : mais toujours est-il que, tout en commençant son pansement, il répéta ;

— Oui, c'est un terrible coup d'épée!

— Alors vous Êtes de mon avis, que ce jeune homme a gobé l'aloiit dans un duel? reprit le maraicber.

^ Parfuilement, et, comme si j'avais été témoin du combat, je vois d'ici les choses telles qu'elles se sont . passées... Quand la victime est tombée, on l'a crue morte sur !e coup. Alors l'adversaire et les quatre témoins, pris d'épouvante, ont fui en pensant n'abandonner qu'un cadavre.

— La peur na les a pourtant pas empêchés de songer à emporter les habits du malheureux, objecta le paysan.

— C'est précisément ce qui prouve leurs craintes. Eu laissanl le moins possible de moyens de constater l'ideutité du mort, ils se ménageaient le temps de gagner le large... 11 ont peut-être déjà même franchi la TronliÈre, appuya le docteur.

Et, se mettant à rire, il ajouta :

— Aussi, ces peureux-là seront-ils surpris agréablement lorsfiuo, dans une quinzaine débours, ils apprendront que leur prétendu mort est ressuscité,

— Vrai ! vous espérez le sauver î

— J'en ai la certitude.

— N'empôche que le gaillard a l'âme chevillée au corps... eur, le moins tard qu'il ait reçu son affaire, ce doit être hier, à la fin du jour, attendu qu'on ne s'aligne pa^ en pleine nuit... Donc, mettons l'aventure à hier, huit heures du soir. Jusqu'à ce matin, quatre heures, que nous l'avons trouvé sur le dos, cela fait

LES FILLES PE l'ÉPICIER ^ 9

ses deux tiers du tour de cadran qu'il est resté sans secours et perdant son sang... Faut avouer qu'il a la vie dure.

L'observation était juste. Dans les suppositions de Baudraie, le coup qui avait abattu le jeune homme ne devait pas dater de plus de trois heures et l'assassinat, en tant qu'il y avait eu assassinat, s'était commis au milieu de la nuit. Mais comme il tenait à dérouter le paysan en le laissant croire à un duel, le médecin répliqua :

~ Oh ! oh ! la vie dure... dites plutôt qu'il a eu de la chance, car s'il ne s'était formé un caillot qui a arrêté l'effusion du sang, il y a belle lurette que le garçon serait trépassé.

Sur ce^ Baudraie poussa doucement dehors le bonhomme qui s'en alla rejoindre son fils, resté à la grille, près de la charrette.

Durant cette scène, le docteur avait achevé le panfiement de l'inconnu, toujours sans coupaissance. Sa dernière bande ajustée, il se retourna vers les deux infirmiers qui l'avaient aidé.

— Là, fit-il; à présent, ce malade demande une surveillance de toutes les secondes ; il faut installer un garde à son chevet.

— Aucun des gardes de l'établissement n'est disponible en ce moment, objecta un des infirmiers.

— Alors, prenez un de ces gardes externes qu'on va chercher à Nogent quand les circonstances l'exigent... Pas un ivrogne surtoutl... Choisissez-moi un homme zélé, doux, patient.

— Le père Omnibus ferait bien l'affaire, proposa le même infirmier.

— Omnibus! répéta Baudraie, qui ça, Omnibus?...

10 IB GOHTB 0HN1BDS

Ah 1 bon. j'y suis... N'est-ce pas ce petit vieux qui est si peu causeur?

— Précisé ment,

— Oui, oui, je me le rappelle, reprit le docteur en riant, c'est lui<|ui a veillé M. Grondier tout le temps que ce d:!rniiir a dû garder son bandeau sur les yeux.

— C'est liii-ni6mei

— Eh bien! va pour le père Omnibus I... Qu'un de vous aille le chercher.

L'envoya vecaii à peine de quitter la chambre pour eséculer ce! ordre que l'horloge de l'établissemeat, dont la souiierie s'entendait par toute la maison, se mit à linlLT >is heures.

Ces six l'jiips retentirent mélodieusement à l'oreille de l'autro iiilirniier, resté avecBaudraie ; car c'était le moraant uii il allait Être relevé de son service de nuit, et le paiivL'i' veilleur éprouvait grand besoin déjouer, à son tour, du traversin. Ce fut donc en quelque sorte pourréclamoi' 1 exercice d'un droit acquis qu'il adressa cette question à son chef :

— Monsieur le docteur n'a plus besoin de moi?

— Non, allez vous coucher.

En homme qui redoute qu'on ne revienne sur une permission accordée, l'employé disparut en un clin d'œil, sans se douter que, plus que lui-même, le médecin désirait son départ.

En efi'el, l'infirmier n'avait pas plus tôt montré ses talons que B.iudraie revint vivement au chevet de l'inconnu, et, en se frottant les mains, se mil à examiner son nouveau client avec un sourire de satisfaction sur les lèvres,

— Eh I eh ! murmura-t-il, je voudrais bien savoir pourquoi ce beauprçon s'est fait octroyer un si effroyable coup de couteau. ^.

LES FILLES DB l'ÉPIÇLER il

Puis en balançant la.tète et en frictionnant plus fort encore, Tune sur Tautre, ses mains énormes, il grogna joyeusement :

— J'ai ridée que le secret de ce jeune homme doit yaloir un bon prix.

Ëlait-ce la curiosité ou Tavidité du lucre qui faisait ainsi parler le docteur? Nous laisserons ce point à éclairciret, pour le moment, nous nous en tiendrons i dire que Baudraie, avec cette logique qui veut que, pour pénétrer un secret, on ne néglige aucun détail, s'était, tout en parlant, emparé du pantalon, retiré au mourant par un des infirmiers qui l'avait posé sur une chaise.

— A défaut d'autres habits à fouiller, visitons les goussets de ce vêtement, se dit-il en glissant deux de ses gros doigts entre les toiles.

La première poche ne contenait qu'un trousseau de petites clefs. Dans la seconde, se trouvait un portemonnaie qui, .en s'ouvrant, montra une douzaine de louîs au milieu desquels le chercheur aperçut un papier plié qu'il cueillit et développa avec empressement.

C'était une de ces notes que, dans les restaurants, on appelle l'addition. Du regard, le docteur en parcourut le menu qui, par un hasard extraordinaire! était écrit lisiblement.

— Diable I fît-il, ce jeune homme aime à bien se nourrir... Repas fin par excellence... il aura traité «[uelque drôlesse.

Et, son regard remontant au haut de la note :

•— Parbleu l oui, reprit-il, le personnage n'était pas

seul, car voici un Pain^ oO centimes^ qui dénonce deux

couverts. Dîner d'amants, c'est certain. Heul heul ne

serait-ce pas précisément à cause et à la suite de ce

12 > LE COHÏB OnNlBL'S

dîner que le malheureux s'est fait trouer si dangereuseffient la peau?

Tout en achevant ces réQexions, le médecin avait replié le papier el ce fut en le replaçant dans le portemounaic qu'il aJouLii moqueusenient .*

— Il est d'habiliide d'abandonner cette carte sur l'asi^ieUe où se laisse le pourboire du garçon de restaurant, mais il paraît que mon inconnu est- nn bomme d'ordre qui aicue, reniré chez lui, à noter ses dépenses avec pièces à I'aj>pui.

Mais, tout à coup, comme il allait pes'er sur le fermoir, le docLeur se demanda vivement ; ' « — Tiens 1 qu'est-ce que cela?

Un dernici- regard venait de lui faire apercevoir quelques mois tracée au dos de l'addition.

En un instant, le papier fut à nouveau déplié et Baudraio lutces deux lignes •.Rêmy; jusqu'à ^ix heures ou êcrin; Jii.uolî, I-2K ; ^n avril.

C'était, à n'en pas douter, pour ce renseignement, écrit au crayon, que le jeune homme devait avoir conservé sa noie.

— Rémy, Rémy, répéta le docteur ea interrogeant sa mémoire, il me semble que je dois connaître un individu de ce nom 1;\, , .^ ^

Puis, en voyant que sa fduille dans les poches du pantalon ne lui avait, en somme, rien appris sur le blessé, il marmotta gaiement :

— Bah! un peu de patience; je linirai bien par savoir quel est ce bel Amadis,

A ce moment, on Irappa à la porte.

Celui qui heurtait, etauquel le docteur, après s'être hâté de replacer le pantalon sur la chaise, alla ouvrir, était l'iaûrmier envoyé à la recherche de ce gardeexterne qui répondait ausinguUeroom de père Omnibus.

L^S FIILES DE l'ÉPICIER 1^

— -Monsieur l#docteur, je ramène notre particaiier,

annonça-t-il. Je n'ai pas eu besoin de courir jusqu'au

village, car, à cent mètres d'ici, je l'ai rencontré qui

s'en allait, sa ligne à la main, taquiner le goujon. En

apprenant qu'il s'agissait pour lui de gagner encore sa

pièce de cent sous par jour à garder un autre malade,

il m'a suivi sans délai;... il est là, dans le couloir,

qui attend vos ordres.

— Envoyez-le-moi, commanda Baudraie.

Cinq secondes après apparut sur le seuil de la

chambre un petit vieillard d'une soixantaine d*années,

tout frétillant de verdeur, à la figure fine et calme, à

l'œil intelligent. £n entrant il salua avec une sorte

d'aisance gracieuse et distinguée qui contrastait fort

avec les guenilles dont il était couvert.

Sa mise sordide, nous le répétons, jurait à tel point avec les allures de l'arrivant que Baudraie, persuadé de prime abord qu'il avait devant lui une de ces créatures déchues que leur propre faute a fait rouler dans la plus profonde misère, se demanda aussitôt :

— Quel peut bien être le viee de cet homme?

Tout en pensant ainsi, le docteur s'était avancé à la rencontre du vieillard auquel ce mouvement intercepta la vue du lit.

— C'est bien vous qui avez gardé dernièrement M. Grondier? demanda le médecin.

— M. Grondier, l'aveugle opéré ?... Oui, c'est moi, dit le garde en saluant encore.

— En quittant ma maison, M. Grondier m'a fait un si grand éloge de votre zèle et de vos bons soins que je û'ai pas cru pouvoir mieux confier qu'à vous ce second malade dont l'état réclame une vigilance de toutes les secondes.

En unissant de parler, Baudraie s'écarta, d'un pas

qui lui fit démasquer le lit, et le père Omnibus put apercevoir le blessé.

A l'aspect de ce dernier, une expression de surprîsp innmeuse éclaira d'une lueur subite les yeux du vieillard.

— Oh ! lit-il involontairement

Eu montrant le jeune homme au garde, le docteur avait tourné la tète vers le lit, de sorte qu'il n'avait' pu surprendre l'éclair dont, un instant, avait brillé le regard du pÈreOmnibus; mais à son exclamation, il fit brusquement volte-face, en s'écriant :

— Hein: le connaissez-vous?

— Nullement, dit le garde, dont le visage avait repris sa placidité.

— Alor^ pourquoi ce cri?

— Je n'ai pas été maître d'un sentiment de pitié en voyant un si beau garçon en pareil état.

Cette explication satisfit le docteur qui, avec une ciiriosifi'' diuthlée d'un peu de méfiance, demanda :

— Appi cnez-moi donc pourquoi mon infirmier vous appelle h' \M:re Omnibus. ,

I! eût f;illu bien connaître le vieillard pour lire sur ses traiN la presque imperceptible pointe d'hésitation qui s'y iD.nii/esta quand il répondit:

— Pari,] que j'ai tenu jadis un petit emploi dans Tadmini^UiLon des Omnibus. C'est un sobiiquet qui m'a élé a|i])liqué par ceux qui trouvaient mon nom allemanil Irap difficile à retenir et à prononcer... Mais si vous désirez me donner mon véritable nom, je m'appelle Schweissgahaussernitt.

— Ab : ma foi ! fit Baudraie en riant à ce nom baroqiiement ludesque, j'imiterai les autres en usant aussi du sobriquet qui est le plus commode.

lin même temps qu'il avait déridé le médecin, ce

court dialogue avait assoupi sa défiance première h la vue de cet homme.

— Revenons à notre blessé, reprit-il. Vous aurez à yeillef à ce que les bandes du pansement restent bien en place.

Le père Omnibus inclina la tête.

— Quand le malade sortira de sa pâmoison, il est à craindre qu'il se déclare une fièvre des plus violentes. Vous lui administrerez alors, par cuillerées, la potion que je vais vous faire envoyer de la pharmacie.

Le garde remua encore la tête sans parler, en homme qui craint, s'il interrompt, de perdre un mot des ordres qu'il doit exécuter.

Ce mutisme gêna le docteur, qui eût mieux aimé avoir affaire à la plus bavarde partie, afin de pouvoir arriver au point délicat de ses instructions, sans que la curiosité quÀ le travaillait apparût trop clairement. Néanmoins il finit par trouver un joint et, en se dressant tout raide de gravité :

— Dans la majeure partie des cas, débita-t-il d'un ton sententieux, le moral d'un malade fait beaucoup pour sa guérison... Bien des fois la science est restée impuissante parce que celui qu'elle voulait sauver souffrait aussi d'une peine de cœur, d'une terreur secrète ou de je ne sais quelle angoisse qu'il n'avait osé révéler... Or, pour obtenir un bon résultat, j'ai besoin de connaître T.état moral de ce jeune homme qui, pour ainsi dire, m'est tombé des nues.

— Ah! fit le père OmniKus avec une intonation presque joyeuse qui échappa au médecin.

— Et dont j'ignore le nom et la position, poursuivit Baudraie, car il n'est porteur d'aucun papier qui me puisse renseigner... Il m'a été amené par ceux qui l'ont

16 LE COHie OUNIBCS

ramassé dans la clairière du bois où U gisait, gravement atteint d'un coup d'épêe.

A mesure que le docteur avait parlé, le garde avait écouté tous ces détails en balançant toujours la tête pour prouver qu'il y prêtait grande attention,

— En conséquence, continua Baudraie, outre que j'ai besoin, poar mieux soigner ce jeune bomme, de connaître son État moral, il est urgent aussi de constater sol identité... ne fût-ce que pour prévenir sa famille. Donc je vous cbarge, si la fièvre, qui ta s'em- , parer de lui, le fait parler, de bien retenir sesmoindres paroles pour me les répéter.

— Oh! retenir ses paroles... C'est une lâche impossible que vous me donnez là, monsieur, accentua le père Omnibus d'un ton embarrassé.

— Pourquoi?

— J'ai fort peu de mémoire.

Il sembla qae le docteur attendait ce mot, car il s'en empara en reprenant avec vivacité :

— Peu de mSmoirel.,, Alors faisons mieux ; quand le délire commencera, vous aviserez à ce qu'on m'en avertisse immédiatement, car il ne faut pas quitter

' votre malade, et je viendrai écouter ses divagations.

— Vrai! j'aime autantcela,avouale garde avec satisfaction.

— Ainsi, c'est convenu.

— DÈS qu'il ouvrira la bouche, je vousen ferai prévenir par le surveillant du corridor.

— Très bien, fit le docteur qui s'éloigna du lit pour gagner la porte.

11 étendait la main vers le bouton de la serrure, quand la porte fut ouverte du dehors par un survenant qui entra en disant :

— Je vous cierijhais, monsieur Baudraie.

us FILLES DE L*ÉPICIER 17

— Qu'est-ce donc?. ..Un des malades me réclame-t-il? demanda le médecin aa nouveau venu qui était son commis aux écritures.

—Je viens pour vous annoncer la visite de M. Théophile Grondier qui vous attend au parloir.

— Âhl il paraît que la reconnaissance empêche mon ancien aveugle de dormir puisqu'il accourt de si bon matin, m'apporter encore des remerciements qu'il m'avait pourtant adressés déjà bien nombreux, quand, il y a deux jours, il a quitté la maison.

^ Euh! euh! ricana le commis, je ne pense pas que ce soit précisément la joie de voir clair qui le ramène ici.

— Quoi donc, alors?

—Je l'ignore, mais il a l'air d'un désespéré, il pousse d'énormes soupirs et ses yeux sont rouges d'avoir pleuré... Je l'ai même entendu qui murmurait : a Oh I l'heureux temps où j'étais aveugle! »

— Ah! bah! fitBaudraie étonné, est-ce qu'il veut, à présent, que je lui crève les yeux?... Je vais le rejoindre au parloir.

Et il quitta la chambre.

Ce fut seulement quatre heures après la sortie du docteur, au moment môme où l'horloge de l'établissèment sonnait ses onze coups, que le père Omnibus entr'ouvrit la porte du n® 8 et passa la tête dans le couloir en cherchant des yeux le surveillant de service.

— Psitt I fit-il à cet employé, qu'il aperçut, assis à une dizaine de mètres.

— Que voulez-vous, mon vieux? demanda ce dernier qui s'était rendu à l'appel.

— Le docteur m'a commandé de vous envoyer le prévenir aussitôt que mon malade aurait le délire.

18 LE COMTE OHNIBDS'

— Bon 1 dit le surveillant, on le préviendra au moniftîit voaltl.

— M;iis 1g moment voulu est arrivé, c'est de suite qu'il faut faire votre comnpssion, insista le vieillard.

— Non, se serait me déranger inuUlement, répliqua le surveilliint d'un ton tranquille et sans bouger de place.

— Pourquoi?

— Parce ifue M. Baudraie a quitté la maison pour aller visiter un client du dehors... Voulez-vous que je fasse venir M. Jaeotot?

— Qu'est-ce que M, Jaeotot?

— C'est 1ë jeune médecin qui remplace le docteur pendant ses absences.

— Ah ! alil fit le père Omnibus qui, après s'être un peu consulté, secoua la tfite et répondit :

— Non, j'aime mieux attendre le retour du docteur. Puis, il rentra au n' 8 dont il referma la porte avec

soin derrière lui.

Comment se faisait-il que le docteur Baudraie, qui -s'était montré si avidement curieux de connaître le secret de son blessé, n'avait pas trouvé un seul instant pour revenir au n" 8 pendant les quatre heures écoulées depuis qu'il avait quitté le père Omnibus?

A cette question, nousrépondronsque, bien souvent, l'homme propose et les événements disposent. La preuve en est que le docteur, quand il était parti, s'était dit eu se rendant au parloir :

LES FILLES DQ l'ÉPICIBR . 19

• '— Débarrassons-nous au plus Tite de M. Théophile Grondier qui vient me rendre visite.

C'était donc avec l'espoir d*un prompt retour qu'il était entré au parloir où M. Théophile Grondier, avachi sur un fauteuil par ce désespoir dont il a été parlé, geignait en l'attendant.

Ce ci-devant aveugle, qui sera un des héros de notre histoire, était un homme d'environ trente-cinq ans, commun d'allures, lourd de gestes, grotesquement fagotté en ses habits et porteur d'une chevelure blonde et frisottée surmontant une vraie tète de mouton qui accusait la bonté niaise et crédule. A coup sûr, on lui eûtditqu on venait de découvrir, sousMontmartre, une carrière de foie gras, qu'il se serait écrié :

— Ah ! tant mieux pour les classes pauvres qui pourront enfin en manger!

Tel était donc ce désolé Théophile Grondier qui, en voyant Baudraie entrer au parloir, tendit ses deux bras ! vers lui et s'écria d'une voix navrée :

— Oh! mon bon docteur, je suis le plus malheureux des hommes !

Et il se mit à sangloter.

— Mais ce n'est pas ce que vous me disiez avanthier quand vous êtes parti tant joyeux d'avoir recouvré la vue, répliqua le médecin , surpris par le début.

— Hélas ! A quoi me sert-elle maintenant cette vue? «oupira l'ex-aveugle.

— A y voir, parbleu !

— Que m'importe!... puisque le seul être que je tenais tant à voir est devenu invisible, bégaya le pauvre Théophile, au milieu d'un nouveau débordement de «anglots.

— Voyons, fit Baudraie un peu agacé par cette

dQulQur hruyante, expliquez -vous plus clairemeat... Quel est cet être devenu invisible?

— MaTemme, docteur, ma bîen-aimée femme... ma Louloiile adorée que je n'ai pas retrouvée au logis k mon retour.

— Madame Grondier' était peut-être allée faire une petite promenade.

— Oui, mais une promenade ne dure pas deux jours.

— Alors, mon cher, si votre femme n'est pas rentrée, l'explicatioB de son absence est bien simple, avança le méd(?cin, prenant parti pour madame Grondier.

— Donnez-moi cette explication,

— Restée seule au domicile conjugal pendant votre traitement chez moi, elle aura eu peur dans sa solitude et elle aura demandé l'hospitalité à sa famille.

— Telle 1 filé d'abord ma pensée, et je me suis dit qu'elle devait s'être réfugiée chez son oncle Ménajoux qu'elle aime beaucoup.

— Et voi;s vous êtes rendu chez cet oncle?

— Précisément... ,0h! je n'ai pas été en peine pour cela, car plus de cent fois, nous y avions été diner, ma femme et moi. C'est Louloute elle-même qui m'avait appris l'adresse... elle aimait à bien me renseigner sur tout, moi, pauvre aveugle, la chère Ame ! en me dî~ sant toujours ; « Si je venais à mourir, tu serais trop embarrassé à chaque pas... » Aussi m'avait-elle souvent répété en arrivant chez son oncle Ménajoux : n Nous Nommes rue Daupbine, 18. » Et môme, quand nous entrions dans l'allée, elle ne manquait jamais de me donner cet avertissement : « Prends garde aux deux marcbesl « Car il y avait deux marches à monter avant d'arriver au pied de l'escalier. Donc, avec l'espoir de retrouver Louloute chez son cher oncle, je monte en Qacre et je me fais conduire rue Dau-

phine, 18... J'arrive, et la première chose que je cherchai à reconnaître dans Tallée, c'était la double marche... Elle n'y était plus!..» Mais je me dis : «On aura abaissé le sol de l'allée depuis ma dernière visite à fonde. Tant mieux ! ces deux marches étaient un vrai cassecou... » Parvenu devant la loge, je de mande au concierge si M. Ménajoux est chez lui. Il me regarde et répond :

— Ménajoux? Connais pas... Nous n'avons jamais eu de locataire de cé'nora-là.

— C'est pourtant bien ici le n? 18?

— Tout ce qu'il y a de plus 48.

Alors l'idée me vient que je me suis trompé probablement de maison et je reprends :

— Est-ce que, dernièrement, il n*y a pas eu un changement dans les numéros des maisons de la rue?

— Pas depuis cent quinze années, me réplique le concierge.

Enfin, pour en finir, apprenez/ docteur, que, une par une, je suis allé demander l'oncle dans toutes les maisons de la rue sans pouvoir parvenir à retrouver ce vieillard.

— Ah! Toncle Ménajoux est un vieillard? interrompit Baudraîe, qui s'amusait comme un dieu à ce récit sous lequel il flairait une énorme et scandaleuse mystification faite au mari aveugle.

— Oui, un vieillard de quatre-vingt-deux ans, très bien conservé, majestueux sous la neige de sa chevelure, du moins à ce qne m'a appris ma femme qui me répétait : (c Tu ne saurais t'imaginer quel saint respect j'éprouve à poser mes lèvres sur son vénérable front.)) Oh! oui, il devait être bien conservé, car sa voix, la seule chose dont je pouvais me rendre compte, était fraîche et jeune. Louloute m'affirmait que cela tenait

à ce qu'il avait conservé toutes ses dents.. . Le fait est qu'il devait les avoir solides, car, à table, je l'enteQdais toujours s'en servir pour casser des noisettes.

— Bref, après cette inutile cbasseà l'oncle Ménajeuz, vous êtes rentré chez vous ? demanda le docteur, curieux de savoir la fin de l'aventure.

A cette question, qui réveilla son désespoir, M. Théophile Grondier refondit en larmes et ses sanglots éclatèrent de plus belle.

— Oui, bégaya-t-il, et c'est à ce second retour au logis que j'ai remarqué ce qui m'avait d'abord échappé.

— Quoi donc? Les meubles étaient-ils, en partie, déménagés?

— Non. Tout le mobilier était au complet, ainsi que tout ce qui m'appartient en propre : habits, linge, papiers, etc. .. mais nulle trace de ma femme I rien de sou trousseau! pas unrubau, ni une épingle! Aucun écrit, même le plus iusigni&ant, qui m'apprenne quelle était son écriture.

— Quoi, rien ?

— Rien, rien ! vous dis-je. Tout a été enlevé de ce qui pouvait révéler le séjour de ma femme au domicile conjugal, C'est à croire que je n'ai jamais été marié!

— Si, comme vous venez de le dire, on n'a pas touché à vos papiers, il vous reste au moins votre acte de mariage pour prouver cette union.

— Non, c'était Louloute qui le gardait... et il est parti avec le reste.

— Diable ! fit Baadriaie, en retenant un sourire.

A ce mot du docteur, la force du désespoir excita l'énergie de Théophile, qui se redressa sur son fauteuil en s'écriant :

— Qu'importe la perte de mon acte de mariage! Je

LES FIIJiES DE L'éPICIER 23

remuerai ciel et terre pou» retrouver mon épouse chérie, et alors...

Mais une réflexion, qui lui traversa Tesprit, coupa tout net la phrase du malheureux. Au lieu de conti* naer, l'ancien aveugle retomba plus affaissé sur son siège, et, au milieu d'un déluge de larmes, il balbutia d'une Toix lamentable :

— Comment pourrais-je reconnaître ma femme.. « moi qui ne l'ai jamais vue I

— Ce sera impossible, puisqu'on a eu la prudente précaution de ne pas vous laisser le moindre portrait, avança fiaudraie, qui s'amusant de plus en plus de Thistoire, avait complètement oublié son inconnu blessé et le père Omnibus.

Et, comme il tenait à savoir la fin de cette infortune maritale, il reprit :

— Mais, outre l'oncle Ménajoux, madame Grondier n'est pas sans avoir quelque autre parent auquel vous puissiez vous adresser ?

Théophile secoua tristement la tête.

— Non, dit-il, quand j'ai épousé ma femme, elle QaTait pour toute famille que son oncle et madame Crapouska.

— Quelle était cette dame ?

— La mère de ma Louloute... une grande dame d'origine polonaise, mariée en France...

Grondier fit suivre ces derniers mots d'un douloureux soupir, puis il ajouta *:

— Malheureusement, ma noble belle*mère ne m'a pas laissé le temps de l'apprécier.

— Pourquoi?

— Parce que^ quinze jours après mon mariage, ell& est morte d'apoplexie dans un fiacre«

— Et vous avez été à son enterrement 7 insUta Bau*

24 * LE GOUTE , OHKIBUS

draie auquel cette belle-mère polonaise paraissait des plus suspectes.

— Non, car il m'a fallu rester au logis pour calmer Louloute que la douleur rendait, folle... C'est Toncle Ménajoux qui s'est chargé de conduire le deuil.

-— Euh I euh ! pensa Baudraie en écoutant ces détailSy Yoilà une belle-mère polonaise qu'on m'a l'air d'avoir fait paraître et disparaître suivant les besoins de la cause... Elle ne doit pas être plus morte que moi.

Pour le docteur, il était indubitable qu'une gourgandine, aidée de complices, avait profité de la bêtise et, surtout, de la cécité de Grondier pour l'engluer dans un mariage dont il était le Georges Dandin. En apprenant qu'il avait recouvré la vue, la bande que cette guérison devait avoir inquiétée pour l'avenir, avait subitement disparu.

Mais pour s'expliquer ce mariage, il fallait que Baudraie lui trouvât un but, et il en arriva naturellement à cette question :

— Etes-vous riche, monsieur Grondier?

— Non; j'ai trois mille livres de rente viagère. A cause de mon infirmité, mon père, par prudence, avait placé sa modeste fortune en viager, réversible sur ma tète, dans une compagnie d'assurances. Avec un aussi modeste revenu, mon épouse et moi n'au> rions pu vivre, si l'oncle Ménajoux ne nous avait aidés tous les mois.

— 11 était donc riche?

— A millions, m'affirmait ma femme.

Le renseignement parut éloquent au médecin en quête du mobile de ce mariage.

. — C'est un richard qui avait voulu faire un sort à son ancienne maîtresse, pensa-t-îl.

Puis, sachant que le meilleur moyen, pour résoudre une question, est de commencer parla prendre dans Tœuf, Bâudraie revint à l'assaut en demandant :

— Depuis combien de .'temps êtes- vous marié?

— Depuis dix mois.

— Et c'est de son plein consentement que madame Grondier vous a épousé?

— C'est pour ainsi dire elle qui m'a fait la cour, car mon infirmité me défendait d'associer une femme à ma triste existence... Oui, c'est Louloute qui, prise d'une généreuse pitié pour mon malheur, m'a presque supplié de la laisser me consacrer sa vie.

— Mais quelle est la personne ou, tout au moins, l'événement qui vous a mis en présence pour la première fois?

—C'est un brave et excellent voisin de carré, que j'avais alors*. « Je ne sais ce qu'il est deveifu depuis... Peut-être est-il mort.

— Il s'appelait ?

— M. Rémy.

— Rémy! répéta le docteur, en se rappelant que ce même nom était aussi celui qu'il avait lu sur le papier renfermé dans le porte monnaie du jeune homme blessé.

En môme temps que ce nom de Rémy, qui lui revenaità si court intervalle, avait frappé Bâudraie, sa mémoire lui retraçait mot par mot, le texte de la note écrite par le blessé au dos de la carte de restaurant:

Rémy ;ju8qu*à dix heures ou écrire; Rivoli^ 1 28 ; /?n avril,

— Si c'était le môme ! se demanda-t-il.

Cependant, Théophile Grondier avait continué d'une

^oix émue par la reconnaissance :

— Oui, c'était le milleurdes hommes, ce Rémy qui

26 LS GOHTB OKNIBUS

m'a donné centpreuTes da dévoueinent le plus désïn-

tértssi^.

— Vrahiiontl Gonteï-moi donc cela, appuya le docteur qui flaii-ait que l'ancien aveugle, tout aussi bien que dL' sa Loulûute, de l'oncle Ménajoux et de la bellemère polonaise, devait avoir été la dupe deceRéoiy qu'il préconisait.

— Mon pf>re venait de mourir, reprit Tbéophile, et je me trouvais bien triste, et surtout bien isolé, car, séparé du monde par mon infirmité, j'étais réduit à la seule compagnie de Nanette, une vieille bonne dont mon père m'avait toujours vanté la probité... grave erreur de sa part, attendu que cette femme, comme vous allez le voir, était une voleuse effrontée. Un malin, elle ne descendit pas de sa mansarde et l'heure du déjeuner étiit déjà sonnée depuis longtemps qu'elle .n'avaiL pàS encore paru. Je me démenais comme une Sme un peine en l'attendant, car, ne pouvant me guider à talons que dans mon logis, qui m'était connu, je n'osais faire l'ascension des étages supérieurs et tenter de trouver la mansarde de ma bonne que je ne savais nù située dans les méandres du couloir des combles de la maison.

— OiJ demeuriez-vous alors? demanda le docteur, qui s'allendait à entendre citer la me de Rivoli.

— Rue Cassette, répondit Grondier.

— Ron ! poursuivez votre récit, prononça Baudraie, un peu déconcerté.

— L'estomac à jeun et l'esprit troublé par la crainte que Nanette fût si gravement malade qu'elle n'avait pu descendre, j'étais donc en grand embarras, quand la sonnette d'entrée retentit. J'allai ouvrir et, aussitôt, j'entendis ces paroles articulées par une voix franchement amicale:

— Mon cher voisin, je viens vous offrir mes services, car j'ai pensé que vous deviez être grandement désorienté par l'abandon de votre servante.

— Comment! Nanettem'a abandonné? m*écriai-je, abasourdi par cette nouvelle inattendue.

— Je vous répète ce que m'a conté, tout à Theure, le concierge, auquel cette créature sans cœur a annoncé, hier soir, en filant avec sa malle, qu'elle avait assez de son métier de chien d'aveugle... Alors je me suis dit que vous deviez être bien empêtré par cette indigne conduite et qu'on se doit aider entre voisin de carré... et j'ai sonné à votre porte.

— Quoi! Nanette est partie? répétai-je encore avec un ëtonnement douloureux.

— Bah ! bah I fit mon voisin, comme vous ne sauriez chercher vous-même une autre servante, je me charge de vous en trouver une plus jeune et plus fidèle que votre Nanette... Mais, pour le moment, il faut s'occuper du plus pressé, c*est-à dire de votre déjeuner. Il me reste, du mien, un peu de jambon et une tranche de pâté ; permettez-moi de vous offrir ces victuailles.

Effectivement, il revint, dix secondes après, en m'apportant les comestibles annoncés.

— A table 1 cria-t-il, je vais vous servir verre, assiettes et couverts... Où se trouve tout cela?

— Dans le buffet, répondis-je.

Je l'entendis ouvrir successivement chaque tiroir du meuble, puis, il reprit:

— Tiens 1 vous n'avez donc pas de couverts?

— Si ; j'en possède deux douzaines en argent.

— Alors vous ne les serrez pas dans le buffet?

— C'est là que Nanette les rangeait.

— Hum ! hum ! fît-il, je soupçonne cette fille de les

2^ LE COMTE OUNIBUS

avoir, pour lu dernière fois, rangés dans sa malle avanl de décamper... car je n'aperçois pas le moindre cou- Tert.

Et, tout aussitôt, il s'éloigna en ajoutant :

— Attendez que j'aille en chercher un des miens. A mesure que Grondier parlait, le docteur étudiait

sa physionomie naïve et il y lisait l'expression de la plus crédule bonne foi.

Sceptique eo diable qu'il était, le médecin ne croyait pas à cette fuite de Nauette que, selon lui, on devait avoir fait disparaître pour assurer la réussite d'un projet quelconque dont ce Rémy -était le premier metteur en œuvre.

— Pour moi, pensait-il, Nanette devait êti'e une honnête fille. Elle avait, c'est certain, laissé les couverts dans le tiroir où ce coquin, tenté par l'occasion, les a volés en prétendant qu'ils ne s'y trouvaient pas, et il les a emportés chez lui quand il a annoncé qu'il allait chercher les siens.

Sans se douter en quelle piètre estime son auditeur tenait ce Rémy dans lequel, lui, voyait un ange protecteur, l'ancien aveugle avait continué l'histoire de son passé :

— Que vous dirai-je, docteur, un frère n'aurait pas été plus dévoué que Rémy... notre vie devint intime. Quand, honteux d'abuser ainsi de sa complaisance infatigable, je lui rappelais sa promesse de me trouver une antre domestique, il me répondait qu'il serait toujours trop tôt pour me faire encore dévaliser... car nous n'avions pas tardé à nous apercevoir que Nanette ne s'était pas bornée au seul vol de mon argenterie.

— En vérité! dit ironiquement Baudraie qui, s'attendant au récit d'une nouvelle escroquerie de la part de Rémy, était satisfait de la voir poindre.

LES FILLES DE l'ÉPICIBR 29

— Je vous ai appris que mon père avait, en mon nom, placé son bien à fonds perdu.

— Oui, mais vous avez oublié de me faire connaître quelle avait été la situation de ce père prévoyant, interrompit le docteur, qui voulait tâter le terrain de ce côté, tant était irritant son désir de deviner le motif pour lequel on .avait fait contractera Grondier ce vrai mariage à l'aveuglette.

— Il était chef de division au ministère de la justice.

— Bon h noter! murmura le curieux.

— Outre le bien qu'il avait aliéné en ma faveur, mon père, dis-je, possédait, quand la mort le surprit, une somme rondelette, fruit de ses nouvelles économies, dont il allait encore faire le placement. Sur cette somme, restée entre mes mains, Nanette, au fur et à mesure des besoins du ménage, puisait dans le tiroir qui la contenait. Après la fuite de cette malheureuse, mon brave Rémy, qui, chaque matin, prélevait aussi dans ce tiroir ma quote-part de la dépense commune, dit un beau jour, le plus innocemment du monde :

— Je vous prends aujourd'hui votre dernier louis.

— Mon dernier louis ! m'écriai-je en tressautant d'une immense surprise; mais j'avais encore douze mille francs le mois passé!!!

— Ohl la misérable! elle ne s'est pas contentée de l'argenterie! il faut la chercher et la faire arrêter, proféra Rémy d'une voix qui tremblait d'indignation.

— Non, qu'elle aille se faire pendre ailleurs, répliquai-je avec une feinte insouciance, car, aveugle que j'étais, j'avais peur des embarras et des ennuis qu'entraînerait pour moi une plainte en justice.

Baudraie, en écoutant ce nouveau tour de l'escroc Rémy, avait jubilé au possible.

30 LE CDMTIi OMNIBUS

— Le Rémy de cet idiot est-il le même que celui de mon blessé? sedemandait-il.

Peut-être notre lecteur trouve-t-il que nous nous appesantissons trop sur le passé de Grondier, maïs, nous le répétons, l'ex-aveugie étant, sinon le premier, touL ail moins un de nos plus importants personnages, c'est précisément à son passé que doivent se souder tous les évÉncmenls, bien nombreux, de la longue et fort dramatique histoire que nous avons entrepris de contt! r.

On comprendra mieux l'importance de ce que nous avançons qiiiind, tout à l'heure, on connaîtra la révélation inattendue et des plus cocasses dont Théophile allait encore régaler Baudraie, car la curiosité du médecin était bien loin d'être arrivée à bout de ses étonnemenls.

Cela dit, nous continuons.

— Vous tenez ferme, je le vois, à retrouver madame Grondier? reprit le docteur,

— Plus qu'à ma vie ! prononça Théophile avec une réelle énergie.

— Mais, songez-y, vous n'avez jamais va votre femm e. , . il vous est donc impossible de la reconnaître,

— Si, si, quand elle passera devant moi, mon cœur me dira que c'est elle.

— Mais elle vous a abandonné, rappelez-vous-le ! objecta encore Baudraie.

— Abiindcinné! je le nie... elle m'aimait trop II! Ce doit être quelque malheur imprévu qui l'a soudainement arrachée ii ses devoirs d'épouse.

Certes, Baudraie était bien loin d'être une âme sensible, mais, malgré lui, il se sentit tout à coup pris de pitié pour ce naïf imbécile qui, sans se douter qu'il avait été le jouet de mystérieux gredins, voulait se

LES PILLEà DE L*ÉPICIER 31

lancer, tète baissée, sur une piste au bout de laquelle le docteur pressentait un dàuger sérieux pour Timprudent garçon .

— En lui rendant la vue, j*ai probablement déjoué le plan qui faisait manœuvrer des chenapans autour de lui... Je dois, au moins, l'avertir de se mettï^e sur ses gardes, pensait-il.

De plus, le médecin en était arrivé, peu à peu, à se dire qu'il se pouvait que ce mariage, dont il cherchait vainement la cause, n'eût aucune validité légale. N'était-îl pas présumable qu'il n'eut été qu'une parodie, jouée par des compères, pour faire croire à l'aveugle qu'il était pris en des liens sérieux? Ce qui appuyait cette probabilité, c'était la disparition subite de la femme aussitôt que Grondier avait recouvré la vue, et la précaution, prise par cette créature et ses complices, de ne laisser au logis, derrière elle, rien qui pût aider à la retrouver.

— Oui, je dois l'avertir, se répéta le médecin.

Mais vouloir user de ménagements pour apprendre petit à petit la vérité à Théophile, il n'y fallait pas songer avec une nature aussi stupidement crédule. Mieux était donc pour le docteur de prendre, comme on dit, le taureau par les cornes et de démolir d'un seul coup l'absurde confiance du mystifié.

Ce fut donc pour brusquer les choses que Baudraie^ posant ses mains sur les épaules de Grondier, toujours assis, lui demanda :

— Voyons, cher monsieur, répondez -moi sérieusement. Etes-vous sûr,., oh ! mais là, bien sûr d'avoir été marié?

Malgré le poids qui pesait sur ses épaules, Grondier, d'un seul bond, se redressa sur les pieds et, ouvrant

33 LE COHTB OMNIBUS

des yeux énormes , il s'écria d'une voix qui éclata comme une trompette :

— Comment? si j'ai été marié 1... Est-ce que vous allez me prétendre que Louloute n'a jamais existé?... Que pendant dix mois elle n'a pas vécu à mes côtés? Oh ! i"e serait trop fort, par exemple !

— Xon, non, vous me comprenez mal. Je ne nie pas qu'une femme ait été mêlée à votre existence pendant plusieurs mois, mais je vous demande si vous êtes bien certain que cette cohabitation ail été sanctionnée par la loi.

— Piirbleu! oui, j'en suis certain! Ma Louloule m'appartient de par M. le maire, beugla Théophile.

— Ail! nous voici où je voulais en venir... Ainsi vous i-tes convaincu que votre mariage s'est fait à la mairie ?

— Arclii convaincu!

— A la mairie de quel arrondissement?

A cette demande, l'indignation comique de Grondier

s'élei^'nit tout à coup pour faire place à une sorte d'hébCtcmeiit qui le laissa la bouche béante et les yeus écarquillfts.

Ct Sans avoir l'air de s'apercevoir de cet effarement,

Baudraio continua :

— Tout à l'heure vous m'avez dit que madame CrondiLT, en disparaissant, avait emporté votre acte de mariage, n'est-ce pas?... Je vous demande donc, s'il vous plaisait d'en avoir un double, à quelle mairie vous vous adresseriez?

L'èioge qu'il avait fait de Rémy et de son dévouement avait endormi chez Grondier tout un monde de souvenirs que la question du médecin ressuscitait brus- , quement. Ces souvenirs, parait-il, étaient douloureux, car, h la période de l'ahurissement, succéda celle des

larmes et des sanglots, et ce fut avec de pénibles efforts qu'il parvint à balbutier :

— La mairie?.,, je ne sajs pas laquelle! Louloute m'avait dit, dans le temps, que c'était à celle du deuxième arrondissement... J'y suis allé hier...

— Eh bien? fît Baudraieen le voyant hésiler,

— L'employé auquel je me suis adressé a commencé par me demander quand je m'étais marié.

— L'an dernier, en août, ai-je répondu.

— En 1859, par conséquent.

— Oui.

— Alors, vous devez savoir que depuis le 1®' janvier de cette année (1860) l'enceinte de Paris a été reculée jusqu'aux fortifications et qu'il y a eu un changement dans la circonscription des arrondissements, dont le nombre s'est trouvé porté, de douze, à vingt... ce qui a fait que les numéros des anciens ont subi des muta* lions... Le deuxième arrondissement, par exemple, est devenu le neuvième I... il faut, pour avoir votre copie d'acte de mariage vous rendre directement à l'avenue Yictoria où se trouvent les archives de la Ville. Depuis que l'agrandissement de Paris a amené le remaniement des circonscriptions d'arrondissements, toutes les anciennes mairies ont dû faire, à partir du premier janvier 1860, le dépôt de leurs registres aux archives de la Ville... Or, vous avez été marié en août 1859. Donc vous pouvez être certain, sans même avoir besoin de préciser l'arrondissement, qu'on vous trouvera sur le répertoire général le jour, la date, l'heure de votre mariage, ainsi que la mairie où il s'est fait, et même les numéro et folio du registre, déposé, qui en fait mention... Tous les actes de l'état civil jusqu'au 31 décembre 1859, ont été, je vous le répète, déposés aux Archives... Allez donc à l'avenue Viptoria.

— Et VOUS avez suivi le conseil? interrompit Baudraie qui avait impatiemment écouté tous les détails sur cette mesure prise par la municipalité de Paris (i).

Quand nous avons dit tout à Fheure que le docteur n'était pas encore à bout de ses étonnements, nous étions dans le vrai, car il dressa vivement Toreille en entendant cette réponse de Théophile à sa question z

•^ Sans doute que j'ai suivi ce conseil... et sans au. cun retard. Je me suis rendu immédiatement à l'avenue Victoria et, à un des employés du bureau du répertoire général, j'ai demandé qu'il me donnât les renseignements utiles pour lever un double de mon acte de mariage avec mademoiselle de Blèves.

— De Blèves 1 1 ! répéta le médecin surpris...

— Oui, c'est le nom de famille de ma femme.

— Mais, ne m'avez-vous pas appris que votre bellemère, la noble polonaise, se nommait, de son nom de femme, madame Grapouska?... Sa fille était donc née d'un premier mariage?

Grondier secoua lentement la tête et, avec la rougeur au front et une certaine hésitation dans la voix ;

— Je vous en ai déjà tant dit... commença-t-il.

— ..*. Que vous pouvez bien me confier le reste» acheva Baudraie.

— Sachez donc que madame Grapouska a eu sa fille... en supplément du mariage.

— Aïe! aïe! Pour une noble polonaise, c'est un peu leste, avouez le? ponctua Baudraie d'un ton gouailleur.

— Oui, mais, heureusement, qu'elle a eu affaire à

(1) Mesure, rappelons-le entre parenthèses, qui fut cause que l'incendie, sous la Commune, détruisit, en quelques heures, les actes de l'état civil de tous les Parisiens.

{Note de réditeur.)

an galant homme. L'acte de naissance de ma femme porte cette mention « mère inconnue », qui est suivie de la reconnaissance de Tenfant par Louis-Auguste Blossec, comte de Blèves.

— De sorte que votre femme est comtesse?

— Oui.

Et, après ce monosyllabe prononcé, Théophile poussa un gros soupir qu'il accompagna de ce seul mot plein de réticences :

— Seulement...

— Seulement quoi?

— Seulement, la recherche sur le répertoire général de l'état civil parisien m'a appris une chose que j'ignorais... et que ma femme ne savait pas non plus, j'en jurerais bien^ car elle ne m'en a jamais soufflé le plus petit mot.

— Quelle chose?

— C'est que, du côté paternel, ma Louloute possède dix frères et onze sceurs.

— Allons donc ! s'écria Baudraie en éclatant d'un fou rire à cette révélation.

— C'est comme je vous le dis... dix frères et onze sœurs, appuya Théophile.

— Ah! çà, c'était donc un père Gigogne, ce comte de Blèves !

«— C'était surtout un galant homme, et j'ajouterai même nn homme trop galant... car ses vingt-deux fils et filles sont tous des enfants naturels.

— Et tous... avec des nobles polonaises? bégaya le docteur qui se tordait âe rire.

— Je l'ignore, mais avec toutes les mères il s'est montré le môme galant homme, je vous le répète, qu'avec madame Crapouska, mon honorée belle-^ mère... car l'employé au répertoire général, en cher-

38 LB COMTE'OHNIBUS

chant le nom de ma femme à son ordre alphabétique, m'a lu, a lit file, une colonne entière de filèves, garçoDs £L filles, qui Lous sont suivis de cette même mention : " EnTant reconnu de Louis-Aoguste Blossec, comte de Blèves. — Mère inconnue. » C'est Louloute qui, étant lit plus jeune, ferme la liste... ce quia fait que l'employé me l'a déijilée jusqu'au bout.

Ce comte de Blèves, possédant, rien qu'à Paris, vingt-deux enrants naturels (ce qui laissait présumer qu'il devnit en compter au moins autant en province), rend:iiL si comifjue la dernière confidence de Grondier que le docteur élait en plein accès de gaieté folle, quand, sur le seuil de la porte du parloir, parut un domestique, qui demanda:

— Est-ce que monsieur le docteur oublie de déjeuner?

— Gomment? 11 est déjà dis heures! s'écria le méderin étonné.

— 11 est m&mc plus de dix heures et demie.

— Oh ! ohl mais, alors je n'ai que juste le temps d'avaler à ta hMe un morceau avant d'aller visiter mes clients du dehors, murmura Baudraie, en vérilîantàsa montre le dire du domestique.

Puii, à haute voix:

— M. Jacotol est-il arrivé î

— A dis heures précises, suivant son habitude... Il attend monsieur pour se mettre à table.

— Bien. Priez-le de commencera déjeuner sans moi;

LES FIUëS de L*ÉPICIER 37

je Tais le rejoindre quand j'aurai reconduit Bf. Grondier.

C'était signifier son congé à Théophile qui se leva en disant :

— Non, non, ne tous donnez pas la peine de me reconduire... pas de cérémonies... Allez déjeuner.

— Bah I le plaisir d'être en votre compagnie vaut bien que mon appétit patiente encore cinq minutes^ répliqua Baudraie en prenant son chapeau, posé sur une table, afin de n'avoir pas à revenir le chercher au moment de sa sortie.

Lorsqu'ils furent au perron, le médecin fit tourner son visiteur à droite en ajoutant :

— Je vais vous ouvrir la sortie sur le bois. Le chemin, qui coupe à travers les taillis jusqu'à Saint- Mandé , est vingt fois plus agréable que la route, où vous seriez grillé par le soleil et suffoqué par la poussière.

— Je pars sans avoir reçu le conseil que j'étais venu vous demander sur ce que je dois faire pour retrouvei^ ma Louloute, débita timidement Grondier en suivant son guide vers une étroite grille s'ouvrant, au fond du quinconce de marronniers, sur un petit pont de briques dont l'arche enjambait le saut-de-loup qui séparait la propriété du bois de Vinçennes.

— Si je vous donne ce conseil, le suivrez-vous? demanda le docteur qui, en môme temps, tirait la grille à lui.

— Je vous le promets, jura Théophile en s'avançant sur le pont au milieu duquel il se retourna pour faire face à Baudraie resté à la grille qu'il allait refermer derrière l'ex-aveugle, quand il se serait éloigné.

— .Eh bien, au lieu de vous lancer inutilement à la poursuite d'une femme dont vous ne connaissez pas. le

&jM.<rl.

Et fermant la grille, il prit la piste de son e^-client^ en ajoutant :

— Voyons ce qui va arriver.

L'ancien aveugle, en cet instant, venait, à son tour, d'atteindre le carrefour et, toujours au pas de course, il tourna dans la route où s'était engagé le cavalier.

Parvenu aussi au rond-point, Baudraie put comprendre tout de suite que les efforts de Grondier demeureraient sans résultat. Entre le poursuivant et le poursuivi qui, du reste, semblait ne se douter nullement qu'on fût à ses trousses, la distance première s'était décuplée et l'essoufflement avait ralenti de moitié la vitesse de Théophile.

Bientôt Baudraie vit le coureur se frapper le front et, ts'arrètant tout net, aller s'asseoir au pied d'un arbre pour reprendre haleine et éponger, avec son mouchoir, la sueur qui ruisselait sur sa face.

Tout en allongeant le pas pour rejoindre Grondier, le docteur accompagna d'un dernier et haineux regard le cavalier qui continuait sa route.

— Va, gronda-t-il, je saurai bien, moi, te rattraper à mon heure,., et sans courir comme l'a fait ce crétin*

En tournant la tête, Grondier aperçut le médecin qui s'avançait.

— Mille pardons pour l'étrange manière dont je vous ai quitté, mon cher docteur ; vous avez dû me croire fou, n'est-ce pas ? dit-il d'une voix qui sifflait encore.

— Ma foi ! oui... Apprenez-moi donc quelle mouche vous a subitement piqué? répondit Baudraie d'un ton qui avait retrouvé son calme.

— Je vais tout vous avouer... Figurez-vous qu'en entendant ce cavalier, j'avais cru reconnaître la voix de l'oncle Ménajoux.

— Mais, s'il me souvient bien de ce que vous m'avez conté, le parent de votre femme est un vieillard de quatre-vingt-deux ans et, à cet âge, on ne monte plus à cheval.

— C'est pré Gisement cette réflexion qui, en me montrant ma bêtise, m*a arrêté dans ma course... Que voulez-vous ? De cet oncle je ne connais que la voix et, dame I elle ressemble tellement à. celle qu'a fait entendre le monsieur à cheval que, sans réfléchir, j'ai pris mes jambes à mon cou.

Depuis le passage du cavalier, un revirement complet, à l'égard de Grondier, s'était fait dans l'esprit du docteur. Un quart d'heure auparavant, il était pour lui un pantin grotesque dont il s'était amusé quelques instants et qu'il aurait oublié au bout de dix minutes.

A présent, Théophile était bien toujours un pantin, mais un pantin que, loin de l'oublier, il allait utiliser pour un but mystérieux.

II entrait sans doute dans les projets du médecin de savoir si Grondier avait vu le visage du cavalier, car, plaidant le faux pour connaître le vrai, il reprit en souriant :

— Ce monsieur à cheval a dû vous prendre pour un Jnendiant quji courait après une aumône lorsque, tournant la tête à vos cris, il vous a aperçu galopant à sa suite ?

— Lui I il ne s'est pas même douté que je le poursuivais, car le manque de respiration a bien vite éteint mes cris... ce qui fait que, de ce cavalier, je n'ai vu que le dos... rien que le dos.

Après cette réponse, qui le renseignait sur le point voulu, Baudraie se mit à hocher gaiement la tête en continuant d'un ton railleur :

—Savez-vous que c'est plaisir de vous donner des con-

4â ^ LK COMTE OMNIBUS

seils. Vous les suivez en conscience. Je vous avais à peine dit de ne pas chercher à retrouver votre femme que, v*lan ! à la voix du premier passant, vous vous lancez, en véritable étourneau, sur une piste que vous croyez avoir découverte.

• — Dame ï écoutez-donc, attendre, les bras croisés, que les événements me ramènent Louloute.*. -c'est un conseil bien difficile à suivre.

L'apparition du cavalier avait, nous le répétons, fait brusquement germer dans le cerveau du docteur un projet sombre pour lequel il avait besoin du pauvre Théophile. Il poursuivit donc sur un ton de reproche amical :

— Si je vous ai dit d'attendre, impatient que vous êtes ! c'est que je voulais être en mesure de pouvoir vous servir utilement.

— Quoi ! vous me viendriez en aide î cherdocteur î... Et par quel moyen ? s'écria joyeusement Grondier.

— J'ai pensé que la meilleure manière d'arriver à un but n'était pas toujours de prendre la ligne droite... Or, pour parvenir à trouver voire femme, je crois qu'il serait habile, au lieu de chercher à aller directement à elle, de tenter de la découvrir par ricochet, c'est-àdire en dénichant d'abord un de ceux qui la connaissent.

— Oui, l'oncle Ménajoux, par exemple... mais, vous le savez, avec ce vieillard, qu'il m'a été impossible de retrouver rue Dauphine, ma première tentative n'a pas été heureuse... sans parler de mon idée bête de courir tout à l'heure après ce cavalier.

— Bien. Laissons l'oncle de côté, mais il est une autre personne à laquelle vous pouvez vous adresser ; c'est cet ami dévoué que vous appelez Rémy.

— Rémy?... Ne vous ai-je pas dit qu'il a disparu

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depuis mon mariage... Pour que sa fidèle amitié m'aif ainsi manqué, il faut qu'il soit mort.

— Qui sait?... Tenez, quand vous m^avez cité son nom et son état, je me suis raj)pelé que, tout dernièrement et je ne sais plus à propos de quoi, un de mes amis m'a précisément parlé d'un Rémy, bijoutier en clinquant. C'est peut-être le TÔtre I Je vais écrire à mon ami de m'envoyer son adresse.

En parlant ainsi, fiaudraie/nous n'avons pas besoin de le dire, se souvenait du papier trouvé dans le portemonnaie du blessé. En joueur qui tente le hasard, il espérait que le Rémy de la note et celui de l'aveugle seraient le même individu.

 cet espoir qui lui était offert, Grondier fit un bond de joie en beuglant :

— Oui, oui, docteur, obtenez cette adressa... je viendrai vous la demander dans deux j[our6.

— Non, faites mieux : où demeurez-vous?

— Rue Montmartre, 74.

— Eh bien I ne bougez pas de votre logis et attendezvous, un de ces matins, à ma visite.

Là-dessus, Baudraie, prenant Théophile par les épaules, le fit tourner et le poussa devant lui, en ajoutant :

— Maintenant, adieu... ou plutôt, au très prochain revoir!... Suivez cette route qui vous conduira tout droità Vincennes.

Après ces paroles et une seconde poussée par les épaules pour le mettre en mouvement, le docteur, afin de couper court à des adieux que Grondier pouvait vouloir prolonger, entra dans le taillis qui bordait la route et se mit, sous bois, à regagner la petite grille du saut-de-loup.

Sous l'impulsion que lui avait donnée la large et

vigoureuse main de Baudraie, Fex-aveugle fit d'abord quelques pas^ puis, s'arrêtant, il se retourna.

Le temps écoulé avait été si court que Théophile put encore apercevoir, à travers lafeuillée, le médecin qui s'éloignait ; il eût le bon esprit de ne pas tenter de le rejoindre et se contenta de lui crier :

— Encore une fois, adieu, docteur... et n'oubliez pas que je vais être malade d'impatience en attendant votre visite.

-^ Bon l bon I comptez sur moi, répondit de loin Baudraie qui, marchant toujours, disparut bientôt derrière les massifs.

En se rappelant que, lorsqu'il l'avait reconduit à la grille, le docteur venait d'être prévenu par son domestique que le déjeuner l'attendait déjà depuis une demi-heure, il attribua aussitôt à la faim cette hâte que le médecin mettait à le quitter. Alors jugeant que Baudraie, qu'il ne voyait plus, devait être encore à portée de la voix, il beugla aussi haut que possible :

— Adieu, docteur... et bon appétit!

Puis il s'éloigna.

Si Baudraie n'avait pas répondu, ce n'était point faute d'avoir entendu, car, tout au contraire, les derniers mots de Théophile l'avaient brusquement arrêté sur place. En s'éloignant à grands pas, son unique pensée avait été de se débarrasser au plus vite de Théophile. Au souhait de bon appétit que lui adressait ce dernier, la mémoire lui revint et il pensa que le temps avait dû marcher depuis que son domestique l'avait averti que son déjeuner refroidissait à l'attendre.

— Midi vingt I dit-il, après avoir interrogé sa montre, je vais faire un piteux repas !... rognons froids I... côtelettes figées !... pouah I ! I

Et, pour couper au court, il s'engagea dans les taillis.

— Tiens î tiens ! tiens, répéta-t-il sur trois gamines âifférentes de surprise jojeuse quand il eut reconnu en quelle partie du bois le hasard l'avait conduit.

Il était au milieu d'une clairière dont la vue venait de réveiller subitement en son esprit le souvenir du blessé.

— C'est ici que les maraîchers ont raihassé cet inconnu, se dit-il.

Mais, avec le souvenir du n" 8, revint aussi à la mémoire du médecin tout ce qui s'y rattachait, et une série de réflexions envahit sa pensée.

— J'ai oublié de prévenir Jacotot qu'il nous était arrivé un nouveau pensionnaire, se dit-il d'abord.

Puis avec une sorte de colère :

— Mais sacrebleu I c'est alors Jacotot qui sera là pour surprendre les premières divagations de la fièvre et pincer le secret, s'il y en a un, quand ce père Omnibus préviendra que son malade a le délire.

Au souvenir du garde-malade, un soupçon germa dans le cerveau de Baudraie qui se demanda :

— Gomment se fait-il que, pendant ce long temps qui a précédé mon départ... car le récit de Grondier et ce qui s'en est suivi n'a paë duré moins de quatre heures... je n'aie pas reçu l'avis que devait me faire passer ce père Omnibus?... L'évanouissement ne peut s'être autant prolongé.

Puis en accélérant sa marche, il ajouta :

— Aucun de mes malades que j'ai à visiter au dehors n'est sérieusement atteint. Tous peuvent attendre, jusqu'à ce soir... Donc, au plus pressé! Retournons vite à la maison.

Mais, au dixième pas, son pied se posa sur une place oîi l'herbe de la clairière, foulée en cet endroit, se teintait d'une couleur d'un rouge foncé.

— C'est là que la jeune homme était étendu dans son sang, pensa Baudraie, dont l'œil devina tout do suite de quelle nature était cette teinte desséchée qui avait laissé Une large tache sur le sol.

Pour le médecin, qui savait que le blessé avait été frappé d'un coup de couteau, il était inutile de s'attarder à vouloir relever sur le terrain les traces d'un duel.

— Il a été apporté dans la clairière après avoir été frappé dans une habitation plus ou moins voisine^ ajouta-t-il. Le meurtre a été commis par vengeance et non pour dépouiller la victime, car ceux qui ont jugé prudent de garder ses vêtements, s*ils eussent voulu voler, n'auraient pas manqué de faire main basse sur le porte monnaie.

Tout à coup, il releva la tête en tendant l'oreille. Quelqu'un arrivait à travers bois.

Bientôt à travers un massif, dont les branches venaient de s'écarter, apparut une tête dont le visage, à l'aspect du docteur, exprima une surprise inquiète.

— Je connais cette laide face. Où donc Tai-je déjà vue? pensa le médecin.

Après une courte hésitation, l'homme s'était décidé k sortir des taillis. II s'approcha lentement de Baudraie en disant avec un sourire faux et une voix miel<^ leuse.

— Ah I c'est vous, docteur?... Vous allez bien, docteur ?... Est' ce que vous ne me remettez pas?

— C'est sans doute quelque braconnier qui vient relever un collet, se dit Baudraie tout en cherchant à se rappeler quel était l'individu en question.

Cependant l'homme s'était approché encore.

— Comment I docteur, reprit-il, vous ne vous souvenez plus de votre protégé Pirouette?

LES FILLES DB L'Én^ER 47

— C'est, parbleu, vrai! s'exclama Baudraie à ce nom.

Qae si on nous demande ce qu'était M. Pirouette, noQs répondrons en lui donnant le titre qu'il s'octroyait lui-même sur les places publiques et dans les foires : <( Professeur de physique amusante et de prestidigitation; ayant exercé maintes fois devant des têtes cou* ronnées. »

Mais ce n'était là qu'une médiocre enseigne mise sur une très mauvaise marchandise. M. Pirouette, franc drôle de la plus belle ead, était un de ces individus qui, après avoir eu longtemps maille à partir avec la poKce correctionnelle, finissent toujours par être empaumés par la cour d'assises qui en débarrasse la société, soit en les expédiant à tout jamais en un lieu de déportation lointaine, soit en les envoyant à l'échafaud.

Voilà ce qu'était M. Pirouette au moral. Quant au physique, cet individu, qui doit jouer un rôle dans notre histoire, était un petit homme sec, maigre, remuant à l'extrême, chez lequel, à défaut de vigueur, on devinait une merveilleuse agilité et une rare souplesse à tous les exercices du corps. A ceux qui ne se seraient pas contentés de son titre de professeur de prestidigitation, Pirouette avouait qu'il était aussi maître de savate, boxe et bâton.

Ces talents variés ne suffisaient pas, paraît-il, à nourrir celui qui les possédait, car, grâce à l'extrême habileté avec laquelle il détachait un coup de pied dans l'estomac d'un homme, il était fort apprécié par certains établissements de barrière qui, toujours peu soucieux de riiïtervention de la police ou de la force publique dans les disputes qui troublent souvent leur paix intérieure, aiment mieux faire mettre le holà et

IMM-M^Xtr .£-..^

48 XB COSITË OMNIBUS

régleç la chose en famille par des protecteurs dont ils payent le dévouement.

— Et que faites- vous en cette partie déserte du bois, maître Pirouette? demanda le docteur revenant à son idée qu'il était en présence d'un braconnier.

— La fraîcheur, la verdure, le chant des oiseaux, le besoin de rêveries, commença le vaurien.

Mais il coupa net son explication en voyant les yeux de Baudraie arrêtés surie poignet droit de son bourgeron gris tout piqueté de tâches rougeâtres.

Il y eut aussitôt, sur le visage du drôle, une expression d'embarras craintif qui, du reste, s'effaça presque instantanément et, comme le regard du médecin était des plus interrogateurs, Pirouette n'attendit pas d'être questionné pour fournir une explication.

— Ah I vous examinez cela? dît-il en riant, c'est le sang d'un poulet que nous avons fricoté hier entre bons camarades.

A la vue de ce sang, le soupçon que Pirouette était en quête de quelque lapin colleté s'était promptement effacé de la pensée du docteur et avait fait place à une supposition plus grave :

— Est-ce que le bandit, ayant fait le coup de cette nuit, serait à la recherche de la victime dont une cause quelconque l'a empêché d'abord de dévaliser les poches? se demanda le médecin.

Puis, tout haut, sans que rien dans son accent trahît autre chose que le souci d'un homme pressé par l'heure:

— Allons ! fit-il, je vous laisse à votre besoin de rêverie, Pirouette... il faut que je retourne soigner mes malades.

Et en regardant bien son chenapan dans les yeux, il ajouta cette queue à sa phrase

LES FILLES DE L^ÉPIOI-ËR 49

— .,. Surtout un pauvre garçon qui m'a été apporté ce matin frappé d'un coup de couteau.

— Oh! uu'coup de couteau, on en revient, fit Pirouette dont le visage n'exprima que l'indicérence d'un liomme habitué aux rixes de barrières où, bien souvent, le couteau se met de la partie.

Gela dit, et sans doute pour changer de thème, il reprit d'une voix plaintive :

— Vous savez, docteur, que j'en suis toujours à attendre l'occasion de vous prouver ma reconnaissance!

— Ta, ta, fit Baudraie; ne parlons pas du petit service que je vous ai rendu... Un jour ou l'autre l'occâsion se présentera de vous en demander un à mon tour. '

— Ce jour-là, vous me trouverez.

— Bien vrai ? appuya le docteur d'un ton qui aurait pu donner à croire que, trouvant tout de suite le joint pour mettre à l'épreuve cette reconnaissance, il allait lui faire appel.

— Oui, bien vrai ! articula nettement Pirouette avec l'accent d'une véritable flranchise.

11 y eut un court moment d'hésitation de la part du médecin qui, nous le répétons, parut se demander s'il n'expérimenterait pas à l'instant môme le plus ou moins de sincérité de ce bon sentiment. Nous devont supposer qu'il décida de renvoyer son épreuve à date plus reculée, car à la suite d'un petit salut de la main, il s'éloigna après ces derniers mots sur lesquels il appuya :

— A notre prochaine rencontre ! Je n'ai plus à perdre une seule minute de ce temps qui appartient à mes malades... surtout au jeune homme qui a reçu un si dangereux coup de couteau.

Pirouette resta sur place à le regarder disparaître sous bois, puis il murmura :

— Ehleb! c'est donc lui qui a récolté mes semaillesl

En pressant le pas, Baudraie fut promptement de retour à là maison de santé où, suivant Thabitude, il trouva son suppléaiït Jacotot installé dans son cabinet et, toujours d'après la môme babitude, il lui adressa les demandes dont la réponse résumait la situation de rétablissement à sa rentrée au logis.

— Aucune aggravation dans l'état d'un» pensionnaire, mon cber Jacotot?

— Aucune, répondit l'interrogé. .

— 11 n'est pas arrivé de malade?

— Non, dit Jacotot sans hésiter.

Ces deux réponses réjouirent Baudraie.

— 11 ne se doute pas que le n° 8 a reçu ce matin un nouveau client, pensa-t-il.

Après quoi il tendit la main à son jeune confrère^ en prononçant la phrase par laquelle il avait coutume de le congédier :

— Tous mes remerciements, Jacotot... A demain. Cinq minutes après le départ de son suppléant^

Baudraie se dirigea vers la chambre du blessé.

— Est-ce que le père Omnibus n'a rien réclamé pour son malade ? demanda-t-il d'abord au surveillant du couloir.

— Pardonnez-moi, monsieur... Il est venu me dire i'aller vous prévenir que son blessé avait le délire. Gomme il était alors onze heures, le moment de votre tournée au dehors, je lui ai proposé d'avertir M. Jacotot... Le père Omnibus a refusé en prétendant n'avoir affaire qu'à vous.

LES FILCES DE I^'ÉPICIKR 51

— Bravo I se dit joyeusement le docteur en reprenant sa marche.

Mais il fat arrêté aussitôt par cet autre renseignement dont le surveillant accompagna sa réponse.

— Seulement, dans la crainte que le blessé n'eût à souffrir d'un trop long retard, lorsque M. Jacotot a passé dans le couloir, j'ai pris sur moi de lui apprendre que nous avions un nouveau malade... et j'ai eu grandement raison, car M. Jacotot est resté plus d'une heure dans la chambre à surveiller le blessé.

— Avec le père Omnibus?

— Oui, monsieur.

Une pointe d'inquiétude secrète troubla Baudraie qui, en poussant la porte du n °S, se demanda :

—Pourquoi Jacotot ne m'a-t-il pas soufflé mot de sa visite à mon inconnu ?

Nous quitterons, pour y revenir bientôt, la maison de santé du docteur Baudraie et nous rejoindrons un autre de nos personnages qui, jusqu'à présent, n'a fait que traverser au galop notre histoire. Nous voulons parler de ce cavalier , à b»rbe rousse, que Grandier, qui le prenait pour l'oncle Ménajoux, avait tenté si vaiDement de rattraper à la course. ^

A l'heure où nous le retrouvons, il est minuit passé, et c'est au coin du boulevard et de la Chaussée-d'Antin qu'il vient de s'arrêter pour lever le nez en l'air à l'appel d'une voix joyeuse, partie d'en haut, qui lui criait:

5â LE ^OMTE OMNIBUS

— Roudiac I eh I Roudiac ! est-ce que tu vas te coucher comme les poules, mon bon ?

Raoul de Roudiac, car tels étaient ses nom et prénom, sortait de TOpéra où il avait été entendre les deux: derniers actes des Huguenots. {Voulant humer un peu d'air frais, au sortir du théâtre et avant de retourner en son logis, il était venu arpenter huit ou dix fois le trottoir du boulevard des Italiens. C'était donc au moment où il doublait le cap du restaurant Bignon, pour gagner, par la Chaussée-d'Antin, la rue Blanche dont il habitait un des petits hôtels, qu'il venait d'être hélé par la fenêtre d'un des cabinets d'entresol du célèbre établissement.

— Tiens ! Dubreuil ! fit-il en reconnaissant celui qui l'avait appelé.

— Monte donc souper avec nous, proposa l'autre.

— Avec vous? Es-tu donc en nombreuse compagnie ? s'informa Raoul avant d'accepter.

— Non, très peu nombreuse, mais fortbien choisie... rien que Pinel et moi.

— Oui, en hommes. ..mais en femmes?

— Pas l'ombre d'une femme.

— Vrai ? bien vrai? insista Raoul.

— Oh I comme tu fais ton monsieur Caton ce soir !.. allons, monte... je te jure qu'il n'y a pas la moindre dame.

— Et qu'on n'en attend pas?

— Et qu'on n'en attend pas, je te le jure aussi.

— Alors je me risque, dit l'invité en se dirigeant gjprs l'entrée particulière des cïibinets.

Pendant les deux minutes ifue Roudiac mit à \^s rejoindre, Dubreuil, qui s'était retiré de la fenêtre, se tourna vers Pinel, cet autre convive dont il avait parlé.

— Tu connais Roudiac, n'est-ce pas? loi demandar

t-il.

— Oui, njais fort peu... Bonjour, bonsoir, rien de plus.

— Alors tu feras plus ample connaissance.

Puis vivement:

— Ah I à propos, une recommandation... Ne t'avise pas de parler de bâtard devant lui.

— L'est-il donc ?,

— Pas le moins du monde. Il est le fils parfaitement légitime de son honorée et très humble mère qui était un peu cousine delà mienne... ce qui établit, entre Raoul et moi, une sorte de parenté.

— Alors pourquoi?... commença Pinel.

Mais Tapparition subite de Roudiac à la porte du cabinet interrompit la question.

De haute stature, large d'épaules, le nouveau venu était taillé en forces. Cette vigueur musculaire, lorsqu'elle était excitée par l'énergie et Taudace, qui se lisaient dans ses yeux gris, au regard dur et perçant, devait en faire un athlète terrible. Malgré le sourire aimable qui se montrait sur ses lèvres quand il fit son entrée, on devinait, de prime abord, qu'il y avait chez cet homme beaucoup de la nature du tigre dont, à la flioindre colère, les griffes apparaîtraient menaçantes.

— C'est l'exacte vérité... pas de femmes, prononçat'il, après avoir constaté que le cabinet, avec Dubreuil ûe contenait pas d'autre habitant que Pinel, qu'il salua fort gracieusement.

""Jeté présente Pinel, avocat d'un talent incontes-^ table, annonça Dubreuil d'un ton railleur.

— D|un talent d'autant plus* incontestable que personii^J^fencore mis sérieusement à l'épreuve, ajouta l'avocat, ainsi présenté,avec une franchise joyeuse.

54 ^ LE COMTE OKNIBUS

. Pendant que Pinel et Roudiac se serraient la main^ Dubreail s'était tourné vers le garçon qui, entré derrière l'arrivant, attendait des ordres.

— Mettez un quatrième couvert pour rponsieury command^-t-iU

— Hein ! un quatrième couvert pour moi, répéta Raoul étonné, à qui donc est réservé lé troisième ?

— Pas à une femme, peureuxl répliqua Dubreuil en riant. Ah! çà, dans quelle veine de vertu pudibonde estu donc aujourd'hui pour que le beau sexe t'effarouche tellement ?.. .Allons, calme-toi... ce couvertattend un convive masculin qui m'a fait faux bond, mais que je ne désespère pourtant pas de voir arriver.

— Est-ce que je le connais ? demanda Roudiac.

— Parbleul tu ne connais que lui. C'est un de nos anciens condisciples... Tu dois bien te souvenir de Jacotot?

— Oui, qui s'est fait médecin. A-t-il réussi?

— Bien juste à ne pas crever de faim... et, cependant il possède un réel mérite. C'est, paraît-il, un chimiste de première force qui pourrait tirer gros parti de cette science s'il voulait l'appliquer aux découvertes ou perfectionnements utiles à l'industrie... mais il aime mieux s'en tenir bêtement à la médecine.

— Ah I il est chimiste aussi remarquable, ce cher Jacotot? appuya moqueusement Roudiac.

— Oui, il empoisonnerait tout un régiment que la justice n'y vendait que du feu, malgré ses plus malins experts; mais, je te l'ai dit, Jacotot s'en tient à la seule

^édecine, et bêtement, je le répète, car, à Vincennes^ oîi il s'est fixé, les clients lui sont rares et, s'il n'avait pas trouvé une place en sous-ordre, qui l'occupe quatre heures par jour dans une maison de santé, le pauvre diable serait sur la paille, où il finira pourtant par

LES FILUtâ BB L ÉPICIER 55

mourir, car c'est le plus enragé gobelotteurque je connaisse. 11 n'a pas plus tôt quelques louis qu'il s'empresse de m'écrire pour m'annoncer que tel jour, à telle heure, il viendra prendre part à ce qu'il nomme ma vie de polichinelle... C'est ainsi que, suivant le programme tracé par Jacoiot, nous devions aujourd'hui dîner ensemble, puis aller à Mabille d'où nous serions revenus souper ici... en aimable partie carrée, comme il ^e le promettait dans sa lettre d'avis. Au dîner, pas de Jacotot, pas plus à Mabille d'où, en fait de conquête, je n'ai ramené que Pinel à ce souper, en gardant un dernier espoir que mon Esculape, dont je ne m'explique pas le faux bond, finira par arriver au moins pour la fin de cette partie qu'il avait organisée.

— Euh ! euh 1 fit Pinel, j'ai bien peur que Jacotot manque à son programme entier.

— Par bonheur qu'il n'y a pas grand dérangement à attendre son homme, le ventre à table et la fourchette en main, ajouta Roudiac.

Cette remarque fit secouer la tète à Dubreuil qui reprit avec une pointe de mécontentement :

— Avec ça que ce gueux de Jacotot s'est privé de me faire poser 1 Pendant plus d'une heure, avant le dîner, je suis allé guetter l'arivée de son train à la gare du Nord, car, en m'annonçant dans sa lettre qu'il était appelé en consultation à Saint-Denis, il médisait que, de Vincennes, il s'y rendrait par le chemin de fer de ceinture, pour revenir ensuite, directement sur Paris par la ligne du Nord. Donc j'ai été faire le pied de grue à l'embarcadère et....

Au lieu de continuer son récit sur ce qui concernait Jacotot, Dubreuil l'interrompit brusquement pour s'écrier :

— Ah I à propos de l'embarcadère, devine un peu,

Roudiac, qui j ai vu arriver par un train venant de Belgique... En vbilà une, par exemple, que je croyais bien morte et enterrée 1... car il y avait longtemps qu*elle avait disparu.

— - Il paraît que c'est une femme, dit Pinel auquel les dernières phrases de Dubreuil avaient révélé le sexe de la personne dont le nom était posé en énigme à Raoul de Roudiac.

— Une femme, répéta ce dernier en interrogeant sa sa mémoire.

— Tiens ! reprit Dubreuil, j'aurai plus court de te dire le nom, car tu le chercherais inutilement.

Et en appuyant sur chaque syllabe :

— C'était la Durondeau, mon cher.

A ce nom, le verre, qu'il allait porter à ses lèvres, trembla dans la main de Raoul; mais, sans que ses compagnons eussent deviné ce trouble, il prononça d'une voix calme en reposant sur la table son verre lentement vidé :

— Ah ! elle est encore de ce monde, la Durondeau? Comme toi, je la croyais morte, cette gourgandine... et lu dis qu'elle revient de Belgique à Paris ?

— C'est elle-même qui m'a conté qu'elle s'était retirée à Bruxelles pour y vivre de ses rentes.

, — Alors pourquoi n'a-t-elle pas continué à y demeurer ?

— Voilà précisément ce que je lui ai dit.

— Et que t'a-t-elle répondu? demanda Roudiac d'un ton qui, à des observateurs plus attentifs que ne l'étaient les deux autres convives, aurait révélé une curiosité inquiète.

— Ce qu'elle m'a répondu ? Une phrase qui, à la manière dont elle l'accentuait, m'a paru menaçante au possible pour ceux qu'elle concernait.

— Dis-la ua peu cette phrase.

— La voici : « Je viens pour rafraîchir désagréablement iâ mémoire de ceux qui ont cru que la Durondeau est une vieille loque qu'on peut oublier dans le coin où on Ta jetée après s'en être servi. » Mot à mot c'est sa phrase.

— Je ne la comprends guère, fit Raoul en ayant l'air d'en chercher le sens.

— Elle est portant assez intelligible, déclara Pinel.

— Suivant votre interprétation, elle signifie que?... demanda Eoudiac en souriant,

— Que, parmi les honteuses ou suspectes affaires auxquelles la Durondeau a pu prêter la main, il en est une dont ceux qui en ont profité me paraissent avoir oublié leur complice, après la chose faite. Ces rentes, que la Durondeau était allée manger en Belgique, doivent, probablement, ne consister qu'en une pension servie par les personnages qu'elle a aidés... Seulement, ils ont eu l'imprudence de ne pas la continuer et notre sorcière, par vengeance, arrive pour leur jouer un vilain tour... Tel est le sens que je prête à la phrase.

— Oui, elle peut se comprendre ainsi, approuva tranquillement Raoul.

Et, sans paraître attacher la moindre importance aux faits et gestes de la Durondeau, il ouvrait la bouche pour changer le sujet de conversation, quand Pinel se renversa sur son siège, en disant :

— Voilà pourtant déjà plus de quinze années que je connais cette antique gueuse... J'étais alors étudiant en droit et j'habitais la maison où la Durondeau avait ouvert, au deuxième étage, son établisement de sageîemme qui prospérait, je dois le déclarer, car les pensionnaires y abondaient... Mais il est à croire que cette

prospérité avait une cause véreuse, attendu que la police, un beau matin, interdit à notre ribaude d'exercer plus longtemps sa profession.

— J'aime à supposer que ce n*est pas sa qualité de sage-femme qui a été le motif de tes premiers rapports avec la Durondeau, et que tu n'as pas eu à invoquer son aide pour un ange aimé que tu avais mis en peine? interrompit Dubreuil en gouaillant.

— Dieu merci, non ! fit Pinel. J'ai dit que je la conuaissais... mais de vue seulement... rien que de vue... car je n'ai pas souvenance de lui avoir adressé la parole à une des cent fois que je l'ai rencontrée dans l'escalier montant au cinquième étage de la maison ?

— Au cinquième I Vous venez de dire tout à l'heure quelle habitait au deuxième étage.

— Oui, mais, au cinquième, elle grimpait en visite... et elle y grimpait souvent, je vous l'affirme... Deux ou trois fois par jour, j'entendais dans le couloir de ma mansarde : « Pan ! pan ! C'est moi ! » Et la porte de mon voisin s'ouvrait.

— Oh ! oh! fit Dubreuil, est-ce que la Durondeau, qui, à cette époque, comptait au moins la quarantaine, en tenait pour ton voisin I

— Euh ! euh! si l'amour existait entre ces deux êtres,je pense que ce n'était que bien accessoirement... Mon voisin puait le malhonnête homme à plein nez... Je suis plutôt convaincu qu'ils devaient tripoter ensemble un tas de vilenies... J'en ai eu presque la preuve.

— Voyons cette preuve? demanda Roudiac qui, malgré ses efforts pour sembler indifférent à ce récit du passé de la sage-femme, finit par laisser percer encore l'anxieuse curiosité que nous avons déjà signalée. ' — Le mic-mac secret avec la Durondeau devait avoir rapporté une jolie somme à mon voisin, car bientôt il

LES FILLES DE l'ÉPICIER 59

donna sa démission du petit emploi qui, jusqu'à ce jour, Tavait fait vivre.

— Quel emploi? dit Dubreuil.

— Garçon de bureau à la mairie de Tex-deuxième * arrondissement... et, je vous le répète, avant sa connaissance avec la sage*femme, cet emploi était l'unique moyen d'existence de ce coquin qui s'appelait Rémy.

Pinel avait à peine lâché le nom de Rémy, que, tressautant de surprise, Dubreuil s'écriait :

— Rémy!.. quel Rémy?.. Est-ce un gros homme, à l'accent traînard, à la face rougeaude avec une cicatrice sur la joue gauche?

— Précisément, avoua l'avocat.

— Mais alors ton Rémy est le mien ! c'est le même gredin! le même brigand I la même parfaite canaille... en un mot, c'est bien mon bienfaiteur I 1 1

Après ce titre qui terminait si singulièrement la série d'épithètes injurieuses adressées à l'individu en question, Dubreuil interrompit ses exclamations pour s'adresser vivement à Roudiac qui venait de se lever.

— Est-ce que tu nous quittes, Raoul? demanda-t-il.

— Non, mais en attendant qu'on nous apporte le café et les liqueurs, je vais un peu respirer à la fenêtre l'air pur du matin pendant que vous causerez de vos souvenirs et de votre M. Rémy,

— Comment, tu ne connais pas Rémy?

— Nullement.

— Mais il est connu de tout Paris.

— Excepté de moi, paraît-il, répliqua en riant Rou- <iiac qui allumait son cigare à une des bougies de la ialle.

— 11 est vrai que ta grande fortune t'a toujours dispensé d'avoir affaire avec lui ; mais , ne fût-ce que

de nom, tu devrais connaitre ce roi des usuriers.

— C'est possible, mais, je te le répète, il m'est complètement inconnu, répondit Raoul qui, en même temps, s'accoudait sur Tappui de la fenêtre.

Puis après avoir avancé la tête :

— Messieurs, ajouta-t-il, je vous annonce la très prochaine arrivée du jour. Voici, à l'horizon, une bande du ciel, qui, en s'éclaircissant, me présage que je vais jouir d'un plaisir de l'homme vertueux, celui de voir lever l'aurore.

Et, après trois ou quatre bouffées successivement tirées de son cigare, Roudiac sembla être tout à la satisfaction de respirer la brise matinale. Seulement ce calme cachait une angoisse, car, tout en paraissant ne plus prêter aucune attention au bavardage de Dubreuil, il était en train de se dire :

— Pourvu que Rémy ne lui ait pas soufflé mot de moi!... Pour cent sous, ce sacripant vendrait soa père... Et voici la Durondeau qui va me tomber sur les bras !,.. si elle s'abouche avec Rémy, ils me donneront du fil àretordre... Bah! j'en viendrai encore à bout..: comme des autres.

Tout en réfléchissant ainsi, Roudiac n'en ouvrait pas moins l'oreille au dialogue des deux convives qui avait continué.

— Ah! disait Pinel, je vois que l'ancien garçon de bureau de mairie est devenu usurier... c'est, probablement l'argent gagné dans ces tripotages mystérieux avec la Durondeau, qu'il aura voulu faire fructifier par l'usure.

^ — Et il doit avoir pleinement réussi, car c'est un sérieux capitaliste qui manie des fonds énormes... à en juger rien que par moi avec lequel il est déjà à découvert d'une somme fort importante.

LES FILLES DE L ÉPICIER 6i

— C'est pour cela que tu l'appelles ton bienfaiteur?

— Oui, mon bienfaiteur... à cent cinquante pour cent, il est vrai^.. mais il n'en est pas moins mon bienfaiteur, appuya gaiement Dubreuil.

— En quoi ?

— Gomment, en quoi?... N'est-ce pas lui, cet ange deTusure, qui me prenant sous sa protection, moi, si profondément paresseux et tant ami des belles et bonnes choses de l'existence, qui me passaient alors sous le nez, n'est-ce pas lui, dis-je, qui m'a mis à même d'envoyer au diable cette place au ministère de la guerre où je végétais misérablement... place qu& j'ai quittée, je l'avoue, au moment où on allait me flanquer à la porte par suite des plaintes réitérées de mon chef de division... un vrai maniaque qui exigeait de ses employés l'exactitude, le travail et un tas d'autres servitudes qui nous transformaient en nègres.

Et, en poussant un soupir de joie d'être délivré du joug imposé par ce chef de division qui avait eu le tort de demander qu'on fît son devoir, Dubreuil s'écria comiquement :

— Oh ! oui, c'était un stupide maniaque que ce M. Grondier.

Puis, s'adressant à Roudîac dont, si celui-ci n'avait pas eu le dos tourné, il aurait pu voir le front pâlir, quand avait été prononcé le nom du chef de division :

— Eh! dis-donc, Raoul, cria-t-il, n'est-ce pas que le bonhomme Grondier était un vrai pince- sans-rire?

A cet appel, Roudiac s'était retourné en montrant un visage étonné.

—Grondier, répéta-t-il, qu'était-ce que ce Grondier?

— Mon chef de division.

— Pourquoi, diable! veux-tu que j'aie connu ce monsieur? fit naïvement Raoul.

6â LE COMTE OMmMJS

— Ah! çà, tu n*as donc connu personne?... Rémy, Grondier, j*ai Tair de te parler d'habitants du Japon I... Yrai I tu n'as pas su qu'il y avait... je dis qu'il y avait, parce qu'il est mort... qu'il y avait au monde un être du nom de Grondier que le ciel, en un jour de colère, avait infligé comme chef à une division de pauvres employés du ministère de la guerre ?

— Peux-tu m'expliquer d'où te vient cette idée fixe que M. Grondier, de son vivant, était de mes connaissances? ricana Roudiac'

-^ Mais parce qu'il était de celles de feu ton père I répliqua naïvement Dubreuil.

Raoul possédait sur lui-même un puissant empire, car, malgré le trouble secret que venait de lui causer cette riposte, ce fut du ton le plus indifférent qu'il prononça :

— Ah l mon père était des amis de ce M. Grondier?

— De ses amis, je ne l'affirme pas, mais ils étaient en rapports suivis.

— Quels rapports ?

— Je ne saurais rien préciser, mais le fait est que, dans les derniers mois de la vie de ton pèrç, je l'ai vu, vingt fois au moins, venir au ministère et s'enfermer dans le cabinet de Grondier, d'où il sortait, une longue demi-heure après, reconduit par notre chef, qui était toujours grave comme un âne et plus triste qu'un jour sans pain. Ah ! tu n'as pas connu Grondier, même par ouï-dire de ton père? Gela m'étonne.

Paraissant prendre en riant l'insistance de son ami, Roudiac retourna s'accouder à la fenêtre en disant :

— Etonne-toi tant que tu voudras, mais, comme je n'ai pas connu ton homme, trouve bon que je me remette à contempler vertueusement le lever de l'aurore.

LES FIX2.CS DE l'ÉPICIER 63

— le vois qu'il n'y ayait pas fort à rire avec ton terrible chef de division» reprit Pinel qui, pendant rincident, avait gobé une pleine assiettée de superbes fraises.

~ Oh I non ! ce n'est pas celui-là qui aurait chanté la mère Godichon... Maintenant, il faut être juste et avouer qu'il n'avait pas motif d'être à la gaudriole. Quand je gémissais sous sa tyrannie, il venait de perdre sa femme qu'il aimait beaucoup, et, se voyant déjà vieux, il était fort inquiet pour l'avenir de son fils qui, des suites d'une chute à l'âge de cinq ans, était demeuré aveugle... et à peu près idiot. Sous le rigide chef de division, il y avait le père qui s'effrayait de laisser son enfant seul au monde.

Mais comme s*il se repentait de cette justice qu^il venait de rendre à son ancien supérieur, ûubreuil reprit avec un nouvel élan d'indignation :

— Parce qu'on a un fils aveugle et crétin, ce n'est pas une raison pour exiger que d'intéressants employés viennent à l'heure et tous les jours à leur bureau.

Cette sortie furieuse contre les prétentions exorbitantes d'un chef fut interrompue par Pinel, curieux de savoir le rôle qu'avait joué Rémy danis l'existence de Dubreuil.

— Enfin, dit l'avocat, tu n'as plus à te courber sous un pareil abus de pouvoir et cela, m'as-tu révélé, grâce à celui que tu appelles ton bienfaiteur à cent cinquante pour cent.

— Oui, je gémissais, broyé par une infâme tyrannie, quand l'ange de l'usure m'est apparu dans un rêve.

— Gomment... dans un rêve?

— Dame I n'est-ce pas croire qu'on rêve, lorsqu'on u'a ni le sou, ni avenir, ni famille, qu'on ne se sait au monde, pour s'intéressera vous, qu'une seule marraine

64 LE COBITE OMNIBUS

qui ne s*y intéresse pas du tout, attendu qu'elle vous a complètement abandonné, sous le mesquin prétexte que vous êtes un paresseux qui n'aime qu'à s'amuser. .. quand on est en aussi désastreuse situation, n'est-ce pas croire qu'on rêve, je le répète, que d'entendre tout à coup une voix (qui, bien qu'elle vienne du nez et jouisse d'un épouvantable accent normand, vous parait divinement harmonieuse) prononcer ces mots magiques à votre oreille étonnée : « Envoyez donc promener le ministère, lâchez votre emploi pour couler l'existence douce et joyeuse. L'argent qui vous sera nécessaire, je vous le fournirai sans vous demander d'autre immense fatigue que celle d'apposer votre signature au bas d'un papier. » Telles furent les paroles qui m'arrivèrent au tympan après avoir passé par le nez de l'ange de l'usure.

Après avoir écouté cette longue tirade, sérieusement débitée, Pinel compta du regard les fioles vidées qui se trouvaient sur la table et, attribuant h l'ivresse le récit que venait de lui faire Dubreuil, il articula d'une voix moqueuse :

~ Oui, mais ce n'étaient là que des paroles.

— Et, aux paroles, Rémy n'a pas tardé à joindre les faits, prononça gravement Dubreuil.

Puis, comme la figure de l'avocat exprimait la plus grande incrédulité, il ajouta :

— Les faits se sont môme si souvent renouvelés qu'à l'heure qu'il est je dois à Rémy plus d'un demimillion de francs.

Ensuite, comme correctif :

^ — Il est vrai, continua-t-il, que je n'en ai pas reçu tout à fait deux cent mille.

Cet énorme écart entre deux cent mille francs et un

. Lks FILLES DE l'ÉPICIER 65

demi-million fît hausser d'un cran l'immense étonnement avec lequel Pinel s'exclama :

—- Pas possible I

ËtODoement qui fut partagé par Roudiac, car, quittant la fenêtre d'où il semblait, pourtant, ne rien entendre, il fit une brusque volte-face en s'écriant :

— Dis-tu vrai ?

~ L'Evangile n'est pas plus sincère.

— Mais tu n'offres aucune garantie? objecta Pinel.

— C'est ce que j'ai aussi répondu à Rémy quand il m'a fait sa proposition.

— Alors sur quoi t'a-il-prôté? demanda Raoul.

— Sur ma bonne étoile.

— Sois donc sérieux, mon cher.

— Je suis très sérieux, je vous le jure... A toutes les observations que je lui présentais sur ma solvabilité future et toutes les incertitudes d'un avenir rembruni par l'abandon de ma marraine, Rémy m'a répondu, toujours du nez : « Bah I qui sait si votre marraine ne vous pardonnera pas un jour ou s'il ne se présentera pas pour vous quelque chance inouïe de réaliser une fortune?,.. Après tout, c'est plutôt mon affaire que la vôtre et puisque j'ai confiance en votre bonne étoile, laissez-vous faire. » — Alors, messieurs, en voyant cette confiance, j'ai cru de mon devoir de ne point la décourager et je ne me suis pas lassé de signer du papier timbré.

— Et le pardon de ta marraine n'a pas encore fait luire cette bonne étoile sur laquelle te prête l'usurier? demanda l'avocat abasourdi.

— Loin de penser à me pardonner, ma marraine, craignant sans doute mes appels à sa générosité, s'est si bien appliquée à me faire perdre ses traces qu'il me serait impossible de la retrouver, bien que je la sache

vivante, car tous les mois, elle a la prévenance de me renouveler sa malédiction par la poste.

Dubreuil en était là de son récit quand la porte du cabinet fut ouverte par le garçon qui, en se penchant à l'oreille de Roudiac, lui murmura :

— Il y a en bas, dans un coupé, une personne qui prie monsieur de descendre pour lui parler.

— Messieurs, je reviens dans un instant, dit Raoul . en se levant pour suivre le garçon.

L'avocat et Dubreuil n'avaient pas eu besoin d'entendre les paroles pour comprendre ce qui en était.

— Ce doit être une femme qui vient le relancer^ avança Pinel.

— Et qui l'attend en bas, compléta Dubreuil.

Puis, ensemble, ils ajoutèrent :

— Voyons donc, par la fenêtre, si la particulière est jolie et si nous la connaissons.

En môme temps que les deux curieux mettaient le nez à la fenêtre, Roudiac sortait du restaurant. Du pas lent d'un homme qui flaire un danger, il se dirigea vers un élégant coupé de maître, rangé le long du trottoir, un peu en amont du boulevard.

Loin de s'impatienter après la venue de Raoul, la personne, enfermée dans la voiture, attendait sans doute bien paisiblement son arrivée, car nulle tête ne se montra par la portière, dont la glace était baissée^ pour guetter son arrivée.

— Je croyais connaître tous les coupés du tour du lac, mais celui-ci me déroute, dit Dubreuil après avoir examiné la voiture pour en deviner le propriétaire.

Pas plus que le coupé, sorti des ateliers d'un faiseur en renom, mais n'affichant rien qui attirât l'œil, la livrée noire et sévère du cocher, dont on ne voyait que

LES FILLES DE l'ÉPICIëR 67

le dos, ne pouvait éveiller aucun souvenir dans la mémoire de Dubréuil.

— Diable! fit Pjnel dépité, non seulement nous ne verrons pas si c'est une jolie femme, mais ne saurons même pas à quel sexe appartient l'être qui a envoyé à Roudiac cette sommation de comparaître. '

En effet, d'après la manière dont Raoul avait abordé te coupé, il était difficile de déterminer quel était son interlocuteur. Sitôt que Roudiac avait eu reconnu qui l'attendait, il s'était approché de la portière et, ^ans rien qui témoignât, soit de son respect, soit de sa galanterie, soit même de sa politesse, car il n'avait pas même effleuré de la main son chapeau, il avait commencé r entretien.

Autant que les observateurs en pouvaient juger par le mouvement des lèvres de Roudiac, le dialogue s'échangeait en phrases brèves. C'était comme une sorte d'interrogatoire oii l'interrogé répondait de mauvaise grâce et avec une colère contenue. A l'appui de cette interprétation du sentiment qui animait la conversa* tion, observée par eux à distance, les curieux remarquaient un indice révélateur que ne pouvait voir la personne de la voiture. C'était le bout du pied de Raoul, qui battait de façon convulsive le bitume du trottoir.

— L'ami Roudiac m'a l'air de rager fortement, prononça moqueusfement Dubréuil.

Puis tout aussitôt :

— Ah ! c'est une femme! s'écria-t-il.

•^ Et il paraît qu'elle est aussi en fureur, ajouta Knel.

Cette double découverte avait été amenée par l'ap-» PJititioa, au bord de la portière, d'une petite main gantée dont les doigts tambourinaient convulsivement sur leur point d'appui.

— Oh! ohl fitDubreuil, voici que la conversation monte encore de ^amme du côté féminin.

En effet, ce n'étaient plus les doigts qui se remuaient, c'était la main qui frappait violemment sur le bord de la portière.

Etait-ce (ju'il se rendait à un ordre donné par la femme? Etait-ce qu'en levant les yeux, il avait aperçu les deux convives à leur observatoire et qu'il voulait se soustraire à leur examen avant que la dame, en avançant la tête au dehors, ne leur apprît quelle était celle qui Tavait demandé? Mais Roudiac, après un frémissement de colère, ouvrit vivement la portière et se jeta dans la voiture, qui partit aussitôt en laissant fort médiocrement satisfaite ta curiosité de Dubreuil et de l'avocat.

— Quelle est cette femme? dit Dubreuil tout penaud de n'en savoir pas plus long.

— Sans doute une maîtresse dont la jalousie féroce faisait tant redouter à Roudiac, quand tu l'as appelé, de se trouver ici avec des femmes, avança Pinel.

— Non. Raoul aurait une maîtresse que tout Paris le saurait... et ferait bien de le savoir par prudence, car c'est lui qui est d'une jalousie. bleue, fort redoutable pour quiconque tenterait de chasser sur ses terres.

Et, avec une gravité comique, Dubreuil ajouta :

— Je t'aime bien, mon bon Pinel, mais je donnerais volontiers ta tête pour s.avoir quelle est cette femme.

— Je puis te le dire, moi, prononça tout à coup une voix derrière les deux amis qui, toujours penchés à la fenêtre, suivaient encore des yeux la voiture qui s'éloignait.

— Tiens, c'est Jacotot? s'écria Dubreuil en recon-

naissant celui dont les paroles l'avaient vivement fait se retourner.

Puis, avant même de s'informer pourquoi le retardataire avait si longtemps manqué à l'appel :

— Tu la connais? Tu Tas donc vue?

— Oui, c'est Andrée, dit Jacotot.

— Andrée! répéta Dubreuil, quoi! la belle Andrée?... elle est doncressuscitée? D'où sort-elle? car voilà dix mois qu'elle était devenue si bien invisible qu'on la disait morte... Hein! sais-tu d'où elle arrive?

— Oh! ma foi! tu m'en demandes trop... Je t'ai entendu souhaiter de connaître cette femme et, comme tout à l'heure, en longeant le trottoir, je l'ai aperçue dans son coupé où un monsieur venait de monter, j'ai élé à môme de satisfaire ton désir de curiosité.

— Ah ! tu passais au moment où Roudiac entrait dans la voiture... Dis-moi, est-ce qu'elle n'avait pas l'air furieux, la belle Andrée? Ne paraissaient-ils pas se chamailler, elle et Roudiac?

Si Dubreuil n'avait pas été tout à son ardent désir de connaître des détails^ il aurait pu remarquer qu'une expression de surprise avait passé rapidement sur les Wts de Jocotot quand il avait nommé Roudiac.

— Bon! c'est celui-là qui s'appelle Roudiac... J'ai VQ son visage... je saurai à présent le reconnaître, s'était dit le médecin en entendant ce nom.

Ensuite, comme Dubreuil attendait une réponse à ses questions, il haussa les épaules en disant :

■~- Trop, beaucoup trop, je te le répète, tu m'en deûiandes énormément trop, vieux camarade... je t'ai appris tout ce que je savais.

Forcé de renoncer à la satisfaire sur un point, Dubreuil ramena sa curiosité sur un autre.

'. — Tu peux au moins m'apprendre pourquoi tu arrives à quatre heures du matin, toi que j*atteudais hier à. cinq heures du soir... D'oîi vient que je te vois si tard apparaître?

— Parce que je passais, et que t'ayant aperçu à la fenêtre, j'ai voulu monter pour te serrer la main.

— Comment I tu passais... Ne venais-tu pas directement me rejoindre ici?

— Non, je retournais à Vincennes.

Dubreuil ouvrit de grands yeux à cette réponse, et ce fut avec étonnement qu'il reprit :

— Est-ce que tu n'as aucun souvenir de m'avoir écrit hier matin que nous ferions la fêle ensemble ? Nous devions dîner, aller à Mabille, en revenir avec des donzelles, souper ici, etc., etc.. As-tu oublié ce programme tracé par toi?

Au lieu de répondre carrément, Jacotot secoua la tête en faisant la moue et répliqua :

— Heu! heu ! j'en suis bien revenu de cette vie-là... Tôt ou tard, il faut que la raison arrive....

— Sapristi ! jura Dubreuil dont la surprise augmen tait, la raison t'est arrivée alors comme un coup de foudre... Ta lettre prouve que, hier matin, tu n'avais encore aucun soupçon que le vent de la sagesse allait souffler sur toi.

— Ma lettre était à peine partie que je me disais qu'il était temps d'enrayer, que l'heure avait sonné de penser à l'avenir, d'assurer mes vieux jours.

— Turlututu ! fit Dubreuil sur le ton de la plus épaisse incrédulité.

— Que veux-tu? soupira mélancoliquement Jacotot, «la raison ressemble un peu aux boutons sur le nez ; cela nous pousse subitement, sans qu'on s'y attende.

LES FiUES DB l'jÈPlGfER 71

L'aplomb comiqae avec leqael Jacotot avait jusqu'alors riposté fat brasquement ébranlé par cette question à brâle-pourpoint :

— Alors, farceur, veux-tu me dire pourquoi, au lieu d'être yertaeusement dans ton lit à Yincennes, tu foules ie bitume de Paris à quatre heures du matin ?

— Pourquoi je foule le bitume, répéta lentement le médecin en homm^, pris de court, qui cherche et prépare une réponse.

Et, par surcroît de déveine, avant môme qu'il eût trouvé sa réplique, la porte s'ouvrit pour donner passage au garçon de restaurant qui lui présenta un éventail en disant :

— Il a été laissé dans le cabinet par la dame avec laquelle vous avez soupe.

— Ah ! je ferai une maladie d'avoir trop ri î ! I bégaya Dubreuil en se trémoussant sur le divan où l'avait jeté le fou rire qui venait de s'emparer de lui à ce démenti donné par le garçon à la prétendue conversion de Jacotot.

Si démonté qu'il fût par Tévéneraent, le médecin n'en glissa pas moins prestement l'éventail dans sa poche, puis se tournant vers le garçon :

— Rapportez donc d'autre Champagne, commandat-il, celui-ci est éventé... J'ai une soif du diable qui me colle la langue au palais.

A ce changement de décoration, l'avocat Pinel comprit qu'il allait s'ensuivre, entre les deux amis, une confession dans laquelle» lui inconnu à Jacotot, serait un trop indiscret auditeur.

— Je vais me coucher, annonça-t-il en se levant.

— Allons! dors ferme... et à bientôt! se hâta de dire Dubreuil au lieu fie le retenir.

72 LE dOMTE OMNIBUS

Après un salut adressé à Jacotot, J'avocat sortit du

cabinet.

Mais, comme il mettait le pied sur le trottoir, un souvenir lui revint à la mémoire.

— Avec tout cela, pensa-t-il, Dubreuil ne m'a pas dit et j*ai oublié de lui demander pourquoi il ne faut pas parler de bâtard devant Roudiac.

La porte du cabinet se refermait à peine derrière Pinel, que le curieux Dubreuil disait déjà :

— Yoyons, Jacotot, à présent que nous sommes seuls daigneras-tu m'apprendre pourquoi tu m'as joué tout à rheure la comédie du bon ermite?

— Je ne jouais pas la comédie ; j'étais de bonne foi, affirma sérieusement Jacotot.

Et reprenant le ton sententieux :

— La noce n'a qu'un temps, continua-t-il, et l'heure finit par sonner où il faut se ranger. Dans la vie de tout homme, il se présente toujours pour lui une chance de faire fortune. S'il ne la saisit pas au passage, il ne la retrouvera jamais.

— Alors il paraît que cette chance s'est présentée pour toi et que c'est pour l'exploiter que tu renonces à toutes les joyeuses distractions dont, hier encore, tu étais un si chaud partisan?

— Ma conversion date de quelques heures.

Croyant que Jacotot continuait une plaisanterie^

Dubreuil reprit moqueusement :

— Puisque tu prétends avoir tourné subitement à la sagesse, explique-moi donc pourquoi ta conduite concorde si mal avec tes projets de réforme... Est-ce comme début dans la vie rangée que tu as passé la nuit à souper en cabinet particulier avec une femme ?

— Oh! simple souper d^alTaires!... d'affaires sérieuses, prononça Jacotot avec un accent grave.

— Sérieuses, soit!... mais qui ne réclament pas, paraît-!), une discrétion absolue, riposta Dubreuil, toujours gouailleur.

— Qu'en sais-tu?

— Comment! ce que j'en sais?... N'avais-tu pas toutes les raisons possibles pour te cacher de moi? Après m' avoir fait droguer à t^attendre, ne devais-tu pas filer à la sourdine de ton cabinet avec ta donzelle en évitant de me rencontrer et, demain, m*écrire qu'une indisposition subite t'avait empêché de venir me rejoindre?

— Telle était mon intention.

— Au lieu de cela, qu'as-tu fait ? Tu arrives avec aplomb aune heure où je ne t'attends plus. Tu m'inventes ta calembredaine de diable devenu ermite et, en fin de compte, j'apprends que monsieur, dont Tabsence m*inquiétait, a passé la nuit à godailler avec une princesse dans le cabinet voisin, d'où, peut-être, il nous entendait causer.

— Tu ne crois pas dire si juste, mon cher. C'est vrai, nous n'avons pas perdu un mot de votre conversation.

Mais, se reprenant :

— Quand je dis « nous » , je me trompe, poursuivit Jacotot. Placé que j'étais près de la fenêtre ouverte, j'ai plutôt entendu le bruit de vos voix et de vos rires que compris vos paroles. Mais votre dialogue devait

74 ta COMTE OMNIBUS

beaucoup amuser ma compagne qui, adossée à la claîson, n'en a pas perdu un mot. Elle vous a écoutés fbrt attentivement, je te jure.

— Diable ! fit Dubreuil, cela ne prouve pas que tu lui causais de fortes distractions.

— Souper d^affaires, je te le répète... Nous nous étions à peu près tout*dit quand tu as appelé M. Roodiac par la fenêtre.

— Oh! oh I mais si vous étiez déjà là quand Roudiac est venu, vous avez fait une longue séance. .

— C'est le plaisir que madame trouvait à vous écouter qui l'a prolongée. J'ajouterai même que votre conversation a dû me mettre sur le tapis, car, à un moment, ma compagne s'est retournée vers moi en me demandant : <c Est-il vrai que vous soyez un très savant chimiste... et que vous n'ayez pas le sou? » Ce qui m'a fait conclure qu'il était parlé de ton serviteur.

— Oui, je Tavôue, c'est moi-même qui t'avais posé sur le bouchon en regrettant de ne pas te voir, au lieu de continuer la médecine qui ne te nourrit pas, appliquer à l'industrie ta science profonde de la chimie.

Cet aveu fait, Dubreuîl, revenant à ses moutons, reprit d'un ton sec :

— Mais tout cela n'empêche pas, animal I que j'en suis toujours pour ce que j'ai dit. Tu aurais dû filer en cachette et m' écrire, demain, que tu avais été malade. Gela eût été plus poli que devenir dans mon cabinet, devant moi qui t'avais att^idu, poser au Lovelace, au don Juan, à l'homme à bonne fortune, au bel Alcindor.

— Je t'arrête, interrompit en riant Jacotot ; rétablissons les faits, je te prie... Si tu as appris que j'avais soupe en tête-à-tête dans le cabinet voisin, tu le dois à la bévue du garçon qni m'a rapporté, en ta présence, Tobjet oublié par la dame.

LES FIUBS DE l'ÉPIGIER 75

— C*estvrai, avoua Dubreuil.

Mais repiquant sur son thème :

— N^empêche, insista-t^il, que tu aurais mieux fait, de ne pas te montrer.

— Il le fallait, articula tranquillement Jacotot.

— HeinI fit Duhreuil étonné, ille fallait, disp-tu?... Estrce que tu aurais gagné une maladie grave à ne pas me débiter tes balivernes d'homme qui a renoncé à Satan et à ses pompes ?

-^ Oh ! je t'ai conté cela parce que tu n*étais pas seul quand je me suis présenté ici... Devant M. Pinel, je n'ai pas cru devoir parler de ma commission.

— Ta commission? répéta Dubreuil, ne comprenant pas.

— Oui, la commission dont m'avait chargé pour toi la personne avec laquelle j'ai soupe.

— Elle me connaît?

— Sans doute... tout autant que tu la connais.

— Et tu la nommes?

— Andrée.

Dubreuil regarda le médecin de Tair d'un homme qui croit avoir mal entendu.

— Oui, Andrée... celle que tu appelais tout à l'heure la belle Andrée... la môme qui, à sa sortie du restaurant, a fait prier M. de Roudiac de venir lui parler, et qui. Ta emmené dans sa voiture... Cette Andrée qui, disais-tu, avait disparu depuis dix mois et sur le compte de laquelle tu m'as adressé une foule de ques-^ lions lorsque je t'ai eu appris que c'était elle qui se trouvait dans ce coupé que, Pinel et toi, vous guettiez par la fenêtre.

Tous ces détails sur lesquels Jacotot, en les donnant, avait appuyé, Dubreuil les avait écoutés, la bouche ouverte et les yeux fixes.

76 LE GOliTE OMNIBUS

Un souvenir, qui lui revint en mémoire, secoua son ébahissement et le fit s'écrier :

— Alors, mauvais plaisant, tu t'es donc moqué de moi l

— En quoi ?

— En me répondant que je t'en demandais trop, beaucoup trop, énormément trop, quand je t'ai interrogé sur Andrée dont tu venais de nous apprendre la présence dans la voiture.

^ Sans doute que tu m'en demandais trop... car il y a tout au plus quatre heures que j'ai vu Andrée pour la première fois.

Malgré le ton de sincérité qui avait accentué la réponse de son ami, Dubreuil haussa brusquement les épaules et d'une voix où perçait la colère de se voir berné :

— Ya donc conter ta bourde à d'autres, méchant farceur ! Avec cela que la belle Andrée, si fière, si dédaigneuse des hommages que lui adressent des hommes cent fois plus huppés que toi, est femme à aller souper avec le premier individu de rencontre I...

Jacotot avait écouté le sourire aux lèvres Tapostrophe de son ami. Quand elle fut terminée, il répondit fort paisiblement :

— Ce n'est pas moi que la belle attendait à ce souper.

— Qu'est-ce que tu me chantes là? fit Dubreuil qui rengaina subitement sa mauvaise humeur.

— La vérité... vu que je ne me présentais devant Andrée qu'à titre d'ambassadeur... ou, pour mieux dire, à titre de médecin qui venait certifier de l'impossibilité absolue dans laquelle l'invité attendu se trouvait de se rendre au rendez-vous.

— Et quel est cet heureux mortel ?

LES FILX^ES DE t'ÉPIGIBR 77

* ■ ■ . ■ ■ . Ml- - — — .«

— Oh ! ceci n'est pas mon secret... Trouve bon que je n'en ouvre point la bouche, répondit le discret Jacotot.

— M'apprendras -ta au moins si c'est un joli garçon ?

— Oh! oui... c'est un très véritable Prince Charmant, celui-là.

— Dis donc, là, entre nous, est-ce que ce motif, qui empêchait ton beau Léandre d'accourir aux pieds de sa belle, était bien sérieux ?

— Si sérieux, mon cher, qu'à l'heure où nous parlons, il se peut fort bien que le pauvre garçon soit mort du coup de couteau qu'il a reçu la nuit dernière.

— Diantre I mais c'est dramatique en diable ce que ta me contes làl... Et la belle Andrée, comment a-telle pris la nouvelle? As-tu vu si elle en tenait quelque peu pour le blessé, cette hautaine créature qui reste insensible aux plus extravagantes offres d'un peuple d'adorateurs épris d'elle... Je ne serais pas fâché de la savoir pincée par le dieu Cupidon... Hein I voyons, dis-moi quelle figure elle a faite en apprenant la chose.

— Son visage est devenu blême , ses lèvres ont Wmi et le feu sombre, qui s'est allumé dans son grand œil noir, a, immédiatement, tari deux larmes qui venaient de perler au coin des paupières.

—•Ah ! ah ! le bronze s'est amolli ! Et qu'a-telle dit ensuite ?

— Rien, car c'est alors qu'a retenti ta voix qui, par la fenôtVe, appelait M. de Roudiac et que ce dernier s'est écrié : « Tiens ! c'est Dubreuil I » Il m'a semblé alors qu'Andrée tressaillait.

— • A mon nom ?

— Oui, je l'ai cru... Je n'avais pas eu besoin d'en-

7S LC; €OMTS OMNIBÏ^S

tendre ton nom, car je t^avais déjà reconnu à la yoîx... Aussi, comme ma missiop était terminée, je me suis^ levé avec Tintenlion de venir te rejoindre, mais Andrée, en arrêtant ma retraite d*un geste, m*a dit d'une voix qui priait : « Soyez, monsieur, assez aimable pour ne pas me laisser seule en ce restaurant. »

— Et tu es resté en croyant qu'elle voulait jouir du charme de ta conversation?

— Ah ! elle a été jolie ma conversation !... De sa petite main, Andrée m'a fait signe de garder le silence et, se renversant sur le divan adossé à la cloison, elle s'est mise à vous écouter.

— Sans t'adresser aucune parole ? -—Presque»., notre dialogue n'a consisté qu'en

rares phrases, ou plutôt, en questions brèves de la part d'Andrée... C'est ainsi qu'à un moment elle m'a demandé à voix basse : « Ce M. Dubreuil, qui est en train de parler de vous, est donc de vos amis ? »

— Toi, tu n'entendais pas ?

— Bien que le bruit de vos voix... Ensuite est arrivée la question que je t'ai déjà dite : « Est-il vrai que vous soyez un très savant chimiste et que vous n'ayez pas le sou... comme l'affirme Dubreuil? » J'avais à peine lâché mon oui qu'elle s'était remise aux écoutes, tout en me regardant bien en face de ses deux beaux yeux de velours... Ah I quels yeux!... Puis, à un instant oîi votre conversation ne l'intéressait probablement plus, elle s'est redressée lentement et,, toujours en me regardant, elle m'a demandé tout bas :

— Si on vous offrait une occasion de faire fortune^ monsieur le chimiste, la refuseriez-voûs ?

A cette confidence, faite par Jacotot, que la belle

LESt FILI«GS IMS L'ÉPICIER 79

Andrée lui ayait ofiPert l'occasion de gagner une fortune, un sourire ironique vint à Dubreuil <im s'écria d'une ?oix railleuse :

~ Ail I Toilà bien les femmes I toutes les mêmes!... Gelie-ci n'a pas eu plutôt appris que tu étais chimiste de tâient qu'il lui est immédiatement venu à l'idée de te promettre monts et merveilles pour obtenir de toi quelqi^ élixir qui conserve la beauté... Allons, avoue qu'elle t'a demandé une eau de Jouvence?

Mais, au lieu de la réponse attendu, Dubreuil fut fort étonné d'entendre son ami, après avoir secoué négativement la tête, prononcer d'une voix sincère :

— Andrée ne m'a demandé absolument rien.

— Mais tu disais qu'elle t'avait offert l'occasion de gagner une fortune ?

-- Oui, mais cette occasion, c'est un autre qui doit lue l'indiquer.

Et, après une petite pause, Jacotot ajouta :

— Voilà pourquoi, mon cher, la belle Andrée m'a envoyé & toi.

— A moi? fit l'ancien employé de ministère, surpris ^Q possible. C'est moi qui dois te donner cette fortune qu'elle fa promise ?

— Non, pas positivement... mais c'est toi qui vas ^e conduire à. la personne qui réalisera la promesse d'Andrée.

--- Et quelle est cette personne à laquelle Andrée ^« prie de te conduire ? .

— Oh ! oh! te prie, te prie, répéta Jacotot avec un accent moqueur, ce n'est pas précisément une prière ^ je suis chargé de te transmettre.

— Bah I qu'est-ce donc ?

"^€'est plutôt un ordre, car voici les paroles «l'Aûdrée : « Vous direz à Dubreuil que je veux... — et

elle a appuyé sur le : je veux... -^ qu'il vous conduise et vous présente à Rémy... »

Sans doute qu'il se cachait sous ces paroles quelque chose d'inquiétant pour Dubreuil, car il pâlit légèrement. Par malheur la vanité s'en mêla et, pour ne pas avoir l'air de céder à un pouvoir inconnu, il partit d'un éclat de rire, qui sonna faux, et répliqua d'une yoix qu'il s'efforçait de rendre dédaigneusement méprisante :

— Ah I voyez-vous cette ribaude, cette gourgandine, cette fille qui se permet de m'envoyer des, ordres I... Et à quel titre, je le demande?

— Elle a probablement pensé que le plaisir de mettre un ami sur le chemin de la fortune adoucirait pour toi ce que sa volonté montre de trop impératif, dit doucement le chimiste en cherchant à mettre un peu d'huile sur cet amour-propre qui grinçait.

Mais Dubreuil avait pris goût à la révolte et ce fut d'un ton cassant qu'il répliqua :

— Je n'ai aucun ordre, je te le répète, à recevoir de cette femme.

— En es-tu bien sûr? insista Jacotot.

— Ce qu'il y a de plus sûr.

— Alors, tant mieux ! prononça le médecin, après avoir poussé un soupir de satisfaction^

Cette exclamation devait avoir attaché une forte puce à l'oreille de l'insurgé, car il y eut un adoucissement notable de l'intonation revôche de sa voix quand il derpanda :

^ — Pourquoi tant mieux?

— Parce que j'aurais été désespéré d'être, pour toi, la cause involontaire du moindre désagrément.

Cette fc^is la crainte apparut sur la face de Dubreuil, et il sembla qu'il baissait pavillon, tant il y avait

d'hésitation peareu«e dans Tacceût avec lequel il fit cette question :

— Quel désagrément peux-tu me causer?

— Ma foi, je l'ignorç... Toi seul saurais le dire avec certitude. Quant à moi, j'avais cru deviner une menace dans les paroles d'Andrée... Tu m'affirmes n'avoir rien à redouter. Voilà pourquoi je m'écrie : Tant mieux !

Tout cela avait été débité d'un ton si bonhomme par le. chimiste que Dubreuil crut avoir eu le tort de céder trop vite à une terreur secrète. Redevenant donc subitement braVe, il sourit avec dédain et demanda d'une voix qu'il cherchait à rendre étonnée :

—•Mais, à part son « je veux », qui n'est que ridiculement prétentieux, que vois-tu donc de si menaçant pour moi dans la phrase que cette femme t'a chargé de me répéter ?

— Parbleu ! non, non, répéta Jacotot en secouant latête, cette phrase n'a rien d'effrayant, je l'avoue... aussi n'est-ce pas elle qui me fait peur.

E^t il se remit à remuer la tête de la plus lugubre façon avant de lâcher ces mots qui complétaient sa réponse :

— C'est l'autre.

Gomme le cheval qui se cabre à un coup d'éperon inattendu qui l'atteint à l'endroit le plus sensible, Dubreuil eut un brusque haul-le-corps qui le mit hors de garde. -

— Quelle autre ? demanda- t-il avec un accent dont il ne tentait plus de dissimuler l'anxiété.

— Celle ajoutée par Andrée, dans la prévision que tu hésiterais à me rendre le petit service qu'elle te Clamait pour moi. Veux-tu que je te l'apprenne cette seconde phrase?

— Mais comment donc! mon cher, je suis on ne peut plus curieux de la connaître, bégaya presque Dubreuil en essayant d'un sourire de bravade qui n'aboutit qu'à être une grimace.

, — Voici ses propres paroles : « S'il refusait d'obéir, vous l'avertirez que je lui ferai couper les vivres par Rémy. » C'est à toi, maintenant, de comprendre ce que cela veut dire.

— Eh bien, je te jure, je ne comprends pas I déclara l'ancien employé en jouant au plus mal l'étonnément.

Jacotot devina qu'il fallait avoir brutalement raison de cet amour-propre qui ne voulait pas s'avouer vaincu. Pour ce faire, il se leva, mit son chapeau sur sa tète, et tendant la main à son ami :

— Allons, fit-il, mettons que je n'ai rien dit... et adieu, mon bon. Puisque tu ne sais ce que signifient les paroles d'Andrée, je lui reprocherai vertement, quand je vais la revoir, de s'être moquée de nous... de toi surtout.

Et Jacotot se dirigea vers la porte pour sortir.

-^ Ah ! tu dois la revoir? demanda vivement Dubreuil, qui étendit le bras pour lui barrer la retraite.

— Oui, ce matin, à onze heures, annonça le chimiste en ayant l'air de vouloir forcer le passage.

Le biais que cherchait Dubreuil pour ne pas paraît tre avoir cédé à une menace lui fut fourni par la colère feinte avec laquelle il s'écria :

— Mais, sacrebieu ! ne décampe donc pas ainsi... je croirais presque" que tu me quittes fâché... Est-ce que tu t'imagines que j'ai besoin des injonctions d'une drôlesse, que je méprise et dont je me soucie comme de Colin-Tampon, pour rendre service à un vieil

LË^ FILLES DE L*£PICIEB 83

ami?... Non^tune t'es pas rendu compte du senti'^ menti qui m'a fail bésiter... C'est l'intérêt que je te porte qui me donne à redouter de te voir bientôt sur une mauvaise pente.

T^dant la percàe à une vanité qui* ne voulait pas sombrer, Jacotot parut accepter comme sincère cet intérêt pour son avenir qui avait si subitement poussé an cœur de Dubreuil. S'arrêtant donc au seuil du cabinet il revint vivement sur ses pas et avec une inqœ&ude simulée :

— Quoi? fit-il, suis-je, sans m'en douter, sur une mauvaise pente ? Ëclaire-moi de tes conseils, je t'en supplie I

— Une très mauvaise pente, appuya Dubreuil, tout heureux d'avoir détourné les chiens.

£}t, imitant la façon triste dont son camarade avait tout à l'heure branlé la tête, il acheva d'un ton désolé :

— Je suis au désespoir, mon pauvre ami, de'te voir aux mains de cette redoutable et perverse créature qu'on nomme Andrée.

Puis avec un gros soupir de pitié :

— Ah I si tu la connaissais comme moi I souffla-t-il. Après quoi il ajouta pour l'honneur de son drapeau

qu'il croyait avoir sauvé ;

— Oui, si tu la connaissais, tu dédaignerais sa protection comme. tu m'as vu faire ii de ses menaces... car, tu l'as vu, n'est-ce pas ? ses menaces m'ont trouvé plus inébranlable qu'un roc.

Le vaincu avait beau faire, il était patent pour Jacotot qu'il s'inclinait sous le joug d'Andrée. Mais comme, après tout, il importait peu à celui-ci que Dubreuil, pourvu qu'il le conduisit au but, s'exécutât de bonne grâce ou le fît par contrainte, il crut devoir

84 LE COMTE OMIflBUS

offrir une guirlande à Tamour-propre de son cama-. rade et répondit d^un ton qui affichait une conviction profonde :

— Le fait est que tu es si bien resté de fer aux injonctions d'Andrée que je me reproche d'avoir pu croire un instant que cette festime exerçait une (Puissance quelconque sur toi.

A ces mots toute la face de Tancien employé de ministère rayonna de la jubilation immense d'avoir fait prendre le change au chimiste, et s'imaginant avoir bataille complètement gagnée, il lança dédaigneusement :

— Pouah ! ne parlons plus de cette fille I... Si tu la connaissais comme moil

— Mais je ne demande pas mieux que de la connaître aussi ! Voyons, quelles ont été ses aventures, ses intrigues, ses amants? dis-moi tout cela puisque tu avoues le savoir à fond, insista vivement Jacotot fort avide d'apprendre le passé de la femme que les circonstances venaient de faire entrer tout à coup dans sa vie.

Mais Dubreuil, malgré ses bravades vaniteuses, avait une sainte peur d'Andrée. Semblable à ceux qui, tout en ayant l'air de conspuer l'ennemi, évitent soigneusement de s'exposer à ses coups et capitulent à la première alerte, jl vit un péril pour lui à persister dans son dénigrement, et il prit le meilleur moyen pour n'avoir rien à redouter plus tard des indiscrétions de Jacotot. Ce moyen était de dire simplement la vérité.

— Oui, je la connais, dit-il, je la connais tout autant que ceux qui prétendent la mieux connaître, c'est-à-dire que je n'en sais pas grand'chose. Andrée mène un grand train, ce qui fait qu'on a supposé

lES FlUES DB l'ÉPIGIEK K5

que quelqu'un devait fournir à son luxe... Alors on lui a donné vingt amants à la file, mais quand il a fallu aller aux preuves, néant!... et ceux-là mêmes qu'on avait cités comme élus n*ont rien avoué qui pût faire garder leur nom sur la liste... Tiens, Eoudiac passe pour avoir été favorisé et il n'a jamais dit ou osé dire rien qui affirmât ce cancan.' Néanmoins il est avéré qu'elle le conduit à la baguette et, pourtant, Roudiac est un animal bien rétif à conduire ! Enfin, lasse de tomber toujours à faux, la médisance a fini, à propos d'Andrée, par se cantonner dans un dire. Faute de mieux, on a inventé que cette superbe fille, sans cœur, sans âme, et même sans tempérament, devait appartenir à quelque vieillard, un débauché en retraite, qui alimentait sa prodigalité... Voilà ce qu'on en raconte, mon cher, et moi, comme les autres, je n'en sais pas plus.

Alors, craignant d'en avoir déjà trop dit, Dubreuil tira sa montre et, avant que Jacotot pût lui faire une nouvelle question, il s'écria :

— Déjà cinq heures du matin I il est grandement temps de filer d'ici !

Après avoir quitté son siège pour venir se poser en face de son ami, il lui mit ses mains sur les épaules et, en le regardant d'un air attristé, il ajouta d'une voix qui accusait la compassion :

— A présent que j'ai vainement essayé de te faire entendre la voix de la raison, et que je reconnais qu'il est vraiment bien inutile de tenter d'empêcher un fou de faire une folie... et, surtout, comme je ne sais pas refuser un service à un ami qui me le demande, je vais te conduire chez Rémy.

Bien qu'on fût à la fin du mois de mai, c'est-à-dire bien que le soleil, levé depuis longtemps, éclairât de

86 us COMTE OMNIBUS

tous ses rayons le boulevard sur lequel se croisaient déjà de nombreux passants, Jacotot partit de rire à cette proposition de le conduire cbez Rémy.

— Es-tu fou? dit-4L Bst-ce à pareille heure qu'où réveille le monde pour lui présenter les gens?

— Ohl sois tranquille, Tange de l'usure déploie ses ailes de grand matin,. et nous ne serons pas encore des premiers à son audience.

— En route alors l.«. Est-ce loin?

— Non, rue de Rivoli... juste la durée du cigareque nous allons fumer en nous y rendant à pied afin do prendre un peu Tair.

Us n'étaient pas à plus de cent mètres du restaurant que Jacotot, en réfléchissant à l'aventure qui l'avait mis sur le chemin du domicile de Tusurier, s& demandait s'il n'avait pas un peu trop niaisement mordu à cette espérance de fortune offerte par Andrée à son ambition. Dans quel but cette femme, qui lo voyait pour la première fois et qui, par conséquent^ n'avait aucune raison de s'intéresser à lui, l'envoyaitelle à Rémy, ce personnage suspect^ qui devait lo mettre à même de sortir de la misère? Jacotot avait beau se dire qu'en venant avertir Andi^ée qu'un coup de couteau empêchait celui qu'elle attendait de se présenter au rendez-vous, il avait rendu service à la ^olie femme ; il lui fallait bien s'avouer que ce service était si minime qu'il ne valait pas qu'elle se prît tout à coup d'une énorme reconnaissance. Or, en praticien de la vie qu'il était, Jacotot; savait trop bien qu'ici-bas on ne donne rien pour rien. Il cherchait donc ce qu'on lui demanderait en échange du service rendu.

A en juger par l'individu auquel on l'adressait, n'avait-il pas à craindre qu'on l'attirât dans un piège

LES !FILLKS DE I^PIGI'E^R 87

qui pouvait le rendre complice d'ane intrigue sombre et eriminelto?

II arriva donc que Jacotot sentit sa résolution ébranlée par une peur secrète qui lui soufflait que, peut-être, il courait à sa perte. Alors ToBil vague, tout à sa méditation, et sans s'apercevoir qu'il parlait à haute voix, il prononça :

— Non, je n'irai pas chez ce Rémy I

II fut subitement rappelé à lui par la voix gouailleuse de Dubreuil qui s'écriait :

^- Ah ! tu attends un peu tard pour te décider, toi l C'est quand tu es arrivé à sa porte que tu prends la résolution de ne pas aller chez ton homme?

— Oti suis-je donc? fit le médecin, n'ayant pas conscience de la route parcourue pendant qu'il songeait»

-^ Tii es, je te le répète, devant la maison qui, à son quatrième étage, renferme l'ange de l'usure... Eh bien l montons-nous, oui ou non?

S'il avait été seul, Jacotot se serait éloigné. Mais lui aussi eut sa crise d'amour-propre stupide. 11 poussa donc Dubreuil en avant et répondit :

— Montre-moi le chemin... Puisque la fortune m'attend là-haut, je vais la chercher.

Durant Tescalade des étages, l'ancien employé du ministère, qui jouait l'important, prit un ton protec» teur pour faire la leçon à celui, qu'il conduisait.

■— Laisse-moi d'abord te présenter. Tu parleras ensuite d'Andrée, si c'est nécessaire... ce que je ne crois pas.

— Mais, objecta Jacotot, il faut au moins que je répète à cet homme la phrase qu'elle m'a chargé de lui dire.

Ces mots semblèrent avoir cloué Dubreuil sur la marche qu'il allait quitter.

— Gomment? balbutia-t-il d'une voix effrayée, il y a encore une phrase outre les deux dont tu m'as parlé?

— Oui, une troisième dont je n'ai pas cru devoir te faire mention, car elle ne te concerne nullement,

— Bien vrai?

— Je te le jure. C'est une sorte d'avis, inintelligible pour moi, communiqué à Rémy par Andrée.

— Boni bon! je n'insiste pas, dit Dubreuil rassuré. Et, reprenant l'ascension de l'escalier, il poursuivit

après avoir retrouvé le ton protecteur :

— Si je tiens à te présenter en mon seul nom, c'est pour que tu constates avec quel empressement obséquieux notre arabe va se mettre à mes ordres. Il n'attendra même pas que j'aie formulé un désir pour m'offrir son argent... que je n'ai nulle intention de repousser, car ma bourse est à sec... Tu vas voir, je ne te dis que cela... Plus je lui emprunte, plus la confiance de Rémy dans ce qu'il appelle mon étoile devient prodigieuse. Il me force la main, parole d'honneur! C'est à n'y rien comprendre! Un vrai conte de fée... Si j'hésitais à recevoir ses écus, je crois qu*il se roulerait à mes pieds pour me les faire accepter... Tu vas voir, mon cher, tu vas voir.

Cependant ils étaient arrivés devant une petite porte, et Dubreuil étendait la main vers un fil de fera bouchon en papier qui servait de cordon de sonnette, quand Jacotot lui arrêta le bras en disant :

— C'est inutile... la porte est ouverte.

— Bravo! fit Dubreuil, auquel la vue de cette porte entre-baillée venait d'inspirer une idée.

Ensuite se penchant à l'oreille de son compagnon, il lui souffla :

— Probablement que le bossu, qui lui tient lieu de domestique et de clerc, est à rôder, au sixième étage.

LES FILLES DE l' ÉPICIER' 89

dans le couloir des bonnes... Pas de bruit! En nous glissant dans la place, nous allons surprendre Rémy, et tu vas le voir bondir d'un empressement joyeux à ma première parole... Suis -moi sur la pointe du pied.

Et, prêchant d'exemple, Dubreuil poussa doucement la porte et pénétra dans l'antichambre, après avoir donné au médecin ce dernier renseignement.:

— La niche de Rémy est dans la chambre à gauche. . . attends-toi aux hurlements de satisfaction de notre homme.

Jacotot goûtait peu cette manière de s'introduire chez les gens, mais son guide semblait tenir si fort à hii prouver l'efTet de sa présence sur Rémy qu'il se décida à le suivre.

Une fois l'antichambre traversée, Dubreuil fit jouer, avec des précautions infinies, le bouton de porte de cette pièce à gauche dans laquelle, disait-il, se trouvait la niche de l'usurier. En s* ouvrant, la porte permit aux survenants d'entendre un bruit de paroles.

— Hein ! fit l'ancien employé aussi bas que possible, quand je te disais que, malgré l'heure matinale, nous ne serions pas des premiers à l'audience ; tu vois qu'on nous a précédés.

La chambre que la porte béante permettait à Jacotot d'apercevoir était divisée en deux, dans sa largeur, par une cloison à grillage, mais qui ne laissait pas le regard sonder la seconde partie de la pièce, car un épais rideau vert, soigneusement tiré, cachait aux écouteurs la vue de l'usurier et de celui avec lequel il conversait en ce moment.

C'était ce réduit, ainsi calfeutré, que Dubreuil appe* lait la niche de Rémy.

Sans réfléchir à leur façon d'agir par trop indiscrète.

StD ' LK COMTE OHHlBCrS

les jeunes gens, au lieu d'annoncer leu;* présence» se prirent à écouter. '

— Oui, moiisieur Rémy, disait une voi^, notre jeune Pichard a ses vingt ans et, dame 1 c'est T&ge où Ton court la prétentaine.

— Et surtout l'âge où l'on bavarde, articula sèchement l'usurier.

— Oui, vo,il& ce qui doit nous inquiéter I... Que notre jeune coq tombe dans les mains d'une luronne curieuse qui sache le faire parler... et v^ te faire fiche toute la spéculation I

Après avoir d'abord souri en écoutant ces paroles,. Dubreuil était devenu subitem^Mit sérieux.

— C'est drôle, se disait-il, voilà u&e voix que je connais.

Le dialogue avait continué de l'autre côté du rideau par cette question de Rémy :

— Est-il donc impossible de l'empêcher de sortir? ne peut-on le garder, au logis?

— Ah I ouiche I allez donc arrêter un matou qui cherche des chattes I

-^ Mais, des chattes... il me semble qu'il n'a pas à courir bien loin pour en trouver. N'avez-vous [passous la main la lingère et la femme de chambre, deux commères appétissantes qui, si elles le voulaient, et surtout si elles comprenaient bien leur intérêt...

— Oui, je le sais, et j'ai tâché de les amènera retenir notre gaillard. Elles n'ont pas trop dit non, mais elles ont peur de se faire casser les reins par le cocher et le valet de pied, deux jaloux qui n'aiment pas à partager leurs pommes.

— Que la peste étrangle les imbéciles qui mêlent la jalousie aux afTaires I gronda l'usurier.

Puis, après une courte pause :

LES FluisS Dfi l'épicier 91

-^a^i» ■! I ■ I I —— ^^ I II — .^—11 , ■ I ■ I ^ » ■■ ■ I 11 I ^^„^j^

-^ Nous ne pouTons pourtant pas congédier ce ga* imn qui promène ses vingt ans... Au lieu que ce soit rétourderie qui le fasse parler, comme nous le crai» ^ons maintenant, ce serait alors layéngeance qui lui délierait la langue... ce qui deviendrait bien autremmt grave que quelques mots lâchés par imprudence.

Et pris d*un accès de rage, Rémy grogpia d'un tou furieux :

— Satané crapaud de Pichard !!I^

Pendant ce -dialogue étrange, Dubreuil^ Toreille toujours tendue, regardait le plafond en interrogeant sa mémoire et se répétait :

— : Il n'y a pas à dire, la voix de Tbomme qui cause avec Rémy m'est connue.

Gelui dont Torgane intriguait tant Técouteur avait immédiatement répliqué en prenant la défense du satané crapaud en question :

— Je crois que nous nous alarmons à tort sur un bavardage qu'il pourrait commettre, car, au fond, le petit est fièrement futé...

— Futé ! futé I répéta Rémy avec une ironie hargneuse, il n'y a pas de fiité qui tienne devant unefemme qui lui promet Theure du berger, elle peut le niener loin, votre futé... Pour le moment, laissons là notre Faublas et parlons d'autre chose.

Il y eut un petit silence, puis l'usurier demanda d'un ton sec :

— Et elle ?

A cette question mystérieuse, l'autre personnage fit une réponse des plus énigmatiques.

-^ Ni plus ni moins qu'un soliveau, dit- il d'un ton ibrt gai.

— Parfait ! il faudra que...

Rémy n'acheva pas. Si la fin de la phrase lui était

restée aux lèvres, c'était que Jacotot, honteux de son rôle d'espion, venait de signaler volontairement sa présence en toussant plusieurs fois*

Aussitôt un homme trapu, à la face d'un rouge violet, sortit vivement d'une porte, percée dan3 la cloison, qu'il referma au plus vite d'un coup de pied en arrière pour ne pas laisser voir celui avec lequel il causait.

C'était Rémy.

D'un bond, il fut sur les jeunes gens qu'il rejeta dans l'antichambre ; puis, sans leur laisser le temps de dire un mot, et toujours brutalement, il les poussa dans une autre pièce, qui s'ouvrait aussi sur l'antichambre, dont il ferma la porte sur eux.

La pensée qui absorbait Dubreuil l'avait si bien empêché de protester que, quand l'usurier eut disparu, son unique phrase fut celle-ci :

— Je connais la voix de cet homme.

— Et il est à croire que tu dois aussi connaître sa figure ; car Rémy, pour lui assurer la retraite, est en train de nous mettre sous clef, dit Jacotot en lui faisant signe d'écouter le bruit de la serrure qui grinçait encore.

La chambre, dans laquelle Rémy les avait enfermés, était le salon de l'appartement... mais quel salon ! Le papier de tenture, décollé par l'humidité, pendait en lambeaux. Sur la cheminée, nulle garniture et, à le revendre, on n'eût pas retiré vingt écus du mobilier qui garnissait la pièce, tant le tout était vieux, disloqué et crasseux.

Au milieu de ces meubles infects, un objet attira pourtant l'attention des deux prisonniers. C'était un cadre en bois sculpté, vrai morceau d'art, qui contenait le portrait d'une petite fille de six ou sept ans.

LBS FILLES I>E L'ÉPICIER 93

Uenfant, si elle n'était morte, devait être à présent femme faite, car le nom, signé au bas de cette toile, un chef-d'œuvre, était celui d'un grand peintre décédé depuis quinze ans.

— Mignonne enfant! dit Jacotot en admirant le portrait, est-ce la fille de Rémy ? Ton usurier est-il donc marié?

— Je n'en sais rien... Après tout pourquoi n'auraitil pas une famille? Les ours en ont bien une, répliqua rageusement Dubreuil, qui avait oublié la voix, pour penser à la réception brutale que venait de lui faire Vange de l'usure, réception qui ne ressemblait guère à celle qu'il avait annoncée à son compagnon.

Jacotot devina cette rancune et, appuyant sur la chanterelle, il se mita dire en souriant ;

— Est-ce que tu ne m'avais pas vanté l'accueil enthousiaste qui t'attendait à notre arrivée?... Rémy devait bondir de satisfaction... Il a bondi, c'est la vérité, mais pour nous traiter comme un paquet de linge qu'on jette dans un coin afin qu'il ne soit pas aperçu par un visiteur.

— Je tournais le dos, Rémy ne m'a pas reconnu... Mais tu vas voir tout à l'heure TefFet prodigieux de mon étoile ; il arrivera ici ses. deux mains pleines d'or et tendues vers moi.

Un des mérites de Jacotot était d'être un garçon observateur qui ne laissait presque rien passer d'inaperçu, il avait promptement relevé tous les détails de la scène qui venait d'avoir lieu. Aussi, en entendant Dubreuil parler de son étoile, il demanda :

— Qu'appelles-tu ton étoile?

— Ce perait fort difficile à préciser. C'est un je ne sais quoi qui inspire une confiance si colossale à Rémy ue, sans qu? je possède aucune propriété, sans que

2A LB COVTB (HOIllUS

je lui offre la moindre garantie, il m'avance des sommes folles.

— Que \ tu acceptes sans hésitation,

— Est-ce qu'il y. a à hésiter avec un gaillard qui vous fourre de force ses billets de banque dans les poches en vous criant : « Pourquoi refuser? Est-ce que je vous parle de me rembourser ? Je vous répète que j'ai confiance en. votre étoile ! Prenez, prenez toujours ; quand il n'y en aura plus, il y en aura encore. » Il faudrait être son propre bourreau, tu le vois, pour résister à Rémy qui, pour tout potage, ne me demande que de lui gâter un carré de papier timbré avec ma signature qui ne vaut pas un quart de centime... Il est vrai d'avouer que, sur mon billet, maître Rémy commet toujours une grosse erreur de chiffre, car il a la main facile au zéro en trop au bout de la somme prêtée..* mais comme qui ne peut pas le moins ne peut pas le plus, il ne m'importe nullement de devoir cinquante mille francs au lieu de cinq mille. Puisque Rémy veut absolument que j'aie une étoile, mon étoile répond pour moi, et c'est au nom de mon étoile que tu vas m'entendre lui demander une dizaine de mille francs qu'il me lâchera avec une joie qui tiendra du délire.

Jacotot avait écouté fort sérieusement ce récit des faits et gestes de l'usurier à l'égard de son emprunteur et il s'était efforcé d'en deviner le motif.

— Ks-moi, reprit-il, tu n'as jamais essayé de découvrir ce que pouvait être cet X inconnu que Rémy appelle ton étoile?

— J'ai cherché plusieurs fois sans rien trouver... alors, comme il est plus facile de se contenter de tout que de peu, je me suis résigné sans peine à échanger mon ancienne vie de misère et de travail contre

LKS nLLBb DE l'Épicier 95

one existence fastoause et délicieusement oisive.

— Veux-tu que je te fasse part d'une décoarerte que j'ai faite tout à l'heure?

— Celle que Rémy est un gas TÎgonreux qui nous a fait tourner comme deux toupies.

— NoUy mais celle que l'homme qui causait avec lai doit être, en bien ou en mal, pour quelque diose dans ton étoile.

— L'homme dont j'ai reconnu la voix?

— Oui. Dans ce qu'il a dit, n'as-tù rien découvert qui puisse t'éclairer?

— En quoi serais-je intéressé à la conduite de ce nommé Pichard, un gamin de vingt ans qui court la prétentaine?

— J'ai pourtant le soupçon que cela doit te concerner indirectement, prononça gravement Jacolot.

-« Sur quoi fondes-tu ce soupçon ?

— Sur la conduite de Rémj envers nous. Cette vigueur que tn prêtes à l'usurier quand il nous a enfermés ici, je n*y crois pas, moi. J'ai la conviction qu'il a dû cette force momentanée à l'effet d'une quadruple peur.

-- Oh I ! quatre peurs à la fois ! tu lui fais bonne mesure, dit Dubreuil en riant.

* — Oui, peur en nous trouvant là ; peur d'avoir été ^uté et compris ; peur que tu n'eusses deviné à la voix quel était celui qui se tenait avec lui derrière le rideau et, enfin, peur, si tu ne l'avais pas deviné, que tu ^'aperçusses son visage... ce qui fait qu'il nous a prudemment mis sous clef pour protéger le départ de sou homme.

A ce moment, les prisonniers entendirent, bien qu'on cherchât à l'assourdir, le bruit de pas qui traversaient l'antichambre.

96 LE COKTE OMHIBDS.

— C'est Rémy qui reconduit son visiteur, dit Dubreuil.

— C'est peut-être aussi, en même temps, ton étoile qui file, ajouta le médecin.

— Tu es fou ! mon cher. Je te répèle que, tournant

le dos, je n'ai pas été reconnn par Eémy quaud il , nous a poussés ici. Tu verras quelles excuses désolées il va [n'adresser,

Ce disant, le jeune homme marcha vers la porte dont la serrure craquait sous la main de l'usurier qui allait entrer.

C'était l'habitude de Dubreuil de traiter de haut avec son prêteur. Quand la porte, en s'ouvrant, l'eût mis en présence de Rémy, il s'écria donc avec une morgue insolente :

— Qu'est-ce à dire, vieil, arabe? Se conduit-on de la sorte avec ceux qui daignent vous rendre visite?

Mais le vieil arabe, au Heu de s'incliner humblement et de se confondre en ces excuses désolées que Dubreuil avait d'avance prédites à son ami, ne fit pas le plus piètre salut etrépondit d'un ton sec et avec une choquante familiarité :

— Ah ! c'est vous, mon garçon. Si vous n'étiez pas venu, j'allais vous écrire.

La chute avait été rude pour Dubreuil ainsi jeté^ bas de ses grands chevaux, et surtout si imprévue que, ne pouvant encore y croire, il conserva un peu de son intonation hautaine quand il demanda :

— Potiriiuoi m'écrire?

— Mais pour rentrer dans mes fonds tout bonnement, appuya Rémy.

La réponse fit tomber le débiteur du plus haut des nues. Une stupéfaction tellement immense le paralysa que la p:i!ole lui fit faute.

LE2S). PIUES D£ L ÉPICIER 97

— Eh bien, quoi ? continua Tusurier avec une grossièreté impudente, quand tous resterez ]à, mon garçon, à me regarder avec la bouche ouverte, comme un chien qui attend sa p&tée... est-ce que je ne vous parie pas en bon français?... Supposiez-vous que je V0U5 gaverais éternellement?... Àh ! non, car vous avez i'appétittrop goulu... Undemi-million en deux années, bigre I c'est avoir la dent solide. . . Aussi j'arrête les frais. Dubreuil était en droit de répondre que ce demimillion se réduisait en réalité à deux cent mille francs, mais, dans son effarement, il ne trouva que ces trois mots qu'il parvint bien péniblement à prononcer :

— Et mon étoile ?

— Votre étoile I quelle étoile ? Vous avez Tair de vouloir m'en montrer une en plein midi... Quand je suis sérieux, t&chez donc de m'imiter... Je veux être remboursé; c'est clair, net, bien catégorique.

11 y avait une différence, on le voit, entre cet homme, (lui réclamait son argent et celui qui, au dire de Dubreuil, devait se rouler à ses pieds en lui offrant des pleines poignées d'or.

Toute la scène s'était passée sans que Rémy eût semblé avoir aperçu Jacotot, resté immobile dans le coin où il était assis. Par pitié pour son camarade, le médecin voulut détourner sur lui l'attention de l'usurier et se mit à tousser.

Ce dernier se retourna aussitôt et, son visage se faisant aimable, il s'avança vers le jeune homme, en disant :

— J'ai cru m'apercevoir déjà que monsieur était enrhumé, car, si sa toux ne m'avait pas prévenu, tout à l'heure, de sa présence que me cachait le rideau, j'aurais pu le faire attendre bien plus longtemps encore avant de le prier de passer au salon.

Jacotot aurait pu protester contre la manière dont s'y prenait Rémy pour prier les gens de passer au salon, mais il ne fit attention qu'aux cinq ou six mots par lesquels Tusurier plaidait le faux pour savoir le -vrai et il répondit du ton le plus sincère qu*il pût employer: :

•^ Mais vous ne vous êtes nullement fait attendre, monsieur. Nous mettions le pied dans la chambre quand vous êtes apparu.

Une expression de contentement passa sur le visage de Rémy à ces mots qui pouvaient lui donner à croire que sa conversation n'avait pas été surprise; mais, en fin renard, il revint à la charge.

— Du reste, reprit-il, vous devez m'avoir excusé, car, si vous avez écouté, vous avez entendu que je causais avec un client, venu avant vous.

— Je n'ai pas l'habitude d'écouter aux portes I riposta Jacotot, en se redressant tout froissé et d'un ton cassant qui fit plus, pour convaincre Rémy, que toutes les phrases qu'aurait pu débiter le jeune homme.

Sans plus insister, Rémy aborda un autre thème :

— Qui ai-je l'honneur de recevoir chez moi? demanda-t-il.

— Mon ami, M. Dubreuil a bien voulu se charger de me présenter à vous, pour qui une dame m'a donné une commission.

— Je vous écoute.

— Cette dame m'a prié de vous dire que la Picardie était en France, débita le jeune homme avec un superbe sang-froid.

A ce renseignement qui, au point de vue géographique, n'ouvrait pas à la science un horizon nouveau, l'usurier s'écria :

LES POJJBê DK l'épicier 99-

— Ah I bien, j*y suis.». Vous êtes M. Jacotot, n'est-ce

pas? Un savant, un habile chimiste qui pour fouiller la

science jusqu'en ses plus profonds replis, pour arriver à lui arracher des découvertes qui enrichiront l'industrie, voudrait, afin de consacrer tout son temps à. l'étude, n'avoir pas à se débattre contre les exigences quotidiennes de la vie matérielle, en un mot, qui dé*sirerait, pendant deux ou trois années, avoir son repos et son pain assurés.

Après avoir dédaigneusement haussé les épaules d'être requis pour un si minime service, l'usurier continua en riant :

— Mais c'est une misère que cela I Que vous faut-iL tout au plus?... cinquante, mettons même cent mille francs; vraie bagatelle I... Pour vous compter cette somme, je n'aurai pas grand'peine à vous trouver dix, ^ngt, trente capitalistes.

Et se tournant vers ûubreuil, avachi et hébété sur sa chaise :

-* Tenez, dit-il, monsieur Dubreuil, tout le premier, sera heureux de vous avancer ces quelques chiffons de mille francs.

Béjàtout ahuri sous cet énorme coup de massue du remboursement que lui avait administré Rémy, Dubreuil, en entendant l'usurier le poser comme un capitaliste qui pouvait prêter cinquante, et môme cent mille francs, montra un visage décomposé par la stupé* faction. Son œil devint celui d'un fou, sa bouche s'ou- ^l démesurée et, de sa gorge, serrée, il ne put tirer ({u'une suite de sons étranglés auxquels l'usurier feignit d'attacher un sens, car il s'écria en riant :

-*" Oui, oui, monsieur Dubreuil ; je comprends ce que vous pense*,., et n'osez dire. Oui, c'est fort juste,. vous avez raison et M. Jacotot est un homme trop se-

JL. lui,

rieux en affaires pour se froisser de ce que, avant de lui verser vos capitaux, vous exigiez de lai une garantie... une reconnaissance... un titre... ou un engagement quelconque.

Jacolot aurait bien pu faire observer à Rémy que le prétendu capitaliste, au lien d'une garantie, semblait plutôt avoir besoin d'un veire d'ean qui mettrait fin à son étranglement, mais il s'était fait en l'esprit du médeciu-cliimiste une révolution soudaine qui ne plaidait nutleroent les intërâts de t'ex-employé de ministère.

Il avait compris que l'usurier, soit à la recommandation d'Andrée, soit en vue d'un but mystérieux, était tout disposé à lui rendre service, mais qu'il voulait l'ob'.iger sur le dos de Dubreuil.

Jacotot était une de ces natures actives, intelligentes, hardies qui, bien souvent, quand elles ne tournent pas mal, finissent par périr étouffées dans le cercle trop étroit où la misère les enfermait. II savait surtout que la vogue, pour bien des élus, a été acquise à son de grosse caisse. Malheureusement, il n'avait jamais été assez riche pour se payer le vacarme qui fait accourir les badauds.

Or, les cent mille francs que Rémy parlait de mettre à sa disposition, c'était la grosse caisse qui attirerait la foule devant son enseigne. Pour lui, cette somme ne représentait pas une fortune, car son ambition ne se serait pas contentée de si peu, mais ellelui fournirait, lin (U'pensaot à propos, les moyens d'une réclame qui le mettrait en évidence et ferait lever le nez, vers X nioulous de Panurge.

Donc, Jacotot étant ainsi posé, il est bien évident peu lui importait, pourvu qu'il montât, que cefùl les épaules de Dubreuil.

Aussi était-il en train de se dire :

— Etais-je bête, en venant ici, d'avoir peur qu'on voulût m'attirer. dans quelque piège dangereux pour moi f Je comprends maintenant. Ce n*est pas h moi qu'on tend un traquenard, c'est àDubreuil.^. Moi je ne suis que le moyen de l'attirer dans la fosse où on veut le pousser et on m'a pris parce qu'on m'avait sous la main... Si je refuse, il n'en sera pas moins roulé, car, à défaut de moi, on s'adressera aussitôt à un autre... et cet autre ne fera pas la petite bouche, vu que cent mille francs sont un joli morceau... Donc, puisque, soit de mon chef, soit par un autre, Dubreuil est forcément destiné à faire la culbute, autant que je profite de l'aubaine. Tant pis pour le camarade ! mais, ici-bas, chacun pour soi I

Ce fut donc avec tout le sérieux possible que, bien décidé à jeter son ami à la mer, le médecin répondit à la dernière phrase de l'usurier :

— Mais comment donc, monsieur Rémy? Loin de me froisser que M. Dubreuil, qui veut bien m'avancer cent mille francs, exige un titre qui atteste son prêt géné^ reux, je suis tout disposé, non pas à lui offrir une garantie, car, hélas î je ne possède rien qui réponde poarmoi, mais à lui signer des deux mains une reconnaissance de la somme qu'il daigne mettre à ma dis* position.

— Hein I qu'en dites- vous? fit l'usurier en se tournant vers Dubreuil.

Le malheureux était dans l'impossibilité de répondre au <( qu'en dites-vous ! » car l'étonnement colossal, qui s'était emparé de lui, l'avait métamorphosé en statue.

— Allons, reprit Rémy en souriant, nous connaissons le proverbe : « Qui ne dit mot consent. »

102 U GOSTE OKSIBCS

11 se dirigea yen la porte du sakm en ajooUnt :

— Monsieur Jacolot^ veuillez me sniirre à ma caisse^ je tais vons compter la somme que TÔtre ami met à totre disposHioii*

Pdîs, en passant devant Dobrenil, assis snr on faatetiil près de la sortie, il le prit soas le bras et le sotilera en disant :

— Venez aussi, cher monsieur, car j'ai besoin de Totre autorisation pour disposer des fonds que vou^ m'avez donné en garde.

Incapable de résister, Tex-employé du ministère se laissa traîner par l'usurier qui, suivi de Jacotot, l'emmena dans la pièce voisine, derrière le rideau vert qui cachait un coffre-fort et un bureau.

— Là, fit Rémy en montrant à Jacotot le fauteuil placé devant le bureau, veuillez vous asseoir et me signer votre reçu au nom de M. Dubreuil.^

Comme il, prenait la plume, le médecin se sentie mordu par la méfiance.

— En quels termes? demanda-t-il.

— Ceux qu'il vous plaira de choisir. Je me ferais ttn scrupule de rien vous dicter, répondit l'usurier en s*inclinant.

— Cela vous convient-il? prononça bientôt le médecin en lui présentant le reçu qu'il avait rédigé à sa guise.

— Oh ! moi, dit Rémy, cela ne me regarde en rien, c'est TafTaire de M. Dubreuil.

Et, sans le lire, il tendit le reçu à ce dernier en continuant :

— Oui, c'est à monsieur de décider si, tel qu'il est, ce papier lui semble présenter assez de garanties pour que, si besoin en était, il puisse le passer à un tiers.

Cette fin de phrase fut comme un coup de cloche qui réveilla Dubreuil de son engourdissement moral»

LÈS na.ES DE l'épicier 10$

— Le passera un tiers? répéta- Wl avec une lueur d'es^yoÎT.

— Sans doute. Pour rhomme le plus riche, il peut «o&ner une heure d'embarras financier où il lui faille réaliser ses valeurs en portefeuille... Daignez donc me dire si vous acceptez la teneur de la reconnaissance de monsieur.

Jaootot ne s'était guère engagé en signant le papier qui ne contenait que cette phrase : « je reconnais

AVOIR REÇU DE M. DUBRfiUIL LÀ SOMHB DE CENT MILLE.

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