‹ Le comte Omnibus (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · FRANCS · texte numérisé non relu

FRANCS

Dubreuil l'avait belle pour faire observer à Rémy que ce reçu n'attestait pas que la somme avait été versée à titre de prêt et que, de plus, il ne stipulait aucune époque de remboursement. Mais lui qui pensait si peu au payement de son propre passif, ne pouvait se montrer fort exigeant sur l'exactitude des autres à liquider leurs dettes. Bien persuadé, en outre, que toute observation de sa part serait parfaitement inutile, il se contenta donc de faire de la tête un petit signe approbateur.

Cet acquiescement muet obtenu, Rémy se retourna vers Jacotot, qui avait suivi la scène en silence et en se demandant si, lui aussi, n'était pas dupe d'une co- Diédie qui, au dénouement, allait faire s'en aller les cent mille francs en fumée.

^ Du moment, reprit Rémy, que ce reçu satisfait M. Dubreuil, je n'ai plus, monsieur, qu'à vous compter la somme.

En parlant ainsi, il ouvrit sa caisse, en lira un portefeuille d'où il fit sortir dix liasses de dix mille francs €n billets de baxjque et les offrit au médecin.

Puis il tendit le reçu à Dubreuil en disant :

— Gardez soigneusement ce papier, cher monsieur,.

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car, soit qu'il vous plaise de le conserver en portefeuille jusqu^au paiement, soit qu'il vous plaise de l'escompter, il représente une somme qui, par la confiance que M. Jacotot m'inspire comme à vous, me semble valoir de Targent comptant.

Et après un salut aux jeunes gens :

— A présent, messieurs, reprit-il en forme de bref congé, permettez-moi de ne pas vous retenir plus longtemps.

A ces mots qui terminaient l'audience, Jacotot, que son gousset bien garni faisait désireux de décamper au plus vite, tourna prestement sur ses talons et gagna la porte. Mais il n'en fut pas de même du malheureux Dubreuil qui, bien tombé de ses exigences premières, resta sur place à chercher une phrase des plus humbles pour solliciter un prêt modeste d'une dizaine de louis.

Eut-il trouvé sa requête suppliante qu'il n'aurait pas eu le temps de la présenter, car Rémy, le prenant par les épaules, le poussa devant lui en disant d'une voix légèrement ironique :

— Mes compliments sur votre flair à bien placer vos capitaux. . . Tant vaut le débiteur, tant vaut la créance. . . Et la vôtre sur M. Jacotot me paraît être de Tor en barre... du véritable or en barre.

Après une dernière poussée qui fit avancer Dubreuil sur le carré, l'usurier referma vivement sa porte et l'ex-employé de ministère, tout penaud de n'avoir pu réaliser sa dernière espérance, l'entendit regagner sa niche d'un pas lourd et en chantonnant : « Bon voyage, monsieur DumoUet, » d'un ton aussi faux qu'il était moqueur.

En redescendant l'escalier, l'allure des jeunes gens ne ressemblait guère à celle qu'ils avaient eue en le

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montant. An lieu de son air protecteur et de sa fière assurance de toucher bientôt une grosse somme, le pauvre Dubreuil, encore hébété par ce qui s'était passée baissait tristement son nez long d'une aune. Machinalement, il tàtait la poche dans laquelle, en place du paguet de billets de banque qu'il avait toujours emporté après chacune de ses visites à Rémy, il sentait ce reçu de Jacotot que, bien qu'en eût dit l'usurier, il estimait bon seulement à allumer le premier cigare qu'il fumerait.

Qoant à Jacotot, c'était lui qui, à présent, tenait le le bout agréable de la bascule. La crainte d'être attiré Ters un piège inconnu, qui le tourmentait à son arrivée, s'était complètement dissipée. Lui aussi avait la main

sur sa poche, et ses doigts en caressaient la rondeur avec un frétillement joyeux. L'étoile, qui s'était éclipsée du ciel de Dubreuil, apparaissait resplendissante dans le sien et lui inspirait une confiance à tel point aveugle qu'il ne trouvait plus rien d'extraordinaire à ces cent mille francs que Rémy lui avait livrés si facilement.

— Oui, se répétait-il, c'est à Dubreuil qu'on en veut. Moi, je ne suis que le figurant qui a été nécessaire à la comédie qu'on lui joue... figurant, il est vrai, qu'on a payé cher. La meilleur preuve que je n'ai rien à craindre, c'est la facilité avec laquelle Rémy s'est contenté de ce reçu insignifiant que j'ai donné... Le grelin, dans un but que j'ignore et qui menabe mon compagnon, a jeté cent mille francs par la fenêtre sans se soucier de celui sur qui la somme tomberait et, moi, j'ai été le passant de hasard qui a reçu le magot sur la tète.

On comprendra que Jacotot, avec cette façon de commenter les choses, se croyait exempt de toute re-

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connaissance envers Dubreuil pour son faux rôle de capitaliste obligeant, et qu'il pensait ne pas lui devoir le moindre remerciement.

Il arriva donc qu'aussitôt qu'ils eurent atteint la rue, le médecin, qui devinait sur les lèvres de son ami une demande d'emprunt, se hàta.de lui serrer la main en disant :

— Au revoir, mon bon. Il faut que je retourne au plus vite à Yincennes. Du moment que je quitte mon service à la maison de santé, il est utile que je pré* vienne promptement le docteur Baudraie d'avoir à me chercher un remplaçant.

Puis, sans attendre un mot, il prit sa course et, dans la crainte d'être poursuivi, il arrêta au passage une voiture à vide, et s'y jeta en murmurant :

— Ouf! m'en voici débarrassé! Si je lui avais laissé ouvrir la bouche, il aurait fallu pour lui écorner mon magot.

Puis , en tâtant sa poche avec une joie folle, il ajouta :

— Eh! ehl j'ai fait là une bonne matinée! Cent mille francs ! à moi, bien à moil... et sans courir le plus petit danger.

Ainsi qu'il en était convaincu, Jacotot ne courait-il vraiment aucun danger? Pour savoir à quoi nous en tenir sur ce point, il nous faut retourner à Dubreuil qui, tout déconcerté par le prompt départ de son ami^ était resté sur place, devant la maison de Rémy, en ^ regardant le fugitif s'éloigner.

— Il aurait bien pu me prêter dix ou quinze louis^ se disait-il, car il me sait à sec et sans autre ressource que ce reçu dont, mieux que personne, il connaît le peu de valeur... bien que Rémy prétende que ce chiffon de papier soit de l'or en barre.

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Une idée soudaine vint le surprendre en son monologue et lui souffler une espérance.

— Mais, reprit-il, puisque c'est de Tor en barre, ^ pourquoi Rémy ne m'escompterait-il pas ce titre dont 1 il faisait tant Téloge ? j

Et, après avoir un peu hésité : 1

— - Remontons chez l'arabe, décida*t-il. !

Oubreuil était bien certain que l'usurier, quand il l'avait poussé sur le carré, avait refermé la porte derrière ^

lui et, pourtant, le jeune homme, de môme que la première fois, trouva cette porte encore entre-bÂillée.

Gomme le petit domestique bossu, qui servait de clerc, était toujours absent de son poste, Dubreuil traversa l'antichambre ; mais, instruit par Texpérience ^u péril qu'il y avait à vouloir surprendre les gens, il eat soin d'annoncer son retour à l'usurier, par un bruit de talons de bottes. Mais il en fut pour sa précaution, ear elle n'éveilla pas l'attention de Rémy que le jeûne homme, en pénétrant dans la seconde pièce, trouva debout devant la fenôtre, le nez en Tair et profondément absorbé dans la contemplation du ciel.

"^ Monsieur Rémy, prononça timidement l'arri-, vant.

k eet appel l'usurier tourna la tète, et, en reconnaissant le visiteur :

— Tiens^ fit-il, je pensais justement à vous... ou, plutôt, j'étais en train d'examiner votre étoile qui l>rill6.,. oh! mais qui brille I...

En entendant Rémy reparler de son étoile, le jeune l^onun^, pris d'une joie subite, ne vit dans la phrase qu'an (Changement heureux des dispositions de l'usurier ison é^d. Ëût-il gardé un dernier doute à ce sujet, ^ue ce doute se serait immédiatement dissipé, car Rémy s'empressa d'ajouter :

— Quel bon vent vous ramène? En quoi puis-je avoir le bonheur de. vous être utile ?

— C'est pour ce reçu,« avança Dubreuil, enhardi par Taccueil.

— Ah! oui, le reçu de M. Jacotof... Eh bien?

— Vous m'avez dit que c'était de Tor en barre... qu'il valait de l'argent comptant.

— Eh bien? répéta Rémy sans avoir l'air de comprendre le moins du monde.

— Eh bien, comme je me trouve précisément à cette heure avoir besoin d'argent comptant, j'ai pensé que vous consentiriez à me changea cet or en barre contre sa valeur en écus monnayés.

— Pourquoi pas? fit franchement Rémy.

Et avançant la main :

—Voyons ce reçu, que je le relise, dit-il.

Tout palpitant de joie, Dubreuil tira de sa poche le précieux papier et le tendit à l'usurier qui l'ouvrit sous ses yeux.

— Pas possiblel s'écria-t-il en regardant le jeune homme avec une figure douloureusement étonnée.

— Quoi, pas possible! répéta Dubreuil dont une crainte subite éteignit la satisfaction.

— Pas possible que vous vous soyez contenté d'un reçu ainsi rédigé... Ah! mon pauvre garçon! quand je vous Tai présenté en vous demandant si la rédaction vous en convenait, il fallait me consulter, m'avouer que vous n'entendiez rien aux affaires... Alors je Taurais lu avec votre permission... car vous devez vous rappeler que j'ai refusé d'en prendre connaissance en disant que cela ne me regardait en rien ; que c'était votre afiahre; que, moi, je n'étais que la machine qui transmettrait la somme si le reçu obtenait votre assentiment.

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Pois, en remuant la tête d'un air triste, Tusurier pro* noDça d'an ton navré :

—Quel malhear que vous ne m'ayez pas consulté I... 11 ne vaat rien, absolument rien, votre reçu.

— Mais vous disiez que c'était de Tor en barre, insista Dubreuil en bégayant.

-7- Oui, je Tai dit, mais pouvais-je m'imaginer que TOUS aviez été assez enfant pour accepter un billet [qui ne stipule aucune époque de remboursement?

Gomme si Dubreuil avait véritablement donné les cent mille francs qu'avait empochés Jacotot, Tusurier lui dit sous le nez avec un aplomb merveilleux :

— Ahl vous êtes facile à lâcher votre argent, vous ! je ne vous en fais pas mon compliment.

Ensuite, reportant les yeux sur le reçu, il continua avec un sourire de pitié :

-- Peut-on être assez niais pour avoir accepté un pareil titre I Non-seulement il n'y est pas question de remboursement, mais rien ne prouve que vous ayez prêté la somme.

Pour avoir prêté la somme, Dubreuil savait à quoi s'en tenir sur son rôle de capitaliste; mais il répondit en usant d'un biais :

— Jacotot ne pourra pourtant pas nier avoir reçu les cent mille francs.

— Parbleu I non, il ne niera pas et sa signature atteste qu'il a reçu, parfaitement reçu... Mais en quelle qualité? Gomme emprunteur ou comme créancier?... Qu'il lui plaise demain de prétendre que vous lui avez remboursé une dette, son reçu ne contredira en rien «on dire.

Après quoi, se reprenant à hocher la tête, Rémy articula d'un ton sec en lui. tendant le reçu :

— Tenez, mon pauvre garçon, reprenez votre chiffon

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de papier qui ne vaut pas uA radia... le le regrette^ car j'aurais été fort heureux de yous obliger. «.Dùbreuil aTan^ait la main pour prendre le reçu^ quand tout à coup Tusurier le retira viTement h lui» en s*écriant :

— Attendez-donc?

Après ces mots, il leva le nez et les yeux au plafond, et se mit à réfléchir en homme qui, ayant trouvé une idée, l'étudié sous toutes ses faoes.

On devine avec quel silence religieux Dubreuil, auquel l'espoir venait de revenir brusquement, attendit le résultat de sa méditation.

^ — Oui, 4ii enfin Rémy, il y aurait un moyen de rendre à ce papier quelque valeur»

— ^^Quel moyen? prononça fébrilement Dubreuil.

Si Jacotot avait été là pour surprendre le sourire ra-* pide qui passa en ce moment sur les lèvres de l'usurier, il aurait été peut-être ébranlé dans sa conviction que son l'eçu, tel qu'il l'avait rédigé, ne le menaçait d'aucun dangçr.

Semblable au serpent qui veut fasciner sa proie, Rémy, le regard fixé sur; les yeux du jeune bomme^ commença d'une voix lente :

— Que devons-nous' d'^abord tenter? N'est-ce pas, avant tout, de rendre à ce papier une valeur qui per^ mette à un esconipteur... à moi tout le premier.;, -de TOUS en avancer le prix ?

— * Oui, oui, à TOUS tout le premier, interrompit Dubreuil, qui entrevoyait déjà au loin la terre proinise.

«- Mais, continua l'usurier, pour atteindre ce résultat, il faut donner à votre reçu sa raison d'être, c'est*à*-dire établir qu'il résulte d'un versement fait par vous à Totre ami... Voua suiTez bien mon rs^sonaement?

«•» Ohl oui, lAcha le jeone homme avec un accent

LES Ï'ILLES DE L'ÉPIGIBR lli

sur la sincérité duqael Rémy ii*eot pas le plas petit doute.

— Or, poursuivit l'usurier, ce Tersement vous l'avez fait... n'est-il pas vrai?

— Heu ! heu ! pas positivement, balbutia Dubreuil en rougissant.

Rémy eut Tair de ne pas comprendre et répliqua d'une voix impatiente :

— Oh! si vous chicanez sur les mots, nous n'avancerons à rien ! Oui, je le sais, vous n'avez pas fait ce versement... par vos mains, s'entend... mais, moi, je l'ai fait en votre nom et c'est tout comme.

— Ah! alors, si c'est tout comme! concéda facilement le jeune homme.

— Une fois le versement prouvé, l'affaire marchera sur des roulettes et vous n'aurez plus qu'à toucher les espèces.

— Toucher les espèces, répéta Dubreuil, qui ne comprenait nullement où voulait en venir Rémy, mais dont les doigts se crispèrent comme s'ils sentaient déjà le contact desdites espèces.

— Oui, mais avant de rien toucher, il faut prouver, je le répète, appuya Rémy.

Tout en poussant le jeune homme vers le fauteuil placé devant son bureau, il continua :

— Asseyez-vous là, cher monsieur, et tâchons d'éta<^ blir ensemble notre preuve.

Dubreuil se laissa tomber sur le fauteuil et machi^ nalement, il prit une plume qu'il trempa dans l'encrier.

— Ah ! vous êtes d'avis d'écrire, dit vivement Pusurier, soit, cherchons alors ce que vous pourries bien écrire.

Dubreuil, nous le répétons, avait tout madhinale-

ment saisi cette plucne, mais comme il eut peur de troubler la méditation de Rémy qui venait de se poser .la maiu sur les yeux, il n'osa souffler mot. Au bout de dix secondes , l'usurier releva la tête ea

souriant:

— Je crois que j*ai trouvé quelque chose de bien simple, de bien vraisemblable.,. Voulez- vous que je soumette ma découverte à votre approbation?... Vous allez voir comme c'est logique !

Puis sans attendre cette approbation qu'il sollicitait, Rémy demanda vivement :

— Je ne fais point erreur^ n'est-ce pas, vous m'avez bien dit que M. Jacotot est fabricant de produits chi* miques ?

— Nullement... il est médecin, répliqua naïvement Dubreuil.

L'usurier fit une moue dédaigneuse :

— Oh I oh t yn médecin, diantre !... La profession est honorable et elle est honorée par ceux qui l'exercent!., mais, voyez-vous, une créance de cent mille francs sur un médecin tentera peu les capitalistes. Un médecia n'a que sa trousse pour garantie, tandis que l'industriel a son matériel.

Puis, sur un ton d'étonnement :

— Oîi diable avais-je été chercher, s'écrîa-t-il, que M. Jacotot était fabricant de produits chimiques?

L'usurier s'amusait de Dubreuil comme le chat qui joue avec la souris. Il s'attendait donc à cette réponse que lui. fit sa dupe :

— Votre erreur vient de ce que, en vous annonçant mon ami comme médecin, je l'aurai probablement posé aussi comme chimiste d'un talent réel.

— Ah I c'est donc cela ! chimiste, chimique, j'aurai confondu... mais, financièrement parlant, un chimiste

tKS FILLES DB l'ÉPIGIER ' 1{3

est de cent coudées au-dessus d'un médecin. II touche à l'industrie ; ils'y môle par ses découvertes.

— C'est mon avis, approuva Dubreuil.

— Alors,, si c'est votre avis, cherchons ensemble quel parti nous pouvons tirer d'un chimiste au point de vaequi nous occupe... Tenez, admettons que vous soyez enfin revenu de cette existence gaspilleuse, de cette vie de propre à rien que vous menez, et que vous pensiez à vous ranger... et à payer vos dettes.

Et, avec un accent de reproche amical :

— Car, appuya Rémy, il m'a paru ce matin que TOUS ne saviez pas que, tôt ou tard, il faut que les dettes se soldent... Mais admettons que, convaincu de cette vérité, vous songiez enfin à vous exécuter.

-- Oui, admettons, admettons, dit Dubreuil qui ne tenait jpas à ce que son créancier s'appesantît trop sur ce chapitre.

— Or, comment seriez vous capable de payer votre passif ? Est-ce avec votre travail? Non, vous êtes paresseux au possible et vous n'avez aucun état. Vous n'auriez donc que la ressource des gens d'esprit.

— Qui est de? demanda le jeune homme flatté de se voir rangé au nombre des gens d'esprit.

— Qui est d'exploiter les autres... Oh! honorablement bien entendu. Que de gens se sont enrichis parce qu'ils étaient de moitié dans l'exploitation de l'idée d'un autre I Puisque nous sommes en train d'admettre, pourquoi, par exemple, votre ami Jacotot, en habile chimiste qu'il est, n'aurait-il pas fait une découverte superbe... oh ! mais une de ces découvertes qui enrichissent à millions leur inventeur... que feriezvous alors, ?

— Oui, que ferais-je? dit le jeune homme, qui

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se perdait dans tous les méandres des suppositions oii le promenait Tusurier.

— Vous viendriez trouver Rémy et vous lui diriez : a Brave et excellent homme, qui m'avez obligé tant de fois, il se présente un moyen de m'acquitter envers vous. Un de mes amis a fait une découverte qui nous enrichira tous les deux, car il m'offre de me prendre pour associé, si je lui verse cent mille francs... ne pouvez-vous pas m'avancer cette- mise de fonds? » Alors, moi qui ai toujours eu un faible pour vous, moi qui ai eu confiance en cette étoile qui devait vous conduire à la fortune, je vous réponds sans barguiner : « Amenez-moi votre chimiste et je lui compte ses cent mille francs. » Hein 1 Qu'en dites-vous ?

A mesure que Rémy avait parlé, Dubreuil, prenant la supposition pour une réalité, avait fini par croire, •comme on dit, que c'était arrivé et il allait s' enthousiasmant de plus en plus. Malheureusement la vérité se fit subitement jour au milieu de son illusion et, fort <lécoQfit, il s'écria d'une voix lamentable :

— Oui, mais Jacotot n'a^rien découvert.

Cette exclamation fit éclater de rire l'usurier qui, tout en se tordant sur son siège, continua :

— Gomment, vous avez cru que c'était vrai I Vous avez oublié que nous étions dans la domaine des suppositions et que nous cherchions un moyen de donner une valeur au reçu insignifiant que vous a subtile* ment fourré votre ami Jacotot... Ah ! ah I il parait que ce moyen, trouvé par moi, est bon puisque vous vous y êtes laissé prendre.

Ensuite, redevenant sérieux :

— Voyons, dit-il, que décidez-vous? Acceptez-vous mon mode de prouver que le reçu de Jacotot atteste un prêt de votre part?

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-^ Et voQs m'affirmez qu'il accfuerra. ainsi une Valeur 'véritable pour un escompteur? demanda Dubreùil, qui perdait pied au tmlieu de tout cet amalgame de faux et devrai.

^ Pour moi la signature de Votre ami vaudra cent miDe francs tout ronds. ^ .

-^ Que faut-il faire? s'écria le jeuùe homme, pris d'une joie folle à là perspective de palper tout à l'heure des écus.

-^ Ecrire tout bonnement oe dont nous venons de convenir... li'hi9toire de la découverte du chimiste» 1^ rexploitation de laquelle vous voulez vous associer... Rien de plus, rien de moins. C'est simple comme bonjour.

Gomme Bubreuil hésitait, Rémy demanda du ton ie plus naturel :

— Voulea-vous que je vous dicte 7

— Oui, vous me rendrez service, car je ne sais comment tourner cela.

-**OhI que vous voici empôtré pour bien peu de chose... Rien que trois ou^quatre lignes, mon cher. Les écrits courts sont les meilleurs. Tenez, jugez-en.

Après cette phrase, débitée sur un ton de bonhomie j^euse, Tusurier se mit à dicter :

« Mon cher Rémy,

» Encore un, mais dernier sacrifice en ma faveur, et je suis sauvé de cette débine qui m'étrangle. Youlez^ vous, en mon nom, compter cent mille francs à mon ^mi Jacotot qui vous en donnera reçu? C'est un chimiste des plus habiles dont la science me mettra bientôt à même de payer toutes mes dettes et de jouir enfin d'une fortune que j'attends depuis longtemps. »

Sa dictée finie, Rémy ajouta d'une voix, rieuse :

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— Hein ! tout y est : le prêt, la découverte du chimiste, rassociation qui promet la fortune... Oui, tout y est, et sans détails oiseux. Vous voyez que c^était bien simple... Au reste, si vous trouvez quelque chose h changer, agissez à votre guise ; je ne vous impose pas ma littérature, moi... Liberté ! liber tas I

Sur cette latitude qui lui était donnée, Dubreuil re)ut lentement son écrit et n'y voyant rien qui n'eût été d'abord convenu, il le signa et le tendit à l'usurier. Celui-ci joignit la lettre au reçu, qu'il avait toujours gardé en main, et se dirigea vers sa caisse en disant r

. — A présent le reçu vaut bien ses cent mille francs.

La joie de voir Rémy marcher vers sa caisse fut si forte chez Dubreuil que, d'émotion, il ferma les yeux. Il écouta le grincement, musique céleste pour lui, du coifre-fort qui s'ouvrait, puis il l'entendit, avec non moins de plaisir, se refermer. Afin de bien savourer sa jouissance jusqu'au bout, il attendit, pour rouvrir les yeux, que l'usurier, qu'il allait voir devant lui, tendant une main pleine de billets de banque, lui prononçât ces mélodieuses paroles : <^yoici la somme I »

— Est-ce que vous dormez debout? demanda la voix mçqueuse de Rémy.

A ces mots, qui ne ressemblaient nullement à la phrase espérée, le jeune homme retrouva aussitôt la vue.

Comme il s'y était attendu, l'usurier était bien devant lui et il lui tendait la main... mais cette main était vide I ! !

— Grand merci, monsieur Dubreuil, et adieu, ajouta l'arabe.

Alors, en feignant de ne pas se rendre compte (}e rénorme désappointement qui avait subitement convulsé;laface du malheureux, il s'écria d'un ton étonné :

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LES FILLES DE l'ÉPICIER , ' ilT

— Qu'est-ce qui vous prend? Etes-vous malade? Pourquoi ouvrez-vous ainsi la bouche?

Dubreoil, à Taide d'un grand effort, parvint à ramener un peu de salive sur sa langue desséchée par l'effet de ce dénouement imprévu et put arriver à articuler :

— Et mon reçu?

— Il est dans ma caisse, votre reçu, et il ne s'envo* lerapas... Après?

— Mais vous m'avez dit qu'il valait cent mille francs.

— La meilleure preuve qu'il les vaut, c'est que je lésai donnés en votre nom à M. Jacotot... Vous me devez donc cent mille francs de plus.

— Et moi? ?? geignit Dubreuil avec un accent si désespéré que Rémy, sachant qu'il n'est si doux mouton qui ne finisse par se révolter, parut s'attendt*ir.

— Allons, dit-il avec sa même bonhomie toujours charmante, il vous faut donc aussi un gâteau?... Ah ! vous faites bien de moi ce que vous voulez, vous pouvez vous en vanter... Soit! je m'exécute... Tenez, voici des papiers timbrés sur la table ; signez-m'en pour deux cent mille francs... Ce que je vais vous donner et le prêt Jacotot nous feront un compte rond, mais j'espère que vous n'abuserez pas de ma faiblesse avant longtemps !

Alors, se retournant, Rémy marcha vers sa caisse en maugréant :

— Vous me ruinez ! Parole d'honneur ! vous nae ruinez! Le peu que je possède y passera.

Sentant que la misère l'attendait à la porte, mais, surtout, alléché par les dernières paroles de Rémy dont il entendait le coffre-fort, en se rouvrant, crier sur ses gonds, Dubreuil se mit bien vite à signer une liasse de papiers timbrés.

Sa caisse refermée, le prêteur s'était rapproché et,

il8 LE COMTE OMNIBUS

debout près du fauteuil, il avait attendu en guettant de l'œil si une irrégularité ne se glissait pas dans la teneur des lettres de change et, afin d'activer la célérité de plume de sa dupe, il faisait bruire à ses oreilles le papier des billets de banque qu'il agitait derrière son dos* Quand Dubreuil lui présenta les deux cent miUe francs de valeurs, Rémy," le sourire aux lèvres, les prit d'une main et avança l'autre en disant :

— Tenez, voici votre part, gros goulu !

Et, bien gentiment, il mit dans la main fiévreuse du jeune homme trois billets de mille francs.

L'usurier, on le voit, n'était pas de ces timorés qui prétendent qu'on doit plumer la poule sans la faire crier. Seulement il ne laissait pas à la poule le ten>ps de crier, s'il faut en juger d'après sa façon d'agir avec Dubreuil qu'il prit par les épaules et se mit à pousser devant lui jusqu'au palier de son étage en criant d'un ton bourru :

— A présent, preste et leste! montrez-moi vos talons ; j'ai d'autres chiens à fouetter.

De sorte que le. pauvre garçon, à peu près idiot de saisissement, se retrouva sur le carré avec deux cent mille francs de dettes de plus... qu'il s'était procurés, on peut le dire, presque gratis.

On a bien souvent parlé des nombreux et fort différents effets produits sur l'organisation humaine par une commotion violente. L'un, qui était muet, a retrouvé la parole ; l'autre est devenu subitement sourd; celui-ci a vu ses cheveux blanchir en quelques heures ; celui-là s'est senti brusquement guéri du mal qui al* lait le tuer.

Sur Dubreuil, l'effet opéré par la commotion fut tout autre. Elle eut le don de lui rendre instantané* ment la mémoire.

LES flIXeS DE l'ÉPIGIER

Non pas la lâémfoire de ce qai venait de se passer, «ar il n en avait rien oublié, mais la mémoire d'nil fait auquel, faute de pouvoir le retrouver en son souvenir, il n'avait plus songé.

— La voix de Thomme q\\\ causait avec Rémy était celle de Goberju, murmura-t-il aussitôt.

Ce nom retrouvé apportait-il au jeune homme une hieur qui lui éclairait le passé ou lui indiquait l'avenir 7 Etait-ce plutôt par un de ces pressentiments sinistres qui naissent bien souvent de causes qui semblent leur être complètement étrangères ? Nous ne saurions ri^i décider à ce sujet, mais le fait est qu'une intuition soudaine fit deviner à Dubreuil, tout frissonnant, que la lettre écrite par lui, sous la dictée de Rémy, cachait un danger terrible.

Un instant, dût-il briser la porte, il voulut rentrer chez Tusurier pour lui reprendre de force le fatal papier, mais une réflexion prudente Tarrôta:

-^ Non, se dit-il, je suis trop au pouvoir de ce misérable pour l'attaquer de front... Je suis perdu si je n'agis pas de ruse.

Une heureuse pensée vint lui montrer la route à suivre en lui rappelant Pinel, cet avocat avec lequel il avait soupe.

— Oui, murmura-t-il, Pinel est un honnête homme dont les conseils me guideront.

Alors, descendant l'escalier quatre à quatre, Dubreuil gagna la rue et prit sa course jusqu'au faubourg Poissonnière, où demeurait l'avocat.

— Monsieur ne peut pas vous recevoir, il donne une consultation à un client, lui dit la bonne de Pinel qui, après lui avoir ouvert la porte, tentait de s'opposer à son invasion dans le cabinet de l'avocat et voulait le faire attendre au salon.

120 LE comI-e omnibus

— Non, non, laissez'^moi passer, ma brave Nanette, insista le jeune homme qui, pour forcer le passage,

' repoussa doucen^ent la domestique, femme d'une cin* quantaine d'années .

En voyant son ami apparaître, livide, haletant, à demi fou, Pinel, qui était véritablement occupé à. donner une consultation, courut à sa rencontre?

— Qu'as-tu donc? demanda-t-il d'une voix sincèrement inquiète.

Puis, en pensant que son client pouvait se formaliser d'être ainsi abandonné pour ce nouveau venu qui entrait comme une bombe, l'avocat se retourna vers le délaissé en demandant :

— Vous permettez, monsieur Grondier?

Malgré son trouble, ce nom frappa Dubreuil qui examina celui qu'on venait de nommer.

— Grondier, se dit-il, est-ce le fils de mon ancien chef de division au ministère des finances?... Non, car il était aveugle.

Ce qui faisait ainsi parler Dubreuil, c'était que le client, après avoir répondu par un signe de tête à la demande de Pinel, s'était mis à examiner, avec une attention que ne pouvait avoir un aveugle, les différents tableaux qui ornaient les panneaux du cabinet»

Au moment même où la victime de l'usurier arrivait chez l'avocat, Remy était en train, pour la vingtième fois peut-être, de relire la lettre écrite par Dubreuil^ Il est à croire que cette lettre lui procurait une satisfaction réelle, car, après en avoir achevé la lecture; il se frotta joyeusement les mains en murmurant :

— Eh I eh I me voilà paré pour l'heure où le pétard éclatera... Si, à ce moment-là, notre garçon veut faire, le méchant, on lui passera le bridon.

LES niXES DE l'Épicier 12f

Il est bien incontestable qu'il n'existejamais ici-bas de bonheurparfait, car Tasurier, après cet élan de joie, poussa un gros soupir en ajoutant avec tristesse :

— Cent mille francs, c'est un peu cber, mais il fallait s'assurer contre l'explosion.

Maintenant que nous avons fait connaître à notre lecteur quelques-uns des personnages qui, sans compter ceux que les événements doivent successivement amener en scène, vont se mouvoir dans le drame dont nous avons entamé le récit, nous reviendrons de vingtquatre heures en arrière pour retrouver le docteur Baudraie au moment où, de retour de cette course à travers bois qui lui avait valu la rencontre de Pirouette,. il allait pénétrer dans le n° 8, la chambre du blessé, après avoir été prévenu par le surveillant du corridor que, pendant son absence, son suppléant Jacotot, qui ne lui en avait pas soufflé mot, était resté plus d'une heure enfermé dans la chambre de l'inconnu, en compagnie du père Omnibus, le garde-malade.

^ Ëh bien? fit le docteur à voix basse, en voyant le blessé lourdement assoupi.

—Il est retombé en torpeur, annonça le père Omnibus.

— 11 parait que le délire, que je craignais, ne s'est point déclaré, puisque je n'ai pas reçu l'avis que vous deviez me faire transmettre.

Soit que le père Omnibns ne sût pas mentir, soit

422 LE COMTE 0M9IBUS

^ti'il fût an finaud qui flairait les cas où il faut forcément dire la vérité, il répondit :

— Pardonnez- moi, monsieur le docteur, il a eu si bien le délire que j'en ai immédiatement prévena le surveillant du corridor qui, en m'annonçant qne vous étiez absent, m'a proposé de faire venir M. Jacotot... ce que j'ai refusé.

— De sorte que mon suppléant n'a pas vu le blessé, appuya Baudraie.

Le garde-malade évita encore le piège tendu à sa véracité, en disant sans hésiter :

— Pardonnez-moi encore. M. Jacotot, averti sans doute par le surveillant, est entré au moment où le malade était en pleine crise de fièvre, et il a tout en-> l>endu,

— Mais, vous aussi, vous avez tout entendu ?

— Entendu, oui, avoua le garde en souriant, mais compris, non... car le blessé a sans cesse parlé en an«* glais, langue que doit savoir M. Jacotot, qui a écouté avec lapins grande attention.

— M. Jacotot ne vous a-t-il pas résumé sommairement ce qu'avait pu dire le blessé?

— Non, monsieur. Il s'est contenté de me recommander les plus grands soins pour mon malade qui, m'a-t'il annoncé, est un personnage de marque.

— Abl ahl fit Baudraie, heureux de relever ce dé^ tail, si mince qu'il fût. Et il ne vous a pas mieux pré- •cisé l'individualité de votre malade?

— Il m'a seulement appris le nom que le blessé lui avait involontairement révélé dans son délire.

— Alors apprenez-le-moi.

— Il se nomme le comte Horace de Blèves.

Ce nom rappela aussitôt à Baudraie la confidence burlesque de Grondier, à laquelle il n'avait pas eru,

« - I III I II I I I I .1 I •mm—^0^ ' 1— ■^^■^■i^iM»

sur ce LoQÎs- Auguste Blossec, comte de Blèves, qui, ayant reconnu tous ses bâtards, comptait, tant en filles qo'ea garçons, vingt-deux enfants^ tous frères ou soBurs, duc6té paternel, de madame Grondier l'épouse disparue.

Devant son employé, Baudraie ne voulut pas se montrer trop curieux, en insistant sur ce qui s'était passé entre son suppléant et le blessé. Il laissa dona dériver son interrogatoire sur le père Omnibus :

— Vous lui faites bien exactement prendre sa potion? continua-t-il.

— Oui, monsieur, chaque fois qu'il me semble sortir de son assoupissement.

— A ces moments-là, parait-il avoir sa raison ? Parlet-il? Avez-vous entendu quelques mots en français indiquant qu'il sache cette langue?

— Non, depuis que le délire est tombé, le malade est comme abruti.

— Observez-le bien et, s'il s^est produit du nouveau, TOUS me le direz ce soir, quand je viendrai le visiter encore, cammanda le docteur qui s'éloigna après avoir, un instant, regardé le jeune homme, toujours immo* bile sur ses oreillers.

Dans le couloir, Baudraie, fort surpris de la conduite de Jacotot, se livra à tout un monologue de questions.

— Pourquoi, quand il m'a rendu le service à mon retour, ne m'a-t-il pas soufflé mot de ce qui s'était passé ? Parce que je ne lui avais pas, en partant, parlé de ce blessé, devait-il ne me rien dire de ce qui avait eu lieu en mon absence?... Ah ! çà, Jacotot sait donc Tanglais?,.. Moi qui n'en connais rien, me voilà bien loti, si ce jeune homme ne parle pas notre langue.

Puis, en se reprenant :

— Mais si, si... il doit être tout ce qu'il y a de plus

. Français, et même Parisien, puisque c'est - un de Blèves, «le comte Horace de Blèves», m'a dit ce père Omnibus... Est-ce un enfant légitime celui-là? Ou fait-il partie de la tribu des bâtards, dont m'a parlé Grbndier en me racontant la disparition de sa femme ? Plus rassuré sur Tavenir promis à sa curiosité, le docteur frotta ses énormes mains Tune contre l'autre, et murmura :

— Oui, ce jeune comte Horace est Français... il sera ' sorti de sa torpeur ce soir. .. je le ferai parler à ma prochaine visite.

Mais le docteur ne put rendre cette visite, car un des fous, enfermés dans les cabanons de l'établissement, s'étant mis, dans un accès de démence furieuse, à se lancer, tête baissée, contre le mur de sa cellule, il en était résulté de si granids dégâts dans la boite osseuse du crâne de ce malheureux que Baudraîe, en désespoir de cause, dut recourir à l'opération du trépan, opération qui occupa si bien sa soirée et absorba tellement sa penâée que ce ne fut qu'à minuit, lorsqu'il allait entrer dans son lit, qu'il se souvint du comte Horace.

— Demain matin, je commencerai ma tournée par lui. Ces quelques heures de retard n'auront fait que le rendre plus dispos à me répondre, se dit-il en s'étendant sur sa couche où le sommeil du juste ne tarda pas à s'emparer de lui.

Mais rhomme propose, et les événements disposent. . » et, dans le nombre des événements, il faut ranger Fopération du trépan qui ne permet pas toujours décompter sur son lendemain.

L'opération, faite par Baudraîe^ avait réussi complèmejit, tout ce qu'il y a de plus complètement... mais en ce sens que le docteur, avec une propreté merveil -

LBS FILLES Dfi L'éPIGIBR ' 125

leuseavait détaché du crâne de son sujet un rond d'une régularité parfaite, aux bords bien lisses, sans bavures, ni esquilles ; bref, un travail qui attestait la remarquable habileté de mains de l'opérateur.

Malheureusement, l'âme du trépassé, pendant la nuit, ayant trouvé ce trou ouvert, avait fait ce que doit faire tout prisonnier auquel s'offre une occasion de fuir, elle s'était évadép de sa prison charnelle pour remonter aux demeures célestes. Si bien que, le matin Tenu, Baudraie, au lieu d'aller visiter le comte Horace deBlèves, comme il se Tétait promis, fut tout occupé du soin de faire enlever son trépassé par la famille, avertie, la veille au soir, de la gravité du cas et qui était accourue au point du jour.

C'était même pour éviter que ces parents désolés n'allassent' dans les couloirs de la maison promener des gémissements qui n'auraient pas précisément inspiré la confiance et la quiétude aux autres malades de rétablissement, que le docteur les avait prudemment réunis dans son cabinet. Tout occupé qu'il était à consoler leur désespoir, il avait si bien oublié la marche du temps, qu'il fut fort surpris de voir apparaître Jacotot au moment où la pendule tintait ses dix coups, heure à laquelle Jacotot venait quotidiennement prendre le service médical, pour que son supérieur pût ,aller faire sa tournée chez les clients du dehors. Avant le départ de Baudraie, les deux médecins, nous l'avons dit, déjeunaient ensemble.

— Déjà dix heures ! se dit le docteur à la vue de son suppléant.

£t, en même temps, il se rappela qu'il n^avait plus songé à rendre visite ai# n® 8.

— Bah I pensa-t-il, cela ne m'empêchera pas d'interl'oger adroitement Jacotot.

1^ LB GOMTJS OMNIBOS

L'arrivée de son adjoint fut pour Baudraie un paissant renfort qui Taida à se débarrasser de la famille da mort qu on finit par pousser hors du cabinet, peut-être tout aussi désolée, mais beaucoup moins bruyante ea sa douleur, ce qui permettait de la laisser vaguer impunément par les couloirs de la maison en attendant de départ du corps qu'elle réclamait.

Cinq minutes après, les deux médecins étaient attablés devant leur déjeuner.

D'habitude, Jacotot était d'humeur joyeuse et faisait largement fôte à la cuisine de la maison. Celte fois, il mangeait du bout des dents et, lorsque ses yeux rencontraient le regard de son chef, il montrait ua embarras si peu dissimulé que le docteur, au lieu de s'en alarmer, l'interpréta tellement de favorable manière qu'il sentit s'éteindre aussitôt tous ses soupçons.

— Je devine, pensa-t-il. Le gaillard ne sait comment m' avouer qu'hier il a complètement oublié de me faire mention de sa visite au comte Horace et de ce qu'il en est advenu. Après tout c'est jeune, et probablement qu'un rendez-vous avec une fillette lé rendait -si pressé de décamper qu'il en avait totalement perdu la mémoire.

Pour tendre la perche à ce repentir qui cherchait un joint afin de lâcher son aveu, Baudraie secoua la <tète en disant :

— Ce qui prouve que mon trépassé d'hier était bien véritablement fou, c'est q^u'il a eu la bêtise de se laisser mourir après une opération aussi remarquablement réussie I

Cette phrase, outre qu'elle fiait une manière à lui d'expliquer le malheureux résultat de cette opération •qu'il trouvait si bien réussie, servait de pont à fiaii^

LES FILI.BS De L*ÉPIGIER 127

draie pour arriver à son but, car, tout aussitôt, il re* prit :

— A propos de trépan, apprénez<moi donc com- \ jnçntlemot se dit en anglais... tous qui connaissez I cette langue.

Si faible qu'il fût, on le voit, dans Tart des transitions, le docteur ne fit pourtant pas fiasco, car son jeune confrère, alors penché sur son assiette, releva immédiatement le nez en s'écriant d'une voix étonnée :

— Où diable prenez-vous, cher maître, que j'aie jamais parlé l'anglais^

— Je croyais que, tout récemment, vous aviez eu Toccasion, sinon de parler, au moins de comprendre cette langue, appuya Baudraie.

— Moi ? Oili: et quand ai-je eu cette occasion î

— Pas plus tard qu'hier, au n° 8, répliqua le docteur en guettant son homme au visage.

Loin de broncher, Jacotot s'écria franchement :

— Ahl oui, tiens I vous me faites penser à vous demander, au sujet du n^ 8, pourquoi, hier, quand j'ai pris le. service, vous ne m'avez pas prévenu de ce nouveau pensionnaire? Si le surveillant ne m'avait averti, je ne serais pas entré chez ce malade dont j'ai renouvelé le pansement.

— Il devait être en état de fièvre, n'est-ce pas?

— Oh! peu... très peu.

— Il ne délirait pas?

— Nullement.

— Alors, vous avez causé?

— Vingt mots à peine. Il venait tout au plus de m' apprendre son nom quand une syncope Iqi a fait perdre ccKinaissance. Son garde-malade, le père Omnibos, vous le dira comme moi.

Au nom de celui que Jacotot appelait en témoi-

gnage et dont le dire contredisait si carrément ce qu'affirmait son suppléant, Baudraie, déconcerté par ces deux déclarations différentes, se demanda :

— De lui ou du père Omnibus, quel est le menteur? Ce doit être Jacotot, car son trouble est évident.

Or, ce trouble, que Baudraie avait constaté chez son confrère depuis qu^ils s'étaient mis à table et qu'il s'expliquait ainsi, n'était autre que l'hésitation, éprouvée par Jacotot, à déclarer au docteur qu'il voulait le quitter et qu'on devait pourvoir à son remplacement.

Depuis sa première bouchée^il était à l'affût d'un biais qui lui permît d'aborder la question. Ce fut précisément le n** 8 qui lui procura son entrée en matière.

— Il a été rudement touché ce blessé, dit-il, et s'il en échappe^ il vous devra une fière chandelle.

Parmi ses qualités nombreuses, Baudraie avait la Joyauté rare de faire aux autres la part qu'ils méritaient et de ne jamais tirer à lui toute la couverture. Aussi s'empressa-t-il de répliquer :

* — Me devra?,., dites plutôt qu'il nous devra à tous deux cette chandelle, mon cher confrère.

— Oh I je ne lui conseille pas de compter sur moi, à l'avenir, pour sa guérison, débita Jacotot d'un ton dégagé.

— Pourquoi?

— A partir de demain, je lâche la médecine, déclara le suppléant d'une voix moqueuse.

Le docteur s'était pris d'une sorte d'affection paternelle pour son jeune collègue dont il avait apprécié l'intelligence et le savoir profond. En l'entendant, lui auquel il ne connaissait pas un denier de fortune, parler de quitter sa profession, il se sentit le cœur serré par le pressentiment que le jeune homme était àla veille de s'engager dans une voie mauvaise. Après

LES FILLES DE l'ÉPICIBR 12{

l'avoir un moment regardé dans les yeux pour s'assu

jrer d'abord qu'il ne plaisantait pas, il prononça avec

une gravité triste :

— Peut-çn savoir le motif qui vous fait déserter h

médecine?

Tout homme, si bien trempé qu'il soit, a toujours un côté vulnérable qui le met au pouvoir de celui qui

sait le piquer au bon endroit. Médire, devant lui, de la profession de médecin, c'était pour Baudraie toucher à l'arche sainte, et il entrait en une fureur des plus comiques contre les coupables.

Soit qu'il voulût s'éviter des remontrances amicales qui tenteraient de le détourner d'un parti bien arrêté, soit qu'il eût intérêt à entraîner la pensée du docteur l)ien loin de tout ce qui regardait le blessé du n** 8, soit enfin qu'il aimât mieux en finir brusquement, Jacotot, qui connaissait la corde sensible de Baudraie, lai donna une forte et douloureuse secousse en répondant avec une moue de dédain :

— Je quitte la profession parce qu'elle ne nourrit pas son homme.

De peur de rater son effet, Jacotot força encore la dose en ravalant au plus bas la profession. Non content de toucher à l'arche sainte, il cracha dessus.

— Oui, insista-t-il, la médecine est un vrai métier de meurt-de-faim, bien au-dessous de celui du boucher ou du boulanger.

A cet horrible blasphème, le bon Baudraie tomba dans le piège tendu à son sang-froid. Il se redressa comme un crin, le front sévère, l'œil irrité, l'oreille rouge, tremblant d'indignation à cette injure faite aux disciples d'Hippocrate, la main tendue comme pour maudire le renégat.

— Bon ! voici l'orage ! pensa le jeune homme. Il

130 LB COMTE OHNIBUS

m'eût harcelé de sa morale, de ses avis, de jses questions. Une rupture violente m'évitera tous ces ennuis.

— Brisons là, monsieur. Vous voulez me quitter; qu'il soit donc fait suivant votre volonté... Combien me donnez-vous de temps pour vous remplacer?

La mauvaise humeur de son dief faisait trop bien Taffaire du suppléant pour qu'il la laissât se refroidir en lui accordant la moindre concession.

«— Jusqu'à demain, répondit-il du même ton sec qui avait accentué la demande.

Le docteur aurait pu protester contre le sans-gène brutal de ce congé à bref délai, mais sa vanité était en jeu.

— Soit l fit-il.

Et, s'il ne congédia pas Jacotot sur l'heure môme, c'est que son regard venait de s'arrêter sur la pendule qui marquait midi, moment de sa. visite aux malades externes.

11 prit son chapeau et s'éloigna en disant :

-7- J'abrégerai aujourd'hui ma tournée aux environs pour que vous soyez plus tôt libre, monsieur.

— Pourvu qu'il ne se calme pas en route... j'aime mieux sa colère que ses conseils, pensa Jacotot qui avait salué, sans ouvrir la bouche, à la dernière phrase de son supérieur.

Après s'être hâté autant» que possible, deux petites heures plus tard, Baudraie rentra ches lui. Au lieu de monter à son cabinet où Jacotot» suivant la coutume, devait l'attendre «pour lui rendre le service,, il se dirigea vers le bâtiment des pensionnaires, j

— Est-ce que monsieur le docteur veut voir le n« 8? lui demanda le surveillant du couloir eu le voyant mettre la main sur le bouton de la porte de cette chambre. • \ il

LES FlUSa SB X.'£PiGIER l^t

— Pourquoi cette question ?

— C'est que le blessé n'est plus là... Il y a une demi-heure qu'une belle dame est venue le chercher et l'emmener.

— Et M. Jacotot ne s'y est pas opposé ? s'informa Baudrâie, surpris par cette nouvôUe.

— C'est quand M. Jacotot lui-même a eu déclaré le blessé transportable que la dame nous Ta fait porter dans sa voiture. Elle a pris place & côté du malade et a prié M. Jacotot de s'installer sur la banquette de devaut, et, fouette y cocher, ils se sont éloignés.

— Alors , M. Jacotot est parti ?

— Qui, monsieur.

Tout en causant, le médecin avait poussé la porte et I son regard fouillait la chambre vide.

Cet eiLamen lui rappela le garde^malade.

— Et le père Omnibus, qu'est-il devenu? L'a-t-on anssi fait noonter dans la voiture? demanda-t-il.

— Luil ohi non. Il a décampé en disant; « Puisque I je ne suis plus utile., je vais retourner à la Marne ta-

I quiner le got\jon. d Et il s'en est allé tranquillement aprè^ avoir repris sa ligne qu'il avait déposée hier chex le concierge.

Sans s'informer plus, Baudraie prit le chemin de $on cabinet, tl avait la mine longue, ce brave docteur dont la curiosité éprouvait un pareil déboire I

^ Basil fit-il, un jour ou l'autre, je finirai par en< savoir plus long... ne fût-ce qu'en interrogeant le vauri^ Pirouette qui, j'en ai l'idée^ a joué du couteau âiotô c^tte affaire*

Pour ceux que les exigences dp la vie ne contraignent pas, aussitôt qu'ils ont lès yeux ouverts, à quitter leur couche, rien n*est plus doux, à notre avis, que de pouvoir, mollement étendu, paresser un peu au lit, en étirant, avec d'agréables trémoussements, ses membres engourdis. Les idées affluent alors au cerveau rafraîchi et c'est l'heure oh l'imagination, qui ne pense pas encore aux soucis du jour, bâtit ses plus splendides châteaux en Espagne. C'est dans cet état délicieux de flânerie sur le dos que, le lendemain des événements racontés précédemment, nous retrouvons notre ami Jacotot.

Tout en se prélassant, le jeune homme songeait à l'avenir qui, pour lui, se colorait en rose, grâce aux cent mille francs tombés des nues. Avec cette somme, employée en réclames bruyantes, il se donnait trois années pour arriver à la fortune et à la célébrité.

Bref, Jacotot était eu train de refaire à son profit, moins la catastrophe finale, la fable de la Laitière et k Pot au lait y quand plusieurs coups, frappés à sa porte, le tirèrent brusquement de sa rêverie.

Il pouvait être six heures du matin et, malgré le soleil qui égayait le logis de ses rayons, c'était un peu tôt, il faut en convenir, pour rendre visite aux gens. Paute d'un domestique, Jacotot sauta du lit pour allôr ouvrir.

Celui qui entra était un personnage qui, jusqu'à ce moment, a joué dans notre histoire un rôle efl^acé.

— Tiens ! c'est le père Omnibus I Est-ce que vous

venez pour pêcher dans ma cavette, mon vieux? s'écria gaiement le jeune homme en reconnaissant son visiteur qui, elTectivement, se présentait tenant à . la main une ligne et les menus ustensiles qui constituent le bagage d'un pêcheur.

Tout en s*assurant du regard que Jacotot était bien seul chez lui, le garde-malade avança dans la chambre et répondit :

-r J'ai assez de la pèche pour aujourd'hui. J'avais amorcé hier une bonne place dans la Marne et, ce matin, j'y étais installé au point du jour. Mais, vous le savez, le poisson est capricieux. C'est en voyant qu'il ne voulait pas mordre que je me suis dit : « Au lieu de perdre mon temps, si j'allais à Vincennes causer un peu avec le docteur Jacotot. » Et je suis venu, en me promenant, par le bois.

Le jeune homme n'eut pas besoin de regarder deux fois les haillons qui couvraient le vieillard pour deviner que cette causerie allait immanquablement se terminer par l'emprunt d'une pièce de quarante sous, somme à laquelle la mendicité du père Omnibus l'avait déjà taxé plusieurs fois.

— Vous n'avez donc pas continué à vous employer chez le docteur Baudraie I demanda-t-il en se mettant à s'habiller.

— Vous et la belle dame, ne m'avez-vous pas enlevé mon malade?

Sous cette réponse, l'ancien aide de Baudraie sentit un reproche de la part du bonhomme auquel cet enlèvement avait retiré un . profit qui le faisait vivre; il glissa donc la main dans sa poche et il allait en tirer une . aumône quand le vieillard, qui avait fini de ranger sa ligne et tout son attirail dans un coin de la ehambre, revint à lui en disant :

— Là! maintenant causons.

Bien simple était la phrase et pourtant elle arr^ala main de Jacotot qui s'avançait pour offrir sa pièce, car elle avait été prononcée avec un petit ton protectenr qui surprit le jeune homme.

Cette Surprise se doubla quand son visiteur, après ravoir un peu examiné en souriant, ajouta d'une voix gaie :

— Eh I eh ! mon cher docteur, savez-vous qu'il m'a fallu vous étudier longtemps avant d'être convaincu que vous étiez bien l'homme dont j'avais besoin ?

— Ahl vraiment! fit Jacotot moins étonné par ces paroles singulières que par le sans-gêne avec lequelles avait articulées ce vieillard en guenilles qu'il avait tou> jours vu humble et respectueux.

— Puisque vous voulez bien me faire le plaisir de causer avec moi, me permettez- vous 'de vous adresser quelques questions? demanda le père Omnibus.

— Gomment donc! questionnez à votre aise» mon vieux, dit le chimiste avec une ironie moqueuse.

— Oui, mais me répondrez-vous franchement? insista le garde-malade.

Bien que froissé par la familiarité de ce ce quasimendiant, Jacotot fut piqué par la curiosité de savoir à quoi tendait le bonhomme.

— Oui, franchement, dit-il.

Le vieillard se renversa sur le dossier de son fauteuil, croisa les jambes, en un mot se campaà son aise, puis, après un petit silence employé i dévisager encore son homme, il demanda d'une voix grave :

— - Monsieur Jacotot, aimez-vous beaucoup les fanâmes?

La question était trop étrange pour ne pas irriter

plus vivement la curiosité qui faisait répondre le médean; aussi dit-il sans hésiter :

—Oui, beaucoup.

— Diable] fit le père Ouanibus.

II s'ensuivit une courte pause après laquelle le gardemalade reprit :

— Et les plaisirs, le luxe, la bonne chère, le jeu... enfin tout ce qu'on appelle les joies de l'existence... Est-ce que vous les dédaignez?

— Je les aime autant que les femmes.

— Diable! diable! répéta le bonhomme dont l'accent de contrariété se corsa.

Puis, en branlant la tête, il reprit d'une voix tranquille et un peu railleuse :

— Mais alors, avec des goûts pareils, vos cent mille francs ne vont pas faire long feu.

— Hein! fit Jacotot en tressautant de surprise, comment savez-vous que je possède cent mille francs?

— Pour l'avoir entendu dire par vous-même à la belle dame qui a fait emporter mon malade. Quand elle vous a demandé si vous aviez été voir la personne à laquelle elle vous avait adressé, ne lui avez-vous pas répondu que la personne êa question vous avait compté eent mille francs?

— Ah ! çà, vous savez donc l'anglais? s'écria Jacotot au comble de l'étonnement.

-* J'ai le bonheur de parler sept langues, confessa le père Omnibus en faisant suivre cet aveu d'un léger salut de tôte.

L'ébahissement du jeune homme était si profond que ce fut le plus naïvement du monde qu'il s'écria :

— C'était bien la peine d'employer l'anglais pour û'être pas compris par vous!... Alors vous avez entendu tout?

136 LE COHTE OMNIBUS

— Absolument tout.

Et, arrôtant d'un geste de main Jacotot qui allait encore s*exclamer, le vieillard ajouta en souriant :

— Revenons, je vous prie, à nos moutons, cher monsieur . Nous disions donc qu'avec les appétits de toutes sortes que vous a si généreusement octroyés la nature, vos cent mille francs ne feraient pas feu qui dure... N'êtes-vous pas de mon avis?

— Non, dit Jacotot, car, en plus de ce que vous appelez mes appétits, la nature m'a aussi donné l'ambition de parvenir qui, pour triompher, saura imposer silence à toutes celles de mes passions qui devraient me barrer la route.

Le père Omnibus avança les lèvres en moue, puis il chantonna d'un ton moqueur : « Va-t-en voir s'ils viennent, Jean! » Après quoi, regardant le jeune homme en face, il prononça d'une voix paternelle :

— Ne dites donc pas de bêtises, mon cher enfant.

Le garde-malade était bien toujours le pauvre couvert de nippes sordides, mais celui qui les portait semblait s'être métamorphosé. Le bonhomme, timide et courbant la tète, avait fait place à un vieillard railleur, au regard impudent, à la parofe cynique, ayant dû jadis sacrifier à toutes les mauvaises passions et qui, par sa faute et sans que le repentir fût jamais venu, avait roulé dans cette fange de misère oti se terminait sa vie.

— Vous ne croyez pas à ma ferme volonté d'arriver à la fortune? reprit Jacotot qui, peu à peu, avait subi l'ascendant du père Omnibus.

— A votre grand désir, oui, j'y crois, mais à ce que vous appelez votre ferme volonté, non. Si franchement résolu que vous soyez à bien tenir votre jeu, vous lâcherez vos cartes à la vue du premier cotillon qui passera.

I6S FiUBS pz l'Épicier 137

Loin d'accepter Thoroscope qui lui était tiré, Jacotot haussa les épaules et riposta d'un ton décidé :

— Dans trois ans, je serai célèbre; j'aurai acquis une position superbe que viendra consolider ensuite un beau mariage et. . .

— fit vous aurez beaucoup d*enfants, acheva le vieillard en éclatant de rire.

Jacotot était lancé. Cette interruption bruyante ne Tempêcha pas de continuer.

— Alors les devoirs de famille et, surtout, le sentiment paternel auront éteint ces passions qui, selon vous, doivent me barrer la route.

— Turlututu tu tu tu, fit le garde-malade en guise de réponse.

— Si vous aviez été père, peut-être ne seriez-vous point tombé si bas, prononça aigrement le jeune homme, agacé par cette moquerie.

A ces mots, qui auraient dû le blesser, le bon* homme, au lieu de s'en formaliser, se tordit plus fort de rire sur sa chaise, en bégayant à travei s les spasmes que lui causait son hilarité :

— Ah I ah I si j'avais été père 1... vous tombez bien en me disant cela I... à moi, à moi qui ai compté vingtdeus enfants I

Ce nombre, auquel le rieur chiffrait sa paternité, était tellement exagéré que le médecin pensa que son visiteui*, en voulant le faire poser, lui attribuait une trop énorme dose de niaiserie. 11 crut donc devoir rendre coup de dent pour coup de: dent et, railleur à son tour, il demanda en montrant du doigt les loques qui couvraient le vieillard :

— Eét-ce que vos vingt-deux enfants attendent votre succession pour s'acheter des rentes?

138 LE COMTE 0MNIM7S

. Si méchante que fût la répliqae, elle ne modéra, en rien la gaieté du garde-malade.

T- Non, dit-il, car ^e leur ai donné de mon vivant la seule chose qu'ils aient à attendre de moi.

— Quoi donc?

— Mon nom, parbleu I

— Joli cadeau!... alors nous avons mesdemoiselles Orunibus et messieurs Omnibus fils ?

— Oh ! il ne s'agit pas de mon sobriquet... mon nom a son prix, croyez-moi.

— En vérité? Peut-on le connaître ?

Cette fois le vieillard cessa de rire et, d'un ton grave, il répondit :

— Je me nomme Louis Auguste Blossec, comte de Blèves.

Quand son intérêt était en jeu, Jacotot était un garçon observateur. Tant que son intérêt ne lui avait pas signalé le garde-malade, il ne lui avait accordé aucune attention. Mais à cette heure que le vieillard semblait vouloir se mêler à sa vie, il l'examina sérieusement. Il reconnut immédiatement combien les manières et la façon de s'exprimer du vieillard contrastaient avec ses haillons et il comprit aussitôt qu'il se trouvait en présence d'un être déchu que sa propre faute ou les événements de son passé avaient fait rouler dans l'ornière.

Le jeune homme n'accueillit donc point par un sourire d'incrédulité ce titre de comte que s'attribuait le garde-malade et, en le dévisageant toujours, il murmura :

— Au fait, c'est fort possible !

Ensuite, tout haut :

— Beau nom! dit-il, mais c'est un bien maigre héritage à se partager entre vos vingt-deux enfants.

LES FIUBST DE i'bPI€IER 139

Puis d'un ;ton plaisant :

— Je vois que madame la comtesse avait pris au sérieux le passage de l'Ecriture : a Croissez et multipliez. »

— La comtesse ! quelle comtesse? fit le garde-malade en ayant l'air de chercher.

— La comtesse de Blèves... cette épouse si laborieuse à vous donner une nombreuse lignée.

— Ma femme ! ricana le père Omnibus. Ah ! j'ai fait bien des bêtises dans ma vie^ mais je n*ai pas à me reprocher d'avoir commis celle de m'étre marié... je vous prie de le croire.

— Alors cette progéniture est donc commença

Jacotot, qui n'osa pas ensuite finir la phrase.

— Oh ! vous pouvez dire le mot... bâtarde, n'est-ce pas? Oui, toute cette progéniture est une jolie collection de bâtards.

— Mazette I il parait que vous teniez à laisser un souvenir de vous à chacune de vos maîtresses.

— >OhI oh! oh I modula le comte avec un ton de mécontentement, voilà que vous faites de moi un ancien mauvais sujet, un ex-amateur de cotillons.

— Mais il me semble que, d'après votre aveu même, vous avez laissé des preuves que jadis vous avez été grand amateur du beau sexe.

r— Des preuves ? Ofi voyez des preuves?

— Pardieu I vos vingt-deux enfants.

A cette réponse, le père Omnibus eut un sourire de dédain profond pour cette réputation de Lovelace que lui prêtait le jeune homme, et il répliqua:

— Mon cher, je vous jure que si toutes les mamans de mes garçons bu de mes filles n'avaient eu que moi pour les rendre mères, elles seraient mortes vierges.

— S'il vous plaît ? fit vivement Jacotot auquel cette

140 LE COMTE ÛHNIBUS

réponse paraissait si surprenante que, croyant Tavoir mal entendue, il tenait à se la faire répéter.

Mais le déclassé n*obtempéra pas à ce désir et pour-* , suivit, après avoir poussé un soupir :

— Ah I que de peines et de déboires vous donne une nombreuse famille I

, — Le fait est que ce ne doit être qu'au prix d'énormes sacrifices qu'on arrive à élever un aussi grand nombre d'enfants, avança le jeune homme, bien qu'il fût persuadé que, si le comte s'était ruiné, ce n'était pas pour sa famille.

Il avait bien raison de penser ainsi, car le père Omnibus fit claquer l'ongle de son pouce sous sa dent et riposta :

— Tenez, je ne m'en suis pas plus soucié que de cela... Ah ! non, par exemple, ce n'est pas le soin d'élever tous ces mioches qui m'a beaucoup usé le tempérament.

— Alors à quelle cause devez-vous donc ces déboires dont vous vous plaignez? demanda Jacotot en contemplant, fort ébaudi, ce singulier père.

Le garde-malade remua tristement la tête.

— A la casse, mon cher, à la casse ! dit-il d'une voix plaintive. '

— La casse? Qu'entendez-vous par la casse?

, — J'entends tout bonnement cette casse qui fait qu'après vous être acheté une douzaine d'assiettes vous vous trouvez, au bout d'un temps plus ou- moins long, n'en plus, avoir que deux ou trois qui ont échappé à la casse... Il en est des enfants comme des assiettes... Comprenez-vous ?

— Parfaitement! dit Jacotot dont l'étonnement avait augmenté en écoutant l'explication que lui donnait le vieillard.

LES FILLES DE l'ÉPICIER 141

— Oui, la casse a fait de bien terribles ravagea, dans ma lignée, reprit le père Omnibus en souriant.

— •' Vous avez perdu plusieurs enfants?

— Oui, quinze ou seize, je crois; dit tranquillement le bonhomme avec un second sourire qui prouvait que la fibre paternelle ne tressaillait pas le moins du monde en lui au souvenir de ses enfants morts.

— Quinze ou seize, répéta Jacotot, vous n'êtes donc pas même sûr du nombre?

— Ma foi, non... Je n*ai pas besoin de me charger la mémoire de ce détail. Quand je tiens à connaître le chiffre positif, je consulte ma liste.

Chez Jacotot le sens moral était fort émoussé, mais le cynisme d'insensibilité dont le vieillard faisait parade lui inspira un dégoût qui accentua le ton avec lequel il reprit :

— Ah! une liste... Vous n'avez pas trouvé de meil* leur moyen de vous souvenir de vos enfants morts que de les inscrire sur une liste ?

— Dame! il faut bien que je m'y retrouve. Sans cette précaution, je m'embrouillerais, avoua le père Omnibus.

Puis il mit la main à la poche de sa redingote crasseuse, en ajoutant :

— Lâchons, je vous prie, ce sujet oiseux et passons à chose plus sérieuse.

Bientôt la main reparut. Elle ramenait des profondeurs de là poche un volume gros et court.

— Je vois que vous cumulez les distractions. En vous livrant au plaisir de la pêche, vous vous donnez aussi celui de la lecture... Est-ce le Manuel du parfait pêcheur que vous avez là? dit Jacotot en étendant la main Vers le livre que son visiteur avait posé sur la table^

142 LE G0M1% OHNIBUS

— Non, dit le garde-malade, voyez le titre.

Lejeaae homme regarda le dos du volame et fit un

mouvement de surprise.

— Les Codes français^ lut-il tout haut.

— Est-ce que cela vous étonne que je lise le Gode?

— Non, mais je me demande quel plaisir vous trouvez à ce passe-temps.

— Ce n'est pas par plaisir, c'est par utilité que je consulte ce bouquin.

Et le père Omnibus, regardant Jacotot en face, s'empressa d'ajouter:

— Avant de la lancer, il faut d'abord être* bien certain de notre al£aire.

— Notre? riposta le chimiste, étonné de se voir associé à un projet inconnu par ce mot sur lequel avait appuyé le vieillard.

— Oui, notre, insista le comte. Avez-vous oublié que j'ai dit, quand je suis entré ici, qu'après vous avoir longtemps étudié, j'avais fini par être certain q«e vous êtes l'homme dont j'ai besoin? Or, s'il me faut un homme, ce n'est pas, je vous le jure, pour l'occuper uniquement à écouter des balivernes comme celles qui nous font jacasser depuis une heuret.

Cela dit d'un ton sec, le comte de Blèves, arrêtant du geste le jeune homme qui voulait parler, se mit à hocher la tête en continuant d'une voix moqueuse :

— Quelle jolie invention pourtant que celle an Code... il fourmille de bonnes idées pour les gens habiles.

Après cette réflexion, le garde-malade se tourna vers le chimiste, qui avait écouté, bouche béante, et il lui dit brusquement :

— A présent, mon garçon, nous pouvons, s'il vous plaît, parler de notre affaire.

Att lieu de protester contre le ton trop familiè* rement cayalier du déclassé, Jacotot se contenta de riposter d*nne voix ironique :

— Oh ! notre, notre affaire... il me semble que tous comptez bien Tite sur mon consentement.

— Votre consentement, mais j'en suis certain d'ayance... ou bien alors c'est je me serais étrangement trompé dans ma manière de vous juger, et je ne puis croire qu'au lieu du gaillard intelligent et résolu que je pensais avoir trouvé, j'aie rencontré un imbécile et un lâche.

Les derniers mots firent se cabrer la vanité de Jacotot, qui demanda :

— Pourquoi imbécile et lâche ?

— Imbécile : parce qu'il y aurait stupidité à refuser les deux millions qui fenmt votre part... Lâche: parce que ce serait reculer devant la perspective d'aventurer sa peau.

— Oh ! obi votre affaire, je le vois, ne consiste pas tout à fait à aller boire du lait à la campagne.

' ^ Qui ne risque rien n'a rien... Au lieu d'avoir à courir pendant {khisieurs années à la poursuite de x^tte fortune qae voms souhaitées, vous pouvez l'atteindre en quelques semaines... c'est nne économie de temps que je vous propose. Seulement je vous avertis qu'il se peut qu'à vouloir aller trop vite, il vous &a, cuise... Que décides- vous ?

Les deux millions promis à son avidité avaient prodait un effet magique sur Jacotot qui, sans s'effrayer du péril qu'on lui signalait» répondît d'un ton résolu t

«^ Pâtiriez, jie tous écoute»

Inviter le père Omnibus à parler, c'était, 4e la part dé jacotot, dire impliciteaieBi qa*il aèceptaii Fassociatioii im>pos6Q pMP In mi$è en «me^ eelta idée

144 LB COHTE OHVIBIIS

inconnoe qui devait rapporter des millions. Tout en répondant à cette décision par nn petit saint de tète, le garde-malade prit le Code, que le médecin avait reposé snr la table, rouvrit et chercha en silence un passage dn livre. Quand il Teut trouvé, il coma la page, puis il referma le volnme et le remit sur la table, bien à sa portée, en disant:

— - Je vous lirai, au moment voulu, un charmant article de ce bouquin qui nous intéresse au possible.

Après quoi, s'étalant à Taise sur son fauteuil, il reprit, en souriant à son futur associé :

— D*abord, deux questions.

— Je les attends.

— Que pensez- vous delà belle Andrée?

Et, comme le chimiste restait un peu interloqué par cette demande i brûle-pourpoint, li continua en appuyant sur les mots :

— <• Oui, de la belle Andrée près de laquelle vous avez été dépêché en ambassadeur par le blessé de la maison de santé pour la prévenir qu'il ne pouvait se trouver au souper où elle l'attendait ; de la même Andrée qui, après ce souper, vous a envoyé à je ne sais qui doDt vous avez reçu cent mille francs? enfin, puisqu'il faut bien vous mettre les points sur les t, de cette \ Andrée qui, pendant que vous faisiez l'intérim.du doc* j teur Baudraie, est venue enlever, de complicité avec vous, ledit blessé qui s'appelait le comte Horace de Blèves, mon...

Et, après avoir donné cours au rire qui avait inter« rompu sa fin de phrase, il achevai :

— ... Mon cher et digne fils... Mais pour le moment, et à propos de ce blessé, ne détournons pas les chiens... Maintenant que je vous l'ai amplement dési«> gnée, je répète la première des deux questions que j*ai

LES FILLES DE l'ÉPIGIER 145

à VOUS adresser; que pensez-vous d'Andrée?... Laissez-moi d'abord vous préciser le sens de ma question*. Avant de livrer bataille, il est utile de savoir si ses alliés tiendront de pied ferme jusqu'à la fin et ne passeront pas à l'ennemi. Tout à l'heure^ vous m'avez avoué être un grand amateur cTu beau sexe, disons le mot, un franc coureur de cotillons... Or, il est souvent arrivé que les plus volages ont rencontré une femme qui les a si fort empaumés qu'ils'sont restés surplace, à faire les beaux comme un caniche Ûdèle. Donc, répondez-moi si vous vous croyez assez sûr de vousmême, s'il vous plaisait de vous occuper d'Andrée, pour • ne pas vous transformer en un caniche qui, au lieu de medéfendre, m'aboierait aux jambes.

— De plus belles que cette femme n*ont pas su enchaîner ma fidélité, répondit dédaigneusement Jacotot.

Croyant donc avoir répondu de façon satisfaisante à la première demande de son associé, le chimiste reprit:

— A présent passons à la seconde des deux questions qu'il vous reste à m'adresser.

Mais le père Omnibus, qu'une idée subite venait de surprendre, se frappa le front en s'écriant :

-—Parbleu ! j'y suis I... et je m'étonne de ne l'avoir pas deviné plus tôt.

— Deviné quoi ?

— Quel est celui qui, sur l'ordre d'Andrée, vous a donné les cent mille francs... Dans votre dialogue anglais avec Andrée, lorsqu'elle est venue enlever le comte Horace (dialogue, je vous l'ai dit, que j'écoutais d'une oreille attentive), il est arrivé que ni vous ni elle n'avez prononcé le nom de ce complaisant prêteur que tous deux vous appeliez « la personne » .

Et,, en regardaat son associé en face, le père Omnibus ajouta :

— Voyons, avouez-le : celui qui vous a lâché la somme n'est autre que le parfait coquin qui se nomme Rémy? Hein ! c'est ce drôle, n'estrce pas?

Jacotot ne se sentit pas assez maître de lui pour tromper le bonhomme dont le regard plongeait dans ses yeux ; il inclina la tète en disant :

— Oui, c'est Rémy.

A cet aveu, le garde-malade se prit les côtes et s'éeria en se trémoussant de joie :

• — Ahl ah! dire que c'est cette canaille-là qui nous a avancé les frais de la guerre ! D'honneur, c'est du dernier comique I

Ce qui égayait tant le vieillard fut loin de faire rire Jacotot dont ces dernières paroles avaient éveillé la méfiance. 11 eut peur d'être la dupe du père Omnibus.

— Est-ce que le vieux filou ne me promettrait des' milUons à empocher que pour arriver uniquement à mettre la main sur mon sac? pensa-t-il.

Cette réflexion faite, il demanda :

— Ainsi mes cent mille francs doivent servir aux frais de la guerre?

— Sans doute.

— Et comme il n*y a pas de bonne association sans une caisse commune, j'ai donc à mettre mes cent mille francs à votre disposition?

Soit que le ton du jeune homme eut trahi sa défiance, soit que le garde-malade eut lu le soupçon dans ses yeux, ce dernier répondit d'une voix railleuse :

— Oh! ohl mon cher, Favarice vous taquine!... Allons, tranquillisez-vous pour votre cher magot, car je l'écornerai Men peu... Je vous demanderai simplement de quoi quitter ces haillons sous lesquels je

LES FILLfiS D€ l'ÉPIGIER 147

croupis depuis plusieurs années. A cette dépense première et indispensable, ajoutons encore ce qui sera nécessaire pour donner à ma Vie une apparence de luxe et, TOUS le voyez, je ne vous coûterai pas plus de quatre ou cinq mille francs pendant les quipze jours que durera notre association.

— Vous croyez donc qu'une quinzaine suffira pour nous rendre maîtres de ces millions dont vous m'avez parlé ?

— Ou pour nous envoyer Tun et l'autre à six pieds sous terre ; oui, deux semaines seront assez, dit gaiement le père Omnibus.

La seconde perspective que le vieillard montrait comme résultat de leur opération n'émut point Ja-^ cotot, qui, rassuré sur la brèche que le garde-^nalade ferait à son capital, reprit d'un ton résolu :

— J'attends votre, seconde question.

•— Pas plus vite que les violons, cher ami. Ma première demande, en amenant Rémy en scène, me force à creuser certains détails. Ainsi, c'est sur une lettre. d'Andrée que Rémy vous a compté les fonds, n'est-ce pas?

— Nullement sur une lettre. Elle m'a dit de me faire présenter à l'usurier par un de mes amis qui, précisément, soupait dans un cabinet voisin.

— Et vous nommez cet ami?

— Dubreuih

— Dubreuil ? répéta le père Omnibus en tressautant de surprise.

Ensuite, sans expliquer son émoi, il continua :

— Ce Dubreuil vous a-t-il conduit volontiers?

— 11 s'est d'abord fait un peu tirer l'oreille pour n'avoir pas l'air d'obéir à l'injonction d'Andrée, puis il ^ y est décidé d'autant plus volontiers qu'il avait be-

•48 LE COMTE OlfllflBUS *

soin de faire remplir 3a bourse vide par l'usurier quî^ sans que mon ami puisse s'expliquer cette confiance, lui prêle des sommes exagérées en disant qu'il se fie, pour le remboursement, à la bonne étoile de l'emprunteur.

Le père Omnibus hocha la tête à ces mots :

— Je la connais, moi, cette bonne étoile de votre ami Duhreuil, dit-il en souriant. Mais revenons à vous^ Que vous a demandé la belle Andrée en échange de la somme?

— Rien.

— Alors qu'a exigé Rémy?

— Rien non plus.

— Pas possible I fit le vieillard en ouvrant des yeux étonnés. Là, bien vrai? il s'est contenté de vous faire souscrire une lettre de change?

— Pas môme un simple billet... il m'a fait signer un reçu qui attestait que la somme m'avait été versée par Dubreuil. Quant au remboursement et à la mention de prêt, dont il n'était nullement question dans mon r^jçu, Rémy n'a pas fait la moindre objection.

— Diable! diable! pourquoi ce reçu au nom de Dubreuil? marmotta le garde-malade à mi-voix tout en réfléchissant.

— J'ai pensé que c'était quelque coup de Jarnac qu& l'usurier ménageait à mon ami, avança Jacotot.

— Oh! je ne doute nullement de cela... mais je m& demande quel besoin était de mêler votre nom à cett» affaire.

— Je ne saurais vous le dire, affirma le jeunehomme, ignorant que, derrière son dos, Dubreuil était remonté chez Rémy et que celui-ci lui avait fait écrire cette lettre dont nous avons parlé.

4près un moment de silence pendant lequel le père

LES PILLES DE L'ÉnCIER 149

Omxiîbas avait cherché yainement le motif de la conduite de rusùrier, il releva la tête.

— Bah I ût-il, je finirai ,bien par découvrir le pot aux roses.

Alors, reprenant son interrogatoire :

— Ah! ça, continua-t-il, ce Dubreuil, qui s'est trouvé là si bien à point dans le cabinet voisin, y était donc en partie fine, en tête-à-tête amoureux?

— Non, c'était un souper d'hommes. Quand je suis entré dans le cabinet, il n'était plus qu'avec un avocat ' du nom de Pinel et, cinq minutes avant mon arrrivée, ils avaient été quittés par le troisième convive, M. de Roudiac.

A mesure que Jacotot avait prononcé ces noms, rétonnement avait reparu sur la face du garde-malade.

— Andrée, Roudiac, Dubreuil, Pinel, grommela-t-il entre ses dents d'un ton ironique, il faut avouer que le hasard amène parfois de bien étranges rapprochements.

Toutes ces demandes n'avaient servi qu'à rendre plus impatiente la curiosité du médecin-chimiste qui, après une courte pause, finit par dire ;

-^ Et cette seconde question que vous avez à me faire?

— Ah! oui, c'est vrai, je l'avais oubliée... il s'agit encore d'une femme... Seulement, celle-là, je ne crains pas qu'elle vous rende amoureux de ses charmes.

— Une vieille alors?

— Oui, vieille et hideuse... Connaissez-vous l'épouvantable sorcière qu'on appelle la Dutondeau?

— Je ne connais pas cette femme... môme de nom, déclara Jacotot après avoir interrogé ses souvenirs.

150 LE COMT£ OMITIBUS

Et, pourtant, il n'y avait pas bien longtemps que le nom de la Durondeau avait été prononcé non loin de lui. Car, on doit se le rappeler, il avait été longuement parlé de l'ancienne sage-femme, dans le cabinet du restaurant, entre Roudiac, Pinel et Dubreuil, alors qu'ils étaient écoutés par Andrée, de l'autre côté de la cloison. Jacotot avait dit vrai à Dubreuil quand il lui ^vait répondu que, placé près de la fenêtre ouverte du cabinet où il se trouvait avec Andrée, il avait bien entendu les rires et les voix des soupeurs voisins, mais qu'il n'avait pu saisir un mot de leur dialogue qui intéressait tant sa compagne.

Donc, ce fut très sincèrement que le jeune homme répéta, après avoir encore consulté sa mémoire :

— Non, je ne connais pas cette Durondeau que vous traitez d'épouvantable mégère.

Son épithète, qu'on lui redisait, fit sourire le père Omnibus, qui branla la tête en articulant d'un ton gouailleur :

— Eh! eh! il paraît que je n'ai pas la reconnaissance du cœur pour la Durondeau, car elle n'a pas toujours été une mégère, cette fine et adroile Àglaé... C'était, il y a quelque trente ans, une fraîche et fort appétissante fille qui vous embobinait des mieux l'homme assez imbécile pour s'amouracher d'elle.

Toujours remuant la tête, mais avec un accent qui, de railleur, était devenu triste, le vieillard ajouta :

— J'en puis parler à bon escient, moi à qui cette créature maudite a donné la dernière poussée qui m'a fait rouler dans la boue.

— Elle vous a donc fait jadis commettre bien des folies, cette femme?

— Oh I s'il n'y avait que des folies ! prononça lentement le garde-malade devenu sombre.

LES FiiXES D£ l'Épicier 151

Jacotot respecta pendant deux minutes la rêverie dans laquelle révocation du passé venait de plonger le bonliomme, puis, curieusement désireux de l'entendre entrer enfin dans les d&tiails de l'association qu'il était venu lui proposer, il le ramena brusquement à la situation présente, en lui demandant ;

— A l'époque de vos amours avec la Durondeau, cachiez-vous déjà votre titre de comte de Blèves sous le nom de père Omnibus ?

— C'est à la Durondeau elle-même que je dus, apr^s notre rupture, mon sobriquet actuel.

— A-t-elle été pour quelque chose dans votre lignée nombreuse?

Sans doute que le garde-malade prévoyait une série de questions de la part de son associé et que cette façon de procéder l'agaçait, car, se secouant comme pour se débarrasser de l'espèce de mélancolie qui s'était emparée de lui, il reprit de sa voix ironique :

— Tenez, mon garçon, pour satisfaire complètement la curiosité qui vous grille, j'aurai plus court de vous conter mon histoire. Ce récit vous fera mieux comprendre ce que j'attends de vous et vous éclairera la route au bout de laquelle vous trouverez des millions si, avant d'atteindre le but, vous n'êtes pas tombé dans un piège où vous aurez laissé la vie.

Puis, en pesant sur les mots :

— Car, ajouta-t-il, vous êtes toujours bien décidé à risquer votre peau, n'est-ce pas?

Pour toute réponse, Jacotot, qui était debout, se mit à Taise sur un fauteuil et prononça ce seul mot :

— Contez.

t52 LE COMTE OMNIBUS

Le père Omnibus, ou, pour mieux le désigner en lui donnant son vrai nom, le comte de Blèves commença en ces termes :

— A son lit de mort, mon père, après avoir dicté ' ses dernières volontés, dit à son notaire, en lui rendant

la plume avec laquelle il venait de signer son testament : « Voici un riche héritage dont, en quelques années, la Dame de Pique aura raison. »

Puis, comme le regard du tabellion montrait que sa phrase n'avait pas été comprise, il la compléta en étendant la main vers moi, qui me tenais au pied de son lit, et continua :

— De toutes les passions, ce grand fou, que vous voyez ici, a été bêtement choisir la plus dangereuse et la plus idiote... celle du jeulîl Je vous demande en grâce, après ma mort, de veiller, non pas à empêcher sa ruine, ce serait tenter l'impossible, mais, au moins, à la retarder autant que vous pourrez... Je compte qu'en bon souvenir de moi, vous lui rendrez ce service, mon cher Grondier.

Après avoir prononcé ce nom, le père Omnibus devina le question qui arrivait sur les lèvres de Jacotot et se hâta de dire :

— Oui, je sais ce que vous allez me demander : ce notaire, du nom de Grondier, est-il un ascendant de l'imbécile auquel le docteur Baudraie a rendu la vue et dont j'ai été le garde-malade pendant son séjour à sla maison de santé?... C'est bien cela que vous voulez

avoir, n'est-ce pas?

LES FILLES DE l'ÉPICIER 153

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