‹ Le comte OmnibusChapitre 20 sur 20 · II · texte numérisé non relu

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k grand renfort de gestes, lui fiaisait le r6cit des 6¥6Dements.

Baudraie comprit que Tofflcier judiciaire ne tarderait pas h monter. Pris de compassion pour R^my, ii le montra k Jacotot en disant :

— Evitons k ce malheureux renquftte devaht le cadavre de sa fille en descendant k la rencontre da commissaire.

Suivis dupftreOmnibas, curieux d'^conter tout, ils rejoignirent le magistrat dans le vestibule. Ce deraier connaissait les deux m6decins. II acquiesQa volon tiers k la pri^re que lui adressa Baudraie d'dpargner aatant que possible kunedouleur paternellele supplice d'assister k toutes les formalit^s l^gales*

— Votre double rapport, messieurs, me suffira pour dresser mon procSs-verbal, r6pondit-il.

On entra dans la salle k manger oh fut appel^e la servante k laquelle le commissaire enjoignit de reprendre k nouveau sa deposition, mats avec de plus amples details.

Elle fut interrompue d^s les premiers mots.

<-^ Ma bonne maitresse, commen^a-^t-elle , avait Voulu veiller seule le bles66^.»«

— Quel bless6? demand^rent k la fois Baudraie et le commissaire^

— Vous dire son nom? Je Tignore. Tout ce que je sals c'est que mademoiselle Tavait amen6 ici, ii y a deux jours et qu'elle le soignait comme la prunelle de ses yeux.

— Mais, alors; obje<ita le commissaire^ ce bless4 doit avoir tout entendu ; c'est done un important t6moin k interroger.

— Ah! je «ui8 bien sftre que le pauvre gargoU ne se doute pas du malheur qui est arriv6 et 4u'4 cette

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heure il dort encore comme un bienheureux, attenda que, bier soir, ma maltresse lui ayait fait prendre une potion que le pharmacien avail dit comme ga qu'elle procarerait une bonne nuit au malade. Ge qui ^tait vrai, car sitdt la boisson aval6e, noire jeune homme s'est mis h, cligner des yeux. Pour lors, quand elle Ta vu endormi, mademoiselle Andr^e m'a dit de desceh* dre ^ la cuisine pour 6lre prftte h. ouvrir h. son pfere, qu*^elle avail fait pr^venir et qu'elle attendait... , — Qu'elle attendait... au milieu de la nuit? ditle commissaire en appuyant sur le detail.

— Dame I oui, ma maltresse avail b&te de quitter cette maison oti, pr^tendait-elle, son prot^g6 n'^tait pas en stlret6, et elle avail ^crit ^ son pere de venir au plus vite... pour un motif de la derni^re urgence. Elle voulait qu'il TaidAt h trouver un autre refuge. Paut vous dire que, pour mademoiselle Andr6e, son papa, si«lle Tavait voulu, serait all6 h, Rome ^ quatre pattes. La lettre ^tait si pressante que ma maitresse 6tait certaine que son p^re, It quelque heure que ce fftl, arriverait aussit6t qu'il Taurait regue.

— AhlQi, fitle commissaire en revenant sur un oubli, de quelle nature est done la blessure de ce jeune homme que voire maltresse disait n'^tre pas en stl« ret6 lei?

— C'6tait un coup de couteau que, il y a trois jours, un soir qu*il venait ici rendre visile ^ mademoiselle, il a regu, en plein bois de Vincennes... Tout me donne Jisupposer que le crime avait 616 commis par ce m^me brigand dont, en ce moment, le corps est 6tendu dans la cour.

A ces d6tails, fournis par la domestique, Baudraie avait relev6 la t6te.

— Un coup de couteau... dans le bois, r6p6ta-t-il.

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N'est-ce pas le m^me inconnu qui, amen6 dans ma maison de sant6, en a 616, le lendeinain et pendant mon absence, retir6 par une femme? .

— Oui, c'est le m6me, dit Jacotot, que le regard de Baudraie avail interrog6.

— Nous reviendrons tout h Theure h ce jeune homme bless6. Gontinuez votre deposition, ordonna le commissaire k la servante.

— Poup lors, reprit la fiUe, j'6tais descendue k la cuisine, attendant rarriv6e du p^re de mademoiselle pour lui ouvrir k son premier coup de sonnette.... Par malheur, j'6tais fatigu6e, et le sommeil vint me surprendre. Tout k coup j'ai 6t6 r6veill6e par le bruit d'une lutte dans I'escalier et les cris de mademoiselle Andr6e qui m'appelait k Vaide .... « Ahl tu ne yeux pas te taire ! » gronda une voix, et, tout aussitdt, ma maitresse poussaun g6missementdedouleur. R6veill6e en sursaut, saiste d*un eifroi subit,'il m'avait fallu une grande minute pour me remettre. Je m'61anQai hors , de la cuisine au moment oti mademoiselle Andr6e jetait le dernier cri qui m'avait tant serr6 le coBiir. A ce m^me instant, quelqu'un traversait le vestibule. G'6tait le p6re de mademoiselle qui, ayant trouv6 la porte laiss6e ouverte par I'assassin, 6tait entr6 comme sa fiUe poussaitce g6missement... 11 s'^langait^son secours... Tout ceque je vous dis Ikeut la dur6e de Ticlair; imm6diatementr6sonna un coup sourd, suivi d'un6pouvantable juron, puis une lourde masse, roulant sur les marches de Tescalier, vint s'abattre k mes pieds. Gependant, Ik-haut, le p^re, sans plus penser k celui qu'il venait d'assommer, remontait k la chambre, poussant des hurlements de d6sespoir et tenant dans ses bras le corps de sa fllle 6vanouie. Je comprenais bien qu'il me fallait aller joindre mes soins aux siens; mais la ter-

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reur me clouait surplace, car j'avais ii passer par-dessus le corps de I'assassia ^tendu sur la premiere marche. Ma lumi^rey que ma main avait laiss^e tomber^ s*6tait 6teinte. Dans la demi-obscurit6 da vestibule, vaguement 6clair6 par la porte du perron reside ouverte, je vis, tout k coup, celui que je croyais tu6 se lever lentement, avec de p^nibles efforts. II parvint, I'Spaule s'appuyant au milr, k se dresser sur ses jambes qui tremblaient. De ses deux mains sur les tempes, 11 serrait sa tMe comme s'il f oulait ressouder son cr^ne fendu. II ne pouvait m'apercevoir, car le sang Taveuglait. Je Tentendis alors qui murmurait: « J'aile coco touchj6.*.. Euhl quel d6foncement de premier choixl Tichons de nous sauver de la baraque. » Ge disant, r6paule toujours au mur, il gagnait la porte. Comme il venait de Tatteindre, il reprit encore : « Qu'est-ce qu'il me disait done que j'aurais affaire k une vieille femme, ce sacr6 farceur de....

-r-Ehbien! achevezdonci de.... dequi? dit vivement le commissaire en voyant la fille s'interrompre.

— Ah ! je n*ai pas entendu le reste, parce que, en ce moment, il 6tait arriv6 au perron. Encore 6tourdi, les yeux.pleins de sang,il ne vit pas les deux marches^ descendre. Le sol manqua sous ses pas etilalla s'abattre sur le sable de la cour, oti il demeura immobile. Sans penser k voir si c'^tait fini pour le brigand, je m'61an- Qai dang. Tescalier pour secourir ma maitresse dontle p^re m'appelait d'une voix d6chirante.... Faut croire que c'est la d6gringolade du perron qui a achev6 le sc616rat puisque vous Tavez retrouv6 mort au mSme endroit.... Mademoiselle perdait tout son sang par une blessure au c6t6 gauche. Elleparlait encore et avaitsa connaissance quahd, sur Tordre de son pgre, je suis partie pour chercher un m6decin.... Je connaissais

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mi. ■ I I I ■ i II .1 . .1 ■ I - I I »

M. Baudrale pour un fameui.... J'ai done pris ma course jusqu'ft Nogent. C'est au relour que j'ai pr6venu les gendarmes deTincennes.... Yoil^tout ceque je sais et tout ce que j'ai tu, monsieur le commissaire.

— Et moi, dit Jacotot, j'ajouterai que le p^re, dans la erainte que la distance ne permit pas k mon confrere d'arriver h temps, est accouru comme un fou chez moi. Par malheur, il 6tait trop lard. La victime a expir6 presque aussit6t entre mes bras.

Mais le commissaire n'avait pas 6coui6 les paroles de Jacotot. 11 pensait & la fin de la d6position de la servante.

— Sans cette derniftre chute qui Ta achev6, le meu^ trier allait pronouQcr le nom de son complice... car il est Evident qu'il avait un complice, dit le magistral d'un ton d6pit£.

— Voulez-vous, monsieur le commissaire, queje vous apprenne ce nom, moi ? proposa le comte Omnibus en s'avauQant vers la table devant laquelle 6tait assis le commissaire pour la redaction de son proems verbal.

M. de Blfeves cfedait-il k un sentiment d'horreur on d'indignation en se pr6parant k d^noncer un parricide? Nullement. Ce bonhomme cynique, avide, 6goiste, avait compris que la mort d'Andr^e lui donnait partie perdue. R^my, sur lequel il avait compt^ pour lui faire son jeu, n'allait plus 5tre pouss^ par cet amour paternel qui, afln d*aplanir k son enfant le chemin de la fortune, ne reculait devant aucun crime. Le comte n'avait plus 2iesp6rer qu'k un moment donni il n'aurait qu'^ suivre, pour arriver aux millions (ionvoitfts, la route d6blay£e par un autre.

En joueur acharng qu'il 6tait, le pfere Omnibus, au lieu d'abattre son jeu sur table et de s'avouer vainca,

voulait tenter un dernier coup. Gette d6olaratioii, qu'il se d6cidait h faire au comrnissaire, 6tait comme une carte jet6e h tout hasard, qui, peut-fttre, h d6faut de la partie gagn6e, lui donnerait au moins un'e . Iev6e.

•^ Qui sait si, en parlant, je ne vais pas rendre un service qui me sera pay6? Apr6s tout, peu vaut encore mieux que rien, se disait-il.

— VraimentI monsieur, s'^cria lecommissaire,yous pouYez m'apprendre quel est le complice du sc616rat dont le cadavre est dans la cour?

— Je puis au moins vous p6v61er un d6tail, connu de moi seul, qui, probablement, vous mettra sur la voie... Le voici : Je me trouvais chez M. Jacotot,

. quand le p&re de la victime est venu r6clamer le secours de sa science. Je les suivis jusqu'i cette maison, un peu par curiosity, beaucoup par disir de me rendre utile, si besoin 6tait de mes services. Ma marche alourdie par Vkge me mit en retard sur ceux que j'accompagnais, et ils avaient d^jk p6n6tr^ dans la maison quand j*arrivai dans la cour. A ce moment, Passassin, que la servante croyait, tout h Theure, avoir ii6 achev6 par sa chute du haut du perron, n'^tait pas encore mort. Revenu k lui, il tentait une derni^re fois de se lever. Get homme, dont Tapproche de la mort

. obscurcissait la vue et troublait rintelligence, en se sentant soulev6 par moi, me prit pour un autre qui

- venaitle tirer dep^ril et, en croyant s'adresser h lui, b6gaya ces paroles : « Ah ! c'est vous, monsieur de Roudiac. » Puis il ajouta encore cette phrase, d6jk entendue une fois par la servante: « Que me disiez-vous done que j'aurais affaire k une vieille femme?)) Ensuite, apr^s quelques mots confus, il retomba mort sur le sable.

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— RoudiaCy Roudiac, r6p6ta le commissaire, etesvous bien certain de ce nom ?

— Positivement.

— Quelle peut bien fttre alors cette vieille femme que ce Roudiac m'a tout Tair d'avoir ainsi d6sign6e aux coups de Tassassin?

— G'est sa mfere elle-mftme.

— Oh I oh 1 un parricide I fit le commissaire. Savezvous que vous vous avancez fort dans vos suppositions, car vous ne faites que supposer, j 'imagine, attendu que vous n'avez ancune preuve.

— Pardonnez-moi, j'ai une preuve, puisque madame de Roudiac est venue et qu'elle est encore dans cette maison. Un heureux hasard a fait qn'elle est arriv6e trop tard. C'est i cela qu'elle doit de n' avoir pas 6t6 assassin^e.

— Et vous dites qu'elle est encore ici ?

— Monsieur vous le dira comme moi, r6pondit le comte en mbntrant Jacotot.

— Le fait est, avoua le chimiste interpell6, que j'ai vu^ au moment m^me oti la malheureuse Andr6e venait d'expirer, apparaitre dans la chambre une dame de moi inconnue, qui, tout aussit6t, s'est enferm^e dans la pi^ce voisine.

Avee un t^moin qui, pour ainsi dire, lui m^chait la besogne, le commissaire n'avait pas k se faire faate de lui m6nagerles questions, il revint done i M . de Bl^ves, lui demandant :

— Selon vous, monsieur, de quel moyen Roudiac a-t-ilpu se servir pour attirer sa mfere dans ce guetapens qui devait lui coillter la vie ?

— Un moyen irresistible. Soit par un avis anonyme, soit m6me par un billet qu'il aura sign6 du nom de la pauvre Andr6e, il aura fait savoir T^tat f^cheux du

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jeune homme bless6 et I'endroit oil il avail 6t6 recaeilli. En repr6sentant cet 6tat comme dfisespirfi, Roudiac 6tait certain que sa m^re, folle de douleur, accourrait aussit6t, h quelque heure que ce fdt, pour recevoir le dernier soupir de celui auquel son coBur a You6 une immense tendresse.

— Oh I oh ! fit le commissaire avec une moue ^d6daigneuse, prouvant qu'il interpr6tait mal cette ten* dresse d'une vieille femme pour un jeune homme.

— Tendresse maternelle, ajouta M. de Bl^ves en pesant sur les mots d'un ton grave.

Puis, en voyant sourire le commissaire avec incredulity :

— Par 6tat, continua-t-il, vous fttes discret, mon- ; sieur le commissaire. Je puis done vous apprendre que

ce jeune homme est un enfant naturel de madame de Roudiac.

L'effet de cette r6v61ation sur le commissaire fut h pen pr^s nul, car, tout aussit6t, il leva les yeux au plafond et tendit Foreille en disant :

— Qu'entends-je done l^haut? Ne vous semble-t-il pas qu*on chante dans la chambre de Tassassin^e?

En effet, du premier 6tage, descendait le bourdonnement doux et lentement rhythm6 d*une voix d*homme.

— Ce ne peut pas 6tre R6my qui chante ainsi h c6l6 du cadavre de sa fille, dit Jacotol 6tonn6.

Un bien singulier hasard avait fait que, devantle commissaire, le nom de R6my, qu'on avait appel6 le p^re de la victime, n'avait pas encore 6t6 prononc6. En Tentendant, pour la premiere fois, Tofficier judiciaire tressaillit de surprise.

— R6my 1 1 1 s*6cria-t-il, 6st-ce le nomm6 Frangois-

Jean R6my, demeurant roe de RivoU, bomme d'affaires, pr^teur, usurier?

Aux noms de bapt^me pr^s, qa*il ignorait^ Jacotot ; jagea la designation assez sufQsante pour pouvoir r6* \ pondre : i

— C'estlui-mftme.

Ayecla joie da chasseur qui a fait coup doable, le commissaire seleva d'un bond en disant :

— Alors, je yais faire enlever cet bomme par les gendarmes. L'ordre a 6te envoyS bier soir Jitous les commissariats d'arrSteri ou on le trouverait, ce gre- \ .din accus6 da double crime de sequestration et d*empoisonnement sur la personne d'une dame de Man- i cieuz. Son complice, un nomm6 Goberju, Tintendant m6me decette dame, est d6j& dans les mains de la justice.. • il a tout aY0u6.

En acbevant de parler, le commissaire avait matcbi vers le vestibule oti se tenaient les gendarmes. , — Deux bommes I commanda-lril en s*6IanQaiit sur I'escalier.

Derri^re les soldats, Baudraie, Jacotot et le p5re Omnibus, curieux de ce qui allait se passer, mont^rent avec empressement.

— Hein ! souffla M. de Bl^ves au chimiste, heureusement que R6my vous a restitu6 la fameuse lettre de Dubreuil;... sans cela, avouez-le, mon cber, vous 6tiez dans de jolis draps.

Gependant le commissaire, flanqu6 de ses deux porte-tricornes, 6tait arriv6 au premier Stage et, brusquement, il avait ouvert la porte de la cbambre. I

Au lieu d'entrer, il s*arr6ta sur le seuil, tout stup6* fait k la vue du spectacle qui s'offrait h ses regards.

Agenouill6 au chevet de sa fiUe, R6my avait passi son bras sous I'oreiller qui soutenait la t^te d'AndrSe

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ei, bien doucement, il ber^ait la morte en chantant h mi-voix : Do, do, TeDfant do do, dormira taat6t.

— Ghut ! elle dort ! dit«il tout bas au commissaire, avec un sourire stupide.

Peut-6lre I'offtci^r de police, m6ftant par profession, ne se serait-il pas Iaiss6 6mouvoir plus longtemps par cette sc^ne si la voix grave de Baudraie ne lui elit murmur£ h I'oreille :

-— Get ^omme n'appartient plus k la justice des Jiommes. II est complfetement fou.

— Le devoir m'ordonne deremoiener... Et, pourtabt je n'ose Tarracher de force h ce cadavre.

— Alors laissez-moi faire, ajouta le docteur,

II s'approcba de R6my auquel, apr&s s'6tre pench6 sur la morte, il dit k voix basse :

— Elle dort profond^ment. Yous pouvez cesser de la bercer.

— N'est-ce pas qu'elle dort? r6p6ta R^my, dont Todil s'alluma d'une joie idiote.

~ Puis en montrant Jacotot, il 6clata derire.

— Quand je pense que cet &ne-lk pr^tendait qu'elle Stait morle I

— Mais, continua Baudraie, comme ce sommeil ne sera pas long, il faudra, d^s que vous lui verrez ouvrirles yeux, lui faire avaler la potion.

-^ Quelle potion ? demanda le foui

— Comment, le pbarmaeien ne Ta pas envoy6e I L*aurait-il oubliie? dit le docteur d'un ton inquiet.

— Je vais la chercher moi-mfime, proposa vivement R6my en s*61anQant vers la porte.

Mais il s'arrdta aussit6t.

— Oil habite-t-il, dans Vincennes, votre phanrlacien f demanda-t^il.

— Tenez, fit Baudraie enluimontrant les gendarmes, priez ces messieurs de vous y conduire.

Sur un signe du commissaire, les deux soldats sdvirent le fou, qui s'61oignait en r6p6tant :

— Oui, conduisez-moi, conduisez-moi !

Diz minutes apres, le commissaire, les m^decins et M. de Bl^ves trayersaient le bois de Vincennes aux premieres lueurs du jour levant. lis suivaient la voiture de madame de Roudiac, qui, bien lentement, ramenait le jeune homme bless6 k la maison de sant6 du docteur, oh son traitement pouvait 6tre plus soigneusement surveill^ qu'en cette habitation ensang1ant6e qu*on venait de quitter.

— Ah 1 Qk, comment Fempoisonnement de madame de Maucieux par R6my et son complice Goberju a-t-il 6t6 connu de la police? demanda au commissaire le curieux Jacotot, fort int^ress6 h des renseignements sur cette sinistre affaire, dans laquelle. 11 avait failli ^tre englob6.

A cette question, le commissaire partit d'un 6clat de rire.

— Par une d^nonciation k laquelle se rattache une bien plaisante aventure, r6pondit-il.

— Pouvez-vous nous la raconter.

— Parfaitement. Figurez-vous que, dans un but que nous ne cpnnaissons pas encore, mais que Tinstruction 6claircira, car, la jugeant de bonne prise, la police a mis sous les verrous la d^nonciatrice, upe femme tar6e du nom d'Agla6 Durondeau ; figurezvous, dis-je, que R6my, pour ce but inconnu, a eu besoln de marier une sorte de cr6tin, qui, h cette 6poque, 6tait aveugle. II a 6t6 lui choisir une reine de bastringues, et, pour cr6er une famille h la donzelle, c'est la Durondeau qui a jou6 la m^re, une noble po-

lonaise que i'aveugle imbecile a pleur6 huit jours apr^s le mariage, car on lui a fait croire que sofa illustre belle-m^re 6tait morte d'un coup de sang dans un fiacre. U parait qu'avant d'accepter Temploi de Polonaise, la Durondeau avail stipule qu'une pension inensuelle lui serait pay6e en Belgique od elle s'^tait'r6fugi6e pour se soustraire aux suites denombreuses peccadilles dont la justice, maintenant qu'elle tient la dr61esse, va lui demander compte. Pendant quelques mois, R6my s'est ex6cut6, puis il a jug6 inutile de continuer la pension. De 1^, vous le comprenez, fureur de la m6g6re, qui, par vengeance, est revenue en France pour faire coffrer R^my et son complice... Mais ce n'est pas le c6t6 plaisant de la chose dont je vous parlais ; le voici : il parait encore que cet idiot aveugle, qui avait 6pous6 la baladeuse, a eu I'id^e de se faire op6rer. Depuis qu'il a recouvr6 la viie, le pauvre h6re bat le pav6 de Paris h la recherche de sa femme, qui a disparu du domicile conjugal et dont il lui est impossible de donner le signalement, puisqu'il ne Ta jamais vue.

• — Mais, fit Baudraie en riant, je le conuais, votre aveugle. G'est moi qui Tai trait6, il se nomme Th6ophile Grondier, n*est-ce pas?

— Pr6cis6ment, d6clara le commissaire qui, h ce moment, franchissait le seuil de la maison de sant6 devant laquelle on 6tait enfin arriv6.

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Jamais le proverbe <c quand on parle du ioap » n'aurait pu mieux s'appliquer, car k peine Baudraie avaiMl mis lepied dans le vestibule que ledit Grondier, p41e et effar6, lui sautait au coa en s'6criant :

— Ah I mon bon docteur, enfin c'est vous ! voici line heure que je vous attends ! il n'y a que vous que je connaisse, et qui m'ayez t6moign6 de TintSr^t... vous seul pouvez done me donner un bon conseil dans ma triste situation ! ! !

Et» sans s'inqui^ter de ceux qui entouraient Baudraie, Th6ophile beugla sur un ton de dSsespoir encore plus aigu :

— Que dois-je faire, jnoa bon docteur? Je viens de tuer un homme !

— Vous ! fit Baudraie avec incr6dulit6.

— Oui, moi, moi-m6me, cette nuit, j'ai tu6 un| i nomm6 M. de Roudiac.

Baudraie n'eut pas le temps de s'exclamer ^ nouveau ; car, sans m6me reprendre haleine, Grondier continua de sa voix glapissante et d^sol^e :

— Qu*6tait devenue ma Louloute? Vous le savez, je la cherchais partout... Seul un homme etlt pu me la faire retrouver; c'6tait I'oncle M6najoux, ce bon vieillard de quatre-vingts ans, qui adorait si tendrement sa ni^ce ; celui chez lequel Louloute m'avait men6 tant de fois,

— Oui, fit Baudraie, et qu'elle vous disait demeurer

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rue Dauphine, 18, adresse k laquelle il 6tait parfaitement inconnu quand» aprfes avoir recouvr6 la vue, Yous 6tes all6 le demander k ce domicile.

— Oui, c'est cela m^me, Aussi la chose 6tait vraiment si ^tonnante que je m*6tais dit : « Il faat qa'il y ait de ma faute. » Vous ne Tignorez pas, il arrive quelquefois que la m6moire se butte sur un point dont elle ne veut pas d^mordre. J'avais beau me rSp^ter que le num6ro 18 de la rue Dauphine n'avait pas, dans son couloir d'entr^e, ces deux marches que j'avais toujours t4t6es du pied quand j'6tai$ aveugle : ma m^moire n'en persistait pas moins h me soutenir que c'6tait bien Ik cette adresse que, tant de fois, m'avait r6p6t6e Louloute.

— Oui, r6p6ta Baudraie.

— A ma place, un m^fiant aurait tout de suite cru qu'on avail voulu le tromper ; mais moi, heureusement, je ne suis pas de ce caract^re-lk ; je sais me rendre compte et je ne m'entfite pas. Du moment

; que le v^n6rable oncle 6tait inconnu au num^ro 18, at que cette maison n'avait point les deux marches, imm^diatement j'ai devinS que c'itait ma mSmoire qui m'^garait... Alors savez-vous ce que j'ai fait pour aller tout droit chez I'oncle M6najoux dont j'ignorais

/ la demeure?

j- — Non, dites, r6pondit Baudraie sur un signe du

1^^ commissaire, qui lui recommandait de pousser Th6ophile h parler.

— Ecoutez, mon cher docteur, reprit Grondier, il ne faut pas vous fkcher; mais, Ik, bien vrai, depuis que vous m'avez rendu la vue, je ne vols pour ainsi dire plus clair.

— Vraiment! fit le m6decin en gardant son s6rieux k cette conclusion.

364 LG COMTU OMNIBUS

— Comme je yous le dis. Jadis, j'allais k Utons; j'assurais mon pied k chaqae pas, rinstinct me guidait ; roille remarques m'aidaient Itme conduire; bref, j'avais cette sagacity de Taveugle qui flaire I'obstacle, deviDe la direction k suivre et les coins k toarner. Tout m'^tait renseignement: un bruit it droite, une odeur k gauche, un pay6 plus ou moins raboteiix^ tel trottoir en pente. Ghaque detail se casait dans mon cerveau et devenait un jalon qui me tragait ma route dont je ne d6viais plus.

Yoilk ce que j'6tais quand je ne voyais pas.

A present que j*ai retrouv6 la vue, c'est tout autre chose. Soit que le jour m'6blouisse, soit manque d'habitude, je me heurte k tous les angles, je d6gringole dans les escaliers, je me jette sur les passants, je ne manque pas un trou, je ne retrouve plus mon chemin k dix pas de mon domicile.

Oubliant que, au fond du r^cit de Th6ophile il y avait mort d'homme, les quatre auditeurs de Texaveugle retenaient leur rire en 6coutant ses dol6ances comiques.

— Alors, continua-t-il sans m6me souffler, savezvous rid6e qui m'est venue pour retrouver ce cher oncle M6najoux? « Puisque, me suis-jedit, que ce fdt rue Dauphine ou ailleurs qu*il demeurait, j'allais jadis, malgr6 ma c6cit6, tout droit chez Thonorfi vieillard, je veux redevenir aveugle. » C'6tait bien raisonn^, n'est-cepas?

— Parfaitement raisonn6I approuva Baudraie.

maintenant, faites-moi part de ce qa'il en est r6sult6. '

— Ecoutez. Done, hier soir, k minuit, heure oil les rues sont d6sertes, je me suis mis en route, les yeux ferm6s et mon ancien b^ton en main. D^s que je n'ai ! plus vu Clair, j'ai imm^diatement d^couvert ma route. '

LKS FlLD^lfe DU MILIIONNAIRE 8H5

Mon iastinct et mes habitudes d*aveti%le jrn'ont fait marcher k droite, h gauche, tourner au bon coin, enfiler la vraie voie ; j'avais si bien des yeux au bout de mon b^ton que, au bout de trois quarts d'heure, je me suis instinctivement arrdt6 en me disant : <c Je dois me trouver devant la maison. » Alors j'ai ouvert les yeux.

— Et vous6liez rue Dauphine? demanda le commissaire.

— Non, j'6tais rue de Provence... Poujfmieux encore me renseigner par le toucher, je refermai les yeux pour prendre le bouton de sonnette» Au contact des ciselures que palpaient mes doigts, ma certitude se doubla. «Si, dans TallSe, je rencontre mes deux marches, ce sera ma dernifere preuve,» pensai-je en sonnant. La porte s*ouvre, Je compte, dans Tobscuril^, cinq pas, et je 16 ve le pied... C'6tait ma premiere marche... Puis encore deux pas, et voil^ la seconde. J'aurais eu encore un doute, qu'il se serait dissip6 au son de la voix du concierge.

— Ah I vous avez reconnu la voix du concierge? fit Baudraie, s'int^ressant de plus en plus au r^cit.

— Tout ce qu'il y a de mieux reconnu. N'6tant pas encore couch6, il^tait sort! de sa loge, un bougeoir h la main, pour examiner quel ^tait ce visiteur nocturne. En me voyant, mon homme parut quelquepeu surpris et hesitant. U avait Fair de se demander s'il me laisserait monter. «Tiens, fit-il, c'est vous! Vous, h, pareille heure !» Puis ii se mit h rire et ajouta:«Que je suis b^te! j'oublie que, pour vous, il n'y a ni midi ni minuit. » Je compris que le portier me croyait toujours aveugle. J*6tais trop press6 pour perdre du temps k le dSsabuser. ((Mon oncle M^najoux est chez lui?» demandai-je. Tout en me r^pondant, le concierge se

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tordait d'unrire qti*il 6toaffait. «Oui, oui, me disait-il, vous allez le trouver, ce brave vieillard... Yotre dame est aussi Ik-haut qui veille h ce qu'il ait une bonne nuit.» Mon sang n'avait fait qu'un toar, en entendant que j*allais enfin voir ma femme. Quelque chose, pourtant, inqui^ta ma joie. G'^tait la pantomime du portier. Ne se doutant pas que je voyais xlair, cet homme, outre son rire muet en me parlant, metirait ia langue et, de ses doigts places sur .son front, me faisait les comes. Enfin, il finit par me dire: aAUons, montez pr^s du bon vieillard. Probablement que c'est votre dame qui viendra ouvrir k votre coup de sonnette, car la cuisini^re est descendue tout h Theure pour allcr chercher deux ou trois plats au caf6 Anglais, attenda qu'ils veulent souper.D Et sa langue s'allongeait plus longue, il remuait plus vivement les deux comes et il 6tait icarlate de son rire 6touff6. Je lui aurais bien demand^ ce qui le faisait si joyeux, mais j'avais tant h4te de connaitre enfln ma Louloute que je m'^langai dans Tescalier. a Eh I me cria-t-il, le gaz est dteint, prenez done mon bougeoir.)) Mais, tout aussit6t, il rentra dans sa loge en marmottant:((Que ferait-il de mon bougeoir? Est-ce que le gaz n'est pas toujours 6teint pour lui?» Arriv6 au deuxi^me 6tage, je n*eus pas la peine de sonner. La bonne, en allant chercher h souper, avait oubli6 ou jug6 inutile, de fermer la porte, qu'elle avait laiss^e entreb&ill6e. Pour mieux surprendre ma Louloute, je me glissai sans bruit dans Fantichambre et, comme j*entendais remuer daijs li salle h manger, j'en poussai brusquement la porte.

— Eh bien, continuez done I s'ecria vivement Baudraie en voyant Th6ophile s'arr6ter.

— Ah I soufQa Tex-aveugle, laissez-moi me remettre du mouvement d*indignation que je viens encore

LES FIIXES m MILLIONNAIRE 367

d*6prouver & la pens6e que, si je m*6tais j)r6sent6 vingt secondes plus tard, je n'aurais pu arracher la timide colombe aux serres du vautour ravisseur. Oui, messieurs, quand j'entrai, mon infortun^e Louloute ^tait 6touff6e entre les bras d'un grand miserable qui Favait enlev6e deterre et lui disait : « Un baiser, ma belle.)) Yous jugez de ma stupefaction !I!

— A propos de quoi, votre stupefaction? interrompit le commissaire.

' — Commentl i propos de quoi? ne le devinez-vous pas?... S*6tre attendu k rencontrer un d6bile vieillard de quatre-vingts ans et se trouver en face... c'est-idire non, pas en face, attendu qu'il se mon trait de dos^ mais cela m'a suffi pour constater ses larges 6paules, sa vigueur et ses cheveux du plus beau noir. Heureusement que, par-dessus T^paule de son bourreau, ma Louloute, & demi-sufPoqu^e, m'apergut k temps. <cCiel! mon maril)) s'6cria-t-elle et, vite, elle ajouta d'une voix suppliante : « D61ivre-moi de ce vilain homme qui, se riant de mon amour pour toi, veut m'emporter au fond des deserts. » A cet appel, la fureur me fit perdre la raison. Le convert 6tait mis pour le > , souper; jesautai sur uncouteau, etrhommen*avaitpas eu le temps de se retourner, que je lui avals plough la lame jusqu'au manche entre les deux 6paules.

Apr^s une minute de silence xju'il employa i reprtendre haleine, Tex-aveugle reprit :

— Le gueux tomba en entrainant la table sur laquelle se trouvait la lampe, qui s'6teignit dans la chute. c( Ma Louloute, je t*ai veng^e, » lui dis-je dans I'obscurite en essayant de la rejoindre. « Ah 1 le stupide animal! )) Tentendis-je qui murmurait en parlant^ cela va sans dire, da monstre que j'avais chftti^...

Puis, plus rien.

368 LG COMTfi OMNIBUS

Je supposai que I*6iBotioD lui avaii fait perdre connaissance et je la cherchais k Utcms, qaand, soudain, la chambre s'6claira. G'^tait la domesiiqqe qui rentrait, une bougie d'une main, et deux perdreauz sur une assiett^ de Tautre... En une seconde elle comprit ce qui s*6tait pass6 et s'^lan^aau secours de rhomme. aOhl oh I fit-elle imm^diatement, voas n'6tes pas des maris commodes, vous !... Yous arrangez bien les galants... GepauvreM. de Boudiacestmbrt.)> G'est ainsi que j'appris le nom de Thomme. Gependant la bonne avait tourne les yeux autour de la chambre. ((Et madame?» demanda-t-elle. Je cberchai aussi do regard. Ma femme avait disparu. A coup stir, la timide creature, affolee de terreur, avait dt s'enfuir sous le toit conjugal, dont ce Roudiac maudit, nialgr6 ses pri^res d6$esp6r6es, Tavait si iongtemps tenue 61oign^e.

— Elt vous avez retrouv6 votre femme chez vous? dematida Baudraie.

— Non, car je ne suis pas retourn6 k mon domicile. A peine sorti de la maison, la conscience de ce que m'avait fait commettre la colore m'est venue et, pris de terreur h mon tour, je suis accouru vers vous, monsieur Baudraie, pour implorer vos conseils... Que faut-il faire? dites, que faut-il faire?

Lq docteur interrogea du regard le commissaire, qui s'avanQa vers Tb6ophile.

— Monsieur Grondier, dit-il, vous avez us6 en tuant Roudiac d'un droit presque reconnu par la legislation. L'homme que vous avez frapp^ 6tait un miserable sur lequel devaient bient6t s'appesantir les s6v6rit6s des tribunaux, mais vous n*en avez pas moins k rendre compte de sa mort k la justice. Vous allez done nw donner votre parole de rester ici, prisonnier, dans la

, III i»<«i— I III ii I 1 1 I ■ I 1 1 >

maisoQ Ae sani6 du docteur, oh vous vous tiendrez h la disposition du juge d'in^truction.

— Pourrai-je recevoirma Louloute? demanda T1i6ot phile d'un ton plaintif.

Bien persuade que, si die courait toujours, la Louloute devait 6tre loin, le commissaire n'eut pas le courage de d6sabuser cette cr6dulit6 niaise qui r6sistait h tout, et, en s*armant d*une fausse s6v6rit6, il " r6pondit :

— Non, monsieur, vous 6tes au secret.

Deux mois apr^s, Grondier fut acquitt6, mais sa Louloute ch6rie demeura toujours introuvable,

Le jour m^me oti Goberju, condamn6 aux travaux forc6s h perp6tuit6, partait pour le bagne, R6my mourait dans un cabanon de Bic^tre^ d*une crise de folie furieuse.

Quant h Jacotot, il avait repris son service dans la maison de Baudraie qui, d^j^ vieux, s'^tait engag^ h lui c6der bient6t son 6tablissement.

Le lendemain du jour od madame de Roudiac avait emmen6 son fils compl^tement r^tabli, Jacotot, en d^jeunant avec son cbef, avanga cette phrase :

— Maintenant qu'elle n'a plus Tien k craindre, madame de Roudiac va pouvoir montrer ses millions.

— Quels millions ? demanda Baudraie.

— Ceux qu'elle cachait ou, plul6t que, suivant un on-dit, vous cachiez pour elle.

370 LE COMTB OMNIBUS

Le vieux midecin secbua la tMe.

— Non, dit-il, void la v6rit6. Peyrade, le p^re de madame de Roudiac, avail commis une action inf^me dont il redoulait les suites, et, pour s'y soutraire, il avait r^solu de quitter la France, le lendemain du manage de ses fiUes. Dans ce but, il avait liquid^ sa fortune... Le hasard fit qu'il avait momentanSment remis ses fonds entre les mains d'un banquier de mes amis intimes, qui, je ne sais plus k quel propos, me r6v61a le d6p6t.

Si Jacotot n*avait 6t6 occup6 k savourer un salmis de b^casses, il se serait aperQu que Baudraie c6toyait la v6rit6, car ce fut en rougissant et avec une hesitation dans la voix qu*il continua :

— Le jour du mariage de ses fiUes, Peyrade se sentit subitement malade, k tel point qu'il laissa les deux nocespartirklamairie, J*6tais rest^pr^s de luipourlui donner mes soins. Tout k coup, il eut le pressenliment que la mort lui arrivait foudroyante. 11 ne se trompait pas, car il n'eut que le temps de me signer un pouvoir pour retirer des mains du d6positaire les fonds que je devais employer suivant que je le jugerais bon pour • soustraire la part d'HSl^ne au griffes de Roudiac,

— Et alors? fit Jacotot, impatient d*6tre renseign6 sur le fin mot des millions disparus.

— Quand son p^re mourut, madame de Roudiac faisait son voyage de noces en Italic, je fus done forc6 d'attendre son retour.

— Bon I mais Grondier, Tautre gendre ?

— Aprfes lui avoir fait jurer de n'en jamais souffler mot k son beau-fr^re Roudiac, je lui remis sa part.

— Pas possible! Alors k quoi apass6 la fortune de Grondier? En plus de ces millions de Peyrade, la sue- .

cession de son p5re, le vieux tabellion mort d*apoplexie^ lui avail donn6 au moins cent mille livres de rente... Et pourtant h. son tour il n'a Iaiss6 k son fils, ridiot Tli6ophile, que quatre ou cinq mille livres de rente.

Baudraie plissa les livres en r6pondant:

— Tout ce qui reluit n'est pas or ; le phre du beau Grondier, le digtie notaire si estim^, n'6tait qu'un vieux fou qui, en 1830, avail si b^lement sp6cul6 qu'il avail mang^ le sien el celui de ses clienls. Sa pr^lendue apoplexie ful simplemenl un suicide, une culbute au bout du foss6... Le prix de ]'6tude paternelle et la dot de sa femme furenl employes par Grondier h sarfver rhonneur de son nom — De \k vint pour lui la n6cessit6 d'accepter plus lard une place au minislfere.

— Passons k madame de Roudiac, dit J&cotot.

— Elle revinl d'llalie avec une telle haine et un tel ni6pris pour son 6poux que, afin de se souslraire ' k la ruine dont elle 61ait menac6e avec un pareil chenapan, elle conscAtil, sur mon conseil et par mon interm6diaire, k placer ses millions k fonds perdu; lis lui rapportent une rente viagfere, stipul6e reversible sur lal^le

de ce fils naturel que nous venons de remetlre sur pied.

— Ouf ! fit bruyamment Jacotol, comme j'ai bien fait de ne pas m'associer aux chateaux en Espagne du pfere. Omnibus!!!

Et il se mil k center k son cbef ce qu'6tait le p^re Omnibus et quel pacle il 6tail venu lui proposer.

— Je puis vous donner des nouvelles r^cenles du bonhomme, dit Baudraie. Gr^ce k son litre et k sa haute ij^ne, rehauss^e par des habits neufs, il taille le baccarat ou le lansquenet, qui se joue, chaque soir,

~ aprfes le diner d'une table d'h61e, tenue par Agla6 ^ Durondeau.

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372 Lfi COHTB DMNIBU5

— Tiens ! elle a done tir£ son Spingle du jeu, la fine comtofere? .

— Oui. Elle et le comte de Bl^ves se s($nt mis de la police.

[La Presse : 1875-76.)

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