‹ Le comte OmnibusChapitre 19 sur 20 · -I ! ■■ ■ I I I 11 > ■ I !■ I III · texte numérisé non relu

-I ! ■■ ■ I I I 11 > ■ I !■ I III

mis h causer... Or, je tous le deinande, quel motif pouvait mettre en presence rho'mme du monde et le souteneur de barri^re ? A coup stir, Pirouette venait rendre compte d'un exploit dont Eaoul lui apportait le salaire... Pour moi, il.est indubitable que Pirouette est le Raton qui, de la pointe de son couteau, a essayi de tirer les marrons du feu pour ee Bertrand qui se nomme Raoul.

— Lequel Raoul, sans s'en douter, fait tirer les marrons pour le com|)te de R£my, qui les guette dans son coin, ajouta Jacotot pour prouTer qu*il avait bien compris.

— Pr6cisiment, mon cher. Done vous voyez que I'usurier n*a pas besoin de mettre la main k la p^e pour faire arriver les morts violentes qui lui sont utiles. Sans s'exposerauplus petit danger, il fait travailler les autres h la realisation de Tavenir qu'il a tM pour sa fiUe Andr6e... Seulement, comme je Tousle disais, Roudiac, ignorant qu'il joue le jeu de R6my, a 6t6 plus vite que les violons... Darnel 11 n'a yu, le digne gargon, q\x*k faire directement venir k lui les millions de sa m^re en supprimant le bitard... tandis que Tusurier veut, au contraire, que les 6cus aillent tout droit audit b^tard. Ghacun a sa combinaison. A mon avis, c*est celle de R6my qui a des chances de r6ussir.

Ces derniers mots amen5rent on sourire sur les l^vres de Jacotot.

•— Pourquoi riez-Yous ? demanda M. de Blfeves.

— Parce que vous 6tes \k pr6nant la combinaisofl de R6my et annouQant sa r6ussite comme si vous aviez oubliS que, suivant cette combinaison, vous ave^ vou8-m6me... ksauterle pas.

— Parce que je dois y laisser ma peau, il ne s'en-

LES FOLBS DU MIIUONNAIRE • 327

suit point qae la combiiiaison de R£my n'est pas la meilleure.

— Alors, puisque vous Yoyez les choses d*un si bon CBil, permettez*moi une question, dit Jacotot.

— AUez, j*6coute.

— Admettons que Raoul, en miserable capable de tout, h&tela mort de sa m^re,et que Pirouette, s'y reprenant & deux fois, ait fini par tuer le comte Horace... G'est biendans cet ordre-;>l&, n'est-ce pas, qu*est 6cbafaud6e la combinaison R^my?

— Oui... c*est alors que m'airivent, par droit d*h6ritage, les millions de mon fils mort... Apr^s ?

— G'est alors aussi que Tusurier, par ce m6me droit d*h6ritage, s'occupera de faire passer vos 6cus k votre pr^tendue fllle Andr6e en vous...

— En me faisant sauter le pas, comme vous disiez tout kPheure... Eh bien apr^s? A quOi tendent vos questions ?

— Mais, ventrebleu I mon cher, elles tendent simplement k savoir comment R^my, que vous pr^tendez trop adroit pour mettre lui-m^me la main k la pMe, s*y prendra avec vous, qui Mes sur vos gardes, pour vous exp^dier dans Tautre monde.

— Ma foil je n*en sais trop rien, dit insoucieusement le vieillard. On n'est jamais assex sur ses gardes. U arrive toujoursun moment oil on se laisse surprendre... Ace moment-lii trois gouttes d'lin poison quelconque vers6es dans le verre d*un homme le gu£rissent de la vie... Groyez-vous que R6my ait vid6 Complfetement la flole dont le eontenu lui a servi pour madame de Maucieux ?

Ce disant, M; de Bl^ves avait regard^ Jacotot en riant.

— Qui salt, reprit-il, si, aprfes ma mort par le poison, ce n'est pas vous qu'on guillotinera f

328 LB GOIITE OMNIBUS

— Moi I fit le chimiste avec Taccent d'une surprise aussi sincere que d6sagr6able.

— Pourquoi pas ? R6iny est un finaud. Ne s'est-il pas dijk adroitement arrange pour que, vous et votre ami Dubreuil, soyez convaincus d'avoir empoisonnfi madame de Maucieuz?,.. II trouvera encore quelque rouerie nouvelle pou^ vous mettre ma moi^ sur le dos... il vous tient, legaillard... Yous avez regu de lui cent mille francs, et il n'est pas un jobard qui donne ses coquilles pour rien... T6t ou tard il vous fera rembourser d^une mani^re ou d'une autre... Seulement, au lieu d'un huissier, ce sera peut-^tre h un gendarme que vous aurez affaire.

Et le comte de Bl^ves se ren versa sur son fauteuil en ajoutant d'une voix rieuse :

— Hein I avouez que ce sera dr61e quand on viendra vous arr^ter comme empoisonneur I

Gette perspective d'avenir que le p^re Omnibus montraitk Jacototcontribuapuissamment^ ouvrirles id^es du chimiste qui, tout k coup, haussa les ^paules en disant :

— Suis-je bftte de n'avoir pas dicouvert cela tout de suite I

— D6couvert quoi ?

— D6couvert que R6my n'aura nul besoin de se d6barrasser de vous... A quoi cela lui servirait-il?

— Mais k faire passer mes millions k Andr6e.

Jacotot prit son air malin et prononga d6daigneu-

ment du bout des l^vres :

— Ne serait-il pas plus simple de faire arriver cette fortune k Andr6e sans que vous ayez k servir d'interm^diaire?

— Ahl bah 1 fit le comte en goguenardant, vous avez trouv6 cela, mon gargon? Et comment?

— " Par uri moyen bien simple.

— Peut-on le connaitre ?

— T Sans doute. Ne m'avez-vous pas dit et ne sais-je pas de resle que la belle Andr6e est amoureuse de son jeune bomme bless6? ,

— Le fait est qu'elle est folle d'Horace.

— Bon ! Alors, puisque R6my n'a en vue que le bonheur desafille, pourquoi, le jour oil madame de Roudiac aura 16gu6 ses millions h son fils naturel ; pourquoi, dis-je, ne cbercherait-il pas h marier sa fille au nouveau millionnaire? II 6conomiserait ainsi deux assassinals inutiles : celui d*Horace et le v6tre. Le manage mettrait Andr6e pour ainsi dire en possession des-fameux millions et, de plus, elle aurait 6pous6 r^lu de son coeur. Avouez que si R6my ne r6ve qUe de voir sa fille beureuse, c'est encore ce chemin-14 qui le conduira le plus sftrement k son but?

Tout fier d'avoir trouv6 aux projets de R6my un denouement qui, dans son avenir h lui, supprimait cette perspective de guillotine, le cbimiste, qui avait cl6bit6 tout cela d'un petit ton vainqueur en inspectant le bout de ses ongles, releva la tftte, pour voir de quelle mine le p5re Omnibus avait accueilli sa conclusion.

Si le comte n'avait pas interrompu Jacotot c'6tait que, d^s les premiers mots du jeune bomme, il avait 6t6 presque 6touff6 par un fou rire.

— Ouais ! fit Jacotot, froiss6 par cette gaiety. Qu*a done, je vous prie, de si burlesque uneid6e qui, en somme, vous sauve d'une mort violente?

M. de B16ves chercha h comprimer son rire, puis il finit par b6gayer gaiement :

— EUe est stupide, mon tr^s boni Ah ! vous aviez 14 une bien belle occasion de vous taire, et vous n'avez pas. su en profiter.

330 LE^ CQMTB OHNIBOS

— Stupide ! En quoi? demanda le chinaiste^ d'une voix rauque.

— Vous proposez Timpossible... Voyons, r6fl6chissez un peu et vous devinerez poorquoi. ,

Le jeune homme pointa le nez en Fair.

— Je ne devine pas? avoua-t-il aprfes un court silence.

— AloFB, c'^tait bien la peine h moi de m'ipuiser h vous conter tout en detail pour n'6tre pas mieux compris.

Puis, comme le chimiste le regardait, bouche bSante et les yeux ronds, en homme qui attend qu'une expli* cation vienne en aide k son intelligence, lep^re Omnibus reprit:

— Oil, diable I avez-vous 6t6 prendre votre idfie de marier Andr6e avec Horace ? Groyez-Tous que, si la chose 6tait faisable, elle n*ei!lt pas 6t£ A^jh faite par Tusurier, qui n'est pas homme h attendre apr^s vos conseils?

-— Ah ! la chose n'est pas faisable? r6p6ta Jacotot, dont Taccent prouvait qu*il n'avait encore rien com* pris.

-^ Sans doute, continua M. de Bl^ves ; depuis quand, mon cher, avez-vous vu un frfere 6pouser sa soeur?

La bouche de Jacotot s'ouvrit plus d6mesur6e, ses yeux menac^rent de lui sortir de la t6te. II ne comprenait pas encore,

— Pr^re et soeur? redit-il en 6cho.

— Oui, fit M. de H^ves. Puisque j*ai reconnu Horace pour mon fils, et que, par reconnaissance notari^ey la belle Andr^e est ma fille, nos jeunes gens, aux yeux de la loi, sont fr^re et soeur... Done, le mariage est impossible... Done, je le r6pfete, votre id6e est stupide.

— Glest vrai, confessa franchement Jacotot enfln 6clair6.

LGS FILL9S t>U MaUONNAIRH: 331

" ' ' < II I I " ■ > III I ■ I m ' w^*-— ^— ^pawi^WW^i^^—i^pw— ^—

— Done, aussi la charmante combinaison do R^my est la seule qui puisse amener les millions dans les mains d'Andr6e«

— Apr^s vous avoir empoisonn^.

— Et vous avoir mis, peut-6tre, sur la route de la guillotine, r6pliqua le p6re Omnibus k Tobservation qu'avait avanc6e le jeune homme, afin de temp^rer Tadmiration du vieillard pour la combinaison R^my.

Les deux hommes se regard^rent en silence dans les yeux. Lecomte semblaitsedemanders'ilfallait computer sur Tauxiliaire qu'il s*6tait cboisi. Le cbimiste paraissait r^sumer mentalement tout ce qui venait de lui 6treracont6.

Ge fut Jacotot qui, le premier, renoua le dialogue :

— Mais, dit-il, dans tout votre r6cit, vous vous 6tes efforc6 de me d6montrer comment les minions de madame de Roudiac peuvent ^tre accaparis par R6my.

— Oui... Ehbien ?

— II me semble que vous auriez pu aussi m'apprendre comment vous comptez les faire passer sous le nez de I'usurier pour arriver dans nos mains.

*- Et y rester, n'est-ce pas ?

— Surtout y rester sans p6ril.

«- Yoil^ une parole h pen pr6s sens6e, mon brave garQon, dit le comte en riant.

Et il se renfouQa dans son fauteuil, en ajoutant :

— Voici mon plan,

--* Enfln I pensa Jacotot, avec la satisfaction de I'homme 6nerv6 par une longue attente, qui se voit pi:&s d'atteindre au but d6sir6.

Ensuite, h haute voix :

•*- Voyons, ajouta-tril curi^usement, d6taillez-le moi bien, votre fameux plan.

— Oh 1 il n'est pas compliqu6, je vous le jure, car

il consiste uniquement k laisser ses coud6es franches h R6my et h lui perraettre de tirer tout k son aise les ficelles de ce pantin nomin6 Raoul Roudiac par leqoel il corapte parvenir k ses fins. Seulement, arriv6 k certain point de i'ex6cution de son program Qtie, j'emp^cherai R6my d'aller plus loin.

— Et quel est ce point?

— Celui oti, apr^s la mort de madame de Roudiac et de son flls naturel, les millions, par droit de succession, seront arrives dans mes mains.

— Ah ! oui, alors queR6my songera kvous coucher, k votre tour, k six pieds sous terre...

— ...Pour que les ^cuspassent 4sa fille,... ou plut6t & Andr^e... ma fille de par la loi. G'est k ce moment que je ferai subir une l^g^re modification aux projets de Tusurier.

— Laquelle?

— Maitre R6my, auquel Tamour paternel me semble avoir un peu fait perdre la m^moire, a oubli6 que la belle Andr6e n'est pas Tunique enfant reconnu par moi... II en est encore, parbleu! d'autres... et des plus frfitillants m^me. J'irai done trouver le cher R6my et je lui ferai une petite confidence, b6te comme tout, qui Tarr^tera en lui donnant k comprendre qn'k me tuer il travaillerait, comme on dit, pour le roi de Prusse... Devinez-vous?

— Nullement, avoua le chimiste.

— Je lui apprendrai que, parmi tous ces enfants dont la loi me reconnalt le p^re, j'en ai choisi un en faveur duquel j'ai ^crit un petit bout de testament, bien en r^gle, bien inattaquable, qui, tout 16galemeDt, fera passer ma succession sous le nez de la belle Andrfie pour laquelle le pauvre homme s*^tait escrim6... Hein? Vous le voyez, mon moyen est bien

simple et, Qotez-le, tout* ce qu'il y a de plus 16gal.

— Bon I fitle chimiste. Et, dans votre lign6e d'adoption, quel serait T^lu d^sign6 par le testament?

— Admettons que ce soit Sylvandire.

-^ Qu'est-ce que Sylvandire ? s'6cria Jacotot en ouvrant des yeux surpris h. ce nom nouveau,

— Quoi? vous ne la conhaissez pas? Mais c'est cette joyeuse cr6ature, ex-c616brit6 des bastringues et ancienne maitresse de Roudiac, qu'ils ont fait 6pouser, quand il 6tait aveugle, h. Tidiot Th6ophile Grondier. Ne vous ai-je pas d6j^ dit qu'au nombre de mes enfants reconnus je comptais la volage 6pouse que notre imbecile, en ne retrouvant plus au domicile conjugal la louloute ador^e qu'il n'a jamais vue, redemande k tons les ^chos ?

En 6coutant le p^re Omnibus, Jacotot s'6tait d'abord mis h. rire. Tout h, coup, une id6e lui venant au cerveau, le rendit s6rieux.

— Mais, fit-il, et moi ?

-7 Quoi, vous?

— Oui, moi, parbleu ! Je ne vois pas comment j'arriyerai h ces millions que vous m'avez promis en venant r^clamer mon aide... Et, h. propos, en quoi diable consiste Taide en question?

— Vous, reprit tranquillement le p5re Omnibus, vous me servirez k tenir en bride le brave R6my, qui, par vengeance d'avoir 6t6 frustr6, voudrait peut-Mre tenter sur moi ce qu'il avait d'abord projet6 d'ex6cuter par intiret.

D'un geste de main, M. de Bl^ves interdit la parole au jeune homme, qui ouvrait la bouche pour demander une explication, et continua:

— Attendez done la fin, impatient, et vous comprendrez. Quand j'aurai fait k Tusurier la confidence

que mon testament l^gae h Sylvandire tout ce que je me tronverai poss^der aa moment de ma mort, j'ajoaterai nn : « A moins que... »

— Ah ! alors, d6tailIez-moi cet <t k moins que... »

— A moins que, dirai-je h R6my, tous acceptiez pour Andr6e un mari de mon choix. Alors mon testament sera refail en favenr de cet 6poux d6si^n£.

— Et cet 6poux sera ?

— Vous, mon cher. Mari6 h une jolie femme, vous n'aurez plus alors qu'^ attendre bien patiemment ma mort pour devenir millionnaire.

Jacotot se mit h secouer la t^te d'une faQon qui, h ne pas s*y m^prendre, exprimait une confiance fort mediocre en cet avenir.

— Qu'est-ce? demanda le p5re Omnibus.

— Vous allez trouver que je plaide contre mon saint; mais, en y r6fl6chissant bien, votre id6e, qui, de prime-abord, m'avait sembl6 excellente, me paralt maintenant un peu p6cher par la base.

— En quoi done ?

— En ce que R6my, une fois le mariage accompli, mariage qui, en somme, rendra sa fille millionnaire, pent avoir Fid^e de faire h6riter au plus vite le mari d'Andr^e... en vous faisant sauter le pas.

— Bah I bah ! Est-ce que je ne serai pas h Tabri du poison, avec un gendre aussi habile chimiste que vous?

— La chiraie ne met pas h. Tabri d*un coup de couteau ou d'une balle, par exemple.

— Ne vous inqui6tez pas pour moi, mon cher ; car, en vue de toutes ces 6ventualit6s, j'aurai, d'avance, pris toutes mes precautions.

— Contre R6my?

— Et contre vous, mon tr6s bon, ajouta M. de Blfeves tout tranquillement.

LES FILLBS DU MiLLtONNAIBE 335

— Hera ! fit Jacotot indign6, me croyez ^ vous Capable...

— Hen I heu I lAcha le comte en souriant, Fimpatience de palper les millions d'un beau-p^re pent pousserun gendre h bien des plaisanteries.

Jacotot, nous Tavons dit, n*6tait pas un dtre fonci^rement corrompu. La mis^re avait 6mouss6 en lui le sens moral et la conscience. Homme de plaisirs, il 6tait avide d'une fortune qui lui permit de satisfaire ses passions. Aussi 6tait-ce sans h6siter et avant d'en connaitre les conditions qu*il avait accepts Toffre, faite par le comte, de ces millions h gagner sans les fatigues et les lenteurs du travail honorable. Audacieux par nature, il s'^tait laiss6 siduire par les p6rils dont devait ^Ire entour6e la conqu^te de cette toison d'or pour laquelle M. de Blfeves voulait renr61er.

Tant que le p^re Omnibus avait parl6 des coquins qu*ils auraient k combattre, tant qu'il avait d6taill6 ces sinistres agissements de I'usurier qui, une k une, devaient entrainer trois mortes violentes, le chimiste avait 6cout6 avec Tattention curieuse de celui qui, avant le combat, a besoin de bien connaitre les manoeuvres qu'il est appel6 k d6jouer. Dans sa pensie 6tait la conviction que son associ6, aprfes lui avoir indiqufe les coups pr6par6s par R6my, allait lui apprendre les parades qu'il avait itudi^es pour abattre le miserable.

Mais quand le vieillard, froidement, sans vergogne aucune, le sourire aux l^vres, lui avait annonc6 qu*ii entendait profiter de ces crimes d*un autre pour lui soutirer, au bon moment, son butin ensanglant^, , alors une reaction soudaine s'^tait opir^e dans Tesprit du jeune homme. Ge qui lui itait rest6 d'honn6te au fond du ccBur s'^tait soulevi. Sa conscience assoupie

336 LE GOHTE OMNIBUS

s'^taiL brusquement 6veill6e, et une sourde terreur avail envahi son ^me- Alors moiti6 parpeur de rabime oh son complice voulait Tentrainer, moiti6 sous rimpulsion de la colore qu'avait excit6e en lui le m6pris cynique que M. de Blfeves venait de lui Wmoigner dans ses derni^res paroles, Jacotot secoua cette sorte de fascination que, depuis le commencement de la scfene, avait exerc6e sur lui la perspective des millions.

U se leva done de sa chaise et, en montrant du doigt la porte au p^re Omnibus, il prononga d'un ton sec:

— Mon brave homme, faites-moi Tamiti^ d'aller cherchep ailleurs un gfendre qui vous inspire plus de confiance.

Par sa nature de joueur enrag6, M. de Bl^ves n'6tait pas homme h perdre la t6te devant ces coups qui, subitement, compromettent une partie presque gagn^e. Loin de se troubler, il fit entendre un ricanement moqueur et, en se mettant aussi debout, il vint se placer devant ralli6 qui lui tournait casaque.

— OhIoh!fit-il d'une voix goguenarde, oh! oh! mon jeune dogue, il me semble que vous avez 6cout6 bien longtemps mes confidences avant de penser h fairele d6gotlt6... Tant pis pour vous, mon gas, car...

Si le comte n*acheva pas la menace qui pointait au bout de sa phrase, c'est qu'il en fut emp6ch6 par un bruit qui se fit entendre subitement dans Fescalier.

Quelqu'un montait pr6cip)tamment les stages.

Arriv6 sur le palier de Jacotot, il s'arrftta et, aussit6t, sous sa main, la sonnette d'entrie s'agita de la plus assourdissante fagon. Puis, comme s'il jugeait ce vacarme insuffisant, celui qui demandait h entrer se mit k 6branler la porte k coups de poing redoubles.

LES FILLBS DU HILUONNAIRE 337

Apr^s ce tintamarre It riveiller un mort, les deux hommes qui avaient 6cout6, muels et surpris, enten- . direat une voix febrile, saccad^e, suppliante, qui s'6criait :

— Par grAce ! monsieur Jacotot, ouvrez-moi Je sais que vous 6tes chez vous ; j'ai vu d*en bas vos fenfttres 6clair6es.

Toute bris6e par une douloureuse angoisse, cette voix fit faire k Jacotot et au comte la m^me reflexion.

— Je connais cette voix, pensa chacun d'eux.

— Ouvrez, ouvrez, r6p6ta celui qui implorait, au nom du ciel, monsieur Jacotot; si vous ^tes couch6, levez-vous etvenez m'ouvrir.

La fin de cette pri^re fit que, simultan^ment, les deux hommes regardferent la pendule. L'un k parler, Tautre h icouter, ils avaient oubli6 le temps qui avait fui i tire d*aile. Ce fut sur le ton d*une r6elle surprise que Tun et Tautre murmurferent:

— D6j^ deux heures du matin I Et la voix continuait toujours :

— Ouvrez, monsieur Jacotot, ouvrez.

Jacotot, paresseux par nature, n'^tait pas, on le salt, de ces m6decins qui se rendent au premier appel nocturne. Tant de fois il en avait 6t6 de sa nuit blanche pour un derangement sans profit, qu'il faisait habituellement le sourd k tout tintement de sa sonnette aprfes dix heures du soir. N6anmoins, dans cette voix qui I'invoquait, il y avait une intonation si d6chiraate qu'il se laissa toucher.

— Qui 6tes-vous ? demanda-t-il.

Tons deux avaient eu bien raison en se disant qu'ils connaissaient cette voix, car, k la question du jeune homme, elle r6pondit aussil6t :

— G'est moi I R6my.

338 IS COMTE OMITlBtS

A ce nom, le chimlste, avant d*buvrir, adress^^ son ancien alli6 un regard qui lt!i demandait s'il se souciait d'etre vu par R6my. M. de Blftves, k son tour, tourna les yeux vers le cabinet dans lequel il s*6tait cach6 lors de la visite de Raoul Roudiac, puis aprfes s*6tre consults, il finit par dire :

— Non, je ne me cacherai pas. Vous pouvez lui ouvrir,

Pourtant le comte, quand Jacotot avanga la main vers la serrure, se recula dans un angle de la cbambre pour que, de prime-abord, celui qui allait entrer ne pftt Tapercevoir.

Getle precaution 6tait bien inutile, car, aussit6t la porte ouverte, R6my se pr6cipita d'un bond vers Jacotot dont il prit les mains en s*6criaDt de sa voix bris6e : t

— Venez la sauver

Tout dans la physionomie et rextSrieur de Tusurier r^pondait h cet accent navr6. T6te nue, les v6tements en d^sordre et tach6s de sang, comme s'il avait sou* tenu une lutte, les yeux bagards, la face convuls6e par le d6sespoir, tremblant de tons ses^membres, R6my r6p6ta en s'effor^ant d'entrainer le mSdecin :

— Venez la sauver.

Gomme Jacotot r^sistait !

— Venez, reprit-il, tout ce que vous me demande-

LES FILLBS DU MIUlONNAIBE 339

rez je vous le donnerai. Ma fortune enti^re, si yous Fexigez... Venez, je vous en supplie.

Puis portant la main h sa poche de cdt^, ii en tira son portefeuille d'un mouvement si brusque que, en m^^me temps, 11 en fit aussi sauter un de ces instj^uments, appel6s vulgairjBment casse-t6te, ^i roula sur le plancher vers le coin oil se tenait M. de Bl^ves.

— Un outil h assommer un boeuf I pensa le comte & la vue de la lourde masse.

Sans penser k ramasser son arme, R^my avait oiivert son portefeuille; 11 en sortit un papier pli6 qull pr^senta au jeune homme.

-— Tenez, ajouta-t-11 en b6gayant, car Timotion Iqi faisait claquer les dents, tenez, cette lettre, icrite par Dubreuil, qui vous accusait de compllcit6 dans Ternpoisonnement de madame de Maucieux, la voici, je vous la rends;... mais, au nom du ciel! suivez-moi, je vous en conjure.

En recevant le compromeltant 6crit, Jacotot poussa un soupir de satisfaction qui retarda sa r^ponse.

Ge temps d'arr^t fut pris pour de Th^sitation par R6my.

Pour, decider celui qu'il implorait, 11 fouilla encore dans son portefeuille dont 11 sortit une petite liasse de paplers qui s*6parplll^rent en tombant sur la table.

-^ Dubreuil est votre ami, continua Tusurier; eh bien I toutes les valeurs qu'il m*a souscrites, les volli, il ne me doit plus rien... Vous, la moiti6 de ma fortune vous appartiendra, si vous me la demandez.

Apr^s tout cela dit d'un ton rauque et pr6cipit6, il saisit encore le chimiste au poigneten ajoutant:

— Venez la sauver.

— Qui? sauver qui? demanda enfln Jacotot tout en.

340 LB COMTB OMNIBUS

se hfttant, de sa main libre, d'empocher les papiers restita^s.

— Qui? r^p^ta R6my avec un accent que nous ne saurions rendre, qui? Mon Andr6e, ma flUe, qu'an miserable vient d'assassiner.

Puis, avec un ricanement qui d^notait un commencement de folie, Tusurier ^tendit en avant ses deux mains robustes, dent les gros doigts neryeux et poilus se crisp^rent d'une fagon ipouvantable, et il ajouta avec une joie f6roce :

— Oh I le sc616rat qui a fait le coup ne tuera plus personne, je vous lejure.

— Oh I oh! en voilk un qui a ikXk du casse-tfite, pensa le p^re Omnibus dans son coin.

Mais la joie sinistre d*avoir puni le meurtrier fut vite fiteinte par le souvenir de sa victime.

Le d^sespoir revint plus violent chez R6my.

Avec une nouvelle Anergic, il se mit h vouloir entrainer Jacotot qui, cette fois, se laissa faire, tout en protestant par ces mots :

— Mais je n'exerce plus la midecine... Mieux eM valu envoyer quelqu'un k Nogent pr6venir le docteur Baudraie.

— Une servante est partie pour le chercher... Mais aller et retour demandent une heure... Peut-6tre arriverait-il trop tard pour sauver ma pauvre Andr6e, r6pondit Tusurier, k demi fou, de cette voix heurt^e qui semblait lui d6chirer les l^vres.

Entrainant Jacotot, il partit sans avoir apergu M. de B16ves, toujours immobile dans Tobscurit^.

Rest^ seul, le vieillard, sans le plus mince sentiment de piti^ pour la jeunefemme en danger de mort, fit entendre un petit ricanement.

LBS FILLES DU tflLLIONNAIBE 341

— Eh I eh 1 dit-il, maltre R6my est touchS.;; sa t^te d6m6iiage.

Ensuite, apr6s avoir un peu attendu pour leur donner Favance, il suivit les deux hommes en ajoutant:

— La mort d'Andr6e ne change rien imon jeu.». c'est m^mepresque un atout de plus.

Mais tout h coup, il s'arr^ta en frissonnant.

— Oui, se dit-il, mais j'ai perdu la partie si celui qui a frapp6 Andr6e avait, auparavant, achev6 lebeau b^ard bless^ qu*elle avait recueilli.

Sur cette pens^e, il prit sa course k la poursuite de ceux qui s'^loignaient.

En sortant de la maison, R6my avait coup6 la rue de Paris h la hauteur de Ta Tourelle, et, en snivant la lisi^re du bois de Yincennes, il avait march^ dans la direction de Saint-Mand^, suivi par Jacotot, d'autant plus muet que le pas pr^cipit^ de son guide le mettait hors d*haleine. En quelques minutes, ils atteignirent une petite maison Isolde, entour6e de murs, dont R6tny n'eut qu*^ pousser la porte entr'ouverte qui donnait acc^s dans une cour-jardin, pr6c6dant le perron de la maison.

Les fenetres du premier 6tage, qui se trouvaient 6clair6es, jetaient dans la cour une lueur assez forte pour que Jacotot, en y p6n6trant derrifere R6my, pdt apercevoir, un peu k droite du perron, une masse sombre, ^tendue sur le sable, vers laquelle il voulut se dinger, car, du premier coup d'oBil, il avait reconnu un corps humain.

Son mouvement fut arr6t6 par R6my, qui, en lui saisissant le bras et en Tattirant vers la maison, prononga avec un nouveau rire farouche :

— Oh I celui-)2i, je vous Taffirme, n'a plus besoin de secours-

342 LE GOMTE OMNIBUS

Us venaient d'entrer dans rhabitatioii quand, k son tour, le p5re Omnibus p6n6tra, derri^re eux, dans la cour, par la porte que R6my, dans sa b&te, n'avkit pas pris le soin de refermer.

D'un regard £tonn6, le vieillard explora Ics lieux en murmurant avec surprise :

— Ah! q4, je suis d6ji venu ici, moi; il y a bien longtemps, par exemple... Ehl parbleu; oui, je m*y reconnais ! c'est Tendroit dont^ il y a pr^s vingtH^inq ans, feu ce brave Maucieux avail fait son vide-bou* teille.

Ce disant, ses yeux rencontr^rent le cadavre gisant Bur le sol.

— Yoili sans doute celui'qui a t4t6 du casse-t^te de R6my, se dit-il en s'avangant vers le mort, sur lequel il se pencha pour Texaminer.

Une seeonde lui sufBt pour reoonnaltre cette t6te, h la face livide, au crilne fendu, qui baignait dans une mare de sang.

— Tiens I fit-il, c*est Pirouette I Eh I eh 1 mattre R6my n*y a pas 6t6 de main morte avec ce chenapan qui, j*en suis certain, travaillait pour le compte de Raoul Roudiac.

Sa reconnaissance faite, le bonhomme se releva et se mit h r^fl^chir.

— Oui, se dit-il, c'est Roudiac qui a pr6par6 le coup dont Pirouette, pour quelques louis, s'^tait fait Tinstrument... Oui, c'est Roudiac qui a voulu en finir avec son fr^re naturel, que le r6deur de barrifere avait manqu6 une premiere fois... Tant6t, il s'itait mis ila recherche de la belle Andr6e, qull savait amoureuse du beau bMard, et que, seule, il soupgonnait d*avoir enlev6 le bless6 de la maison de sant6 du docteur Baudraie... II a fini par dficouvrir la retraite oil la belle

lES FItLBS DU MILLI0NI9AIRE 343

cachait son prince Gharmant, et il a envoys Pirouette pour qull achev^t Touvrage qu'il n*avait qu'6bauch6 k sa premiere tentative. Alors, cette nuit, Pirouette s'est gliss6 ici. En youlant retrouver son ble8s6, il se sera yu en presence d'Andr6e, qui faisait bonne garde. La donzelle aura r6si8t6, cri6, et Pirouette^ pour en flnir, ' aura jou6 du couteau. Yoil^, j'en suis persuade, comment 8*est pass6e la sc&ne.

A ce point de ses suppositions, M. de Bl&ves s'arrMa pour se demander:

— Oui, mais comment R6my s'est-il trouv6 arriver 81 bien h. point pour assommer Pirouette?... Ah! j'y suiftl rien de moins extraordinaire. Andr^e, sachant combien la tendresse aveugle de R6my se pr^te h ses caprices les plus excentriques, avait sans doute invoqu6 son aide pour emmener le blessi loin de ce refuge qui neluisemblaitpas assezstlr...yoil&, jecrois, lav^rit^..., A moins que R6my ne soit accouru pour ^carter sa fille du jeune homme dont elle 6tait Uprise. Toujours est-il qu'il est arriv6 trop tard pour Andr6e, et trop t6t pour Pirouette, qui, apr6s son bel exploit, ne demandait qu*^ s'esquiver.

Tout en pensant ainsi, M. de Bl^yes s'^tait encore pencb6 sur le corps. II le prit par une ^paule et le poussa de faQon k ce que la tdte lui laiss&t mieux voir le c6t6 de la blessure.

— Tudieu ! quel coup I II a ^t^ tu6 tout net, pensat-il.

Mais il se trompait, car, an contact de la main, {Pirouette parut sortir du long 6vanouissement qui I'avait immobilis6 sur le sol.

Apr^s deux ou trois tentatives pour se redresser, que sa faiblesse rendirent vaines, il tourna les yeux vers celui qu'il apercevait vaguement pench^ sur lui.

344 LE COHTE OMNIBUS

L'approche de la mort devait avoir d6j2i troubl6 sa vue et obscurci Bon intelligence, car, en croyant s'adresser k un autre, il prononga d*une voix qui n'avait plus que le souffle :

— Ahl c'est vous, monsieur de Roudiac... Eh! bien vous voyez ? Pas de cbaace au bitonnet I j'ai men affaire; je suis tois6... La chose avait d'abord bien marchi, j'avais 6vit6 la servante qui dormait dans sa cuisine... mais, en entrant dans la premiere chambre je me suis trouv6 en pr6sence d'une diablesse quis'est mise h piailler... Alors, pour la faire taire, je Tai frapp^e... Puis, j'allais finir la besogne, en passant dans la chambre k coucher, quand, tout k coup, il m'a sembl6 que la maison s'6croulait sur ma'tdte... Ah I quelle baigne.

Si faible qu'6tait la Toix du mourant, le p^re Omni^ busFentendit devenir railleuse, quand Pirouette, qui croyait toujours s'adresser k Roudiac, ajouta les mots suivants :

— Ditesdonc, farceur, vous m'aviez averti que j'aurais affaire k unevieille femme... Pas du tout; elle 4tait jeune et belle au possible, la creature... Trop criarde, par exemple ; aussi lui est-il arriy6 bobo k la jolie Niniche.

Quelque chose comme un rire rauque, qui tenait aussi du hoquet de I'agonie, sorlit de la gorge de Pirouette, qui pronouQa encore cette phrase :

— A moi aussi il est arriv6 bobo. G'esttout demdme dr61e que je vienne crever k la place m6me oil, jadis. Fox a 6trangl6 la m^re Pirouette... Pas de chance au bMonnet I

Sur ces mots, une convulsion demi^re raidit les membres du miserable.

II 6tait mort.

LBS FILLGS DU MIILIONNAIRE 345

Nous surprendrions noire lecteur en disant que cette mort aVait le moindrement 6mu M. de Bl^ves. Mais h d^faut de piti6, il 6tait rest6 sous le coup d'une surprise causae par une phrase de I'assassin tr6pass6. Quelle 6tait cette vieille femme dont Roudiac avait parl6 h Pirouette et que, suivant le dire du d6funt, il semblait avoir recommand^e k ses coups ?

— Baht fitle comte, peu m'importe! Le pHncipal pour moi est de savoir que M. Pirouette n'a pas eu le temps d'achever le beau blessi... mpn cher fils... cejui qui doit me transmetire les millions, t6t ou tard, par

^h6ritage.

£^ il s'^loigna du cadavre pour se diriger vers la maison en se disant:

— Allons voir un peu ce qui se passe 1^-haut,

II 6tait entri d^jk dans le vestibule et, & tMons, dans robscurit6, il cherchait la rampe de Tescalier quand un bruit le fit se retourner vers la cour, qu'il venait de quitter.

Sur le seuil de la porte se tenait une femme qui, apr&s un peu d'h6sitation k entrer, finit par traverser la cour en marchant vers Thabitation.

Les yeux lev6s vers les fen^tres 6clair6es du premier 6tage, ce qui Temp^cha de voir le cadavre de Pirouette, elle arrivait h. pas presses. Quand elle traversa la zone k demi lumineuse produite dans la cour par la lueur des fenfitres, M. de B16ves , immobile dans les t^nfebres du vestibule, reconnut cette femme qui s'avangait.

— Madame de Roudiac, se dit-il.

Alors, dans son cerveau, se fit tout h. coup lucide la phrase de Pirouette qu'il n'avait pu s'expliquer.

— Oh I oh 1 murmura-t-il , la voili, cette vieille femme que Roudiac avait recommand^e au couteau

346 LB COMTE OMHIBirS

de Pironette... Un parricide!... quel gredin de premiere trempe, ce jeune Raoul !«.. A coop siir, c'est lui qai a envoyi sa m^re iei, k pareille heare... Comment s'y est-il pris ?

Gependant madame de Roudiac, arrivfo dans le vestibule obscnr, avait trouT6 Tescalier et s*^tait mise & le monter.

— Suiyons-la, se dit le comte.

Retenant son haleine, assoardissant le bruit de sat marche, le p^re Omnibus s'engagea dans Tescalier k la suite de madame de Roudiac.

Gomme si, k mesure qu'elle montait, une crainte doulonreuse s'^tait empar^e d'elle, celle-ci avait pea h peu ralenti sa marche. A Tarriy^e au palier, le comte n'entendit plus le froufrou de robe qui Favait guid6. Ge temps d'arrdt sufQt pour lui donner Texplication de la venue de la veuve dans cette maison :

— Pour attirer sa mftre h port6e du couteau de Pirouette, pensa-t-il, ce bandit de Raoul Roudiac aura fait adroitement passer I'avis k la pauvre femme que son enfant de predilection se trouvait en cette maison, dangereusement blessi, pr^s de tr^passer... L'impradente m^re, ma1gr6 Theure avanc6e, est aussitdt accourue. En ce moment, quand elle n'a plus qu*i pousser la porte, une horrible anxi^t^ la clone sur place. Bile n'ose pas ouvrir et elle Scoute^ derri^re cette porte, qu'im mot lui apprenne la v6rit6.

M. de Slaves n'avait pas achev^ ses reflexions qu^un cri epouvantable, ou plut6t qu'un rugissement de doaleur eclata dans le silence, et imm^diatement la voix de Rimy, voix qui n'avaitplus rien d'humain, tantun immense d6sespoir en alt^rait les cordes, b^gaya ces paroles :

— Non, non, docteur, vous vous trompez, cen'eat

LES FILIB3 DU UlItlOlfffAIR^ 347

pas la mort... Je vous dis que ce n'est pas lainort 1 A ce mot de mort, madame de Roudiac, pouss^e par la terreur, ouvrit brusquement la porte, et avec un accent tout aussi brisi que celui qui venait de retentir, elle se pr6cipita dans la chambre en s'6criant :

— Mort ! il est mort !

Mais stup^faite , h demi suffoqu£e par la reaction d*une joie subite succ^dant k son ^pouvante, elle s'arr^ta, les yeux fixes, muette, et encore fr^missante devant le triste spectacle qui s'offrit k ses regards.

Le visage plus blanc que de la toile de Toreiller sur lequel reposait sa charmante t^te noy6e dans les flots de ses beaux cheveux blonds qui s'6taient d6nou6s, les l^vres entr'ouvertes qui, en semblant sourire, lais-^ saient voir ses dents dewperle, la malheureuse Andr6e ^tait 6tendue sur le lit oh elle venait de rendre le dernier soupir.

A genoux pr^s de la couche fun&bre, pantelant de souffrance, la face dicompos6e, les l^vred convnls^es, 6trangl6 par les sanglots sans qu*une larme humectftt . ses yeux que la folic semblait illuminer, R^my tenait, dans ses grosses mains, la t^te gracieuse de la morte et la couvrait de baisers en b^gayant :

— N'est-ce pas que tu n'es pas morte, ma belle Andr6e? Est-ce qu'on meurt k vingt ans, mignonne? Voyons, r6ponds moi, chfirie... G'est assez m'avoir fait peur... Ouvre les yeux, mon enfant... Non, tu n'es pas morte puisque tu m'as embrass6 tout k Theure.

Gependant M. de Bl^ves s'6tait gliss6 dans la Chambre; D^sireux d'arracher madame de Roudiac k cette sc^ne lugubre, il passa derri^re elle et lui murmura blen bas :

■^ La personne que vous venez voir, madame, doit se trouver dans la piSce voisine.

348 LE GOMTE OMNIBUS

En parlant, M. de Slaves avait montr6 da doigt la porte qui condaisait chez le blessi. La veuve, apr5s avoir remerci^ le comte d'un regard tout radieux de joie maternelle, marcha dans la direction iadiqu6e.

A la vue de Kuadame de Roudiac, qu'il ne connaissait pas, Jacotot, qui se trouvait sur son passage, fit un pas h sa rencontre. A ce mouvement Rimy crut qu'il tentait de s'iloigner et, d'un bond, s'^langa surlui.

— Non, non, griuQa-t-il avec fureur, non, vous ne partirez pas. Je vous dis qu'elle n'est pas morte... vous aussi, vous serez son assassin, si vous ne la rappelez pas ^la vie... il est impossible que ma bonne et douce Andr6e soit morte I ^

En se digageant de I'itreinte , Jacotot apergut le docteur Baudraie, debout sur le seuil de la chambre ; il arrivait de Nogent, averti par la servante que R6my dans le premier moment du drame, avait envoy6e le chercber pendant que lui-m^me courait au plus pr^s, k Yincennes, chez Jacotot.

— Tenez, fit le chimiste en montrant Baudraie, interrogez mon confrere et maltre.

R6my se retourna vers Tarrivant, et avec un sourire niais et de la voix d'un enfant qui sollicite une friandise, il demanda :

— N'est-ce pas, dit-il, mon bon monsieur, que ma gentille Andr6e n'est pas morte?... Eh I eh! c'est une farce, pas vrai?

Le premier regard de Baudraie fut pour celui qai Tinterrogeait d*une fagon aussi 6trange.

— Oh I oh! pensa-t-il, voil^ un hommequi n'est pas loin de devenir fou.

Puis il marcha vers le lit.

Une seconde lui suffit pour s'a^surer que tout 6tait bien fini pour la victime.

— C'est une farce, pas vrail p6p6ta R6my avec un rire insens6.

Trop 6mu pour r6pondre, Baudraie, afin de faire comprendre h ce p^re TafFreuse v6rit6, prit le drap, et, lentement, il en recouvrit le visage de la morte.

Alors une d6mence furieuse envahit le cerveau de R6my. II se jeta sur le corps de son enfant et se mit h le secouer en s*6criant :

—7 R6veille-toi, mignonne, r6veille-toi... Ne reconnais-tu done plus ma voix?... Je veux que tu vives... Que ferais-je de cette fortune que j'ai entass6e pour toi... On ne meurt pas quan3 on est riche...

Gependant Baudraie s'^tait rapproch^ de son jeune confrere.

— II est fou, lui souffla-t-il.

— Get homme 6tait un miserable qui n'avait de bon en lui que Timmense amour qu'il avait vou6 h sa fiUe. Le ciel ne pouvait lui infliger un plus terrible ch&timent, r6pondit Jacotot.

— Ah I«voici les gendarmes I prononga tout h coup derri^re les deux m6decins une voix qui les fit se retourner.

G'6tait celle du comte Omnibus qui, debout devant la fen6tre, regardait k travers la vitre.

En effet, la servante qui avait 6t6 qu6rir Baudraie, s'6tait. empress^e, au retour de Nogent, de pr6venir rautorit6 de Vincennes du crime commis. Laditeauto-

rit6, repr6sent6e par un commissaire et des gendarmes, venait de faire son entree dans la maison. En ce moment, le groupe entourait le cadavre de Pirouette dont un gendarme 6tait en train de constater la mort pendant que le commissaire 6coutait la servante qui,

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