‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 10 sur 61 · SE ET NET ENCORE PT RO EC ET · texte numérisé non relu

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Verri élait en mème temps un lettré, membre de la colonie : milanaise de l’Académie des Arcades; un jurisconsulte, auteur d’un certain nombre de dissertations sur le droit public local ; enfin un historien, qui écrivit une relation de l'invasion francosarde en 1733, et qui aurait laissé inédite une histoire générale de la Lombardie (1).

Au moral, le père de Verri était d’une austérité qui contrastait avec les mœurs, en général plus que faciles, de la haute société milanaise. Il conservait et exagérait même les traditions de la vieille noblesse lombarde : croyances religieuses sincères, mais un peu étroites, sentiment très élevé de l’honneur, dégénérant en esprit de caste; probité sans tache, jointe à une rigidité de principes qui ne laissait plus de place à la nature et au cœur. Ces dispositions d'esprit, en le dirigeant dans l’éducation de ses enfants, en particulier dans celle de son aîné Pietro, devaient avoir sur les relations du fils et du père une influence tout à fait malheureuse.

Les toutes premières années de Verri se passent assez tristement dans sa famille. Dés son jeune âge, il annonçait un esprit vif, une âme sincère et expansive, un cœur aimant. Il se heurta près de son père à une froideur systématique, et il ne parait pas avoir trouvé dans les caresses de sa mère le tempérament ordinaire des sévérités paternelles. De cette époque de sa vie, le seul bon souvenir qu’il ait gardé est celui de son grand-père, Gian-Pietro Verri, un bon vieillard qui lui tenait de temps à autre de petits discours moraux, et en faisant appel à sa jeune intelligence, réussissait à gagner son cœur (2).

À neuf ans, Verri commençait ses classes, une odyssée scolaire de douze années. On le voit successivement passer du collège des Jésuites de Monza chez les Barnabites de Saint- Alexandre à Milan, puis à Rome, au Liceo Naxareno, où « dans les ennuis, les fatigues, les amertumes de toute sorte », s'écou-

& (1) Vismara, Bibliografia Verriana.

(2) Cf. Bianchi, Eloge historique de Pietro Verri, p. 11-18.

SËS COMMENCEMENTS 3

lent « les dix-huit mois les plus terribles de sa vie » (1); enfin, à dix-neuf ans, pour terminer ses études, dans la grande école

aristocratique à la mode: le collège des nobles de Parme, tenu

par les Jésuites. Il rencontrait là des hommes sérieux, comme

les pères Bosio et Roberti, qui le comprenaient et lui don-

naient un fonds d'éducation solide. Le second, — un littérateur qui eut son heure de célébrité en Italie (2), — devint même « le confident de ses démêlés non seulement avec Apollon, mais encore avec son père (3) ».

La rentrée de Verri dans sa famille, — à vingt et un ans passés, — fut pour lui le signal d'un nouveau genre d'infortunes. Le détail de ces misères scolaires et domestiques a son prix: on y trouve d'abord un trait de mœurs caractéristique dans l'aristocratie italienne au dix-huitième siècle ; on s’explique aussi par là certaines libertés de langage, certains jugements qui, dans la bouche d’un homme tel que Pietro Verri, paraissent au premier abord déplacés. Il y eut donc conflit entre le père et Le fils. La personnalité du jeune « cavaliere », trop longtemps emprisonnée dans le milieu factice de l’école, s’affirma tout à coup avec une violence imprévue. Il aimait la société, cultivait les lettres, adorait le théâtre... Gabriele Verri, rigoureusement jaloux de ses droits paternels, ne voyait dans son fils aîné que son continuateur, un jurisconsulte, un magistrat comme lui. Bon gré, mal gré, sous l'œil et sous la direction de son père, le jeune homme dut s’absorber dans la lecture des Carpsovius, des Farinaccius et autres peu réjouissants commentateurs des lois milanaises. Ce n'était rien encore : on traitait en gamin ce grand garçon de vingt-deux ans. Ses sorties, ses visites étaient réglementées; son goût pour le théâtre et pour les lettres contrarié. A bout de patience, Verri

(1) Verri, Lettres et écrits inédits, t. I, p. 244.

(2) Cf. Tommaseo, Giambattista Roberti, le lellere e à gesuili nel secolo decimo ottavo.

(3) Lettre de Roberti à Goldoni, 1er septembre 1157, citée par Bianchi, Eloge, p. 32.

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se révolta : il refusa d’obéir. Son père parlait déjà d’user de ses droits légaux, quand des amis de la famille, le gouverneur autrichien Pallavicini en personne, s'interposèrent. Gabriele Verri céda; mais dès ce moment, la mésintelligence régna au foyer domestique; le père et le fils se traitèrent avec froideur; et, sans aller jamais jusqu’à une rupture, sans même manquer aux égards dus à l’auteur de ses jours, Verri ne cessa de se plaindre de sa situation malheureuse comme fils de famille. Libre, au moins dans une certaine mesure, le jeune gentilhomme se laissa vivre. Enthousiaste, inexpérimenté, il se lanca un peu au hasard dans les milieux très divers qu’il rencontrait sur sa route. Le seul mot de sigisbéisme, en évoquant tout un monde de convention, tout un cérémonial compliqué, mélange bizarre de dévergondage et d'esprit chevaleresque, suffit à faire connaître dans quel milieu sa naissance l’appelait à figurer. Beau, bien fait, possédant tous les talents, tous les agréments extérieurs, Verri offrait le type du parfait cavalier. On le voit nouer une respectueuse liaison avec une femme d'élite, qui tenait un salon littéraire à Milan, la duchesse Serbelloni. Il devient un des assidus de la comtesse d'Harrach, femme du gouverneur; il écrit des petits vers à la comtesse Imbonati, à l’occasion de la naissance de son premier fils; et la mort prématurée de la jeune Barbara d’Adda, pour laquelle il éprouva plus que de la sympathie, lui inspire quelques années plus tard une élégie adressée d'Allemagne à Frisi, avec le vers de Pétrarque pour épigraphe :

Connobil'io che a pianger qui rimasi.

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Une femme de lettres francaise, Me du Bocage, vient séjourner quelque temps à Milan. Verri s’en fait galamment le cicerone, l'escorte dans ses visites, et de concert-avec quelques littérateurs milanais, entreprend une traduction versifiée du poème la Colombiade (4).

(1) Cette traduction, assez lentement exécutée, ne parut qu'en 4771. Le poète Parini en avait traduit une partie du neuvième chant.

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