SES COMMENCEMENTS
Il se jette en même temps dans le mouvement littéraire : mouvement bien restreint, bien insignifiant, si on le compare
à celui qui entrainait les esprits de l’autre côté des Alpes, et
même en d’autres villes d'Italie. Il appartenait depuis 1746 à l'Académie des Arcades, de Rome (1). En 1750, il entre dans celle des Transformes, de Milan, institution séculaire que venait de ressusciter le comte Imbonati; quelques lectures poétiques, la traduction d'un psaume, un discours sur la Philosophie à la
mode, lui valent le titre de versificateur-philosophe.
Il travaille enfin pour son propre compte. Son premier essai, la Borlanda impasticciata (1751) (2), dont le titre italien, long d'une dizaine de lignes, est à peu près aussi incompréhensible qu'intraduisible, est une composition satirique assez médiocre, dont les intentions nous échappent. Le College des Marionnet-
tes (3), amusante mais un peu grivoise facétie dans le goût de
Rabelais, contient l'exposé d’une nouvelle méthode d'éducation féminine. L'auteur passe successivement en revue toutes les branches de cette éducation, depuis les beaux-arts et les belleslettres, jusqu'aux mathématiques et à la philosophie. En fait de littérature, les petites élèves étudieront, outre l'italien, l’art de tourner le compliment, un petit assortiment de locutions françaises, « qui sont autant de joyaux dans le discours »; la rhétorique, dans le discours de Cicéron Pro domo sua et dans le De inventione, « ce dernier toutefois étant superflu pour un grand nombre de femmes, que la nature prévoyante a suffisamment pourvues de génie créateur ». Elles n'auront garde de
négliger l’histoire : on leur enseignera « toute sorte d'histoires
tant secrètes que publiques, universelles que particulières, littéraires, philosophiques, théologiques, critiques, galantes, amoureuses, naturelles et artificielles, gazettes, mercures,
(1) Son surnom arcadique était Midonte Priamideo.
(2) Cf. Melzi, Dizionario di opere anonime e pseudonime d'Italia, et Vismara, Bibliogr. Verriana.
(3) « Il collegio delle marionette per ben educare le chicchere femminine » Chiccheropoli, 1164. La première édition est de 1151,
journaux... historiettes du jour ». Elles seront soumises à un régime décoré du nom pompeux de « diététique », et recevront des notions de jus civile, c'est-à-dire de civilité puérile et honnête. Deux ou trois ans suffiront à faire de ces élèves des marionnettes parfaites, qui exciteront l’admiration de tous et jouiront d’une infinité de privilèges, entre autres celui de « se marier sans dot, pourvu qu’elles trouvent un mari qui veuille bien d'elles ». Le badinage ne manque pas de finesse; le satirique y fait déjà pressentir le moraliste, comme dans les almanachs le Grand Zoroastre (1), le Mal de rate, il laisse soupconner quelques intentions de réformes politiques.
En fait de théâtre, Verri se signale par une traduction italienne des comédies de Destouches, et par un échange de courtoisies avec le grand comique italien Goldoni, qu'il admirait passionnément., En 1755, Goldoni lui dédia une comédie, le Festin, et Verri l’en remercia par un poème en martelliani : la Vraie Comédie, qui lui valut une polémique assez vive avec un rival offensé de Goldoni : l'abbé Pietro Chiari.
Tel était à peu près le bilan littéraire du jeune auteur au bout de dix années. Tout ce qu’il avait fait n’était pas sans valeur; mais rien ne laissait soupconner qu'il dût abandonner les chemins battus et se frayer une route personnelle. Ses relations avec sa famille étaient loin de s'améliorer : il voyait appliquer à ses jeunes frères, Alessandro, Carlo et Gabriele, le système d'éducation si malencontreusement pratiqué sur luimême. Pour lui, on ne cessait de le quereller, et de lui reprocher à tout propos la futilité de ses occupations. Malheureux, condamné à une existence mesquine, il souffrait de ce malaise qu'éprouve un homme d’aptitudes supérieures confiné dans une sphère qui n’est pas la sienne. Un coup de tête l'en fit sortir. Il s’ouvrit par aventure au grand chancelier Cristiani, successeur de Pallavicini; celui-ci lui conseilla d'embrasser
(1) Ce titre est celui de quatre almanachs, publiés successivement en 1758, 1159, 1762 et 1764,
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