‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 2 sur 36 · INTRODUCTION ET INDICATION DES SOURCES · texte numérisé non relu

INTRODUCTION ET INDICATION DES SOURCES

Durant la seconde moitié du xvin* siècle, et la première partie du nôtre, on ne parle des Croisades qu'à voix basse. Les préjugés sont tels qu'amis et adversaires étendent volontiers un voile épais sur le récit de ces célèbres expéditions militaires. Maury, prêchant le panégyrique de saint Louis, dans la chapelle du Louvre, devant les membres de l'Académie française, fait appel aux plus habiles ressources de sa rhétorique, pour mentionner, en passant, F héroïsme de Damielte et de Tunis.

Aujourd'hui, nous sommes plus francs, et, sur une foule de points, plus équitables. Les détracteurs des Croisades sont encore nombreux; mais déjà ils n'osent guère appuyer leur dédain ou leur hostilité sur les documents originaux, Mieux étudiée, et partant mieux comprise, cette héroïque phase de nos annales chrétiennes commence à reconquérir son auréole. Les persiflages démodés ne nous suffisent plus. Nos exigences ne sauraient accepter sans contrôle les assertions de l'école encyclopédique, trop intéressée à falsifier les faits pour en déduire des conséquences erronées.

Au dire d'Henri Martin, les Croisades ont été le plus grand

événement de l'ère chrétienne ; elles ont été en outre le triomphe de la puissance morale, parvenant à soulever l'Europe et à l'entraîner au nom d'une idée. Pour la première fois, on sentit palpiter une âme sous ces gigantesques déplacements de nations. L'empire romain s'était annexé le monde, en vue d'un intérêt matériel ; Fustel de Coulange a démontré cette vérité. Les barbares envahirent à leur tour l'empire romain, pour assurer l'existence physique de leurs tribus. Il était réservé à la chevalerie chrétienne d'opérer une invasion, sous l'impulsion exclusive d'une croyance, la plus sublime qui fut jamais, suivant le mot de Voltaire.

Or, c'est en Auvergne, c'est à Clermont qu'a pris naissance le mouvement des Croisades. À ce titre, la réputation de notre cité est immortelle ; son nom est désormais impérissable.

Jusque-là son histoire avait été modeste. Sans doute, en comptant parmi ses enfants, de naissance ou d'adoption, deux * écrivains qui sont parmi les sommets lumineux de la chronique : Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, elle devait à juste titre attirer l'attention des érudils ; mais perdue dans l'unité administrative de la Gaule et victime des dissensions franques, la ville arverne dissimulait son existence dans une pénombre discrète.

Tout à coup elle émerge avec éclat.

1095 est une de ces dates qui fixent l'illustration. Rappeler ce fait, dans l'année du huitième centenaire, n'est-ce pas obéir à un sentiment de piété filiale?

Nous assistons d'ailleurs à une série d'évocations :

Hier, c'était Jeanne d'Arc éclairant, de sa virginale physionomie, le ciel de la France ;

Aujourd'hui, c'est Urbain, c'est Godefroy de Bouillon, surgissant d'un injuste oubli et dessinant sur l'horizon leur héroïque stature.

Ce huitième centenaire sera le premier que le pays pourra célébrer en toute quiétude.

En 1795, la France est aux prises avec les luttes intestines et les guerres extérieures ;

En 1695, Louis XIV se débat contre la 2° coalition ;

En 1595, la Ligue tente un dernier effort ;

En 1495, Charles Vil envahit l'Italie ;

En 1395, la Guerre de cent ans couvre le sol de ruines ;

En 1295, Philippe-le-Bel est en querelles ouvertes avec le roi d'Angleterre, le comte de Flandre et Boniface VIII.

En 1195, Philippe-Auguste cherche à surprendre et à dominer son adversaire, Richard-Cœur-de-Lion.

En cette année, soyons plus heureux. La paix est au dehors entre les peuples chrétiens. Elle est, au dedans; puisse-t-elle fleurir, conformément aux aspirations larges et sincères de tous les enfants de la patrie française.

En ce qui concerne le Concile de Clermonl, nous emprunterons les éléments de notre travail aux grandes collections des Mabillon, Labbe, Mansi, Bouquet, Martène, etc., aux Bollandistes, à la diplomatique pontificale et aux savantes recherches de Dom Ruinart

Relativement à la Croisade,' nous nous ferons une obligation stricte de puiser directement aux sources, c'est-à-dire de recourir toujours aux principaux chroniqueurs, contem-

porains des événements, ou voisins du siècle qui les a vus

se dérouler* Voici leurs noms et le titre de leurs ouvrages : Anonyme de la suite de Bohémond : Gesta Francorum et

alioriimHierosolyrnitanoriim; Raymond d'Agiles, chanoine du Puy, de l'entourage de

Raymond, comte de Toulouse : Historia Francorum qui ce-

penmt Jérusalem;

Fouchep ,de Chartres, de -l'escorte de Beaudoin : Hisloria Hierosolymitana ;

Robert~le-Moine, un des membres du Concile : Hisloria Hierosolymitana ;

Anne Comnène, fille de l'empereur de Constantinople, Alexis Comnône : Àlexiades.

A ces cinq témoins, il faut ajouter les historiens suivants qui n'assistèrent pas à la Croisade, mais qui en recueillirent le récit de la bouche même des témoins :

Raoul de Caen, ami de Tancrède : Gesla Tancredi in expeditione Hierosolymitana;

Baudric, abbé de Bourgueuil, membre du Concile : Historià Hiérôsolyrhita)ia ;

Guibert, abbé de Nogeïil, membre du Concile : Gesta Dei per Francos;

Pierre Tudebode, né à Civray en Poitou, xi e s. : Hisloria de Hierosolymœ ilinere;

Hugues de Flavigny, moioe de Saint- Vannes, à Verdun, et ensuite abbé de Flavigny en Bourgogne, xi e s* : Chronicon Verdunense ;

Ordéric Vital, moine de Saint-Evroul, en Ûuche, xi c s. : Hisloria Ecclesiastica ;

Ekkéhard, abbé d'Urauge, xi û s. : Libelhis Hierosolymita ; Chronicon nniversale ;

Raoul Glaber, moine de Cluny, xi e s. : Chronicon;

BertholdouBernold, prêtre de Gonstance, xi e s. : Chronicon;

Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, xu e s. : Hisloria Hierosolymilanœ eœpeditionis ;

Guillaume de Tyr, archevêque de Tyr, xn e s. : Hisloria renim in parlibus Iransmarinis gestafum.

\ Parmi les éditeurs français qui ont publié ou qui publient .en collections la plus grande partie des récils de ces chroniqueurs, nous remarquons, aux siècles passés, Bongars,

conseiller d'Henri IV (1611) et Duchesne (1618-1620), et, de nos jours, Migne et les membres de l'Académie des Inscriptions.

Nos citations seront extraites, habituellement- de l'œuvre de Bon gars : Gesta Dei per Francos.

Nous tenons, au seuil de celte étude, à saluer la mémoire de M. l'abbé Randanne, supérieur de la Mission diocésaine de Clermont.

Erudit, orateur et écrivain, M. l'abbé Randanne avait eu l'espoir d'écrire ce livre que nous offrons aujourd'hui au lecteur; il s'occupait, dans ce but, de colliger des notes. La mort ne lui a pas permis de réaliser ce rêve.

Héritier, sur ce point, de la pensée de notre ami, nous avons voulu, en reprenant le sillon a peine commencé et en le poursuivant jusqu'au terme, déposer sur la tombe trop tôt ouverte de cet ouvrier de la première heure, un témoignage de suprême affection.

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