CHAPITRE I
Le monde chrétien et le monde musulman
à la fin du XI e siècle.
Au sortir du x* siècle, l'Europe a perdu son unité politique par suite du démembrement de l'empire de Charlemagne ; à la place, elle a trouvé l'unité religieuse. Tous ses peuples se sont convertis à l'évangile.
Aussi le siècle qui suivit, fut-il un siècle de foi et d'enthousiasme. A peine les populations avaient-elles échappé aux terreurs de Tan 1000, où l'on croyait que le monde allait finir qu'on les vit, heureuses de survivre à la date fatidique, témoigner de leur gratitude par un redoublement d'activité religieuse. <r Les basiliques, dit le chroniqueur de Gluny , Raoul Glaber, furent renouvelées dans presque tout l'univers, et les peuples semblaient rivaliser entre eux de magnificence ; on aurait dit que le monde entier avait secoué les haillons du vieil ,âge pour se revêtir de la blanche robe des églises (1). » Les anciens centres de dévotion, Saint-Martin de Tours en France, Saint- Jacques de Com^ postelle en Galice, le tombeau de saint Boniface en Allemagne, celui de saint Benoît au mont Gassin et des saints apôtres à Rome, reçurent, dans des proportions jusque-là inconnues, des foules de visiteurs. Les monastères déjà existants refleurissaient, tandis qu'à côté de nouveaux se fondaient et jaillissaient du sol comme par enchantement. Une sève abondante circulait partout, un besoin intense de vie
(1) « Erat entra instar ac si mundics ipse eœcutiendo semet^ rejeela vetustate, passim candiclam ecclesiarum vestem indueret. »
et d'expansion se manifestait dans les membres du corps social. Ainsi, le monde chrétien s'arrachait enfin à l'immobilité où il avait vécu durant le siècle précédent, pour se remettre de lui-même en mouvement, et, une fois en marche, rien ne fut capable de l'arrêter dans son élan, ni les divisions suscitées, en Orient, par le schisme grec, ni les luttes
du sacerdoce et de l'empire qui devaient périodiquement agiter l'Italie et l'Allemagne pendant près de deux siècles, ni la faiblesse et Tinconduite des premiers Capétiens, encore à leurs débuts sur le trône de France, ni les troubles" qui suivirent la conquête de l'Angleterre par les Normands, ni les combats, incessants engagés contre les Maures, par les rois de Castille et d'Aragon, dans le champ-clos de l'Espagne, ni les guerres locales que se livraient entre eux, en ces temps de féodalité, de seigneurs à seigneurs, de vassaux à suzerains, les grands et les petits feudataires des divers Etats.
Aucun de ces obstacles n'était assez puissant pour détourner de sa voie l'Europe chrétienne qui venait de se ressaisir.
Bien que déchiré par le schisme, l'empire grec d'Orient restait chrétien, et c'était toujours vers les fidèles d'Occident qu'il tournait ses regards, de préférence contre l'islamisme menaçant. Depuis la dynastie des Héraclidesqui avait succédé à celle de Justinien, au vu 6 siècle, trois autres dynasties, l'Isaurienne, la Phygienne et la Macédonienne, avaient passé sur le trône de Byzance, et, sous chacune d'elles, se répétèrent les mêmes alternatives de disputes théologiques, d'intrigues de palais, de meurtres de familles et de guerres tour-àtour heureuses ou malheureuses soit contre les barbares du Nord, Russes et Bulgares, soit contre ceux du Midi, Arabes ou Sarrasins,
La scission religieuse, commencée avec les iconoclastes, s'était continuée par l'intrusion du patriarche schismatique Photius, sur le siège de Conslantinople,et avait été couronnée par celle de Michel Cérulaire, après que les légats du pape Léon IX eurent déposé sur l'autel de Sainte-Sophie Tanathème qui flétrissait les sept hérésies grecques.
Toutefois la dynastie des empereurs macédoniens avait produit trois hommes remarquables et rendu ainsi quelque lustre à l'empire défaillant. Ces trois hommes furent Nicephore Phocas, qui ramena les armées impériales dans des provinces depuis longtemps perdues; Jean Zimiscès qui alla jeter la terreur jusque dans Bagdad ; Basile II dont les victoires eurent pour résultat l'anéantissement du royaume bulgare. La ville de Constantinople avait d'ailleurs pour elle ses hautes murailles et son feu grégois (1). Malgré leurs divisions et leurs faiblesses, les Grecs montrèrent encore . de la vitalité. Il est dans la destinée des peuples qui habitent les rives du Bosphore d'être toujours mourants et de ne j amais mourir. Il arriva pourtant un moment ou, "se sentant sérieusement menacé par ses adversaires, l'empereur Alexis Gomnène implora le secours des chrétiens d'Europe.
:En Allemagne et en Italie, les princes et les seigneurs ecclésiastiques ou laïques prenaient parti soit pour le Pape contre l'empereur, soit pour l'empereur contre le Pape, dans la querelle des investitures, mais les peuples, attachés à la chaire de Pierre, savaient discerner le vrai successeur du chef des apôtres des antipapes que lui opposaient les Césars allemands, et les évêques fidèles des prélats simoniaques.
En France, les Capétiens, malgré les déportements de leurs mœurs, sentaient le besoin de s'appuyer sur l'Eglise. L'un d'eux, Robert-le-Pieux, fut un moine plutôt qu'un roi; son occupation était l'aumône et léchant d'église (2). Excommu-
(1) Le feu grégeois, ignis grœcus^ fut inventé au VJ e siècle par des moines byzantins. L'eau augmentait son intensité au lieu de Péteindre. Les empereurs deConstentinopIe en firent usage pour brûler les flottes qui venaient assiéger la ville. L^s Sarrasins s'en procurèrent le secret et l'employèrent à leur tour contre les Croisés. On a prétendu que ce feu était produit par un mélange où entraient, comme ingrédients prépondérants, le salpêtre et le bitume. Des recherches faites, en 1845, par MM. Lalanne et Favé, il résulte qu'on ignore encore sa composition, malgré que les inventeurs aient cru, à diverses époques, l'avoir découverte. On le jetait mr l'ennemi au moyen de tubes métalliques ou d'arbalète.
(2) Voir le chroniqueur Helgaud, Vita Roberti régis.
nié par le Pape pour avoir épousé Berthe, sa parente, il se soumit, contracta mariage avec Constance, fille du comte de Toulouse, et répara par une vieillesse digne les fautes de sa jeunesse. Son petit-fils, Philippe l eT , renouvellera le crime et l'expiation de son aïeul. Sans doute, les vices du prince n'étaient point de nature à rehausser le pouvoir royal, mais si le monarque s'endormait indolent sur son trône, la nation se conservait ardente, généreuse; elle débordait du pays par toutes les frontières à la fois. L'esprit d'aventure, si cher aux Gaulois, paraissait se réveiller avec une fièvre que la foi religieuse rendait plus vive. Un membre de la maison capétienne allait fonder au delà des Pyrénées, et au dépens des infidèles, le royaume de Portugal; des chevaliers normands descendaient en Italie pour se tailler un autre royaume, celai des Deux-Siciles ; enfin Guillaume-le-Conquérant passait la Manche et s'emparait de l'Angleterre.
Dans cette Angleterre récemment conquise, des évêques tels que Lanfranc et saint Anselme de Cantorbéry tenaient en échec le fils de Guillaume-le-Conquérant, Guillaume-le- Roux, et déjouaient par leur résistance, ferme autant que douce, les caprices de sa tyrannie.
En Espagne, chaque victoire remportée par les princes chrétiens sur les Maures était un acheminement au triomphe définiLif de la civilisation dans ces contrées.
Commencée au ix e siècle par saint Anschaire, Français de nation, la conversion du Danemark s'était achevée au x e siècle sous les règnes de Canut-le-Grand et de Canut IV; celle de la Norwège s'était accomplie au x e siècle, et celle de la Suède au ix e , sous Olaf 1 er .
Les Elats slaves, la Pologne, la Bohême, avaient pris rangdans le giron catholique au ix e et au x e siècle; la Hongrie, amenée à la foi, dès le x e siècle, par son roi saint Etienne 1 er , possédait encore pour roi, au ïx 6 siècle, un saint, Ladislas.
Dans cette Europe, chrétienne sur toute sa surface, deux institutions récemment établies et universellement acceptées étaient venues, à leur heure, prédisposer merveilleusement
les esprits aux entreprises extérieures et en favoriser l'exécution. Nous voulons parler de la Trêve de Dieu et de la Ghevalerie.
Sous la poussée d'un sang bouillant, les sociétés, en leur jeunesse, sont d'humeur batailleuse. Né à la suite des conquêtes de l'ère romaine et des violences des invasions barbares, le moyen-âge héritait de trop d'ardeur pour ne pas aimer la guerre. Les lois de l'atavisme faisaient de nos pères des soldats. Le morcellement féodal constituait une source de luttes acharnées entre les seigneurs désireux d'agrandir leurs possessions; l'absence de lois capables de protéger les individus et de punir le crime, la faiblesse des rois en présence des grands feudataires, souverains dans leurs domaines, engendraient des querelles et des démêlés qui ensanglantaient l'Europe. Charlemagne rendit un décret contre les guerres privées; ce fut sans résultat. Une fois écoutée, l'Eglise essaya de calmer les combattants, d'adoucir leurs mœurs, et, dans Timpossibité de détruire le fléau, de circonscrire et de restreindre son champ d'action, elle créa la Trêve de Dieu. Le premier règlement faisait défense à qui ce soit, sous peine d'excommunication, d'attaquer son ennemi, depuis none du samedi jusqu'au lundi à l'heure de prime. Etaient considérés comme personnes sacrées, couvertes par l'immunité , les clercs, les femmes et les ïidèles se rendant à une église ou en revenant. Les femmes conféraient leur privilège à tout homme marchant à côté d'elles. La protection s'étendait non seulement sur les édifices du culte, mais encore sur les maisons qui s'abritaient à l'ombre de leurs murs, jusqu'à une distance de trente pas. Plus tard, un nouveau règlement interdit toute agression, depuis le mercredi jusqu'au lundi matin. Pendant cet intervalle, on ne pouvait rien prendre par la force ni tirer vengeance d'aucune injure. Enfin la prohibition comprit près des deux tiers de l'année (1). Encore un peu, les
(!) Donainicy : De treuga et pace e jusque origine et usu in bellis privatisa Paris, 1649.
guerroyeurs n'auraient eu que quelques jours pour satisfaire leurs instincts. Dirigée d'abord contre les attaques de particulier à particulier, la Trêve de Dieu était forcément appelée à interposer ses censures entre les guerres de province à province. Quel bienfait pour l'humanité si elle était parvenue, au moment de sa plus haute influence, à se faire respecter par les chefs mêmes des nations !
Mais il faut bien reconnaître que si une censure suffit pour empêcher l'acte extérieur d'une passion, elle est presque sans force sur la passion elle-même. Inquiets, remuants, débordant de sève, les peuples du xi e siècle subissaient, du fait des défenses, une compression qui pouvait devenir dangereuse, A cette activité qui voulait se répandre, il fallait une issue. C'est alors qu'intervint la Chevalerie.
Il peut paraître surprenant que l'Eglise, qui abhorre la guerre, ait institué la chevalerie. L'anomalie n'est que dans les apparences ; elle cesse quand on considère le but recherché. Impuissant à supprimer l'homme des champs de bataille, qui a sa raison d'être, clans les desseins de la Providence, le christianisme s'est attaché à l'ennoblir (1).
Un écrivain autorisé, M, Léon Gautier, professeur à l'Ecole des Chartes, a donné de la chevalerie une définition exacte. « La chevalerie, a-t-il dit, c'est la forme chrétienne de la condition militaire. Le chevalier, c'est le soldat chrétien (2). > Forcée de tolérer les combats ; bien plus, obligée parfois à les encourager lorsqu'il s'agit de repousser la barbarie envahissante ou le mal triomphant, l'Eglise, ajoute le même auteur, « a organisé contre eux des obstacles superbes et souvent victorieux. La chevalerie est le plus beau. » On confond souvent ces deux mots : chevalerie et féodalité. La féoda-
(1) La publication de Soirées de Saint-Pétersbourg et les théories de Joseph de Maistre sur la guerre, ont soulevé, comme on le sait, de bruyantes protestations. Un écrivain de nos jours, M. Melchior de Vogue, n'a pas hésité à écrire les lignes suivantes : « La certitude de la paix — je ne dis pas la paix — engendrerait avant un demi-siècle une corruption et une décadence plus destructive de l'homme que la pire des guerres. »
(2) La Chevalerie -, édition Marne, p. 2.
lité est une forme de gouvernement et de société ; la chevalerie est une institution qui se serait développée sans la féodalité. Le soldat ayant reçu le huitième sacrement , suivant l'expression de Tépoque (1) ? s'engageait <r à protéger l'Eglise, à respecter toutes les faiblesses et à s'en constituer le défenseur, à aimer son pays, à ne reculer jamais devant l'ennemi, à être fidèle à la parole donnée, à remplir tous ses devoirs, à se faire toujours le champion du Droit et du Bien, contre Tlnjustice et le Mal (2). j>
« Ne me sors pas du fourreau sans motif, et ne m'y fais pas rentrer sans honneur. s> Cette inscription gravée sur une vieille épée castillane résume le code de la jeune confrérie. Ce code, deux hommes en ont été les brillants interprètes :
« L'épanouissement de la chevalerie, dans la légende, écrit M. L. Gautier, c'est Roland; dans l'histoire, c'est Godefroy-de-Bouillon, Il n'est pas de nom plus haut que ces deux noms (3). $
(i) Lambert d'Ardres (cité par Duchesnc : Preuves de la maison de Coucy).
(2) « C'est à la chevalerie que l'Europe occidentale doit le sentiment de l'honneur, ignoiè de V Antiquité » (Viollet-Ie-Duc, Dictionnaire du mobï- UerfV. T;>
(3) Il est nécessaire de distinguer deux époques dans l'histoire de la chevalerie. Pendant deux siècles, l'institution conserve dans sa pureté ridée qui a présidée sa formation. Puis, une déviation se produit. Laissons parler M. Léon Gautier: « L'or pur de la chevalerie n'a pas tardé à subir plus d'un alliage compromettant. Dès le xu° siècle,™ on oublie trop cette date — les romans de la Table-Ronde ont répandu parmi nous le goût d'une chevalerie moins virile. Les élégances d'un amour facile y occupent la place qui était réservée jadis aux brutalités de la guerre, et l'esprit d'aventure a éteint l'esprit des croisades. On ne saura jamais combien ce cycle de la Table-tlonde nous a fait de mal. Il nous a policés, soit, mais amollis. Il nous a enlevé notre antique objectif, qui était le tombeau du Christ, conquis à coups de lance et à flots de sang. Aux austérités du surnaturel, il a substitué le clinquant du merveilleux. C'est à cette littérature charmante et dangereuse que nous devrons un jour cette chevalerie de théâtre, vantarde et téméraire, qui nous a été si fatale durant la guerre de cent ans. C'est contre elle enfin et non contre notre antique épopée, que Cervantes, dans Don Quichotte, aiguisera ses crayons. Grâce à cet envahissement regrettable, nous nous faisons aujourd'hui une idée fausse de la véritable chevalerie, que nous confondons trop aisément avec je ne sais quelle galanterie délicate et parfois excessive. Le temps est venu de protester contre une telle erreur (p. 32). »
En face du monde chrétien qui occupait l'Europe, s'étendait, en Asie et en Afrique, le monde musulman. Sous cette dénomination générale sont compris tous les peuples faisant" profession de suivre la religion de Mahomet, Cette religion porte aussi le nom d'Islam. Les populations qui l'ont embrassée se sont appelées tour à tour et s'appellent encore : Musulmans, Arabes, Sarrasins, Maures, Turcs seldjoukides, Turcs ottomans ou osmanlis. Ils ont pour symbole le Croissant, et pour livre sacré le Coran,
Nous n'avons point ici à retracer la vie de Mahomet (570-632), ni à exposer ses doctrines, mais à signaler les conquêtes rapides des premiers kalifes , successeurs du Prophète (1).
La Syrie fut conquise par Àbou-Bekr.
La Palestine et l'Egypte par Omar.
La Perse par Othmân.
Les succès continuèrent sous les kalifes ommiades résidant à Damas. D'un côté, l'Afrique et l'Espagne ; de l'autre côté, l'Asie jusqu'aux rives de lTndus tombèrent au pouvoir des envahisseurs (660-740),
Mais quand la masse d'armes de Charles Martel eut fait reculer le Croissant, dans les plaines de Poitiers, en 732, l'ère des conquêtes fut close. Or, il y avait un siècle que
(1) Le Coran est un mélange incohérent de légendes arabes, de souvenirs bibliques et de traditions chrétienne*. Le succès de ce livre est de nature à déconcerter la raison humaine. L'enseignement dogmatique et mornl qu'il confient repose sur le déisme, le fa!ali«me et le sensualisme. Mahomet prétendit en avoir reçu les différentes parties de l'ange Gabriel, en réalité il Je composa avec l'aide de quelques-uns de ses amis, parmi lesquels on compte le juif Abdallah et le moine nestorien Sergius. De cette collaboration, il sorfit un amos confus où la venté coudoie l'absurde et où les fables grossières le disputent aux. théories ingénieuses et subtiles. Aux chapitres 8, 9 et posslm, nous lisons ces conseils: « Mettez à mort l^s infidèles... Lorsque vous les aurez affaiblis parle carnage, réduisez le reste en esclavage, etc. » Ost ce qui a fait dire à Montesquieu cette parole: « La religion mahométan* 1 , qui ne parle que de glaive, agit en* ore sur les hommes avec l'esprit destructeur qui l'a fondée. » (Esp. des Lois, liv. 24, ch. 4). Sur les développements du Coran y. Gagnier, Vie de Mahomet; Lenormant, Cours d'hist. mod.; Meelher, Manuel du moyen-âge ; Dellinger, Origine du christianisme.
Mahomet n'était plus. Cent ans avaient suffi aux Arabes pour s'avancer de ITndus à l'Atlantique, de l'Ethiopie au Caucase et aux Pyrénées. Nul empire de TanLiquité n'avait atteint une telle étendue. Aussi cette vaste superficie se brisa-t-elle en plusieurs tronçons qui formèrent trois royaumes, Bagdad devint la capitale des kalifes abbassides ; le Caire celle des kalifes fatimites ; enfin les kalifes ommiades résidèrent à Cordoue.
Aboul-Abbas fut le fondateur des abbassides. Trois noms donnèrent du relief au kalifat de Bagdad : Ai-Manzor, Haroun-al-Raschid et Al-Mamour. Sous ces princes, les travaux pacifiques, l'industrie, la culture des sciences furent en honneur. Après eux, Mottassem prépara la décadence de sa dynastie par la formation d'une garde composée de 30,000 esclaves turcs achetés en Tartarie. Ces esclaves s'imposèrent bientôt comme maîtres. Ils disposèrent à leur gré des kalifes, renversant ceux qui leur déplaisaient et élevant ceux qui avaient le don de les flatter, A la faveur de ces désordres, le kalifat se démembra jusqu'au jour où l'esclave Seldjouke et son petit-fils Togrol-Beck fondèrent, sur les débris de la dynastie des abbassides, celle des seldjoukides, destinée elle-même à être absorbée plus tard par les Mongols de Houlagou, petit-fils de Gengis-Kan, et enfin par les Turcs ottomans ou osmanlis (1).
Au début, les seldjoukides donnèrent du lustre à leurs armes. Alph-Arslan et Mélik-Shab, les deux successeurs de Togrol-Beck, fondèrent un vaste empire ; le premier conquit l'Arménie et fit prisonnier l'empereur grec Diogène (1071) ; le second envahit la Syrie, la Palestine, prit Jérusalem et poussa jusqu'en Egypte (1076), tandis qu'un autre membre de la famille, Soliman, enlevait l' Asie-Mineure aux Grecs et créait du Taurus au Bosphore la principauté dTconium, qui prit sous son fils le nom de SuItaniedeRoum. Mais, à la mortdeMalëck Shab (1093), une nuée de princes, dit un
(1) Histoire des abbassides, par Leydc, 1846,
poète persan, s'éleva « de la poussière de ses pieds », ce qui signifie que son empire fut partagé entre plusieurs potentats qui, sous la dénomination d'émirs ou de sultans, gouvernèrent alors les divers Etals de TOrient musulman.
A la fin du xi e siècle, on comptait, en Asie, sept de ces principautés ou sultanies distinctes. C'étaient les sultanies de Roum, d\AIep, d'Anlioche, de Damas, de Mossoul, de l'Iran et de Kerman.
En 968, Moez Lidinillah enleva l'Egypte aux kalifes de Bagdad et jeta les fondations du Caire, En 1171, Saladin renversa la dynastie des kalifes fatimites, et fut renversé à son tour par les mamelouks, en 1254. Plus tard, les mamelouks seront assujettis par le sultan ottoman Sélim 1 er , et resteront sous la dépendance de la Porte (1517).
Lors de la chute des kalifes ommiades de Damas, Aboul- Abbas, leur vainqueur, feignit une réconciliation avec ses victimes et attira près de lui quatre-vingLs émirs appartenant à la famille déchue. Il les fit massacrer dans un festin. Un jeune émir, Abdéram, parvint à s'échapper ; poursuivi par son persécuteur, il se réfugia en Espagne où il fut assez heureux pour fonder le kalifat de Cordoue (756). Les kalifes, successeurs d'Abdéram, se trouvent presque aussitôt en lutte d'abord avec Pépin-Ie-Bref et Charlemagne, puis avec les rois des divers Etals chrétiens du nord de la Péninsule : Asturie, Léon, Navarre, Castille et Aragon, qui leur infligent des défaites si cruelles qu'à la fin du x e siècle le kalife Almangon semble entraîner dans sa tombe toute la puissance des siens. Aux défaites, à l'extérieur, vinrent se joindre, à l'intérieur, des divisions profondes qui amenèrent un démembrement et la formation de dix-neuf principautés indépendantes. Le dernier des ommiades, Hescham III. fut déposé en 1060. Quelques siècles encore et les Etats chrétiens absorberont entièrement le royaume musulman.
Bien que rongés par les luttes intestines, les sectateurs de Mahomet ne laissaient pas que d'offrir, en présence d'un péril commun, une force de cohésion difficile à rompre lors-
qu'il était nécessaire d'opérer une invasion sur les terres d'Europe. Leurs flots inépuisables venaient sans relâche battre les murailles de l'édifice evangélique. Le pape Jean X avait été obligé de se mettre à la tête d'une armée pour défendre Home et ses environs ; en 1016, k pape Benoît VIII fut contraint également de lever une armée pour protéger la Toscane et la Sicile ; en 1003, les maures d'Espagne exécutent une descente sur les côtes d'Àntibes et entraînent la population en esclavage ; en 1019 les sarrasins tentent de s'emparer de Narbonne ; enfin, en 1047, ces barbares envahissent l'île de Lérins (1). Gomme on le voit, offensives en apparence, les Croisades furent en réalité des guerres défensives.
Telle était, au déclin du xi e siècle, à la veille du Concile de Clermont, la situation réciproque de l'islamisme et du christianisme. Sans s'être concertées, les deux croyances s'étaient comme tacitement partagées le monde alors connu. Le moment était venu où les antagonisles allaient se heurter dans un choc effroyable. De cette mêlée, l'Europe sortira et plus forte et plus brillante. L'islamisme frappé au cœur ne périra pas encore, mais il commencera son agonie séculaire.
(1) Heinaud : Invasion des sariasins eu France,