‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 27 sur 36 · AU CONCILE DE CLERMONT · texte numérisé non relu

AU CONCILE DE CLERMONT

Parmi la douleur que je souffre de' la misérable tyrannie dans laquelle les chrétiens de la Terre-Sainte soupirent, je ne puis, quelque extrême tristesse dont j'ay l'âme saisie, que je ne me console; prévoyant que je ne parleray point en un lieu où mes justes plaintes ne soient ouyes ni reçues. Je ne vous raconterai point ce que j'ai appris, mais bien ce que j'ai veu, et vous confesserez que ce sont les plus cruelles indignités que jamais un homme ait pu voir sans être transi de pitié. Votre attention et mon discours seraient mal employés, si je ne vous disais autre chose, sinon que ceux qui par dévotion ont été invités à visiler le Saint-Sépulcre de celui qui est mort pour nous faire vivre éternellement, sont volés, pillés, battus et assassinés, sans que les infidèles qui leur font tous ces outrages appréhendent aucun châtiment. Mais outre qu'il leur est impossible d'achever leur voyage, sans courir mille dangers de perdre la vie; ils ne sont pas sitôt arrivés en Terre-Sainte qu'une infinité de très cruels tourments leur est offerte pour récompense des travaux de leur voyage. On leur ferme les portes de la Cité, ou bien on leur vend l'entrée bien cher, et dès qu'ils sont dedans, les infidèles leur font toutes les injures dont ils croient tirer quelque sujet de risée. Cela néanmoins serait peu de chose, si les pauvres pèlerins trouvaient tant soit peu de repos et de patience pour satisfaire à leur dévotion. Mais j'ai vu au milieu des cantiques que nous chantions à l'honneur de Dieu, entrer une troupe de barbares dans notre église, faisant plusieurs insolences pour se moquer du divin service. Ils renversaient les calices sacrés, ils déchiraient les ornements de nos autels, ils outrageaient de coups ceux qu'ils rencontraient à genoux et foulaient aux pieds les prêtres, souillant et profanant ce que nous avions de plus saint. Je vis outre cela qu'ils emmenèrent quelques-uns de notre compagnie; lesquels sans autre forme de justice, ils baltirent de verges un demi-tour par toute la ville, les menèrent sur le soir au lieu où Ton punit les larrons et

leur firent souffrir la plus cruelle mort dont ils se purent aviser. Ces cruautés ne sont pratiquées qu'une fois Tan seulement, mais comme les barbares sont accoutumés à les exercer quand il leur plaît, les nôtres se sont aussi préparés à les endurer chaque jour. C'est pourquoi, Très Saint Père, je vous supplie très humblement, de vous représenter ces pauvres misérables, qui sont si souvent et si cruellement tourmentés pour garder une même loi que celle que nous embrassons. Ils n'espèrent d'autres remèdes à leurs afflictions, sinon que Dieu inspire ces grands princes et prélats qui assistent ici de leur donner le secours qu'ils leur doivent, et ne leur peuvent justement refuser. Il y a longtemps qu'ils fussent retirés de là Palestine pour vivre en vagabonds, ainsi que ceux qui sont bannis de leur pays.. Mais ils ont toujours estimé qu'il n'y avait rien de plus reprochable aux chrétiens que d'abandonner la terre honorée de la naissance du Sauveur de nos âmes, illustrée par ses prédications, renommée par ses miracles et rendue admirable par son précieux sang. Au reste, je puis vous assurer que la grandeur des Turcs s'augmente de jour en jour, et si vous la laissez abuser plus longtemps de votre patience et de leur force, ils viendront un jour jusque dans vos villes, vous imposer le joug d'une honteuse et insupportable servitude; au lieu que dès cette heure vous les pouvez fort aisément asservir. Si donc, Très Saint Père, et vous princes et prélats qui êtes ici assemblés, l'amour de Dieu et de vos frères chrétiens a quelque pouvoir sur vos cœurs, et s'il vous reste quelques désirs de conserver la foi contre la rage des infidèles, oyez les larmes, les soupirs et les très humbles supplicatioûs des misérables chrétiens delà Judée. Us implorent votre secours et vous conjurent de vous souvenir qu'en cette occasion vous ne soutiendrez point tant leur querelle particulière, comme vous défendrez la cause publique de toute la chrétienté. Et pour quel meilleur sujet pouvez-vous prendre les armes que pour la défense de la loi de Jésus-Christ, la liberté de son pays, l'honneur de sa sépulture, le soulagement de vos frères, votre religion et votre propre salut.

(Michel Vion : Pierre l'Ermite et les Croirades.)

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