CHAPITRE vn
, DISCUSSION DE l'infaillibilité D
ne saurait exagérer l'importance du débat
infaillibilité. Essayons d'ouvrir sous tous les le dossier du grand procès qui s'est plaidé les voûtes de Saint-Pierre. Noua ne sommes éduits pour suivre la discussion à nous conr des relations incomplètes de la presse eunne sur ce qui s'est passé dans l'enceinte même basilique papale. En effet, en dehors et à côté ncile à Auîs dos, s'en tient un autre, bruyant, mné, qui agite les mêmes questions, et où figules principaux pères siégeant au Vatican.
grave débat, qui laissera l'Eglise profondément rée,ne nous révèle pas seulement la situation des i, il nous renseigne encore sur leurs procédés de ssion, sur leur méthode d'argumentation. Nous inons de quelle manière les systèmes d'autorité iéa k outrance façonnent l'esprit hiunaia, en le isant à leur image, et comment ils lui impri-
ment une dâviation incurable; ils le traitent à peu près comme les gymnastes traitent le corps de 1' fant qu'ils veulent dresser àime voltige monstruei Nous pouvons saisir sur le fait cette grâce d^état permet aux éminences et aux révérendissimes l'ultramontanisme de déraisonner sans mesure aussi d'outrager à leur aise avec des formules saci ■les nobles et généreux esprits qui leur résistent Cette littérature dévote qui mêle si artificiel ment la doucem à l'amertume nous rappelle 1 si cultivé au seizième siècle d'empoisonner avec confitures. Il est bon que ces vénérables person qui s'imaginent que parce qu'elles sontmitrées e peuvent en prendre k leur aise avec la raison, le 1 sens et la conscience, sachent qu'elles ont à. comj avec un autre aréopage que celui des confréries des canonicats. La société laïque qui ne connaît plus deux logiques que deux morales se consti spontanément juge du débat, et son appréciât pour n'être pas enveloppée d'ahathèmes n'en est moins redoutable. On raconte qu'au dernier &i( l'ambassadeur de Danemarii en France disait & dignitaire de l'ordre du Saint-Esprit qui lui en ai décrit pompeusement les privilèges : < Notre Sa Esprit à noua est un éléphant . » Cette allusion au j mier des ordres danois nous revient en mémoire entendant les coryphées de l'ultramontanisme mel
leurs diatribes ou leurs absurdités sous la protection de TEsprit-Saint. On leur dirait volontiers : Nous ne savons ce qu'est votre Saint-Esprit, mais à coup sûr il n'est pas celui qui parlait par les apôtres et les prophètes et qui était im esprit de lumière et de liberté.
La France a un intérêt particulier dans les circonstances actuelles à se faire une juste idée de Téducatîon que l'école ultramontaine donne à Tintelligence. Nous sommes de ceux qui souhaitent que la liberté de l'enseignement supérieur soit franchement proclamée, sous la réserve des examens professionnels exigés à l'entrée des grandes carrières publiques. Mais notre amour pour la liberté de l'enseignement n'implique pas que nous souhaitions de voir la jeunesse française formée par les docteurs du Sylldbus. Nous ne voulons invoquer contre eux aucune défense légale ; c'est à eux que nous demanderons de nous préserver d'eux-mêmes, car il suffit de les laisser parler tout haut sur une question qui les émeut, pour inspirer au pays de Descartes et de Pascal un légitime éloîgnement pour leurs méthodes et pour leur science. Il serait vraiment dommage de perdre cette occasion de les juger. Il importe d'ailleurs même à ceux qui sont placés à un point de vurf plus large que les catholiques libéraux si violemment attaqués aujourd'hui, de venger en leur
personne la loyauté et le courage, mis au service d'une cause qui est bien celle de la liberté dans les limites restreintes où ils s'enferment. Si le catholicisme peut être sauvé, c'est par eux.
Nous possédons déjà toute une littérature sur la question deFinfaillibilité du pape. Rien ne serait plus fastidieux que d'en donner une analyse complète ; car d'im opuscule à l'autre les répétitions «ont nombreuses. Nous nous bornerons à marquer les phases principales du débat et à caractériser les chefs de file, en nous concentrant sur quelques points précis qui sont de part et d'autre la clef de la position. Ces points dogmatiques et historiques sont dans la grande bataille de l'infaillibilité ce qu'était la Haie-Sainte à Waterloo. Ils sont l'objet des plus vives attaques comme de la résistance la plus acharnée.
Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur le combat d'avant-garde qui a été livré sur la question de l'opportunité d'une définition de l'infaillibilité pontificale, parce quel'ultramontanisme a eu promptement raison de ses adversau'es sur cette question préliminaire. A vrai dire l'illusion était difficile ; dans l'état des choses et des esprits, le concile n'avait pas d'autre but que d'aborder ce grave pro-
blême. Le convoquer à grand fracas pour Técarter, c'eût été le réduire à néant : supposez les màchmes hydrauliques de Versailles un jour de grandes eaux tournant à vide, telle eût été la solennelle représentation du Vatican si elle eût renoncé à traiter la seule question capitale qui fût posée devant la catholicité. Cependant un effort sérieux a été tenté dans ce sens par les gallicans. Les évêques allemands aussitôt après leur grave manifeste de Fulda envoyèrent au pape une supplique qui n'a pas été livrée à la publicité, pour lui demander d'éloigner ce brandon de discorde des délibérations du concile. L'évêque d'Orléans s'est montré moins prudent dans sa première lettre pastorale adressée à son clergé. Son argumentation toujours très-respectueuse dans la forme est vive et pressante. Voici les principaux motifs qu'il fait valoir en faveur de son opinion (1). C'est d'après lui une chose grave et périlleuse que de proclamer comme un dogme qu'il faudra adopter sous peine de damnation l'infaillibilité du saint-père séparément, indépendamment de l'épîscopat. L'Eglise s'est passée de ce dogme pendant dix-huit siècles, de l'aveu même de ceux qui le réclament, puisqu'ils le réclament et en attendent des merveilles. Rien
(1) Lettte de Mgr Vévêqice d'Orléans au clergé de s<ni diocèse relativement à la définition de V Immaculée Conception aujnro^
chain concile, 1869.
n'est plus délicat que de scruter les origines des pouvoirs dans tous les domaines. « Quand le chêne est vingt fois séculaire, creuser pour chercher le gland originaire, sous ses racines, c'est vouloir ébranler Tarbre entier. 3» Qu'on i^ite la sage prudence du concile de Trente qui a reculé devant une définition dangereuse ! La définition ne serait pas seulement compromettante pour la paix du dedans, elle compromettrait la situation de TEglise dans le monde. Il est certain qu'elle augmenterait singulièrement les difficultés de la réconciliation avec les grandes Eglises schismatiques d'Orient et d'Occident, qui s'arrêteraient devant rinfailhbilité pontificale comme devant une barrière insurmontable. N'est-ce rien que d'empêcher à jamais une réunion désirée? La définition inspirerait les plus vives alarmes aux gouvernements modernes, qui seraient obligés d'accorder une valeur toute nouvelle aux antiques prétentions de la papauté de subordonner le pouvoir civil à son autorité. Oubliant les belles choses qu'il a découvertes dans le Syllabus lors de son apparition et qu'il a recommandées à notre admiration dans sa trop fameuse apologie de ce document, l'évêque d'Orléans cite la fameuse bulle de Boniface VIII et celle de Paul III contre Henri VIII, qui au fond ne sont pas pires que l'encychque de 1864. Après ces raisons pohtiques qui font sourire
de pitié les docteurs du Gesil comme empruntées aux viles considérations humaines, — comme si la prétention ultramontaine de mettre le pouvoir civil au service du pouvoir spirituel n'était pas la plus vile des considérations humaines et la plus contraire à la foi véritable, — l'éloquent évêque invoque les difficultés de la question considérée en elle-même. Nous ne le suivrons pas dans ces considérations qui abordent le fond du débat, car il a beau déclarer qu'il ne veut pas s'occuper de l'infaillibilité, mais seulement de l'opportunité, il traite de l'une et de l'autre. — Opposer à l'opportunité les difficultés historiques et religieuses de l'infaillibilité, c'est prendre position d'une façon très-nette ; on Ta bien compris ainsi. L'évêque d^Orléans n'a rien gagné à ses ménagements sur le fond et on lui a sévèrement appliqué le mot de l'Evangile : Qui n'est pas avec nous est contre nous.
La lettre pastorale de Mgr Manning était une réponse anticipée à l'argumentation de l'évêque d'Orléans contre l'opportunité. Que parlez-vous de schismatiques à réconcilier ? répond le prélat anglais. C'est par une attitude énergique que l'Eglise retrouvera son ascendant. Il est bien plus important d'écraser le gallicanisme cent fois pire que l'anglicanisme, que de gagner quelques réfractaires ;. mieux vaut l'ennemi déclaré que lo traître dans la place.
La mission providentielle du concile est d'en finii avec cette hérésie opiniâtre. Il coupera court de la sorte à toutes les révoltes plus ou moins latentes. — Arrière toute vaine diplomatie ! L'habileté est de mise dans la politique terrestre, les hommes du ciel n'ont pas à se soucier d'une prudence éners^ante. Qu'importe ce que pensent les gouvernements modernes ? Il faut leur apprendre leur devoir qui est la soumission à l'Eghse. C'est là un principe absolu qu'il n'est pas permis de voiler, même quand on ne peut en presser l'application immédiate. Le Syllàbus est la charte d'une société chrétienne. En refusant de proclamer l'infaillibilité, le concile lui ôterait sa valeur divine, et donnerait à penser qu'il est permis de régler d'une façon différente les relations de l'Etat et de l'Eghse. Plus la société moderne s'éloigne de ces principes, plus il faut les revêtir d'une sanction divine. Mgr Manning passe aussi de la question d'opportunité à celle de l'infaillibilité, mais il nous permettra de ne pas accorder grande importance à son argumentation tranchante et rapide qui ne serre ni un texte ni une objection et marche au triomphe avant d'avoir combattu. Cet homme de foi a le plus parfait dédain pour la science; invoquer des faits précis, des traditions sûres, c'est selon lui rabaisser le débat, le faire traîner dans les arguties d'écoles. Il plane au-dessus de ces misères
dans les sérénités de l'affirmation tranchante et dés opinions de parti pria. Qu'il y reste ! Nous ne l'y suivrons pas!
Le prélat anglais redescend sur la terre ferme d'une façon asae? adroite, suivi dans cette évolution par tons les opportunistes, quand U tourne en argument l'objection de ses adversaires. Quoi ! vous prétendez, leur dit-il, qu'U n'est pas opportun de définir l'infaillibilité. Mais cela est d'autant plus opportun que vous résistez à cette définition ! Plus vous entassez les difficultés historiques ou autres, plus vous démontrez qu'il ne faut pas laisser l'Eglise languir dans l'incertitude. Vos murmures lui font nn devoir d'élever sa grande voix pour y mettre fin. On pourrait prétendre que la définition est inutile, si elle n'était pas contestée, mais elle est urgente précisément parce qu'elle est combattue. C'est ainsi que la minorité par son existence seule doit pousser la majorité à lui imposer silence. L'argument est ingénieux ; c'est celui qui jusqu'ici a le mieux réussi.
La discussion de l'opportunité n'a pas été longue. Mgr l'éTèque d'Orléans a pu s'en convaincre dès U a franclii l'enceinte du concUe, C'est en vain avant de se mettre en route il exprimait sa Lfiance en des termes presque lyriques : « A peine ■ai-je touché la terre sacrée, écrivait-il, à peine
aurai-je baisé le tombeau des apôtres, que je me sentirai dans la paix hors de la bataille, au sein d'une assemblée présidée par un père et composée de frères. j> Qu'en pense-t-il aujourd'hui î Sur un point on a essayé de réaKser son vœu en brisant dans. ses mains l'arme de la publicité, dont il ne voulait user que pour répondre à ses adversaires. On a cherché à lui procurer ainsi une sérénité qu'il ne demandait pas. L'amour fraternel lui réservait à Rome plus d'une surprise ; il ne s'attendait certes pas à l'efiRision si touchante de son frère de Laval, qui déclarait dans une lettre publique qu'il aimerait mieux tomber mort que d'avoir écrit ses lettres. Quant au père des fidèles, nous verrons plus tard ce qu'a été sa tendresse pour ses fils gallicans.
L'échec de Mgr d'Orléans a été complet sur xa question de l'opportunité, du jour oixlepostulattm des infailUbilistes a été accepté.
Battu sur ce point, le parti modéré a soulevé un nouveau débat préliminaire sur le mode des délibérations du concile. Il eût voulu, d'une part, obtenir plus de latitude pour le débat, et, de l'autre, faire adopter le principe de l'unanimité morale pour les décisions dogmatiques. Il eût ainsi diminué et désarmé la majorité sur la question de l'infaillibilité pontificale. Ni l'un ni l'autre résultat n'ont été obtenus. Un nouveau règlement aggravant le pre-
mier, qui avait soulevé déjà tant d'objections, a été imposé d'oflîce au concile, a: Sa Sainteté, lisonsnous dans le bref du 20 février, a résolu, dans sa sollicitude apostolique, de donner certaines règles particulières pour les discussions des congrégations générales, afin que ces règles, tout en laissant entière une liberté de discussion qui convienne aux évêques de TEglise catholique, permettent de faire plus pleinement et plus promptement Texamen, la discussion et la délibération des questions proposées, » Il faut probablement entendre par la liberté du concile son afeanchissement des lenteurs d'un débat sérieux ; ce qui revient à le libérer de sa propre liberté. On peut être assuré que dans la langue artificieuse de la curie romaine le mot de liberté signifie toujours servitude. En effet, le saint-père, ému de pitié pour la fatigue et les scandales qu'éprouvent les bien-pensants en entendant le mâle langage d'un ^trossmayer, d'un Haynald ou de tel évêque français, remplace la discussion orale par la paperasse. Les amendements sur les schemata ou canons pro- . posés doivent être envoyés aux commissions spéciales, qui présenteront un rapport sommaire sur leur ensemble^. Une part léonine est faite dans la discussion aux évêques chargés de défendre l'opinion de l'une des grandes commissions; ils ont droif à la parole immédiatement après chaque op-
posant. Le cardinal-président peut toujours rappeler à la question Torateur. Enfiif , il suffit d'une demande signée par dix pères pour, obtenir que la clôture soit mise aux voix.
Ce monstreux règlement suffirait à lui seul pour réduire le concile à n'être plus que Tantichambredu Vatican. On sait quelle protestation indignée et énergique il a inspirée à Dœllinger (1). Il y voit la violation flagrante de toutes les règles auxquelles on peut reconnaître un concile, qui n'est rien s'il n'est pas une vraie représentation de l'Eglise universelle. « Tous les théologiens, dit-il, exigent comme condition essentielle de l'œcuménicité d'un concile, qu'il y règne une pleine liberté de parole conmie de vote. Or, le nouveau règlement, prenant le contre-pied des parlements politiques, a tput disposé pour que la majorité soit protégée contre la minorité. Il traite celle-ci comme l'esprit malin qu'il faut étouffer le plus rapidement et le plus sûrement possible. Il n'a qu'un but, c'est d'assurer dans le plus bref délai le triomphe de la majorité. > C'est sur ce point que Dœllinger fait porter tout le nerf de son argumentation. Le droit des majorités est à sa place dans les assemblées politiques qui n'ont point la prétention de donner des décisions absolues, liant un pays pour toujours. Ce qu'une légis-
(1) Gazette d^Augsbourg du 12 mars 1870.
ature a décidé peut être modifié parla suivante. Il D'en est pas de même d'un concile qui fonnule le
dogme, c'est-à-dire ce qui doit être la vérité absolue
et ne peut être soumis à révision. Aussi les évê-
quBS n'ont-ila pas à le décréter comme s'il devait
sortir de leurs délibérations, mais seulement à le
constater, h le dégager de la tradition universelle.
Or, l'unanimité morale des évêques est le seul
moyen d'établir cette universalité de la tradition,
surtout quand elle a été précédée d'une enquête
consciencieuse et libre. Substituer à cette .méthode,
toujours suivie depuis qu'il y a des conciles, des
coups d'autorité et de majorité, pour fonnuler un
dogme longtemps repoussé dans l'Eglise, et qui a
contre lui un nombre important des témoins de la
fni. c'est bouleverser toute l'ancienne constitution
, foi religieuse, et autoriser par conséquent
!S les revendications. L'Eglise qui est, après
juge en dernier ressort, serait en droit de ne
econnaître un concile dans une assemblée i^ur-
ce. On comprend la portée pour l'avenir de la
iration de Dœiliuger. Il a pris ses conclusions,
lont des précautions fort sages, au nom de tout
tholicisme libéral (1).
Une brochure très-bien fRite sur Vzinanimité morale a été et publiée en latin & Naplea, puis traduite en Trançais. Ella I chez Douuiol.
— Î51 — Le nouveau règlement n'en a pas moins été pliqué sans retard. La minorité est livrée au plaisir de la majorité, qui lui impose silence à gré, et la théorie de l'unanimité morale est éca avec dédain. C'est, ainsi qu'on fait du parlemei risme pour trancher les questions au plus vite, ' dis qu'on repousse audacieusement toutes les rè} protectrices de la liberté du débat. Le concile un parlement comme un autre, dit le parti ul montain ; quand il s'agit de voter, la majorité su Mais 11 n'en est pas moins une assemblée cél affi«nchie de toutes les dispositions ordinaii quand il s'agit de discuter. — Ce qu'il y a de ] grave en tout ceci, c'est la tentative de régie foi par des coups de vote. Dans le domaine de 1 Bolu, im tel procédé est aussi grossier que stérile même ridicule. Quand on prétend non pas sirapleir exprimer sa croyance, sous la réserve de l'exame avec le contrôle d'une autorité supérieure au{ chacun peut recourir, mais formuler la foi du g( humain, en lisant dans la pensée même de D:
alors il faut se mouvoir en plein surnaturel ; il : sentir planer sur soi les langues de feu de la I tecôte, et la résolution conciliaire doit être uni nime entraînement. Tout change si, au lieu de c méthode transcendante et divine de l'illumina finale, nous avons un mécanisme pariementair
un mécanisme des plus médiocres. On aura beau se récrier, la fixation, par un scrutin de division, d'une doctrine de laquelle dépend le salut étemel, paraîtra touiours une fiction pitoyable. Tertullien disait, avec son âpre ironie, aux autorités romaines de son temps : « Qu'est-ce que ce Dieu qui ne peut être Dieu que par la permission du sénat? » On peut dire aux autorités romaines du jour : a Qu'est-ce qu'une vérité qui ne peut être vérité que par la permission d'un sénat qui délibère comme tous les sénats du monde, avec la liberté et la dignité que Ton connaît à ce genre d'assemblées? » Nous avons insisté sur cette question des décisions dogmatiques à coups de majorité, parce qu'elle est la plus grave de celles qui se sont posées devant le concile, et qu'elle est grosse pour l'avenir des plus redoutables orages. Au reste, les pères de la majorité ont un moyen commode de couper court aux réclamations et aux inquiétudes de leurs adversaires : t De quoi vous plaignez-vous? s'écrient-ils. Que redoute^ vous? Ne savez-vous pas que tous ensemble nous avons le Saint-Esprit. » C'est ainsi qu'on renvoie les opposants éperdus et infaillibles. Ils pensent sans doute qu'un grain de raison et de justice chez leurs adversaires ferait mieux leur affaire. Il en est plus d'un qui pourrait répondre : « Ma part d'inspiration me pèse. » N'est-ce pas au nom de cette di-
guité divine et surnaturelle du concile qu'on aux pieds tous les droits et toutes les libe vaudrait mieux dépendre d'une assemblée p des plus tumultueuses que d'une réunion dt de la foi. Dieu nous préserve des c^ Mgr Strossmayer en sait quelque chose!
Le parti modéré a donc été vaincu, aussi t la question des votes que sur celle de l'oppt de proclamer l'infaillibilité du saint-père. ï question de foud qui a été suffisamment tri dehors du concile pour que le débat ihtérieu comme il l'est, n'ait rien à nous apprendre, cussion a été infiniment plus libre par éc huis clos. S'il suffisait de dix évêques poui ter, eUe serait terminée depuis long^temps ; '. sèment, les bons pères ne font que ce qu'ils p et ils n'ont pas encore réussi à bâillonner toi la presse. Ce n'est que dans la Borne du qu'ils pouvaient ce qu'ils voulaient. Profi leur impuissance hors de la ville sainte pou dans ses péripéties diverses ce débat si impo si passionné. Rien ne nous fera mieux a toute la gravité de l'acte insensé que les ont obtenu. J'entendais dire à Rome mê
si la papauté los a supprimés dans un jour de sagesse, ils travaillaient consciencieusement à lui rendre plus que la pareille, en la poussant h sa perte. Jamais ces religieux implacables ne se sont mieux vengés du saint-sîége que le jour où ils ont obtenu la fameuse définition.
Exposons d'abord le débat dans ce qu'il a de plus général, puis nous signalerons les points particuliers qui ont soulevé les contestations les plus vives, ûa eôté deâ opposants à VinMQibilité, nous eiteiona qu première ligne le livre si grave et si solide de l'abbé Maret, qui, sauf sur la question de la périodicité des conciles, me semble exprimer parfaitement l'opinion des grands et savants évèques de la minorité. L'abbé Maret évite avec soin toute vivacité de polémique; il se refuse même plus d'un avantage sur se» adversaires en n'effleurant pas l'irritante discussion des falsifications roçiaines. Il abonde en piuroles respectueuses sur la primauté du pape ; il admet Tindéfeetibilité du siège de Borne, sans, vouloir qu'on la rattache à la personne de celui qui l'occupe; Un pape particulier peut faillir^ mais son erreur d'im jour est promptement répudiée par la papauté elle-même, et ainsi l'institution n'est pas compromise, à. la condition cependant qu'elle ne s'isole pas de répiscq)at L'infaillibilité implique l'union de la tête et des membres dans le
corps mystique de TEglise ; dès qu 'ils se séparent, la garantie n'existe plus. C'est dans ce mélange d'à* rîstocratie et de monarchie qne Tabbé Maret trouYe la perfection de la société religieuse. La. partie la plus faible de son livre est ceUe qui est consacrée au développement théologique et çxégétique de sa thèse. Ses ménagements infinis pour la papauté Tempêchent de formuler asses nettement sa pensée. Là où il excelle^ c'est dans la démonstration histo^ rîque ; il établit de la façon la plus claire, pièces en main, à quel point l'idée de Tinfeillibilité séparée du pape a été étrangère à tous les grands conciles oecuméniques ; il n'est pas possible de répondre se* rieusement aux textes qu'il produit. Evitant la polémique passionnée de Jmu^^ il arrive au même résultat et montre comment, dans toutes les discussions dogmatiques, le dernier mot, le mot décisif a toujours appartenu au concile; comment les évêques, bien que de plus en plus déférents pour le siège de Rome, ne se sont pas fait faute d'exercer, même h son égard, leur rôle de juges de la doctrine, témoin le sixième concile de Constantinople qui a condamné Honorius, et le septième, qui dit de la lettre du pape Adrien ; « Nous avons approuvé sa doctrine après l'avoir examinée nousmêmes avec le plus grand soin, et en approfondissant les Ecritures. Nous sommes d'accord avec sa
lettre, et nous la confirmons. 3 L'abbé Maret ne se contente pas d'un résumé rapide; il s'arrête aux points délicats tels que l'affaire d'Honorius, le concile de Constance et celui de Florence. Sa discus- . sion est aussi modérée que loyale» — Mais sa conclusion n'en est pas moins très-nette : la doctrine de rinfailUbilité séparée du saint-père est pour lui non-seulement un attentat au droit des évêques, absorbé désormais dans un absolutisme irresponsable ; elle est encore un démenti donné à l'histoire et à la tradition, une innovation qui bouleverse toutes les règles de la foi catholique, sans compter qu'elle entraîne nécessairement l'absurdité d'une infaillibilité toute personnfelle chez un homme que l'extravagance elle-même n'oserait proclamer impeccable. Ce livre considérable restera comme une barrière diflGicile à franchir poiu* les évêques opposants qui veulent se soumettre après coup au nouveau dogme. Fruit d'une longue réflexion et de vastes études, il est l'écho d'une tradition respectable entre toutes dans l'Eglise catholique. Qu'U y ait ou non des protestations après le vote, l'abbé Maret a pris ime position inexpugnable ; à moins qu'on n'anéantisse son livre, il restera debout comme ces témoins incommodes de la vérité qui disent le mot du prophète aux puissances usurpatrices : Il ne t'esl pas permis de faire ceci.
C'est encore Dœllinger qui a pronoiK cisifdans ]e débat, au nom de la partit catholicisme allemand et hongrois. Le lions proposées aux évêques du concile ■ tion de l'infaillibiliU du pape présente forme vive et pressante, toutes les obji raison chrétienne contre le nouveau doj la peine d'en donner un résumé succinc L'Egalise, dans les siècles passés, a poussé les nouveautés ; elle s'est consi( la gardienne de la doctrine, et elle a p lui est pas plus possible de l'enrichir i minuer. Toute doctrine qui ne feit pas dépôt sacré, ou qui ne découle pas log naturellement des doctrines vraimeni c porte au front la flétrissure de l'il!
Qu'on juge l'infaillibilité papale d'aprt indubitable ! L'Eglise d'Orient, qui a ci les grands conciles et créé la littératiJ tique, l'a ignorée; jamais une vois ne tendre dans son sein qui attribuât au p bilité dogmatique. Qu'on produise un seu authentique, irrécusable, remontant at miers siècles de l'Egalise d'Occident, oi yera pas ; tandis que les textes en fa-' nion contraire sont nombreux et père cite, en le tronquant, un passage d'Iri
voie à TEglise de Borne comme è la source principale dinformations, et on oublie de dire qu'il ne la cite qu'à titre d'Eglise fondée par deux apôtres^ et parce qu'elle est l'Eglise apostolique la plus voisine des Gaules ; on oublie surtout de rappeler que ce même Irénée a résisté ouvertement à Tévêque de Rome, quand celui-ci a voulu imposer son opinion sur la célébration de la Pâque aux évêques d'Asie Mineure, Où était l'infaillibilité papale, quand Gyprien opposait ses synodes *d' Afrique aux synodes romains sur la question du baptême des hérétiques 1 Où était-elle, quand le concile de Nicée prenait les plus graves résolutions doctrinales sans les soumettre aux confirmations papales, ou bien quand le pape et ses légats brillaient par leur absence au second concile de Constantinople, en 381 ? Où était-elle, quand le concile de Chalcédoine soumettait à un libre examen la lettre de saint Léon à Flavien, ou quand le sixième concile condamnait la lettre d'Honoriusî Où était-elle, quand le pape Siricius s'excut sait de formuler une décision sur une question dogmatique contestée? D'ailleurs, il y a ici plus que des textes particuliers ; il y a le mouvement général de la pensée religieuse à cette époque. Jamais la lutte contre l'hérésie n a été aussi ardente et aussi périlleuse que dans les premiers siècles du christianisme. N'est-il pas évident que si l'on eût possédé
dans rînftiillibilité papale un moyen rfepidô et Commode d'écraser Terreur d'un coup ôu d'un mot| on y eût eu recours, ou du moins on l'ôùt invoquée comme juge suprême du débat ? Or, rien de pareil ne 6'eet jamais produit. Dans les trois premiers siècles , on n'a usé que de la libre discussion, et leâ synodes n'étaient convoqués par les évêques que pour s^entendre entre eux. — Dans l'âge suivant, on a porté toutes led jurandes afifetires de la religion devant les conciles oecuméniques. Permis au cardinal Orsid'àp*peler leur convocation xmfi^âs inutih. Ce fracas était, en effet, très-inutile au point de Vue de l'infaillibilité pontificale, — et il suffit à prouver que personne n'y songeait. Il s'ensuit que pour trouver l'infaillibilité papale, il faut remonter à ces docu-^ ments apocryphes qui lui impriment la barre de la bâtardise dans la sphère de la pensée, ou bien h ces conciles d'antichambre qui ont été tenus à LatràU. La vraie doctrine, celle qui était le legs d'un passé sacré, a été formulée à Constance, et l'histoire tout entière se lève pour protester contre une nouveauté sans tradition.
Que si l'on invoque la plus haute des traditions, celle qui est fixée dans l'Ecriture sainte, on n*e6t pas plus heureux : les textes que l'on produit sont détournés de leur vrai sens tel qu'il a été reconnu par les Pères, et ils ne peuvent servir
qu'après avoir été dénaturés. Les infaillibilistes invoquent en première ligne la prière du Christ en faveur de Pierre : « J'ai prié pour toi, que ta foi ne défaille point. Toi donc, quand tu seras converti, affermis tes frères. > (Luc XXII, 32.) Toute l'antiquité chrétienne, sauf le pape Agathon, s*accorde à reconnaître qu'il ne s'agit' ici que de la vertu morale de la foi et non de l'enseignement dogmatique. II est évident que la prière ne s'applique qu'à la personne de Pierre, car il serait absurde d'admettre que tout évêque de Eome doit tomber comme lui pour être relevé ensuite de son apostasie. L'exhortation faite à l'apôtre d'affermir ses frères est un commandement qui implique sa libre obéissance, et sa chute à Antioche montre qu'elle ne le préservait pas de la possibilité de s'égarer. L'histoire de la papauté nous contraint à la même conclusion, car, si ses chutes ont été partielles et momentanées, elles n'en ont pas moins été réelles. On sait à quelles déclarations elle s'est laissé entraîner dans le domaine politique, quelles mesures elle a sanctionnées et encouragées pour la répression de l'erreur. On connaît les trop fameuses bulles qui ont fait un devoir à chaque prince de supprimer les hérétiques. Plus de cinquante papes n'ont-ils pas appelé l'inquisition un saint çffice ? Ne l'ont-îls pas instituée et rétablie partout où ils l'ont pu ? N'ont-
— 2G1 — ila pas déclaré que quiconque s'écartait d'un seul article de la foi de l'Eglise était passible de la peine capitale? Supposez que l'infaillibilité du saint-père soit proclamée, c'est un dogme qui porte aussi bien sur le passé' que sur le présent et l'avenir. Tout ce code de la persécution qu'il est encore loisible de rejeter aujourd'hui devient une lettre sainte, un article de foi qu'on ne saurait repousser sans encourir l'étemelle damnation. S' est- On représenté les douloureux conÛits qui surgiï^ent entre l'Eglise et la conscience? 11 faudrait donc croire et enseigner désormais que, conformément à la doctrine de Grégtiire VII, les monarques et les royaumes sont soumis au pouvoir du siège de Eome', et déclarer avec la bulle Unam sancîam de Boniface VIII que les papes ont un pouvoir absolu sur tous les Etats et toutes les républiques. Si la nouvelle doctrine a gagné du terrain, c'est grâce au système de contrainte (!jnt ont usé ses défenseurs. L'inquisition a interdit en Espagne toute discussion h son sujet ; partout où les jésuites ont dominé, ils l'ont imposée, et l'index a frappé sans exception les livres qui la contestaient. .Elle a contre elle les théologiens les plus éminents, ceux qui sont grands par le savoir et le mérite; ses coryphées ont été des cardinaux romains, des inquisiteurs et des jésuites qui l'ont défendue tour
à tour avec des pièces falsifiées et des mesures persécutrices. Voilà son blason! Si elle vient à triompher, elle absorbera en eUe toute la doctrine cathoUque; elle n'apparaîtra sur le premier plan du symbole que pour inspirer un mortel éloignement à tous les esprits élevés et fournir aux ennemis de l'Eglise tout un arsenal d'armes dangereuses, c Qu'auront à répondre les défenseurs de l'Eglise, dit en terminant Doellinger, quand on leur dira que pendant plus de dix-huit cents ans cette doctrine a été d'abord inconnue, et puîa rejetée et réfutée par la partie considérable de l'Eglise et justement par la partie la mieux instruite ? !► Il faudrait en ce cas donner une autre forme à l'enseignement catholique, spécialement en ce qui concerne les conditions et les caractères distinctifs d'un dogme ou d'un article de la foi de l'Eglise .
Tel est le manifeste du catholicisme allemand le plus avancé. Nous le retrouverons en substance et avec quelques adoucissements dans les écrits adressés in extremis au concile par quelques-ims des membres les plus éminents de l'épiscopat germanique. Ces considérations suffisent pour nous faire connaître le fond des objections présentées ces jours-ci à la commission de l'Eglise. Jamais le débat n'avait acquis sur ce point ni sur aucun autre un tel degré de précision.
Ecoutons maintenant la réphque. Efle est dis-
persée dans d'ianombrables écrits qui nd .fbat que {
se répéter les uns les autres, mais tous, du moins pour la France, s'en réfèrent h un savant religietix qu'on peut appeler le théologien ordinâiipe de l'ultrar moutanisme ; c'est dom Guéranger, abbé de Solesmes. Son livre sur la moMrchie pontijicale est le grand cheval de bataille du parti ; le pape dana un bref auquel nous reviendrons lui a donné une approbation sans réserve, et les travaux de Mgr Deachamps ont pâli devant ce chef-d'œuvre. Avant d'en donner un court aperçu il ne sera pas inutile de faire plus ample connaissance avec so& auteur, car il nous ofire un parfait modèle d'infaillibiliste convaincu qui a non-seulement là foi mais encore les œuvres, et qui dana l'intérieur de son couvent applique scrupuleusement les belles maximes de gouvernement ecclésiastique ou plutôt de despotisme religieux dont il s'est fait le fougueux apologiste dans ses écrits. Un livre fort curieux a paru sur l'abbaye de Solesmes, il nous initie à la vie religieuse et monastique telle qu'elle est pratiquée et dirigée aujourd'hui dans les foyers de l'ultramontairisme (1). Nous laissons entièrement de côté les différends qui ont pu surgir entre l'abbé
(1) Lea BinédîctÎTts de la congrégation de France, Mémoire (lu révérend pire dotn Pierre des Pîlliers, moine proris Je i'abbaje de Solesmes. Braxslles. 1863,
et ses subordonnés, évitant avec soin tout ce qui a trait à ces querelles intérieures de couvent qui deviennent facilement diffamatoires. Mais le livre de dom Pilliers contient des renseignements précis, appuyés de lettres qui n'ont pas été démenties, sur la manière dont les chefs du parti romaniste inoculent leur tendance poussée jusqu'au fanatisme dans ces établissements religieux où le catholicisme contemporain trouve encore plus son péril que sa gloire. C'est là que l'on prêche à de pauvres cerveaux exaltés par une dévotion maladive et admirablement calculée pour briser le ressort et la mâle énergie, une sorte de guerre sainte nonseulement contre la société moderne mais encore et
surtout contre la partie raisonnable et libérale de l'Eglise catholique. Donnons un échantillon de l'enseignement par lequel le savant abbé dom Guéranger forme ses novices à la bonne doctrine.
< Tout, nous répétait sa paternité, doit sortir du saint-siége, dogme, morale et culte. En conséquence, les simples erreurs ou simples opinions réprouvées par Rome sous une dénomination quelconque, doivent être répudiées au même titre par les religieux et novices de Solesmes. Nous devons déclarer une guerre d'extermination au gallicanisme. Le postulant ou novice qui refuserait d'entrer dans cet esprit serait renvoyé sur-le-champ.
de peur que cette brebis galeuse ne vînt à "corrompre tout le troupeau. »
Dans ses explications sur la liturgie romaine dont îl est Tapôtre, dom Guéranger trouvait le moyen de faire découler de chaque strophe des saints cantiques tput autre chose que ces paroles plus douces que le miel dont parlent les psaumes hébreux. Voici comment est commenté ce mot bien simple de la liturgie :
Conserva tuos famulos.
« Christ, conserve tes serviteurs. > c Vous entendez, mes très-chers frères! Dans cette hymne sacrée l'Eglise prie son divin Epoux de veiller au salut de ses serviteurs, c'est-à-dire de ceux qui pratiquent son culte, qui viennent aux offices. Ah! si la France de nos jours était catholique coI^me au moyen âge, quiconque aurait vécu sans être vrai serviteur du Christ, c'est-à-dire sans lui avoir rendu le même culte que lui rend la sainte Eglise son épouse , serait au moment de la mort traité comme il le mérite; son cadavre serait privé de sépulture tandis que son âme réprouvée serait précipitée dans Tenfer. » • La leçon sur l'inquisition est ce qu'on peut penser; on a pu du reste la lire plus d'une fois ^ dans r Univers. Mais reprenons nos cantiques :
Qentem auferte ferfidam Credeniium de Jlnièusi,
€ Refoulez une nation perfide loin de la terre des croyants. » « Les paroles de la sainte liturgie, mes frères, ont comme celles deTEcriture sainte plusieurs sens également justes, savoir le sens obvie ou naturel, le sens allégorique et le sens anagogique ou spirituel. Le sens naturel s'aj)plique & la perfide Albion encore plus hérétique que perfide. Mais le sens anagt>* gique est tout autre* Il s'agit surtout dans cette strophe des partisans des Hturgies galUcanes, de ces prélats français qui proscrivent la liturgie romaine de leur diocèse. Bénissons Dieu de ce qu'il daigne exaucer les 'prières de sa sainte épouse^ car en réalité les évêques gaUicâns disparaissent de plus en plus de la terre des croyants pour faire place à des évêques animés de Tesprit romain, n'ayant d'autre aspiration que de faire triompher les doctrines et la sacrée Uturgie du saint-siége apostolique. Encore quelques années et l'épiscopat français sera renouyàéi^ et ..prit et l'histoire âét™. eoMme ils le méritent, ceux qui se dressent fièrement contre Rome leur mère, et qui, semblables à Lucifer et les anges rebelles, ont prétendu s'égaler à celui dont ils devaient recevoir et exécuter respectueusement les ordres. »
Qui aurait connu avant dom Guéranger toutes les ressources d'un cantique? Personne ne sait mieux que lui manier le fer sacré. Que l'on se représente
rimpressîon produite par un tel enseignement donné par un homme de savoir et d'éloquence, habile jusque dans Texaltation, à de jeuUes esprits qui sont enfermés entre les quatre murs d'un cloître et entre les doisons plus étroites encore d'une cxilture artificielle mêlée de dévotions énervantes î Il faut voir comment ce sanglant mépris de l'épiscopat gallican est non-seulement professé mais pratiqué à SolesmeS) avec quelle sympatl^ie est re$u le novice qui pour entrer dans Tordre des Bénédic» tins a désobéi à son supérieur, de quelles épithètes sont gratifiés les évoques qui ont gardé quelque souvenir de Tancien clergé de France, quitte h frapper à leur porte, quand il s'agit de quêter ou de placer des messes. Il est évident que Tesprit qui règne à Solesmes domine dans la plupart de nos séminaires; c'est ainsi que se fçrme cet immense clergé ultramontain et que l'on dresse ces ligueurs du romanisme aussi soumis à Bome qu'animés d'un esprit de rébellion dans leurs diocèses, esclaves, non pas frémissants comme ceux dont parle Alfieri, mais passionnés et baisant leurs chaînes. Le livre de dom Pilliers nous apprend comment on les forme au fanatisme, enlQvant d'avance tout appui aux évéques qui ne sont pas gagnés à Técole de servitude. Le principe d'autorité ainsi compris devient un dissolvant moral des plus
3ux; qu on en juge par cea mots empruntéa ettre de dom Guéranger à l'un de sea relijui résistait à un ordre qu'il ne pouvait ap-
n cher enfant, un supérieur n'est pas infailne doit même pas l'être, autrement où serait te de l'esprit et du cœur. Notre vie est un ) continuel ; c'est ce qui la rend sainte. Si je tal j'en rendrai compte à Dieu; mais quand ose vous est intimée, vous n'avez qu'à le itre et Dieu ne vous punira pas certaineavoir obéi, d'avoir respecté. Votre situation , plus sûre que la mienne ; vous ne répondez et je réponds de tout. >
n'ajouterons rien à ces paroles; si une ion aussi abjecte est demandée vis-à-vis du ir faillible, que sera-t-elle en face du doc- ■aillibleï
st l'homme qui a pris en main avec un X)mparable la cause du romanisme dans les . débats. II était bon de connaître l'officine parti le grand manifeste ultramontain hosi haute recommandation. Au reste dom rgi s'était préparé à sa mission par ses antérieurs sur la liturgie romaine et l'im- 1 conception, comme par ses article^ dans <•$. Ancien disciple de Lamennais, il a fait la
m^e évolution que l'abbé Gerbet et expié q jours de libéralisme par toute une vie consacrée h l'absolutisme religieux. Seulement il lui pl^t que ■ l'Eglise de France tout entière fasse pénitence avec lui et il prétend lui imposer ses opinions extrêmes avec une morgue insupportable. Il ne manque ni de savoir ni d'éloquence, mais il est passé maitre dans cette logique artificielle et trompeuse qui se fabrique k Rome, Nous ne nous attarderons pas longtemps à son livre tant prôné sur la monarchie pontificale (1). Il est facile d'en saisir la pensée fondamentale et aussi de démasquer les procédés équivoques de son argumentation. Ce qu'il veut il le dit sans détour. Le pape ne recevant rien de l'Eglise de même que Pierre ne recevait rien des apôtres, et tenant vraiment la place de Jésus-Christ, Toilà sa thèse, (p. 79). C'est la monarchie absolue dans l'ordre religieux, évitant, comme il le dit en propres termes, tout ce qui ressemble aux principes de 1789 ; c'est pour tout dire la théocratie universelle aux mains du saint-père. 2« papisme est la grâce de notre temps, selon son expression. C'est net et sans ambages. — Malheureusement la manière de discuter est moins tranche. Il débute par
ce qu'il appelle les préjugée contre U lii^re de Mgr., de Sura^ il entend par là toutes les considérations secondaires qui peuvent ébranler la confiance dans les opinions de son adversaire \ il commence par déconsidérer ses idées afin qu'il soit affaibli d'avance dans l'opinion des juges ou des spectateurs du combat au moment où il le prendra corps à corps. L^ raisons fondamentales qu'il compte exposer seront ainsi fortifiées par ce qu'il appelle avec une naïveté qui ne lui est pas ordinaire des préjugés ou des préventions. Ce procédé peut paraître excellent dans les séminaires, l'esprit laïque se permet de le trouver détestable. Parmi ces pr^'ugés opposés au livre de Mgr. Maret il en est un pour le moins singulier : on lui reproche d'avoir troublé la paix profonde dont jouissait l'Eglise universelle à la veille d'assister au couronnement de son édifice I c Aujourd'hui, dit-il, les saints anges peuvent dire en par* lant de l'Eglise, comme autrefois dans le prophète : «Nous venons de parcourir la terre, et voici) toute « la terre est habitée et est en repos. j> Les anges dont parle le père Guéranger n'ont guère de clairvoyance, ils ne voyaient pas plus loin que leurs ailes, si à la veille du concile ils croyaient à cette unanimité morale dont la seule invocation suffit à mettre en fureur les pères de la majorité. Dom Guéranger dresse cin^ grandes batteries eli faveur àe
rinfeillibiiité du eaint-père. Il mvoquB tour è tour rEcriture, la tradition^ Técole, le peuple chrétien et le sentiment des saints» Passons sur son exégèse qui est une simple i^épétition de Tinterprétation romaine des textes sur saint Kerre ; [ûous y trouvons cependant un commentaire original qull n'a pas du reste inventé* Quand le Christ a dit à Pierre : Puis mes agneaux et mes brebis^ il lui a confié la direction du peuple chrétien et de ses condU(îteurôj |car tout le monde sait que brebis veut dire pasteur dans la laugue ecclésiastique; ce qui ferait supposer que cette langue a été inventée pour dissimuler les pensées, car pour ceux qui manquent dé lUïnières surnaturelles les brebis ne sauraient être prises pour les bergers* Mais c'est surtout dans Tetoploi qu*il fait de la tradition que dom Guéranger révèle uû art supérieur d'altérer les textes. En lisant ses développements à ce sujets nous nous rappelions ce mot qui fait fortune à Rome pendant le concile d'après la' (omette d'Augsèourg : Il fimt que h dogme triomphe de VJiistoire. Dom Guéranger traite celle-ci comme il traite ses novices à Solesmes, en lui faisant la leçon et surtout en lui dictant les réponses qui lui conviennent. Rencontrant sur son passage bon nombre de déclarations des plus illustres docteurs des premiers siècles qui sont embarrassantes pour sfe doctrine favorite^ il se tire
d'affaire en disant que c jusqu'à ce que l'Eglise ait senti le besoin de fixer le dogme sur tel ou tel point le langage a pu être plus ou moins flottant, soit que les docteurs aient négligé de préciser une question sur laquelle personne ne discutait, soit qu'ils aient soutenu innocemment un sentiment qui par suite d'une décision postérieure est devenu hétérodoxe, !►
Admirable procédé pour jeter par-dessus le bord tous les textes qui ne sont décidément pas malléables ! Il s'agit au point de vue catholique d'établir que la doctrine de l'infaillibilité papale a été l'objet de la foi universelle ; cette prétention se heurte à des déclarations contraires des Pères. En bonne logique, cela suffit pour écarter le caractère de l'universalité. Dom Guéranger a changé toutcela; c'est au dix-neuvième siècle qu'il appartient d'imposer sa pensée aux trois premiers siècles de l'Eghse et de repousser comme hétérodoxe ce qui ne cadre pas avec ses inventions dogmatiques ; c'est le présent qui forge à son gré les anneaux de la chaîne traditionnelle, si bien que la tradition n'est plus la tradition mais un complaisant écho de l'opinion actuellement en faveur. Il est vrai que l'on consent à rcnnnaître l'innocence de ces bons Pères qui ont parlé de l'évêque de Rome sans se soucier de sa future infaillibilité. S'ils sont innocents, les procé-
dés qu'on emploie pour réduire à néant leur témoignage le sont fort peu, et il suflît de les avoir indiqués pour ôter toute valeur à une longue et fastidieuse argumentation qui ruse constamment avec les faits les mieux établis, tronque habilement les citations, invente des fables pour les besoins de la cause, comme par exemple la prétendue soumission de Cyprien à Tévêque de Eome. La critique historique de dom Guéranger vaut son exégèse. Il aurait dû se contenter d'invoquer saint Thomas d' Aquin et Suarès, ces grands représentants de ce qu'il appelle V-école^ qui ont incontestablement proclamé l'infaillibilité papale ; mais l'école n'est après tout qu'une tradition de seconde main qui ne saurait prévaloir sur le christianisme primitif, surtout quand on s'est convaincu qu'elle a travaillé sur des textes faux dont elle, ignorait l'origine. Dom Guéranger, après l'Ecriture , les Pères et l'école , invoque les actes de la papauté depuis le moyen âge. Les papes ont agi comme s'ils étaient infaillibles, donc ils le sont ; le fait emporte le droit. La belle preuve en vérité ! Louis XIV est entré cravache en main dans son parlement pour lui imposer silence ; donc la représentation nationale est faite pour être foulée aux pieds. Ce raisonnement ne vaut pas mieux dans la sphère religieuse que dans la sphère politique. Dom Guéranger croit fermer la bouche à ses con-
traâioteuFS en leur oppoaaBt le décret du oonciîe de tlorence qu'il porte aux nues, taudis qu'il abaisse u'en enfer celui de Constance sans discuter séjement aucune objection. lien appelle enfin au îmeut chrétien soit dans le peuple, soit chez aints, et il rédige une sorte de calendrier ultratain où brillent les gloires du jésuitisme. Ses adaires lui laisseront ses saints et leurs vertus, et ■ougiront pas des leurs qui s'appellent Saintm, Pascal, et ils ne lui sacrifieront pas même tstre Gerson, bien qu'il ait dit cette chose monsuse que l'Eglise universelle peut trouver son t dans la dernière des vieilles femmes. Mot suie qui rappelle que l'esfffit souffle où il veut et 18 souvent les sanctuaires grandioses pour les nbrea hautes. '
a le voit, le grand théologien de l'ultramontale ne serait pas bien redoutable s'il ne devait pter pour le triomphe de sa doctrine que sur lellence de sa dialectique. Paroles violentes, railemeut faible, c'est tout son hvre, même qiiand orde des points aussi difRciles que la constatation signes du jugement ex cathedra. L'abbé Maret t montré qu'à supposer que l'infaillibilité papale proclamée, il faudrait encore établir nettement ! quelles circonstances où recomu^tia que le i parle e» eatheâaa, pontificalement ; car les o}»'
- 27» — nions les plua diverses ont été émises sur cette question qui est capitale. Les uns tirent ce caractère pofltifîeal de l'objet du jugement, de la grandeur de la question résolue ; les autres l'attribuent h toute décision adressée h l'Eglise entière. Parfois on demande »me forme solennelle de langage ou bien le conseil préalable des cardinaux, accompagné d'étude et de pTière. Rien n'est moins fixé en définitive que le jugement ex cathedra. Dom Guérauger écarte toutes ces conditions ; pour lui, dès que le pape déclare qu'il parie «» catKeir^ il est inlaillîble : la simple promulgation sufiSt. D y manque cependant une signature, tant que l'anatbème n'a pas été fulminé contre l'opinion contraire ; cela revient à dire : • Vous reconnaîtrez le pape infaillible à ceci qu'il maudira! >
Ce que nous reprochons surtout & dom Guéranger et à son école, y compris Mgr Deschamps qui avait ouvert la campagne théologique, c'est de ne pas mettre la loyauté dans les choses de la pensée, c'est de ne pas respecter la vérité avant tout i'e^tends la vérité des faits. Comment s'en étonner quand on lit le passage suivant de sa dernière réplique à Mgr Dupanloup? Il s'agit de la réponse faite en IS^ par les évêques catholiques d'Angleterre et d'Irlande au gouvernement de leur pays qui leur demandait, avant de leur reconnaître des droits nouveaux, s'il
n'était pas exigé d'eux de croire au pape înfaiUible : € Pénétrant jusque dans nos croyances intimes, ce gouvernement, dit le savant abbé, se permet de s'enquérir de leurs principes sur l'autorité toute spirituelle du pontite romain. Les évêques, dans l'intérêt de leurs troupeaux, crurent devoir se soumettre à ces exigences et donnèrenû, avec la liberté que Von peut avoir en semblables occasions^ les réponses qu'ils jugèrent propres à satisfaire ceux dont l'émancipation des catholiques^ dépendait. Au reste le point de doctrine n'étant pas encore défini, déclarer < qu'il n'était pas exigé de croire le pape infaillible n'était pas du tout déclarer que le pape n'est pas in/aillible ex cathedra. >
Cette restriction qui contient une réserve mentale n'atténue que bien faiblement l'assertion qui précède. Il est donc permis, d'après le révérendissime père, de calculer sa réponse dans un interrogatoire non pas sur la vérité en soi mais sur l'intérêt de l'Eglise. Nous nous en doutions bien, mais l'aveu est significatif et illmnine toute cette discussion d'une clarté suffisante.
Après l'œuvre capitale de dom Guéranger il est inutile de caractériser les opuscules dans le même sens qui se sont multipliés sans mesure depuis le commencement du concile. Nous connaissons le général, que nous importent les soldats, à moins
qu'ils ne soient mitres, car alors ils n'ont que trop de moyens de compenser la faiblesse de leurs raigonnements ! Nous ne dirons donc rien de toutes les élucubrations portées auz nues par la CivUCà catiolica, — pas même de cette brochure si bien intentionnée qui porte ce beau titre : Paroles calmantes. Nous savons que les jésuites fustigent au besoin avec des branches d'olivier, et leurs émollients nous sont suspects. — Je ne mentionne que pour mémoire le fameux argument de Joseph de Maistre et de son école qui consiste à dire que toute société doit avoir un tribunal qui juge en dernier ressort, et que l'infaillibilité est indispensable au gouvernement de l'Eglise, On peut l'admettre avec restriction dans les choses terrestres et contingentes parce qu'il est entendu qu'on ne décide rien définitivement dans ce domaine. Appliqué à la sphère religieuse, il est monstrueux; les nécessités de gouvernement et de politique n'ont rien à voir avec la vérité en soi. En tout cas, les apologistes du nouveau dogme ne parviendront pas à dissimuler la contradiction qui est au fond de leur polémique. D'une part ils sont unanimes à dire que l'infaillibilité papale est la vraie foi de l'Eglise telle qu'elle a été formulée au concile de Florence, écho de l'universelle tradition. D'une autre part ils demandent avec passion une définition du dogme. Il s'ensuit que le texte de
Florence n*est pas si clair qu'ils le prétendent. De deux choses Tune r ou le dog'me a été fixé â&ns un concile général, et alors on n'y peut rien ajouter; ou, s*il feut le définir, le concile de Florence n*a rien tranché et le principal argument historique croule par la base. Je ne sais trop ce qu'on peut répliquer & cet argument, mais je sais bien comment on Tétouffera ainsi que tous les autres.
La discussion sur les principes paraissait épuisée, du moins dans la presse religieuse en dehors du concile, quand elle s'est ranimée avec une véhé^ mence extraordinaire sur la question de la condamnation d*Honorîus. Nous ne pouvons négliger cet épisode, parce qu*il a contribué à précipiter la crise.- De tout temps les adversaires de rultramôntanîsme avaient tiré un grand parti de Tanathème lancé par un concile œcuménique contre un pape. Il est évident que si le fait était prouvé sans atténuation, la question de rîn&iHibilité pupale serait tranchée du coup et le concile demeurerait le juge souverain de la doctrine. L'archevêque de Malines dans sa première lettre à Tévêque d*Orlêans avait exprimé ime vive indignation de ce qu'un pareil argument osait encore se produire. C^est alors que le père Gratry
est intervenu avec autant de courage que de loyauté ; il a entamé la lutte comme un chevalier sans peur et sans reproche, visière baissée. Il est impossible de lire ses quatre lettres sans admirer son ax^cent de candeur, sa franchise, sa brûlante indignation. C'est une âme noble et pure qui se dégage des filets cap^ tieux de la dialectique des séminaires et qui s'élance impétueusement vêts le grand jour en poussant un cri de délivrance, en maudissant et en dénonçant le piège où elle a été prise trop longtemps. L'amour le plus ardent du christianisme et de l'Eglise respire dans ces pages émues ; pour le méconnaître et crier à l'impiété, il faut cet endurcissement sectaire qui étouffe le sens moral^ cette fureur pharisaïque qui attribue au démon les plus saintes manifestations de la conscience chrétienne* L'abbé Gratry déclare n'a* voir ouvert la bouche qu'au nom d'une divine impulsion ; ceUx-là s'en moquent qui ne reconnaissent l'esprit de Dieu que dans les consignes autoritaires et n'admettent l'apostolat que sur brevet. Reconnaissons du reste que l'argumentation du père Gra* try était bien dangereuse pour l'école ultramontaine. Il établissait non^seulement le bien fondé de la condamnation d'un pape comme hérétique, mais encore les fraudes scandaleuses par lesquelles la curie romaine a essayé de parer le coup en falsifiant les documents confiés à sa garde et par consé-
quent à son honneur. Elle était dénoncée avec une impétuosité toute française comme une école d'erreur et de mensonge qui déshonorait la cause qu'elle prétendait servir et compromettait une cause bien autrement grande , celle du Christ et de l'Eglise. Voilà ce qui était démontré avec une verve généreuse, une éloquence entraînante. Là où l'on croyait trouver un simple homme d'Eglise, on trouvait un homme, c'est-à-dire une conscience. L'effet fut considérable;^l fallait parer le coup, on s'y est pris de deux manières dans le camp ultramontain ; on a répondu et on a condamné. La seconde réplique pouvait dispenser de la première, mais puisqu'on a eu recours à la discussion avant d'en appeler au bâillon, nous pouvons nous constituer en juges du débat. Nous comprendrons pourquoi les anathèmes ont sitôt remplacé les arguments.
Rappelons succinctement les faits qui ont donné lieu à la condamnation d'Honorius. Nca^ sommes au septième siècle, au beau milieu des Inextricables discussions sur la personne du Christ dans lesquelles la subtilité grecque se joue avec passion. Le dogme des deux natures avait été décrété au concile de Chalcédoine (415). La nature humaine et la nature divine ont été reconnues distinctes dans l'unité de la personne du Rédempteur. Mais comme toujours les tendances condamnées et non réfutées essavent
de ruser avec le décret qui les a frappées et recourent à la chicane théologique dont les ressources sont infinies, surtout pour des esprits byzantins. A Alexandrie, en Afrique et dans tout l'Orient les partisans d'une seule nature en Jésus-Christ cherchent
des faux-fuyants pour ne pas se rendre aux canons de Chalcédbiné.Il ne faut pas oublier cette situation délicate dans l'appréciation de la conduite d'Honorius. L'empereur Héraclius, au retour d'une campagne victorieuse en Perse, voulut couronner son triomphe par la pacification de l'Eglise, et selon la coutume des théologiens couronnés, il s'imagina que la formule qui avait son assentiment et qui lui avait été fournie par quelque docteur de sa cour ferait merveille et réconcilierait les partis, à la plus grande gloire du nouveau Constantin. Les évêques monophy sites se déclarèrent prêts à signer une déclaration qui, tout en reconnaissant que Jésus-Christ a deux natures, admettait qu'il n'a eu qu'une seule énergie et une seule volonté. Ils n'avaient pas tort à leur point de vue, car concéder l'unité de volonté, c'est revenir sur la dualité des natures. Qu'est-ce qu'une nature morale dépourvue de volonté ? Il ne s'agit pas d'apprécier au point de vue philosophique ces arguties byzantines qui ont malheureusement prévalu sur les grandes affirmations chrétiennes des premiers âges. Nous n'en tenons compte qu'au
point de vue de la jurisprudence de TEglise. L'empereur trouva naturellement des éyêques pour admirer sa formule et en faire Tapologie, et tout d'abord SergiuB, patriarche de sa capitale, qui leva les scrupules de Cyrus, évêque de Phasée, en multipliant les distinguo. Des milliers d'évêqu^ en Egypte et en Orient se rangèrent à son avis. Ce beau concert fut troublé par le nouvel évêque de Jérusalem, le moine Sophronius, homme énergique, indomptable, de la race des Âthanase, qui perçant à iour la formule équivoque montrait qu'elle était en contradiction avec les canons de CSialcédoine, ^i se fondant sur ce que la double nature n'était rien^ si elle n'impliquait la double volonté» Il suffit de sa protestation indignée pour troubler la paix factiee qui était si chère à l'empereur. On en voulait d'autant pluB à Sophronius qu'avant son élévation au siège de Jérusalem il avait semblé se laisser persuader par Sergius* Celui-ci, qui avait prévu l'attitude du nouvel évoque, s'était adressé à l'évoque de Rome, Honorius, pour se fortifier de son assentiment. La réponse d' Honorius fut de nature à combler ses vœux; car il lui donna entièrement raison. Le bon pape n'y vit que du feu* Il s'imagina que quand on parle de deux volontés, on entend deux volontés contrairesi opposées l'une à l'autre comme celle de la chair et celle de l'esprit, et au nom de la sainteté
parfdte du Christ il écarta la dualité des volontés, tout en maintenant les deux natures qui depuis Chaicédoine ne pouvaient plus être niées. < Voyant, écrivait Sergius au pape, que cette dispute commen-^ çait à s'échauffer, et sachant que tels sont ordinairement les commencements des hérésies, nous avons cru nécessaire çl'appliquer tous nos sdns pour faire cesser ces combats inutiles de parole. Nous avons donc écrit au patriarche d'Alexandrie que, la réunion des schismatiques étant exécutée, il ne permit plus à personne de parler d'une ou deux opérations en Jésus-Christ , mais qu'il ordonnât de dire plutôt , comme les conciles œcuméniques, qu'un seul et même Jésus-Christ opère les choses divines et les dioses humaines. > Sergius se fondait sur l'impos*sibilité d'admettre deux volontés contraires en Jésu»- Christ. Honorius n'hésite pas à lui donner raison sur tous les ;çQints :
ti Nous vous louons, dit-il à Sergius en faisant allusion à la doctrine des deux volontés^ d'avoir ôté cette nouveauté de paroles* Nous confessons une volonté en notre Seigneur Jésus-Qhrist, parce que la Divinité a certes pris non pas notre péché, mais not^e nature^ telle qu'elle a été créée avant le péché. Que si quelques-uns ont tâché de s'accommoder dans leur enseignement à la faiblesse de leurs auditeurs, il ne faut pas faire de leurs exprès-
Bions un dogme pour TEglise, nî enseigner une où deux énergies en Christ, De savoir si, à cause des' œuvres dé la divinité et de • Tliumanité, on doit, par voie de déduction, dire ou entendre une opération ou deux, cela ne doit pas nous importer, et nous le laissons aux grammairiens qui ont coutume de vendre aux enfants les mots recherchés qu'ils ont inventés. >
Il résulte évidemment du rapprochement de ces deux textes qu'Honorius abonde dans Topinion de Sergius; d'ime part, il croit à une seule volonté dans le Christ, et de Tautre, il interdit formellement tjue Ton agite dans l'Eglise la question des deux énergies ou deux opérations. Il n'en est pas moins certain qu'au point de vue de l'orthodoxie catho'lique, il s'est trompé aussi bien quand il a soutenu l'unité de la volonté que quand il a interdit la définition des deux énergies. Nous ne disons pas qu'en elle-même son erreur soit grave ; nous disohs simplement qu'il professe une opinion ouvertement condamnée par TEglisq, car le sixième concile œcuménique, a complété le dogme des deux natures par celui des deux opérations ou énergies, et formellement condamné, dé l'avis de tout le mondé, le monophysisme à tous ses degrés. L'abbé Gratry est donc fondé à battre en brèche la doctrine de l'infaillibilité, éh citant lé cas d'Honorius, qui a été
convaincu d'hérésie par un des grands conciles des premiers siècles. Ses adversaires n'ont trouvé à lui répondre que de pitoyables arguties. L'archevêque de Malines, le père Ramière, M. de Margerie etdom Guéranger, rentré dans la lice pour cette question spéciale, lui opposent les mêmes sophismes; la palme appartient encore ici au bénédictin. Es n'osent guère contester l'authenticité des documents comme on l'avait fait avant eux ; ils se contentent à cet égard d'une légère insinuation qui peut toujours faire bon effet. Ils ont à leur service des raisonnements à toute fin; uno avulso non déficit alter. C'est une méthode favorite dans leur école, que de présenter à la fois plusieurs systèmes de défense qui s'excluent l'un l'autre. Rien n'est plus facile à comprendre, une fois qu'il s'agit d'arriver à tout prix à une conclusion déterminée d'avance; la dialectique n'est plus un moyen d'aboutir aux vraies conséquences, mais de conduire, coûte que coûte, au résultat prévu et voulu. Aussi doit-elle faire preuve bien plutôt de souplesse que de vigueur, et montrer que tv^as les chemins conduisent à Rome. On commence par soutenir qu'Honorius n'est pas tombé dans l'hérésie. On tord son langage pour en tirer la pure doctrine; on prétend qu'il a voulu simplement exprimer l'impossibilité d'un conflit moral dans l'âme de Jésus-Christ, qui n'a jamais eu à combattre
les mauTiùs penchants de notre nature viciée. Mais Honorius va plus loin ; il ne reconnut pas que Jésus-Christ ait eu deux volontés pures, celle de la nature humaine et celle de la nature divine ; il af* firme résolument Tunité des opérations ou des énergies. De ce qu'il a eu raison d'écarter Tidée d'une lutte entre la chair et l'esprit dans l'âme sainte de Christ, il ne s'ensuit pas qu'il ait eu raison, au point de vue de l'orthodoxie catholique, de nier la dualité des volontés et d'interdire que la question posée fût même débattue, ce qui était s'opposer è sa vraie solution. Avec de tels procédés, on blanchirait l'arianisme si fertile en subtilités» C'est en vain que dom Guéranger invoque les bons témoignages rendus à Honorius par quelques-uns de ses contemporains ou successeurs. Nous avons ses lettres ; hademm oonfi-tentem rmm. Les contradicteurs du père Gratry se rejettent ensuite sur une pure question de forme, A les croire, si l'évêque de Rome s'est trompé, cela ne tire pas à conséquence, car sa lettre était toute privée ; elle ne faisait pas partie de l'enseignement eo^ (^ét^AètZr^. Comment ose-t-on soutenir qu*une lettre répondant à une consultation théologique du patriarche de Constantinople, et traitant de la question la plus grave du temps avec la prétention de donner des directions péremptoîres sur la manière d'assurer la paix de l'Eglise, n'est qu'un document
privé? Que faut-il donc, pour qu'un pape s'exprime pontificalement, à moins qu'on ne prétende qu'il ne parle ^ cathedra que quand il parie du balcon de Saint-Pierre ! L'argument invoqué ne peut être con« sidéré que comme ces derniers moyens dilatoires que Ton emploie pour retarder Teffet d'un procès perdu. Dom Quéranger et sa suite théologique se rejettent sur lea canons du sixième concile pour en atténuer la portée; ils s*efforcent d'établir, par \m des plus beaux tours de force que nous connaissions, que la déclaration solennelle d'hérésie change de signification, dès qu'elle s'applique à un pape. CStons le texte de la condamnation conciliaire : Anathema SiTffio heretica^ anatlema Honono heretico^ anatAema PyrrAo iefetico. Est-ce clair? Si cela ne Test pas suffisamment, que dire du commentaire donné à ces mots p^^r le même concile : c Nous avons, en outre, rejeté de la sainte Eglise, et nous avons anathématisé Honorius, qui fat pape de la vieille Rome, parce que nous avons reconnu dans ses lettres à Sergius qi^*U a snim en toutes choses la mime doctrine^ et qu'il' confirme tous ses dogmes impies. i> Le septième et le huitième concile confirment expressément cette condamnation, et la fondent également sur la mauvaise doctrine d'Honorîus. Le pape Adrien II déclare que le pape Honorius a été mis en jugement pour hérésie. « Nous condamnons
aussi Honorius, écrit le pape Léon 11^ qui s*est efforcé ou qui a permis, par une trahison sacrilège, de renverser la foi immaculée. :» Comment se tire-ton de ces textes à la fois conciliaires et pontificaux ? On se rejette sur un mot emprunté à la lettre de Léon II aux évêques d'Espagne : <r Tous ceux qui pour leur crime contre la pureté de la tradition apostolique ont été frappés d'une étemelle condamnation, savoir, Théodore de Pharan, Cyrus, Sergius, aussi bien qu'Honorius, qui, manquant at(, devoir de son autorité apostolique^ au lieu déteindre la flamme de V hérésie, la fomenta^ en la négligeant, -» Vous voyez bien, s'écrie dom Guéranger, le pape Léon II distingue entre Honorius et les hérétiques; il ne Taccuse que de négligence. Mais cette négligence, qui entraîne l'altération de la doctrine, a été qualifiée d'hérésie par trois conciles, et le même Léon II écrit aux chrétiens d'Espagne « qu'Honorius a été rejeté de l'unité cathohque pour avoir laissé anéantir la foi immaculée. i> Si de telles paroles peuvent se concilier avec l'infaiHibilité doctrinale, nous ne savons plus ce que parler veut dire. En tout cas, hérétique signifie hérétique, et c'est la désignation canonique d'Honorius. Hœfele, l'un des plus savants évêques de l'Allemagne, l'historien des conciles, dans une publication récente, parvenue à Rome par la voie de Naples, n'a pas craint de don-
ner entièrement raison au père Gratry sur la condamnation d*Honorius.
Ce qui a surtout exaspéré le parti ultramontain, c'est la véhémente indignation aveo laquelle l'éloquent polémiste a flétri les falsifications romaines qui n'ont jamais été aussi audacieuses que dans Taffiaire d'Honorius. Le bréviaire romain a porté longtemps la trace et comme la marque brûlante de sa condamnation dans la leçon de saint Léon au 28juin. Elle renfermait ces mots significatifs : « En ce synode furent condamnés Cyrus, Sergius, Honorius, Pyrrhus, lesquels ont dit ou enseigné qu'il n'y a qu'une seule opération ou volonté en Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Le nom d'Honorius a disparu du bréviaire d'aujourd'hui. Le père Gratry accusait de cette fraude up scribe inconnu. Grande indignation de dom Guéranger, qui montre que le scribe inconnu n'est autre que le grand pape Pie V, lequel a fait reviser le bréviaire à sa fantaisie, et s'est permis de faire effacer, de son autorité, la preuve convaincante de la failhbilité papale. Qu'aurait-on dit d'un roi d'Angleterre qui, sous prétexte de donner une édition définitive de la grande Charte,aurait retranché les clauses restrictives de son pouvoir et prétendu que le texte ainsi épuré était seul authentique? Il est permis, selon le père Ramière, de corriger à son aise une histoire de famille pour en
effticer îôô tache». Cette théorie mènerait lolU, cw elle permettrait de reviser après coup les actes notaries qtuétabUssetit leà dhJits respectife^ et ce genre de piété filiale conduirait droit Aux tribunaux. En mettant Pié V à la piace du Bcribe inconnu, dom Guéranger e ftdt coup douWej' èeulesient ce n'est paâ dans son sens. Il n'a pas lavé ïïonorius de Taccusation d*hérésie et il a incriminé Ke V> G*est à lui à nous éprendre ôô que lét èaûsîè dé llnfaiEi» bilité du |>ape gagné à ce beaU résultat Lô père Gratry n*a d'ailleurs pas accepté léd ^èctiéeatiOM dé dôtt Guérange^. Il établit^ dahs sa quatrième lettïe, qû*fl est feux que ïeà bi^vî«ûi^ romaifts fdsséiàl abandonnés àUx*e»%ttie«aénfeaàrbitraire8 avant Pié Y. n feite deux tH^Vtaôèè *èïftaîMde l*aâ l&fâ et iSBft^ qui «ont înûnîs d'un bref de Pàul III. Le second bref défend % tout imprîSAeur, aùtriô qUe les privilégiés^ d'imprimer èe bréviaire* Dom Guéranger répond par une indigné défeite, en déclarait que Vimprimatnr du saint-père ne tirait pas à conséquence et n'avait aucune valeur officielle. Le pè^ (iralry prend seâ adversaires en flagt^ant délit d'équîvôqué ^t presque de supercherie^ à l'oc^^sion de la légende de saint Agathon, dans laquelle le nom d'Honorius était audacieusement supprimé de la liste des hérétiques monothélites. t Le père Gratry, disait dom Guéranger j met sur le compte du bré*
viaire romain la légende de saint Agathoi est tùsé de s'assurer que saint Agathon n'a ni nî commémoration dans le bréviaire. > I habUe bénédictin profite de ce que la lêgeni; gathon Est insérée dans le supplément du bi romain. Or ce supplément est h propre du Tomdn. « C'est la partie deus fois romaine, h romano-nimainB du bréviaire. > Comment fi'i tçrès cela fjue le père Gratry réponde, a\ix i mmis de ses adversaires, ^^ue le scribe incot s ftdsifiè l'histoire au profit de la papauté étai tout le dom Guéranger de répoijuej un mrftr dans l'art du mensonge historique?
Nous né suivrons pa8 le père Gratry da accablante démonatratton des autres frâud ïfiaînes. Là curie ne se relèvera pas, pour It sciences droites, de la flétrissure qh'îl Ini a îr quand il a montré ea elfe tme école d'erreûi meîQsOnge.
t Cette apologétique sMis franchise , s'écr est l'ttne des causes de notre décadence reï depuis des siècles. Dès qUe le genre humain a dans Vïtpôtre la moindre trace de nise on de cité, il se détourne et il s'enfuit ; les meilleurs plus loin que les antres. Lésâmes n'écoutent voix des menttars. Que sommes-nous donc, prêtres catholiques, ministres de Jésns-Chri!
son Evangile et serviteurs de son Eglise ? Sommesnous les prédicateurs de mensonge ou les apôtres de la vérité? Est-ce donc que toute vérité, toute donnée vraie et tout fait historique et réel n'est pas pour nous, comme tout mensonge est contre nous? Le temps n'est-il donc pas venu de rejeter avec dégoût les fraudes, les interpolations et les mutilations que les menteurs et les faussaires, nos plus cruels ennemis, ont pu introduire parmi nous? J'ai été longtemps moi-même sans oser croire à cette apologétique d'ignorance, d'aveuglement et de demi-bonne foi, ou même de mauvaise foi, qui veut la fin, qui croit à la bonté du but et à sa vérité, mais qui, pour atteindre ce but, a recours à la ruse, au mystère, à la force, au mensonge, à la confection de pièces fausses? Encore une fois. Dieu a-t-il besoin de ces fraudes?»
Cette page prendra place à côté des Provinciales pour toutes les âmes honnêtes; c'est l'air pur et libre qui remplace cette atmosphère viciée d'encens et de fourberie que l'on respire dans les sanctuaires du jésuitisme.
L'espace nous manque pour résumer la discussion du père Gratry sur la bulle de Paul III, formulant les odieuses prétentious de la tyrannie religieuse, espèce de code résumé de la persécution. Nous aurions aimé surtout à mettre en lumière la réponse
insidieuse du père Ramière et de M. Chantrel^ rédacteur de V Univers. Ils acceptent comme excellent le principe de la bulle et ne transigent sur Tapplication qu'à cause. du désordre moral de notre temps, qui ne permet plus l'entière subordination de la puissance civile au pouvoir religieux. Au reste, nous aurons l'occasion de revenir à ces maximes des libertés ultramontaines quand le concile de nouveau réuni aura voté le Syllabm.
Les mauvais procédés sont pires que les mauvais arguments. Les adversaires du père Gratry le lui ont bien montré. J'avoue que c'est avec un parfait dégoût que je parcours les pages mielleuses et perfides où l'on se prépare à l'outrage direct par l'insinuation. Rien n'est moins viril que ce patelinage dévot qui proportionne la douceur de la forme à ; l'amertume du fond. On commence par : Mon rêvérend père, mon cher père, pour glisser dans cette appellation moins aimable : Mon pauvre père, puis de père en père on en arrive à des' désignations de plus en plus acerbes. On donne à entendre que le courageux polémiste sert une intrigue qui est déjà éventée, car c il n'y a rien de caché qui ne doive être découvert, i^ On ne manque pas de lui faire entendre combien son cas est grave, en lui disant que l'on assiège les autels à son sujet. On a répandu sa douleur et son indignation devant le saint-
sacrement, bon moyen d'en yévéler l'étendue. Ce n'est pas assez des prières, les larmes ont coulé, à la pensée de la chute d'un second l.amenii8ia. < Ayez pitié 40 iûoi| * ^t l'archevêque de Malines au père Gratry. Ce pauvre prélat, il va mourir du chagrin que lui causent les abominations da son cher et précieux ami. C'est ainsi que la discussion est agrémentée de tirades sentimentales qui fcmt lever les bras au ciel à tous les pieux ignorants. Nous cpiinaissons ces procédés \ ils sont de toutes les dévotions aveugles. Dom Guéranger y va plus rondement. Il parle de sou étonnement douloureux devant une effervescence insensée qui trouvera des douches salutaires dans les lettres de Mgr de Mv lines. Le père Ramière, en digne adhérent de la Compagnie de Jésus, et M. Chantrel, en digne apologiste de l'ordre, poussent au monstre et incriminent la bonne foi de leur contradicteur; ils nous rappellent involontairement certaine parabole sur la poutre et la paille. Nous n'avons pas parlé de la polémique des journaux ; celle de l' Univers a été tout ce qu'on en attendait, et s'est même surpassée dans son persifflage impitoyable, qui du reste est considéré comme en honneur par ceux qu'U croit ses victimes et qu'il recommande à la sympathie des honnêtes gens. 11 n'a pas hésité devant la plus grossière calomnie en accusant le père Gratry de
spipitiftnie, ee gui l^i a v^ilu U9 df^ eea démentis ik k Pascal qi4 revia^ae^t k Q^ piQtsiudignés : Mentir ris impudentissime, lia âisjoussiou sur Honoriua demeurera nn. modèle du geni^e pou? Iç châtiment de la théologie ultramontaiue,
Lea brochures du père Gratry uûus amènent è une i^ouvelle série de manifeâtations dans la ques^» tion de, TinfaiUihilité, je yeux parleç de» mande^ ment^ épiseopau?: ^ des brefs du aaiut-père. -r? L'intervention de Tautorité ecclésiastique par deB mesures de i*igueur dans un débat engagé au con-> cile est un des plus étranges abus de pouvoir qui puissent être imaginés. De deux choses Tune : ou le débat conciliaire est une pure fiction^ ou la question débattue doit être considérée comme libre et ou-» verte, tant qu'elle n'a pas été tranchée par un vote» Si Tun des partis s'efforce d^empêcher par des coupa d'autorité la discussion des points soumis h l'exa-» men de la haute assemblée, celle-ci n'a plus aucun prétexte à prétendre représenter l'Eglise r— et ses décisions dogmatiques, destinées d'après la foi ca-» thoiique h influer sur le salut éternel de l'âme, i^ seront prises que dans les ténèbres comme se pré-? parent les coups d'Etat. Puis, qu'on ne l'oublie pas, ce ne sont pas seulement des personnes qui sont frappées dans tel ou tel ëcirit par un mandement épiscopal, ce sont des idées, des principes. Or ces
idées sont représentées au concile par des évêques. Ceux-ci peuvent à leur tour lancer des condamnations sommaires. Ce ne sont désormais que carreaux et que foudres s'entre-croisant, pour parler la vieille langue classique, et le concile aura bientôt autant d'importance que TOlympe de Jupiter. Reconnaissons à rhonneur de la minorité qu'elle n'a rien fait de semblable; les évêques de la majorité seuls ont fait feu de toutes leurs pièces canoniques. L'évêque de Strasbourg, se souvenant que Tabbé Gratry avait appartenu quelques années à son diocèse, a le premier fulminé un mandement aussi violent de ton que faible ou plutôt nul de raisons'. L'honorable prélat exprime la plus vive indignation de ce que le bréviaire romain a été accusé de falsification, de ce que l'on a osé parler d'une école d'erreur et de mensonge qui aurait favorisé les prétentions du saint-père, et enfin de ce qu'un simple prêtre ait osé contester le droit de l'autorité pontificale au nom de l'histoire et d'une prétendue inspiration individuelle qui n'a pas passé par la filière hiérarchique. Pour tous ces motifs, exposés dans cette langue ftide et injurieuse que l'on connaît trop, les deux premières lettres sont condamnées et la lecture en est interdite dans tout le diocèse de Strasbourg. Les mandements épiscopaux dans le même sens se sont succédé sans interruption. Aucun
d'eux n'avance un seul argument emprunté à l'Ecriture ou à l'histoire. Tous répètent à l'envi que c'est une chose abominable que d'attaquer le bréviaire l'omain, mais quant à établir que les leçons n'en sont pas fautives, ils s'en gardent bien. Ceux qui ne se contentent pas de condamner invoquent dom Guéranger et donnent leur parole d'évèque qu'il a seul raison ; je ne connais pas d'abus plus absurde et plus ridicule que cet emploi de l'autorité dans une question d'histoire. Au reste, quand on défend de lire l'attaque on peut se dispenser de la réplique. Frappe, mais écoute, disait Thémistocle à Eurybiade, qui levait le bâton sur lui. Vous frappez, disons-nous aux évêques, nous n'écoutons plus ; bâton ou houlette, qu'importe !
L'abbé Gratry n'a pas seulement eu à essuyer le feu des mandements : tandis que l'évêque de Ratisbonne mettait à l'interdit l'enseignement théologîque de l'illustre Dœllinger, le père Pètetot, supérieur de l'Oratoire, retirait formellement à l'auteur des trois lettres le droit de se rattacher d'une manière quelconque à l'ordre qu'il avait rétabli en France et dont il était la meilleure gloire. Le père Pètetot ne sait pas peut-être à quel point il a excité la commisération en accomplissant cet acte inquahfiable par lequel il s'est cru obligé de sacrifier non-seulement l'amitié, mais la di-
gnité. C'est lui après tout qui a été la vraie victime .dans l'affaire du père Gratry comme dans celle du père Charles Pcrrauld^ auquel, il a dû ordonner de rompre publiquemeut avec la ligue de la paix sur les injonctions de VUmvers trausformées çn consignes papales, L'évêque de Saint-Dié a expié une marque de sympathie doniiée au père Çrratry par une sorte de rétractation qui a donné la mesure de Vahaissement auquel on yçut çéduiro Tépisçopat.
C5HAPITRE vin
CA DEtlNlftRE HEURE DU CONCILIE^ ET L^ PRQÇL4MATX0N
BU NOUVEAU DOOMS.
Plua le ewcile du Vatican approchait du déuofimetiit, plus. Taction du pape sur lui se moutrait directe etpreaqueimpérative. Déjànous l'avioua vu tout préparer pour assurer sou influence par les règlements imposés par lui à la haute assemblée et par la foiv mation des grandes commissions. Depuis lors il n'a perdu aucune occasion de peser sur les délibérations de tout le poids de son influence et de sa digwté. C'est h ses yeux un devoir, car sa sincérité, ^ pleine conviction de son infaillibiUtô ne font pas plus doute que son ardeur. ^ Moi, Jean-Marie Mastaï, disait-il au cardinal Schwarzenberg, je crois à rinfaiUibilité, Pape, je n'ai rien à demander au concile, La Saint-Esprit réclairera.> Le saint-père n'a été fidèle qu'à la première parole; il a agi comme un des plus fougueux adhérents, du nou-
veau dogme, mais il a agi en pape, usant de tous les moyens qui sont en son pouvoir pour amener le concile à ses vues. Cette intervention presque passionnée du chef de l'Eglise dans une question où il est le premier intéressé est pour lui Taccomplissement même de sa charge apostolique, car croyant à son infaillibilité, il en use ayant même qu'elle soit proclamée et pour la faire proclamer. C'est un bouleversement de toutes les règles anciennes des conciles qui n'eût pas été^ accepté un seul jour au seizième et au dix-septième siècle. L'intervention constante de la papauté est aggravée par l'immense publicité qu'elle reçoit immédiatement. Chaque pa;fole du saint-père retentit d'un bout du monde à l'autre, grâce à la télégraphie. C'est ainsi que les vieilles institutions, toujours prêtes à maudire notre civilisation, profitent des plus admirables découvertes de la science. Elles sont malgré elles entraînées dans le courant de la vie moderne ; seulement ce qu'elles confient à ses flots puissants est si usé et décrépit qu'il court grand risque de s'y briser. Toujours est-il que le saint-père n'a pas cessé de parler au monde en parlant à la ville depuis l'ouverture du concile. Infaillible et inspiré à son sens, il ne se croit point obligé de peser ses mots au^ balances de la prudence politique; il parle comme il pense et comme il sent, toujours
impétueusement. Les textes sacrés dont il émaille son discours n'en atténuent pas la vivacité. Toutes ses faveurs et ses sourires sont pour les évêques înfaillibilistes, tandis .qu'il manifeste ouvertement son mécontentement . aux évêques de l'opposition qui n'ont cessé de lui témoigner le plus affectueux respect. 11^ ne recule pas devant l'intimidation, quand il rencontre la résistance, comme dans l'affaire du malheureux évêque de Babylone, auquel il a arraché l'abandon des antiques libertés de son Eglise. A en croire la chronique romaine, deux évêques orientaux, effrayés de l'aventure de leur collègue, s'étaient promis de garder un silence absolu devant le pape. « Si nous ouvrons la bouche, s'étaient-ils dit l'un à l'autre, nous sommes perdus, nous ne pourrons résister au saint-père. » Ils tinrent leur engagement, et dans l'audience qui leur fut plutôt imposée que donnée, ils ne répondirent à toutes les paroles du pape que par des signes respectueux et ne laissèrent pas échapper un traître mot. Rappelés au Vatican quelques jours après, ils pensèrent bien que leur stratagème ne réussirait pas une seconde fois. Ils prétextèrent une maladie qui par un heureux hasard les avait atteints l'un et l'autre en même temps pour un jour et se mirent au lit. On ne put les en faire relever que quand le danger de l'audience fut passé. Il ne faut pas ou-
blier que les moyens d'iutimidatioii à Rome pouir les membres du clergé ne sout pas simplement moraux ; un prêtre peut être consigné daqs un couvent et soumis k un régime de dévotion propre k Tame» ner assez promptement à la jperfection. On raconte encore que, dans une grande réception au Vatican, le saint-pèira fit comprendre par un geste à to prôtxe dont l'évêque est gallican que son supérieur n'avait pas la tête bien saine. L'affaire du service religieux pour M. de Montalembert est dans, toutes les mémoires. Non content de l'appeler en propres termes xm monstre d'orgueil, Pie IX a interdit le service solennel de l'église d'ArarCcdi pour en faire célébrer un en cachette dans une petite église de Transtevère en faveur d'un certo Carlo. C'est ainsi que le saint-père se prépare à ses nouvelles attributions. Décidément le fardeau d'un pouvoir divin est trop lourd pour une âme d'homme, elle ne peut même l'entrevoir sans perdre l'équilibre.
Nous avons eu deux genres de manifestations papales depuis l'ouverture du concile, les discours et les brefs ; ils ont été l'un et l'autre animés du même esprit. Le saint-père s'est montré invariablement l'o-"^ rateur le plus passionné de la majorité et a combattu ouvertement les opposants avec l'ardeur d'un homme de parti et l'autorité du souverain qui ne permet
pas qu'où le discute. Bleu de plus anormal que ce mélange de tribun sacré et de pontife ; nous ne trouvons pas d'autre mot pour caractériser l'attitude de Ke IX pendant les derniers mois du concile. Qu'on en juge. Les brefs ont été pour lui un moyen trèscommode d'exalter ses partisans et de frapper ceux qui résistent à son apothéose. Ils dispensent de tout argument sérieux et décrètent magistralement ce qui convient au saint-siége. Il est vyai qu'ils n'ont pas plus de valeur que les décorations prodiguées sous l'Empire à nos journaux officiels, mais ils ont le grand tort de découvrir la papauté et de la faire intervenir dans les discussions pendantes de la façon la plus imprudente et la plus hâtive. Les évêques siégeant au concile sont considérés comme juges de la foi, ils ont le droit d'exprimer leur opinion sur une question tant qu'elle est pendante. C'est ce qu'ont fait Mgr d'Orléans dans ses lettres pastorales et Mgr Maret dans son savant ouvrage. Est-il convenable que le président du concile condamne d'avance l'un et l'autre dans des brefs adressés aux plus pitoyables auteurs qui les ont réfutés ? Un bref du 22 janvier portait aux nues la brochure dirigée par le père Ramière contre Mgr de Sura et le louait c d'avoir si bien mis son adversaire aux prises avec lui-même qu'il a dispensé ses contradicteurs du soin de renverser l'édifice. » Dans un bref
du 12 février les lettres de l'illustrissime et rêvérendissime évêçue S Orléans sont qualifiées c de vains sophismes ennenûs, seule et unique cause du trouble qui s'est élevé dans les consciences. » Nous avons toute une série de brefs dans le même sens, traitant péremptoirement de l'infaillibilité pontificale, toujours d'une manière offensante pour les opposants. Celui du 5 jauvier 1870 adressé au révérend père Jules Jacques, rédemptoriste, qui avait reproduit les opinions infaillibilistes d'Alphonse de Liguori, le loue « d'opposer à des raisonnements artificieux la saine théorie enseignée par l'Ecriture, la tradition et les conciles. > Le bref du 22 janvier exalte un opuscule de Mgr de Ségur qui n'est qu'une violente diatribe contre les adversaires de l'absolutisme pontifical et qui se résume dans ce mot : Le pape est tout. < Si les puissances de l'enf(KP déploient leur force contre le concile assemblé, si elles dressent des pièges aux esprits honnêtes en les divisant de sentiment, afin du moins.de tirer parti des maux qu'enfante la discussion, de trsdner les choses en longueur, elles n'échapperont point au coup fatal qu'elles voudraient reculer le plus possible. » Nous nous bornons à mentionner les brefs adressés aux clergés de Nîmes, d'Avignon, de Grenoble et de Montpellier, et à trois prêtres d'Orléans ; ils passent par-dessus les pouvoirs réguliers
de l'Eglise pour s'appuyer sur le clergé inférieur en encourageant son opposition à Tépiscopat toutes les fois que celui-ci ne se livre pas sans réserve au courant romain. De même que le saint-père envoyait il y a quelques années la rose d'or à la reine d'Espagne, il adressait à dom Guéranger un bref d'honneur ; on dirait la plaque de diamants qui fut remise un jour au plus éloquent défenseur du pouvoir personnel. Le savant abbé de Solesmes a bien mérité ce prix du sophisme clérical. Il a eu lieu d'être pleinement satisfait, car non-seulement il a été beaucoup loué mais encore ses adversaires ont été abreuvés d'amertume. Le bref à dom Guéranger rappelle ce mot de l'Evangile que de l'abondance du cœur la bouche parle. Les catholiques libéraux y ont été ouvertement désignés « comme des hommes qui, tout en se faisant gloire de ce nom, se montrent complètement imbus de principes corrompus et ne savent plus se soumettre au jugement du saint-siége. Leur folie est montée à l'excès depuis qu'ils ont entrepris d'adapter la divine constitution de l'Eglise aux formes modernes, afin d'abaisser plus aisément l'autorité du chef suprême. Ils mettent en avant avec audace certaines doctrines maintes fois réprouvées, ressassent des chicanes historiques, des calomnies, des sophismes de tout genre. Ils nous réduisent à déplorer dans leur con-
duite U4ie âéw^ôn égale ^ leur wdace. > J^ matpère n'hésitait pas à dé^Qnc^r les meuéea de l^ minorité au concile. L'ironie était cruelle pour des évêque^ qm avaient les mains îiées au point de ne pouvoir se réunir et concerter leur résistance aux ta^ taillons compactes de la propa^nde^ Doi^i Guérwger est félicité 4'avoir mis h découvert l'esprit de haiue» la violence et l'artifice qui règTie dans le parti opposant, et le pape lui prédit que le fruit de ses veilles ne sera pas vain. U n'est pas nécessaire d*être infaillible ni prophète pour annoncer le résultat que Von tient dans la main. De tels documeuts font pressentir ce que sera désormais le césarisme papal. On n'a pas moins remar(][ué le bref adressé h ce Père de l'Eglise qui a nom Louis Veuillot. Certes, l'orga-^ nisateur de la fameuse souscription infaillibiliste qui se chifl^re par insultes encore plus exactement que par sous et deniers, méritait bien les plus chau'^ des félicitations du Vatican, Le plus grave de ces brefs a été celui transmis par le nonce du pape à tous les Français qui sont infailUbilistes^ pour lès remercier en bloc de leur dévouement et de leur opinion. On ne peut s'empêcher de sourire en voyant le ministère d'alors s'opposer solennellement à' la publication de ce bref, après que toute la France l'a lu, et le nonce exprimer son regret quand le coup a porté. Telle est la situation ridicule où nous met le
Cioncordat en face d'un concile qui ne yeptrait jma dans ses prévisions.
Après les byefs viennent les discours. Pie IX a toujours produit une très- vive impression dans les ré« ceptions du Vatican par un mélange de femiliarité et de grandeur. Après quelques déclarations solennelleai reçues à genoux, il s'Informait avec bonté et dé^ tail de la santé de ses interloQuteurs, IJ» pQQtifa« un demi-Dieu qui vous tâte le pouls 1 Quoi de plus touchant après les émotions sublimes? Aujourd'hui tout est changé. Jjè pape ne traite plus qu'un seul m* jet — son infaillibilité, I^eQ janvier 1870j8'adre8saQt h un grand nombre de prélats et d'ecclésiastiques étrangers, il prononce ces paroles : « Je suis le pape, le vicaire de Jésus-Christ, lechef derEgli^epçithçf Uque, et j'^i réuni ce concile qui ferft son œuvr^» Pe prétendus sages voudraient qu'on ménageât C€iï^ taines questions et qu'on ne marchât pas contre îe^ idées du temps, mais ce sont des capitaines d'a« veugles. Je veu:^. être libre ainsi que le vent* De^ affaires de ce monde, je ne m'en occupe pas, Prie^ donc, forces^ le Saint-Esprit par vos supplications à éclairer les pères. » C'est l'application du QompelU intran à l'Esprit-Saint. Le 19 février, ouvrant l'Exposition des arts religieux, PiQ IX s'est écrié ; < Au dire de plusieurs notre religion aurait besoin d'un 89. C'est un blasphème, emprunté au grand déma-
gogue italien. » Il croyait s'adresser à M.- de Falloux qui s'est déclaré innocent de ce mauvais propos. Il n'en a pas moins été atteint en pleine poitrine avec tout son parti, le 13 mars, alors que le pape, à l'occasion de la lettre de M. de Montalembert s'est écrié : Les catholiques libéraux sont des semi-catholiques. S'épanchant, le 24 mars, dans le cœur de ses fidèles de la propagande qui sont pour lui ce qu'était la garde impériale pour Napoléon P% le saint-père compare les catholiques tièdes qui veulent borner son pouvoir au lâche proconsul romain qui n'ose soutenir Jésus-Christ, c Ils ont peur de la révolution, s'est-il écrié. Il vous faut sou- • tenir les droits de la vérité, de la justice. C'est le combat des évêquea : défendre la vérité avec le vicaire de Jésus-Christ et n'avoir pas peur. Mes enfants, ne m'abandonnez pas ! » {Gris : Non ! non ! ) Ces mots seraient admirables si les évêques de la propagande se voyaient à Rome obligés de soutenir une lutte héroïque avec une poignée de braves. Ils sont moins touchants adressés aux gros bataillons qu'il s'agit de lancer contre une minorité désarmée. Le discours de Léonidas prononcé par Xerxès perdrait tout son prix. Recevant solennellement le collège des cardinaux, le mardi 21 juin, en l'honneur du vingt-quatrième anniversaire de son avènement, le pape a agréé les vœux des Emi-
nencesen faveur de la proclamation de son infaillibilité, juste récompense, d'après le cardinal Patrizzi qui portait la parole, de Thonneur rendu par lui à la vierge imfliaculée. Non content de lancer une épigramme « aux longs discoureurs du concile, > qui ne s'adressait bien entendu qu'aux évêques opposants, le saint-père a ouvertement accusé ceux-ci de transiger et de pactiser avec le monde. € Est-ce donc le monde, a-t-il dit, qui les a élevés à leur haute dignité et leur a donné l'esprit de sagesse, d'intelligence et de conseil. » Jamais il n'avait déclaré plus clairement que le monde pour lui est la société moderne avec ses droits et ses libertés, jamais il n'a fait une profession plus tristement rétrograde.
Il importait de mettre en pleine lumière cette attitude de Pie IX au concile du Vatican. Elle est après tout le plus fort des arguments qu'aient à faire valoir les irifaillibilistes, mais c'est un argument dangereux comme tous ceux qui dans les questions doctrinales sont empruntés à la contrainte. Il permettra et autorisera des revendications redoutables. On peut voir du reste, par la correspondance publiée par l' Univers du 23 juin, entre l'évêque de Marseille et son clergé, sur les accusations portées contre lui par trois prêtres de son diocèse, combien la désorganisation ecclésiastique
est favorise par les encouragements donnés par le pape à tous ceux qui abjurent le gallicanisme. Mgr Place a fait entendre le langage d'une sincère et douloureuse indignation.
tl.
Léâ étêqués opposants ù*ont paâ plié jusqu'au damier moment. îls oui fermemient maintenu leur position. Les lettres publiées par rêvêque d'Orléans, depuis son arrivée à Kome, ont été aussi fermes que celles datées de iFrance ; les dangers dé la définition lui ôiat paru aussi grands que jamais. On peut s^en tïphvaincre par âa réponse à Mgr Descbamps. Sa dernière lettre, datée du 25 avril lff70, est adressée à î*arch^vêque de Baltimore, qui a trouvé bon dB revenir sur ses opinions modérées ; il les avait exprimées dans un postuhtum spécial qui, tout ^n concluant à ilnfeillibilité au point de vue doctrinal, énumérait les difficultés de la définition et Semblait réclamer Tunanimité morale.
L*admission de Mgr Spalding dans deux grandes commisfiîons conciliaires lui a donné, des lumières nouveilBS, à te qu'ont prétendu quelques-uns de ses Collègues américains qui ont refaséde le suivre dans ^n évolution nouvelle en déclarant qtl'îlâ Tout bien souvent entendu parler contre les telanti du concile
avant qu'il fût introduit daûâ Mite dirigeante. « Sans doute, ajoutaient-ils, Thonorable prélat né s^est lai^é prendre qu*à deâ rai^lis profondes. » Les bons évêques se plaignent de n^âvoir pas été consultés par leur collègue qui a prétendu parler en leur nom ; ils animaient voulu un libre meeting, seloïi la coutume de leut patrie* Un meeting à Borne! îl« n'y pensent pas! Ce serait la fin dû monde, l'èpiscopat anglais, toujours trèé-pâpiste en majorité, a eu la désagréable surprise d'être nettement désavoué pai^ le pluis Ulustïe théologien du eathoMsme de la Grande-Bretagne. « Grâce aux organes accrédités de la cour de Rome, a écrit le père Ne^raiatt dans une lettré mémorable, le nom seul de îîoncile mcuméniqu^ ne provoque plus que la crainte et Tefifroi. Jusqtfà te jour, les iconciles étaient convoqués ponr détourner de rËglîse quelque grave danger, et voilà que celui qui ^îége au Vatican a fait naître un sérieux péril. > L'Elise allemande a paru vouloir résister juBqu'àîa fin. La popularité de Dœllinger ne feisait que eroïtrfe. Le docteur Mîchâeliâ, son' digne émule^ accusait le pôstulatum de Tinfaillibilîté t d'être une œuvre de subtilité^ de passion et de mensonge, dont le succès serait uûè déplorable réaction de l'esprit du parti jésuite sur h véritable esprit de TÊglise^ une calamitô pour ta religion et Thumanité. * Trois
évêques allemands, dont deux cardinaux, ont for mule leur opinion dans des écrits pleins de franchise. Nous avons déjà mentionné la lettre de Mgr Hœfele sur Honorius. Le cardinal de Schwarzenberg terminait ainsi sa brochure De summ^ pontijlcis in/ailliHlitate persoTiale : c A côté de saint Pierre, le prince des apôtres, nous plaçons saint Paul, l'apôtre des païens ; leur charge enseignante se retrouve inséparable dans la primauté de Pierre et dans Tépiscopat répandu sur la terre entière. — Celui qui s'élève sera abaissé^ dit le Seigneur. Quand Boniface eut proclamé solennellement la puissance du saînt-siége sur les gouvernements temporels, l'Eglise fiit pour longtemps misérable dans sa condition extérieure. N'est-on pas en droit de craindre que si la puissance spirituelle du saint-siége est élevée maintenant au delà de la juste mesure, il pourrait entrer dans les impénétrable^ desseins de Dieu qu'elle fût abaissée dans sa condition spirituelle et vît s'éloigner d'elle un grand nombre d'esprits ?» Le cardinal Rauscher, le père du trop fameux concordat autrichien, a poussé un vrai cri d'alarme : c L'acceptation de la formule, dit-U, serait en opposition flagrante avec l'essence de l'ancienne Eglise ; elle ne pourrait plus se réclamer de ce qui fîit sa sauvegarçle dans les temps troublés ; le saint-siége n'aurait plus l'appui
d'une assemblée d'évêques. » On sait par les évêques Strossmayer et Haynald quelles étaient les dispositions de la Hongrie. Le gouvernement royal avait songé un moment à faire revenir les évêques, mais ils ont au contraire demandé qu'on leur envoyât tous ceux qui restaient dans leurs Eglises. Le tiers parti avec ses formules vagues, élastiques, qui ne tranchent rien et établiraient l'absolutisme papal par une équivoque , avait perdu toute raison d'être à la fin du concile. D'un autre côté étaient les 140 évêques du coittre-postulatum^ ils avaient pour eux le savoir, l'éloquence, la raison et aussi le nombre, car ils représentent les premières Eglises de la catholicité. La majorité des infaillibilistes se composait de 580 voix qui se décomposaient ainsi : 50 cardinaux, 100 vicaires apostoliques révocables, 50 généraux d'ordres et abbés mitres, plus de 100 évêques de la propagande, 270 Italiens dont 143 appartiennent aux Etats pontificaux. Cette majorité marchait comme un seul homme parce qu'elle appartenait à un seul homme, au pape, qui lui avait donné raison d'avance en acceptant le postulatum et surtout en accordant un tour de faveur à la question de rinfailUbiUté.
Nous pouvons parfaitement nous représenter ce qu'a été la discussion au sein du concile, puisque la plupart des orateurs entendus avaient publié d'avance
letur opînidn dans l*un ou l'autre ded écrite q«e fioud atons înentionnés. H résulte de tout cé qu'ofl & pd appi*endre de cette discussion qu'elle a été bien plus approfondie qu'on auraitpùlecroired'abord. LesplUfi êîuîîients orateurs de Toppositioîièiitïaiteûteiidîfe liM langage énergique. Le cardinal Schwârienbelg al pas craint d'évoquer la mémoire dé Jean Hftds <k>âlJ9fê la menace d'un schisme en Hongrie. Ou ^t ^u*â|fM un discours de Mgr Maret vfoleinmént iut^romptt la majorité a voté la clôture de la dîscuôsioô générale. La miporité s*est trouvée partagée. I^mkiux» évèques français voulaient qu'oh quittât le ooucite mt protestant ; les Allemands ont insisté i^ûr qu'M coo^ battît jusqu'au bout, et le débat d fécotnméûfiè «at les articles avec tme nouvelle siMeu^i» On « entendu Mgr Dupanloup vengeant Bossuel et TËglied de France contre les indignes attaqtieé ^ Mgr Vtl^^ gio, patriarche de Jérusalem^ et aVec lui la-]^lup»t des évéques français opposantsk Là grande vnix <ië Mgr Strossmayer a retenti encore une foift daài est amiOTi d'où on l'avait fait desôendre il y à q«e4qiies mois. On a eu l'agréaWe îSùrprise de v^ lOi cardinal tomalu , le cardinal Guidî^ évêque de Bologne, un rallié au royaume d'Italie^ prendre en main là cause desnoû-infaillibilîstesavecune rarfe vigueur. La minorité du concile savait parfeitefliént ^e la discussion n'était qu'uûe parade et que î» éogand
était voté d'ayanod par une majorité compacte. La dernière congrégation générale eut lieu le 13 juillet. Le &âm(i de llo&iUiblUtd fut lu une dernière fois. Nous reproduisouâ le texte tel qu'il fut commumqné au coudle ce jour-là ;
< En aorte que nous, euivant fidèlement la tradition suivie dès les commencements de la foi chrétienne^ à la gloire de Dieu notre Sauveur, pour Texaltatica^ de la foi catholique et le salut des peuples chrétiens, avea approhation du saint concile, nous enseignons et définissons pour dogme révélé par Dieu que le pontife romain, quand il parle ex cathedra^ c'eat-ààitt quand .accomplissant Toffice de pasteur et docteur de tous les chrétiens, définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, une doctrine sur la foi ©t l§s moeurs, qui doit être observée par l'Eglise tout entière, jouit , moyennant Tassistance divine qui lui est promise par le bienheureux Pierre, de cette irifaillibilité dont le divin Rédempteur a doté son Eglise en définissant la doctrine sur la foi ou sur les mœurs, et, par conséquent, les définitions du pontife romain sont irréformahles,,. Si quelqu'un présume, — r ce que Dieu ne veuille pas, r?^ contre^ dire notre définition, qu'il soit anathématisé ! »
H n'y eut pas de nouvelle discussion jusqu'au J8juillet,jour de la proclamation solennelle. Quel ne fut pas l'étonnement des pères de la minorité quand
on présenta au vote final une formule nouvelle et singulièrement aggravée dans le sensultramontain? En eflFet, le texte primitif lu le 13 juillet portait : « Les définitions du pontife romain sont irréformables de par elles-mêmes. » La formule définitive était ainsi modifiée : « Les définitions du pontive romain rf^ far elles-mêmes et non par le consentement de V Eglise (exsese^non autem consensu Eçclesise), » Nous n'aurions jamais pu croire à un pareil subterfuge qui serait considéré comme monstrueux dans tout parlement honnête, si le fait n'était attesté par le docteur Friedrich dans sa lettre justificative à l'archevêque de Munich. Voici ce qu'il déclare : « Dans le décret sur l'infaillibilité se trouve l'interpolation non discutée par le concile : non autem ex consensu Ecclesiâ^ que la majorité intercalait entre la dernière congrégation générale du 13 juillet et la séance publique du 18 du même mois. Vous pourtant, Monseigneur, vous êtes revenu à Munich sans connaître cette circonstance, et vous avez prié l'homme si vénéré de tout le monde que vous avez chargé en même temps que moi de l'excommunication majeure, le chanoine Dœllinger, de vous donner des explications à ce sujet. »
La cérémonie même de la promulgation du nouveau dogme a manqué de grandeur. Le nombre des pères était bien réduit ; on n'en comptait plus que
534. Les principaux chefs de la minorité étaient partis. Le jour était pluvieux comme au 8 décembre; il n'y avait pas à attendre au grand moment de rayons lumineux faisant auréole sur le front de Un faillible. Quand on en vint à la votation, on constata l'absence de vingt-deux évêques français dont trois archevêques, entre autres l'archevêque de Paris, de dix Hongrois , parmi lesquels Strossmayer, de neuf Allemands, y compris le cardinal Schwarzenberg et beaucoup d'autres. Un Itahen, l'évêque de Cajazzo, eut le courage de faire résonner les voûtes de Saint- Pierre d'im formidable : Non placet. Il n'eut qu'un seul imitateur, Mgr Fitzgerald, de Little Rock. L'obscurité était telle dans la basilique qu'il fallut approcher un cierge du pape pour qu'il pût lire sa propre apothéose. La place de Saint-Pierre était à peu près vide. Quelques moines crièrent : Evviva ! Les nonnes se prosternèrent en s'écriant: Padre meo. C'est ainsi que sous un ciel obscur, mais moins sombre que l'horizon politique où déjà grondait la guerre, on vit s'accomplir ce que Lacordaire appelait dans ses bons jours la plus grande insolence envers Jésus- Christ.