II
Concile; il porte l'empreinte toute vive deTindignation des évêques opposants, qui s'exprimait alors avec tant d'éclat, tandis qu'aujourd'hui on aurait peine à trouver la trace de leurs protestations. Les livres et les brochures qui les renfermaient ont été retirés de la circulation avec un soin jaloux. Il y avait encore à cette époque un catholicisme libéral. On ne pourra relire sans sourire la naïve confiance que j'exprimais pour quelques-uns de ses chefs qui, depuis lors, non contents de pousser jusqu'à la servitude la soumission à ce qu'ils avaient si énergiquement' combattu dans l'ordre religieux, ont pris la tête de la réaction politique la plus insensée et la plus étroite, toujours prêts aux coalitions les plus immorales. On les a vus à l'occasion ultramontains et bonapartistes. Jamais on n'a assisté à pareille palinodie. Je laisse subsister mes appréciations d'il y a dix ans. C'étaient celles de toute l'Europe libérale. Rien n'est plus triste, disait le Dante, que de se rappeler les jours heureux au jour du malheur. Il se trompait : il y a quelque chose de plus lamentable : c'est d'être obligé, en pleine apostasie, de se souvenir des principes libéraux qu'on a professés. Cela est vrai pour tous les partis.
Depuis qu*a paru ce livre, deux ouvrages importants à des titres divers ont été publiés sur le même sujet. Ils n'ont fait que confirmer l'exactitude de mon exposition historique, dont j'avais eu du reste une preuve péremptoire, car la traduction allemande a paru sous les auspices des amis de Dœllingec. Le premier de ces livres est celui de M. Emile OUivier sur VEglise et VEtat au concile du Vatican. Le second est dû à la plume savante et libérale d'un émanent professeur de Munich, M. Friederich, qui l'avait fait précéder de la publication de son journal pendant son séjour à Rome en 1869 et 1870. Il contient la première partie de l'histoire du Con-r cile. Attaché à l'un des évêques qui y siégeaient, il était en mesure de tout voir et de tout connaître. Ce volume renferme la documentation la plus précieuse sur la préparation du Concile (1). On y voit se dérouler le plan le plus profond, exécuté par les plus habiles diplomates du monde, par ces théologiens de Rome dont Talleyrand se reconnaissait l'humble disciple pour la duplicité savante. Je ne crois pas qu'il y ait dans l'histoire un exemple plus étonnant de ce que peut l'esprit de suite as-
(1) Geschichie des VatikanUchen Concils. Un vol. de 800 pag.
la souplesse la plus ingéDieuse quand il servi' 1 de la passion cléricale. Il est cer- 'au commencement du siècle, le catholippartenait encore en majorité au gallica- La curie romaine, servie ou dirigée par le . trouvé moyen, en moins d'un siècle, d'y êdominer l'ultramontanisme le plus effréné, aurait trop admirer, au point de vue de la e, — car il ne faut pas parler de morale, — té des -moyens employés pour atteindre ce tstvrai que, comme la fin poursuivie aanc- :s plus pervers, la conscience était soulagée scrupule embarrassant. La curie romaine le despotisme quand elle peut le dominer, en Espagne et dans l'Autriche avant Samais son chef-d'œuvre est l'emploi qu'elle ire du libéralisme. En Belgique comme en jne, elle l'a réduit k devenir son instrument t parfois même sincère. Elle a su se servir émocratie tout aussi bien que du pouvoir aussi apte à faire diriger la conscience 3yauté corrompue par des confesseurs comqu'à soulever les assemblées populaires par uns soufiSés par elle. Il faut lire, dans le Friederîch, de quelle façon elle a tourné à
son usage la presse et les clubs, ces deux grands engins de la Eévolution. Elle a remplacé le moine ligueur du seizième siècle par le laïque furibond, d'autant plus utile qu'il engage moins en apparence TEglise dont il défend la cause à la façon dea carrefours. Grâce à son concours, la curie romaine est parvenue à étouflTer la résistance de Tépîscopat gallican. La Convention n'a pas plus été domînée^ar la Commune de Paris qui garnissait ses tribunes vociférantes que le Concile ne l'a été par le fanatisme frénétique chauffé dans le Pius Verein allemand ou les comités catholiques français. Quand on constate la hardiesse prodigieuse des falsifications des textes opérées dans le sens ultramontaiu sur les livres d'enseignement et les catéchismes, on se rappelle ce mot sanglant du dernier siècle, qu'il n'est pas prudent de laisser un jésuite dans une bibliothèque. La partie la plus intéressante du livre de Friederich est celle qui est consacrée à la psychologie de Pie IX, devenu, dans l'atmosphère embrasée dont on l'entourait, un véritable extatique. Il a été précisément le pape qu'il fallait à la Société de Jésus pour couronner sa propre œuvre dans le triomphe du Baint-Père.
Et cependant, malgré toutes ces menées, il y
avait encore, en 1870, un parti de la résistance qui ne pliait pas devant l'idole du Vatican. Le livre de livier en fait mieux qu'aucun autre saisir l'imace. Ministre des cultes à l'époque du Concile, les confidences des évêques lançais qui occat une place prépondérante parmi les opposants. la sûreté et l'abondance de ses renseignements. ce qui fait le seul intérêt de son livre, car la i qui le concerne lui-même ne peut être lue sans ience. Cette manière de monter au Capitole en : déroute n'appartient qu'à lui. Ses hauts feits l'ordre politique n'étaient que trop connus. Il ait aujourd'hui de nous apprendre qu'il n'a loins compromis son pays dans l'ordre reli- . Libre à lui d'ajouter ce laurier à sa cou- ! Nous ne voulons pas simplement parler de lité coupable qui lui fit redire, au mois d'août le Jamais de M. Rouher en face des revenons italiennes sur ïtome, privant ainsi son de la seule alliance qui pût lui permettre de lir la terrible lutte contre la Prusse, après li-même l'avait précipité dans la plus folle des îS. Ce libre penseur préférant risquer l'intédu territoire national à la perte du pouvoir Tel du Saint-Fëre, et mettant aujourd'hui sa
gloire à l'avoir couvert de son inutile protection au prix que Ton sait^ est un vrai phénomène. Il nous apprend bien autre chose. Il a préludé, d'après son propre témoignage, à ce grand acte de dévotion qui nous a coûté si cher, en se posant, pendant tout le cours du Cîoncile, comme le protecteur des ultramontains ; il s'est constamment refusé de prêter aucun appui efficace aux évêques gallicans qui représentaient si visiblement Tintérêt français. Il faut voir par quels raisonnements à la fois enfan* tins et subtils il établit que le Syllahus n'était pas ce qu'un vain peuple pense, que tout ce latin de curie a un sens profond qui ne justifie pas les alarmes du pouvoir civil, que le dogme de l'infaillibilité a causé des alarmes puériles au catholicisme libéral. Il se fait après coup et bien gratuitement le scribe des ultramontains, le porte-voix du cardinal Maning et de dom Guéranger, auxquels il sacrifie lestement le Père Gratry. Il n'a pas assez de dédain pour l'argumentation des non-infaillibilistes, et traite Dœllinger et ses amis, pour s'être plaints des règlements dérisoires qui anéantissaient la. liberté du Concile, comme le président de l'ancien Corps législatif le traitait lui-môme,
quand lui et ses amis se heurtaient à des difficultés
pee c(ue celles qu'on avait imaginées . tous ces beauz développements, à
gloire des ultramontains, l'auteur
s'il ne les avait pas écrits, en fai- )ute la gravité du conflit entre le calel et notre droit public. Il oublie doit toute sa gravité à la tendance riomphé h Rome le 18 juillet 1870.
a' elle n'aurait pas triomphé sans 1q is. Son livre prouve, en effet, <jae, lent appuyé son collègue aux affaires
Daru, dans son dessein de iMre le fortifier les opposants, il aurait au 'ajournement du Concile, et tout eût DU eût ainsi atteint le pontificat de î se borne aujourd'hui à approuver
ce qu'il n'eût pas provoqué. Il est tendre qu'il fallait, au point de vue ager le Saint-Père dans ses efforts nimixtion et l'influence des gouverle s'il eût réalisé une première sépase et de l'Etat, alors qu'il s'agissait )ur lui de restaurer le système le à cette séparation, le théocratisme, '.. Ollivier reconnaît qu'il n'était pas
nécessaire, pour contrecarrer ce dessein, de prendre une mesure aussi eztrême que le rappel du corps d'armée français, bien qu'il fût étrange de voir le drapeau tricolore protéger la plus audacieuse tentative de la contre-révolution religieuse et politique. Au moment le plus grave, les évêques opposants se bornaient à demander le rappel de notre ambassadeur. Cette démarche eût suffi pour donner un poids décisif aux réclamations des gouvernenaents et pour retarder la mise en discussion» d'ailleurs prématurée, an schéma de Tinfaillibilitéi M. Eçiile Ollivier se contenta d'invoquer les grands principes de la société actuelle pour se refuser à les protéger. C'est ainsi que, grâce à lui, la curiç profita une fois de plus du droit moderne pour le supprimer avec éclat. Elle revendiqua le caractère neutre et laïque de l'Etat, juste le temps nécessaire pour lui porter un coup mortel et pour le détruire tout à son aise, au, moins en théorie. On ne se jette pas plus candidement dans le piège de son adverr saire. Le cardinal Antonelli n'a pas moins berné M. Emile Ollivier que M. de Bismark; celui-ci n'en est pas moins triomphant et infaillible.
Et pourtant, quelle belle carte n'avait- il pas dans son jeu ppîîr lutter contre rultramontanisme au
Concile ! Il pouvait s'appuyer sur l'élite du clergé français, qui manifestait à Rome un esprit de sage indépendance qu'on n'eût pas osé supposer. Le livre de M. Ollivier renferme des lettres admirables émanant des évêques les plus éminents par le savoir, par l'éloquence et la position acquise, qui le suppliaient de faire son devoir de chef du gouvernement français. Celle de Mgr Darboy devrait lui coûter à relire s'il était capable de reconnaître une erreur et d'avoir un autre culte que celui de sa gloire. Le discours de l'archevêque de Paris, dans la délibération décisive sur l'infaillibilité, n'est pas moins remarquable. Il résume avec une force e?Ltraordinaire tout ce catholicisme libéral, patriotique, en même temps que plein de sagesse et de distinction qui semble avoir disparu. Rien ne fait mieux mesurer que la lecture de ces pages la distance qui sépare le catholicisme actuel de celui qui, il y a quelques années, tenait ce noble langage. Et ce n'était pas seulement devant la papauté, quand il s'agissait d'écarter la plus dangereuse innovation, qu'il se montrait libéral, il savait reconnaître les convictions chrétiennes partout où elles se manifestaient, même en dehors de sa propre Eglise. Que de preuves j'en pourrais fournir 1 II en est une qui a une valeur
particulière à mes yeux , car elle me vient de cet illustre archevêque, qui devait périr si héroïqùe- ;nent sous les coups d'infâmes assassins déguisés en tribuns. Là lettre que je reproduis m'a été adressée par Mgr Darboy, à Toccasion de mon livre sur la Vie de Jésus. J'ai d'autant moins de scrupub à en citer la partie générale, qu'elle passe tout à fait au-dessus de ma. personne, pour nouff élever sur la hauteur sacrée où se révèle une unité plus haute entre les âmes chrétiennes que celle qui résulte des institutions extérieures.
€ Je ne vous étonnerai pas, Monsieur, m'écrivait l'archevêque Darboy, si j'ajoute que plusieurs endroits de votre ouvrage m*ont rappelé que votre croyance n'est pas là niiënne sur tous les points. Mais ce n'est pas pour discuter que j'y fais allusion, c'est pour exprimer avec charité et de tout cœur un regret que vous exprimeriez vous-même en pareil ^as. Au reste, je ne Vous étonnerai pas non plus, si je dis qu'il m'est toujours plus agréable de chercher et de trouver ce qui nous rapproche que ce qui tendrait à nous éloigner. Les différences confessionnelles ont leur importance qu'il ne faut pas dissimuler, mais il y a quelque chose de plus pressant aujourd'hui que de les décrire^ c'est de mar-
asemble à. la défense des grands prinoivent inspirer ta vie des individus et onneur et la force des sociétés. »
.k bien loin du schéma De Jtde, avec ses retentissants contre tout ce qui n'appar- 1 corps de l'Egalise. Le dernier mot est î funeste tendance. Aujourd'hui, le vésesseur de Mgr Darboy sur le siège de cre l'église du Sacré-Cœur à la contreet identifie la cause de l'Eglise à celle tes, les étemels corrupteurs de la piété ■aie évangéliques, les implacables cone la coDscience, oublieux de ses devoirs es droits, car, malgré les rectifications r tel ou tel texte de leurs écrits, on ne i le grand contexte de leur histoire. Ils :ent, dans la préparation et dans la conncile de 1870, plus malfaisants et plus dans ces immortelles Provinciales dont ivreront jamais.
ateri kxret lethalit arwido.
e solidarité de plus en plus affirmée t le clergé français qui est la pire des is du Concile du Vatican. L'Etat doit oin d'éviter tout ce qui pourrait la res-
serrer par des démarclies imprudentes. Les. droits de la légitime défense vont assez loin pour qu'il atteigne par voie de répression tout ce qui le met en péril, tout ce qui est en désaccord flagrant avec ses lois, avec sa constitution. La Société de Jésu^, au point de vue de son influence, n'aura à se plain-^ dre, en définitive, ni de M. de Bismark, ni du radicalisine suisse. Grande leçon qu'il faut méditer sans pallier le péril ultramontain, qui est plus grave à mes yeux que je ne pourrais dire.
Ne nous abusons pas, tout ce que pourra décréter TEtat sera peu efficace dans cette lutte décisive entre. le moyen âge et la société moderne. Il faut, à une influence morale, en opposer une autre. Nous avons rappelé, dans ce livre même, la tentative qui fut faite, en 1871, d'opposer au coiîcile de l'oppression à Rome le concile de la liberté à Naples. Nous avons dit tout ce que cet essai eut de dérisoire, parce qu'on se contenta d'opposer l'athéisme matérialiste à la religion de la superstition et de la servitude. Or, entre les deux credo l'humanité n'hésitera pas. Si on lui enlève le Dieu vivant, elle se rejette sur l'idole, parce qu'elle la préfère au néant. Les jésuites et les capucins finiront toujours par l'emporter sur les hommes de la matière et de la négation absolue.
— jvr — I
royona, nous aussi, à la oécessité d'un e; seulement, pour aboutir, il faut qu'il 33 immortelles vérités qui sont recouvertes 1 ïuperstitions romaines comme par une irasite. Il faut qu'il ait pour inspiration le i ime chrétien et qu'il consacre l'Evangile ' rté.
5té l^que ne triomphera de la société clé- I quand le mot laïque ne sera pas pris à ae un synonyme d'irrélig^ieux, quand 11
simplement l'incompétence du pouvoir ' les choses de la conscience. Cette incomlous la voulons totale, absolue, poussée à très conséquences dans la séparation de t de l'Etat, qu'il faut préparer et non imour qu'elle s'effectue dans l'équité, ce qui e condition de durée pour une g:rande réfaut à tout prix faire disparaître l'équi-
confond le caractère laïque de l'Etat avec n de toute foi. On ne voit pas que, s'il se iligieux d'office et d'autorité, il cesserait itre et laïque. L'irréligion d'Etat n'est que itanisme à rebours. Qu'il se tienne donc, Qcile d'une chrétienté aflfranchie des jougs qu'il substitue à la religion de la servitude
celle qui fait les hommes libres en les prosternant devant Dieu seul, et en donnant à leur âme immortelle cette indispensable satisfaction que lui promet faussement l'Eglise ultramontaine. Qu'il se tienne, ce grand concile de la Réformation nouvelle, partout où bat un cœur droit, partout où se trouve une conscience soucieuse de ses obligations. Ce n'est que quand la démocratie Taura institué au milieu d'elle, par la simple puissance de l'opinion, et qu'elle aura ainsi trouvé un principe suflSsant de direction «pirituelle, qu'elle pourra espérer de casser. le^ -décrets et d'anéantir les anathëmes de l'autre concile, qui
n'est fort que de notre faiblesse morale •,» Tout ce qui est donné à l'incrédulité revient à la crédulité. ^ Le seul remède contre une religion fausse est une y religion vraie. Il ne servirait de rien d'échang-er / une servitude contre une autre qui ne la vautras, car, de tous les esclavages, le plus vil, le pAs indestructible^ est celui qui courbe l'homme devant la matière et ne lui fait reconnaître d'autre souveraineté que la force, . .
Paris, 31 juillef 1879.
E. DE Prbssbnsé.
-ct^-;