‹ Le confesseur: par l'abbé (volume 2)Chapitre 17 sur 17 · APPRÉHENSIONS D'UN AMANT · texte numérisé non relu

APPRÉHENSIONS D'UN AMANT

ceux qui m'aiment, de me remettre à ces travaux virils qui sont l'escrime des fortes intelligences. Mon devoir m'a retenu quelque temps auprès d'une mère. Des sentiments plus tendres sont venus occuper mon cœur. Mais je sens que j'ai besoin de la vie intellectuelle pour ne pas trop me livrer aux joies enivrantes d'un amour absorbant.

Adieu. Tout vôtre.

ARMAND VlLLARET.

P. S. — Imaginez-vous qu'à part la lecture rapide des journaux que M. Deville reçoit à Vareilles, je suis devenu étranger comme im Algonquin à tout le mouvement actuel. Et pourtant quelle époque ! Quelle accélération dans la vie sociale ! Quelles transformations profondes élaborées pacifiquement, et prêtes à la réalisation quand sera tout écoulée l'heure de l'incubation dernière! C'est le grand caractère du dix-neuvième siècle de marcher à pas rapides vers ces transformations qui amèneront un monde nouveau.

Je suis fier d'appartenir à l'école qui ressent, pour cet avenir meilleur, les plus ardentes sympathies. Malheureusement j'ai à déplorer la ftineste direction imprimée autour de moi à la

société religieuse. Plus nous avançons, plus ce petit monde, et je l'appelle petit en raison de sa faiblesse intellectuelle et de son isolement au milieu de la grande civilisation contemporaine, semble reculer, avec une obstination farouche, vers les idées, les formes religieuses et sociales des âges que l'histoire a nettement appelés barbares. Plus l'avenir paraît radieux et fait espérer à l'homme arraché aux conditions fatales d'une existence douloureuse le règne de la paix et des joies pures sur la terre, plus ce monde, se plongeant dans la nuit, dépense d'admiration et de regrets sur les temps où tout était pour l'homme souffrance et désespoir.

Je vous ai entendu, mon gracieux penseur, déplorer cet aveuglement d'hommes parmi lesquels se trouvent des talents sérieux et de grandes vertus. Je vous assure que c'est là l'un des problèmes sociaux les plus étranges des temps modernes. Un livre aux formes un peu attrayantes sur un sujet si plein d'actualité, quoique grave, serait une œuvre capable de provoquer un vif intérêt. Si les bois, les champs, les fleurs, des soins aussi à donner longtemps à ma pauvre mère, ne m'avaient pas dérobé les longues heures de mon séjour dans ce beau pays, j'aurais pu écrire ce livre, et le déposer avec quelque orgueil dans la corbeille de mariée de Laurence.

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Mais sur ces questions qui passionnent toute intelligence élevée, je sens que ma pensée m'emporte. Je ne vous enverrais pas une lettre, mais un long chapitre ; et je dois ménager vos moments consacrés à des œuvres plus méritoires que celle d'écouter un rêveur.

Armand Villaret, rendu à Paris avec sa mère, et installé dans tin joli et frais appartement de la rue de Beaune, se hâta de faire visite à l'abbé Courbon, son ami.

Le jeune littérateur avait immensément gagné dans ses voyages. Le séjour qu'il avait fait à Naples, à Florence, à Rome, où il avait vu de près le mouvement de la renaissance italienne, mouvement qui se rattache d'une manière intime aux destinées futures et peut-être prochaines du monde occidental, avait beaucoup mûri ses idées. Parti de France avec des aspirations juvéniles, il revenait avec des convictions pro-

fondes, des connaissances pratiques. Son génie noble et ferme avait atteint la virilité.

La question religieuse tient une trop grande place dans la question sociale moderne, pour que Villaret, tout en se livrant à ses études d'économie politique et d'art, ne lui donnât pas une attention toute particulière. Il avait beaucoup entretenu les hommes d'élite de l'Italie sur cette question capitale. 11 les avait tous trouvés unanimes sur un point : l'état de décrépitude où est tombée cette forme du christianisme appelée le catholicisme romain..

Villaret appartenait à l'école de l'abbé Courbon et des hommes qui, séparant le côté divin de l'idée chrétienne du côté humain des institutions catholiques, pensent que ce grand centre d'unité religieuse, qu'on l'appelle papauté ou primauté pontificale, est de première nécessité dans la reconstruction sociale de l'avenir. Villaret, dans des conférences nombreuses, avait beaucoup contribué à populariser, à Paris, parmi les jeunes penseurs, les idées de l'abbé Courbon. On peut dire que ces deux hommes profondément chrétiens étaient les premiers apôtres de l'Église nouvelle, poussant ses rejetons vigoureux à travers le détritus religieux entassé autour de l'idée chrétienne, pendant le long sommeil du moyen âge, et destinée à remplacer lentement, sans secousses violentes,

comme celles de la réforme, la vieille Église s'effondrant avec rapidité dans ses orgies incroyables de théocratie, d'omnipotence papale, de mysticisme, on devrait presque dire de fétichisme.

On comprend la joie des deux amis de se revoir après une longue séparation.

Aux premiers épanchements succéda l'entretien sérieux sur la situation religieuse.

— Où en sommes-nous ? dit Villaret. L'œuvre de l'avenir marche-t-elle?

— Oui, mon ami, elle marche, mais moins par les efforts des hommes de l'Église nouvelle, que par le merveilleux entrain avec lequel les hommes de la vieille Église, en voie de démolissement de leur édifice vermoulu, le font crouler de toutes parts. Depuis votre départ, ce travail providentiel de décomposition s'est accéléré. Le falotisme, usé dans l'opinion, réduit aux mesquines proportions dune secte haineuse, inintelligente, se servant de son influence sur un saint vieillard portant la robe blanche des papes, inspire les mesures les plus folles, et fait tenir à la bouche auguste qui parle au Vatican les oracles les plus absurdes, auxquels le monde nouveau ne répond que par le sourire ou la pitié. La grande institution à laquelle, dans la reconstruction de l'Église de l'avenir, nous réservions une si belle place, comme cen-

tre d'unité, comme chef-lieu de Famphictyonie chrétienne, en respectant l'autonomie des autres Églises que nous aurions arrachées au sommeil et à l'isolement, cette grande institution se déconsidère de jour en jour ; de telle sorte que la fin du pontificat actuel aura été Tune des époques les plus désastreuses de ces derniers temps.

— Vous n'attendez donc plus aucun secours du côté de Rome?

— Aucun, maintenant. Les intérêts mondains, matériels, la conservation de la motte de terre, puisque c'est le mot historique, ont tellement atrophié les intelligences de cette maiheureuse prélature, au sein de laquelle Pie IX ne se fait supporter qu'en épousant ses rancunes politiques et ses cupidités des biens terrestres, qu'il y aurait folie à attendre quelque chose de là.

— Vous les avez vus vous-même , vous avez pu les juger?

— Oui, répondit Villaret, je les ai vus et je les ai jugés. A part quelques nobles intelligences qui se détacheront du romanisme vermoulu, tout le reste, autant par étroitesse d'idée que par intérêt matériel, se traînera dans une réaction obstinée contre tout plan de transformation religieuse. Mes voyages en Italie m ont confirmé dans cette croyance, que le sacerdoce

officiel, gardien jusqu'à *e jour d'une magnifique doctrine, se perdra, comme le sacerdoce de toutes les religions antiques, comme le sacerdoce du temple de Jérusalem, comme celai des sanctuaires de l'Egypte et de la Perse, dans son endurcissement à garder la forme périssable, au lieu de se rajeunir en acceptant la forme nouvelle que le mouvement du génie humain imprime au dogme impérissable, à certaines grandes heures de la vie religieuse des peuples. Je crois donc que vous avez raison. Nous prendrons, dans ce sacerdoce officiel, tout ce qui pourra comprendre la grandeur de l'Église nouvelle; nous laisserons à leur paganisme grossier, à leurs dévotions misérables, tous ceux en qui s'est opérée la réincarnation du moyen âge formaliste et mystique.

— Depuis vous, mon cher ami, reprit l'abbé, le mouvement d'amélioration vers la décomposition de la vieille Église s'est manifesté dans l'empire que prennent, de plus en plus, nos moines sur le petit troupeau de bonnes âmes qui suivent docilement les routines du culte. Vous vous feriez difficilement une idée du ravage que font ces hommes. Imaginez le plus fol entassement des rêveries mystiques oubliées dans les vieux livres ; ils les ressuscitent toutes. Leur presse nous inonde de ces récits d'extases et de révélations que l'Église, à ses jours de

calme, avait jugés dangereux, et dont elle avait, pendant deux siècles, arrêté l'épidémie. Marie d'Àgréda a plus de lecteurs aujourd'hui, dans ce monde dévot, que les quatre évangélistes. Les femmes pieuses d'un grand monde où la dévotion est redevenue de mode, n'ont jamais lu saint Paul, mais possèdent les révélations de sœur Emmerich. C'est surtout par la direction que ces hommes complètent leur œuvre. Vous savez les sages idées qui avaient lentement prévalu dans l'Église de France pour ôter à la confession ce caractère d'odieux espionnage et d'investigations obscènes, que lui avaient donné les scolastiques, particulièrement les ordres religieux. Toute cette prudence est proscrite aujourd'hui sous le nom de relâchement; et nos parfaits, moines ou non moines, en reviennent aux étranges aberrations qui ont été si longtemps la honte de l'Église. Comme ce métier est fort lucratif, qu'il donne entrée dans les grandes familles, qu'il crée le plus puissant protectorat pour les maisons religieuses, il n'est pas étonnant que nos confesseurs, appartenant aux ordres monastiques, exploitent cette mine féconde, puisqu'ils en retirent de l'influence pour leurs couvents et de la considération personnelle. Mais aussi ils achèvent de tuer la confession. Pratiquée comme ils l'entendent, elle serait l'une des institutions les plus dangereuses

qu'un génie, ennemi de l'humanité, eût pu concevoir pour l'amener à l'étiolement et la traîner pour jamais dans la barbarie. Mettre toute âme ici-bas dans la dépendance unique et absolue d'un moine vivant au milieu du cloître, pour qu'elle ne pense, n'agisse, ne parle que sur un signe de ce maître minutieux et fanatique, ce serait le voile funèbre jeté sur toute face humaine. Avant deux ou trois siècles d un tel régime, le monde civilisé en serait à la vie des Boschimans de l'Afrique ; et l'homme en viendrait un jour à regretter l'existence insciente mais libre de la bête sauvage dans les forêts. Je sais très bien que l'humanité ne donnera pas dans ce piège. Une heure arrivera où cette renaissance du christianisme barbare du dixième siècle sera bafouée. Mais aussi le nombre des âmes attachées à la foi chrétienne, déjà bien restreint aujourd'hui, se trouvera plus petit encore. Il faudra les sueurs d'un long et difficile apostolat pour faire accepter, Je nouveau, la foi compromise par son alliance malheureuse avec ce système écrasant de direction spirituelle. Vous le voyez donc, ces hommes travaillent pour l'Église nouvelle, en faisant détester la vieille Église, en provoquant sur celle-ci, on dirait à plaisir, la désaffection et la haine ; mais par là même qu'ils démolissent comme des aveugles ce qu'ils prétendent soutenir et rendre

ZW LE CONFESSEUR

prospère, les ruines qu'ils amoncèlent resteront, et seront un terrible obstacle pour la reconstruction de l'avenir. Voilà, cher ami, le bilan actuel de l'Église; il n'est pas beau. C'est une triste joie de voir tomber ce que l'on aime, lors même qu'on a l'espérance de lui rendre son premier éclat.

— Et, dans la polémique, où en est-on?

— Le monde de la libre pensée continue ses conquêtes. En face des folies de la littérature excentrique de nos petits saints de la Mappemonde catholique et de tous les révérends pères, il va de soi que la littérature peu croyante soit seule comptée pour quelque chose. Aujourd'hui la presse tout entière, je parle de celle qui se fait lire, est nettement dans le camp des libres penseurs. Vous savez la puissance de la presse. Cest maintenant la reine pacifique et séduisante du monde. Ses ordres ne sont que des invitations à penser jetées sur ces feuilles volantes appelées un journal. Impossible de rêver un plus doux empire. Cest la trompette d'or qui en quelques heures se fait entendre presqu'aux rives de la Neva et aux collines abruptes de la Sicile. La parole humaine a ainsi pris possession du monde civilisé : les rois, les chefs de peuples ne sont que ses ministres. Elle travaille à la grande fraternité humaine. Son œuvre prodigieuse ne s'arrêtera plus. Bâillonnée ici, pros-

crite là, elle a la force des tempêtes, et, sur des ailes rapides, elle se transporte partout où il lui est possible de se faire entendre. Il n'y a de force aujourd'hui pour une doctrine que la presse* L'Église primitive employa à la fois et la parole et le livre. Mais la parole a son action trop limitée. Le livre , copié à la main, ne descend pas dans les masses. La presse maintenant est le livre-parole qui arrive partout et tient, à la même heure r sous sa fascination, l'homme de l'atelier ou de l'échoppe, l'homme du salon, l'homme du gouvernement lui-même. Ge qui fait notre faiblesse à nous, hommes de l'Église nouvelle, qui voulons la grande idée évangélique réalisée dans le monde avec les idées de liberté qui sont la conquête définitive des temps modernes, c'est que nous n'avons pas notre presse. Et nous n'avons pas notre presse parce que nous vivons à l'heure de la chute dernière des formes vieillies du catholicisme, et qu'il ne s'est pas trouvé encore parmi nous d'hommes assez courageux pour poser nettement le programme transformateur en face du fracas des institutions croulantes. Vous, maintenant, Villaret, après votre étude pacifique de la question religieuse sur les lieux mêmes où se dresse, avec une apparence de force, l'Église traditionnelle et mystique, vous pouvez vous consacrer à l'œuvre de préparation religieuse qui apprendra au monde étonné

qu'une Église, sur une base rationnelle, est la conséquence logique de l'effondrement de l'édifice vermoulu que le génie scolastique et monacal a élevé sur la surface de ce globe , en contradiction flagrante avec la sainte parole évangélique. Vous avez là un bel avenir, mon ami. Il vous faudra du courage, je ne le dissimule pas; il vous faudra des sacrifices. Je comprends que , par respect pour votre mère , vous laissiez intacte votre fortune paternelle et que vous refusiez d'en hasarder une notable part dans l'entreprise hasardeuse d'un grand journal représentant l'idée nouvelle; mais tenez-vous prêt. La liberté, mon ami, est quelquefois comme ces doux soleils qui percent la nue, et inondent tout à coup la terre de leurs rayons. Notre école, largement libérale, n'a pas dans son programme une forme gouvernementale unique. Nous ne ferons jamais la faute d'enchaîner l'Église nouvelle aux monarchies, aux démocraties, aux gouvernements de toute forme qui peuvent se combiner encore dans l'âge moderne, jusqu'à l'avènement définitif de la charte universelle des peuples dont l'élaboration coûtera des siècles. Nous avons donc le droit d'être respectés partout, parce que notre doctrine est profondément respectueuse du présent dont nous acceptons l'état social. Nous serons donc de pacifiques apôtres, peut-être pendant quelque temps regar-

dés comme des utopistes, jamais comme de dangereux niveleurs. C'est donc à nous, mon ami, qu'est l'avenir religieux. Entre les négations trop rigoureuses de la libre pensée , entre Toppression violente des consciences, par une théocratie brutale, il n'y a de place possible que pour la douce parole évangélique appelant tous les hommes à la paix, à l'amour, à l'adoration libre. Pour quelque temps encore ayons recours au livre, qui va aux intelligences. La vérité dans le monde intellectuel se distribue toujours d'en haut. Choisissez le cadre le plus populaire; c'est le roman. Les masses lettrées l'ont choisi comme allant le mieux à leurs instincts nouveaux, à leur double besoin d'impression et de connaissance ; ils y trouvent assez de poésie pour que l'imagination s'en délecte, assez d'idées pratiques pour que la raison s'y éclaire. Le monde antique se civilisa aux chants des poètes qui enseignaient jusqu'à Fart de la charrue :

Sere nudus, ara nudus. . .

Notre âge se civilise par le roman qui fait de la science sans les grands mots, et de la poésie sans son vague idéalisme. Vos romans seront déjà le programme de l'idée nouvelle.

— Merci, cher maître, répondit Armand Villaret qui avait écouté l'abbé Courbon avec une

douce joie. Je suis à vous, j'appartiens de cœur à votre glorieux apostolat. Je vais me mettre à l'œuvre. J'avais besoin de votre inspiration féconde. Ce sera un noble emploi de mon temps, après les douces heures que je pourrai donne* à celle que j'aime, que de composer une grande œuvre dont vous venez de me donner l'idée mère: il faut populariser le programme de l'Église nouvelle.

L'abbé Courbon interrompit le premier cet entretien si grave.

— Assez causé de choses sérieuses, dit-il à son ami, parions à présent de vous, de vos espérances. Quand se réaliseront-elles?

— Dans quatre mois. M. Deville s'obstine à ne pas vouloir marier sa fille avant ses dix-huit ans accomplis.

— Quatre mois passent bien vite.

— Oui, ma raison me dit cela.

— Et la passion vous dit tout le contraire?

— Précisément. Croyez-le bien , mon cher abbé, je pourrais être raisonnable, si les appré-

hensions dont je vous parlais dans ma dernière lettre ne devenaient pas tous les jours plus sérieuses.

— Que pouvez-vous craindre? Je sais par les lettres de M. Deville qu'il vous aime déjà comme si vous étiez son fils.

— Je crois que sa femme ne partage pas ce sentiment. Elle, jadis si bienveillante, n'est plus la même ni pour moi, ni pour ma mère. Je dois cependant convenir que madame Deville est si bonne, si gracieuse, si délicate dans ses rapports avec ceux qui l'entourent, qu'il serait difficile à ma mère et à moi de vous dire pourquoi nous supposons qu'elle ne me verrait pas avec plaisir devenir le mari de sa fille. Nous n'avons là-dessus que des instincts, des pressentiments.

— Et pas de preuves?

— Pas une. Rien de saisissable; tout échappe à l'analyse, et cependant il y a quelque chose*

— Et non, mon cher Villaret, il n'y a rien.

Vous êtes amoureux, et les amoureux excellent à se forger des chimères ; on sait cela. Votre mère vous adore, et la passion maternelle n'est pas plus raisonnable que les autres passions. Madame Deville regrette sans doute de voir arriver le moment qui la séparera de sa fille ; elle est jalouse de vous par anticipation, et voilà ce quelque chose que vous ne pouvez analyser,

mon cher philosophe ; pour moi, tout cela est tangible.

— Si vous pouviez me le persuader, vous me rendriez bien heureux. Ma mère redoute une influence secrète. Madame Deville est allée se confesser à Paris à un religieux ; elle en a parlé à ma mère avec enthousiasme; elle Fa même engagée à se placer elle-même sous la direction de ce père.

— Savez-vous son nom?

— Il s'appelle le père Jérôme. Il est de Tordre de Saint-Dominique.

— Mon cher Villaret, si cet homme, pour un motif ou pour un autre, vous devenait hostile, vous auriez, en effet, tout à craindre. Je le connais : c'est un fanatique. Pour se consoler de ne pouvoir plus, comme les dominicains des temps passés, livrer des hérétiques au bras séculier, et prêcher en face des auto-da-fé les bienfaits de la sainte inquisition, il se fait inquisiteur dans les familles dont les femmes imprudentes lui ouvrent l'accès, Il se pose là en maître, et malheur à ceux qui peuvent lui paraître suspects même de levi; il devient leur ennemi acharné ; et vous, mon cher Villaret, avec vos aspirations vers un catholicisme franchement libéral, le seul qui pourra se'rallier un jour non seulement toutes les communions chrétiennes, mais encore les hommes de toutes les religions, et faire

comprendre le seul enseignement théofcgique que le Christ ait donné sur la terre : — Adorez Pieu eu esprit et en vérité, et aimez-vous les uns les autres, — vous, mon ami, vous deve?

être suspect à un moine, non de Uvi f ni roê&tf de gravi, îpais, vehementer.

— Alors, vous le voyez bien, je suis perdu,.

Car je crois madame Deville entièrement fascinée par le père Jérôme. Devant ma mère, elle en parle avec une exaltation incroyable : c'est u# prêtre tout intérieur, rempli de l'esprit de Dieu, un saint, un ange....

— Assez ; je connais ces litanies, et je pense qu'elle ne manque pas d'ajouter : que les religieux, ayant renoncé au monde, sont seujs capables de conduire les âmes.

— Oh ! pour cela, elle l'a dit souvent à moimême.

— En présence de son mari, parle-t-elle du père Jérôme ?

— Très peu. Je sais par ma mère que M. l)çville n'ignore pas que sa femme a pris ce père pour directeur; mais quand elle parle de ce saint homme à son mari, elle met une sourdine à ses élans d'enthousiasme.

— r J'en suis fâché, cela me prouverait que le directeur est déjà placé en maître entre le mari et la femme, et que celle-ci craint de laisser voir que son âme s'est donnée à ce guide spirituel,

comme elle craindrait de laisser deviner un sentiment coupable.

«- Vous ne cherche* pas à me rassurer.

— Non, puisque moi-même je redoute tout pour vous. Je cottnaislesmoibes; quand ils tiennent une proie, ils là tiennent bien. Et si vous avez le père Jérôme contre vous, et vous l'aurez, vous épouserez difficilement mademoiselle Laurtencé. Parlez-moi donc de Marie. Elle avait douze afts quand je l'ai vue pour la dernière fois ; elle était alors bien laide.

— Elle n'est pas belle comme Laurence ; elle lie lui ressemble en rien; mais avec ses grands yeux noirs et ardents comme ceux d'une Andàlouse, on hê saurait la trouver laide. Elle est en religion d'Un Fanatisme dont rien ne sautait donner l'idée, et quelquefois, en là voyant arriver dans le salon, au moment du déjeuner, pâle, ses yeux si profonds entourés d'un cercle bistre, la pensée m'est venue que cette enfant de seize ans se livrait à ces horribles macérations dont elle lit dans la vie des saints, sa lecture habituelle, de si étranges récits.

— Oui, des confesseurs qui ne laisseraient pas lire à une jeune fille un roman moral, et il y en a, choisi par sa mère, lui mettent entre les mains ces légendes, la plupart extravagantes et apocryphes, qui exaltent le cerveau d'une tout autre manière que les fictions des poètes et des

romanciers, mais qui ne sont pas moins dangereuses. L'extase, l'illuminisme et toutes les maladies nerveuses, si communes dans les couvents, n'ont pas souvent d'autre principe.

— Je le crois sans peine, et Marie Deville pourrait fournir un exemple à l'appui de votre assertion.

— Racontez-moi cela.

— Eh bien , la pauvre enfant, il y a quinze jours, lisait, dans la bibliothèque qui est attenante au grand salon, Virginie ou la Vierge chrétienne (1).

— Je connais le livre ; il est absurde. C'est un roman mystique.

— Précisément. Tout à coup nous entendîmes des cris d effroi. J'étais seul dans le salon avec Laurence, madame Deville et ma mère; nous ouvrîmes la porte de la bibliothèque : Marie était en proie à de violentes convulsions. Elle avait vu le diable.

— Le diable! Et sous quelle forme?

— Sous celle d'un crapaud.

— Elle est donc folle, cette petite fille? Au reste, les femmes sont très capables de s'évanouir en voyant des araignées et des crapauds, sans croire pour cela à une apparition diabolique.

(1) Par le père Michel-Ange Marin, religieux minime.

— Marie n'est pas folle ; elle^est très courageuse; elle a un cœur viril, beaucoup desprit, mais elle a cru voir le diable et elle le croit en* core. La porte de la bibliothèque donne sur le jardin, elle était ouverte. Marie a vu le crapaud : il était, assure-t-elle, dune grosseur démesurée; il s'est avancé de son côté, s'est arrêté devant elle, et là, immobile, il la regardait fixement. C'est alors qu'elle a crié.

— Je ne vois rien là de bien surnaturel, et ce pauvre individu de la famille des anoures me paraît bien innocent à l'endroit des convulsions de mademoiselle Marie. Hélas! il a sans doute payé de sa vie la témérité de l'avoir regardée.

— Non, car nous n'avons jamais pu le trouver. Il avait disparu, comme par enchantement, disait Marie.

— Donc, c'était le diable.

— Marie l'assure ; et quand nous avons voulu, sa crise nerveuse calmée, nous moquer de cette vision, elle s'est levée gravement; elle a pris dans la bibliothèque la Vie de sainte Thérèse f écrite par elle-même, et, ouvrant le volume, elle a cherché un passage qu'elle a mis sous nos yeux. Le démon, raconte la visionnaire d'Avila, se montra à elle, sous la forme d'un crapaud. Et Marie qui, dans la chapelle, pose, sans y penser j'en suis sûr, en extatique, qui se nourrit de lectures mystiques, croit fermement que le diable

peut bien la traiter comme il traitait sainte Thérèse. — Au moment où l'esprit du mal m'est apparu sous cette forme hideuse, nous a-t-elle dit, je venais de fermer mon livre ; ma pensée se porta sur ces pauvres âmes qui tombent tous les jours dans les pièges du démon. Je me sentais pressée de prier pour ces âmes et d'offrir ma vie pour une d'elles. Il me semblait que mon sacrifice était accepté, et c'est alors que j'ai vu Satan à mes pieds et jetant sur moi un regard menaçant. J'ai eu peur un instant, peur jusqu'à jeter des cris ; c'est une faiblesse indigne d'une chrétienne, ajouta la singulière créature qui, les yeux enflammés, le visage pâle encadré dans les boucles de sa belle chevelure noire en désordre, ressemblait à la pythie antique descendant de son trépied, toute brisée par les étreintes du Dieu gui lui dévoilait l'avenir. A présent, ajouta Marie, rassurez-vous, je ne le crains plus.

— • M. Deville a-t-il su cette bizarre aventure?

— Non, sa femme nous a demandé le secret.

— Cette âme pour laquelle Marie offre sa vie, c'est, sans doute, celle de son père; du moment qu'il n'est pas un fanatique , il doit être pour elle un impie.

— Je crois que Marie ne pensait point à l'âme de son père.

— Alors elle pensait?...

— A moi, mon cher abbé; ne riez pas et ne m'accusez pas de présomption * Marie m aime, je n'en puis douter, et elle veut me convertir. Pauvre enfant! si vous aviez vu quel regard douloureux et passionné elle a jeté sur moi, — seul heureusement je m'en suis aperçu, — quand elle a parlé de cette âme pour laquelle elle offrait sa vie! Encore une fois, cher ami, ne riez pas; toutes les blessures du cœur méritent la pitié.

— Je plains Marie Deville de nourrir en elle une passion sans espoir; et mon hilarité, je vous assure, ne portait que sur votre situation personnelle, placé que vous êtes entre deux jeunes filles charmantes et ne pouvant en épouser qu'une.

— Et ce qu'il y a de plus grave dans ma position, c'est que Marie a sur sa mère un empire absolu; et certainement, s'il se rencontre des obstacles à mon mariage avec Laurence, Marie ne cherchera pas à les aplanir.

— En résumant tout ce que vous me dites, mon cher Villaret, je vois des motifs sérieux de craindre. Mais je connais M. Deville; il vous aime; il aime sa fille; il a un caractère très ferme. De ce côté-là, vous pouvez être tranquille.

— Je le crois.

— Vous vous croyez sincèrement aimé de mademoiselle Laurence?

— Je serais bien malheureux si j'avais seulement un doute là-dessus.

— Eh bien , mon cher Armand, avec ces deux appuis, vous pourrez lutter avec avantage, et contre le père Jérôme et contre votre petite visionnaire, dans le cas, peu probable, où son amour deviendrait de la haine. Et la haine d'un cœur dévot, c'est quelque chose de terrible, je vous assure ; surtout lorsque, à l'aide de quelque sophisme, il en arrive à croire qu'il combat, non pour un intérêt humain, mais pour celui du ciel même. Votre mère restera à Paris tout l'hiver?

— Non, elle va partir pour Nice avec sa sœur, madame Raymond. Elle ne veut pas me permettre de l'y accompagner.

— Elle a raison; il faut rester ici, et garder votre trésor.

— Je compte sur votre appui auprès de M. Deville.

— Vous savez bien que vous pouvez y compter. Nous avons la fraternité du cœur, celle non moins puissante des idées. Vos intérêts sont les miens.

Le dominicain attendait avec impatience le retour de madame Deville et son installation à Paris. Hector de Chantonnay, ardent dans ses désirs, né laissait plus de paix au révérend père. En vain, d'après les lettres confidentielles du curé campagnard, il lui avait fait le portrait de mesdemoiselles Deville, et de semaine en semaine l'avait exhorté à la patience; tout ce qu'il avait pu lui dire n'avait fait qu'enflammer davantage son désir de voir les deux héritières. En définitive, ce n'était qu'une affaire de temps, et le père, quoique tout dévoué, en raison de ses espérances, à ce brillant successeur de Falot, trouvait étrange que de si robustes chrétiens,

des hommes si enthousiastes des idées romaines, des écrivains qui exaltaient si chaleureusement de la plume tous les héros de l'Église, qui parlaient de chapelets, de médailles miraculeuses, qui se signaient presque au nom de la sainte montagne de la Salette et de la grotte de Lourdes, fussent si âpres au mariage et surtout à la dot de leur future.

Ghantonnay était revenu souvent à la charge sur cette question capitale , et il ne s'était senti Fâme en paix qu'après que le dominicain lui avait montré une des lettres du curé de Vareilles qui donnait largement à M. Deville cent cinquante mille francs de rente.

Madame Deville arriva enfin. Nous la trouvons dans la chapelle de la rue de Vaugirard, aux pieds de son cher directeur.

— Vous ne doutez pas, mon bon père, de mon désir de suivre en tout vos inspirations ; mais, ma lettre vous l'a dit, mon mari avait donné sa parole à M. Armand Villaret.

— La belle chose qu'une parole donnée quand elle peut avoir pour résultat de faire entrer dans une famille chrétienne un faux catholique, un écrivain aux idées toutes mondaines, un faiseur de drames! Àh! fi donc! Ma chère fille, une parole donnée dans ce cas-là est rétractée à l'avance. Vous devez tout faire pour que vôtre mari la retire promptement.

— Mon père, je doute beaucoup que cela soit possible, Mon mari tient à ce mariage. Conformément à vos ordres , j'ai essayé d'ébranler $çs résolutions. C'«$t terrible un mari, mon révérend père! Il n'a pas eu l'air de me comr prendre. Je ne pouvais rien alléguer contre M. ViUayet, et mon opposition devenait inu?

tile.. ie fin mot de te*tf cela, je dois vous h diffO, c'est que mon mari s'est épris de M. Villaxet, pour le moins autant que: ma fille. Mon bon père, ayez compassion de moi, mais» je vous le dis en toute confiance, je n'ai pas pu faire mieux.

-r*r Vons s^vez à présent pourquoi je repoussa ce prétendant à la main de votre fille. C'est un ennemi des ordres religieux, un ennemi des doc* trines romaines.

-m II ri^'a paru, foncièrement religieux , mm père.

— Allons donc! ces gens-là jouent un rôle.

On n'a pas de religion quand on n'est pas pour les privilèges glorieux du pape. Mais nous reviendrons plus tard sur ce point capital. Et je vous dirai tout ce que j*ai appris.

-T- Très bien, mon père.

— r En attendant*, je dois m'ouvrir à vous d'un plan auquel je tiens par dessus tout, auquel se lient tous les intérêts de notre ordre, par conséquent ceux de la sainte Église.

— Je vous écoute, mon père.

— Vous savez dans quelle malheureuse situation se trouve notre très saint-père le pape. Ses affaires temporelles sont terriblement compromises. On lui a enlevé la plus grande partie de ses États. Le reste est fortement menacé. Je dois vous initier à tous nos secrets. Le temporel de l'Église est tout pour nous. Dans la position actuelle du catholicisme, quand on s'abandonne autour de nous à une coupable indifférence, quand , si Ton en excepte quelques familles honorables comme la vôtre , chère enfant, il n'y a plus de vrais enfants de l'Église que de pauvres gens des campagnes, attachés aux vieilles cérémonies catholiques par la routine et l'instinct d'imitation de leurs pères, il est temps que nous fassions tous des efforts extraordinaires pour retenir ce qui reste encore de notre religion sainte autrefois si prospère. Mais que deviendra, pour ces masses ignorantes dont je vous parle , le prestige dont elles ont vu la religion entourée jusqu'à ce jour, si le pape n'est plus que le chef spirituel de l'Église, le modeste évéque de Rome, réduit à vivre des ressources de son diocèse ou de l'aumône , bientôt prête à se tarir, du denier de Saint-Pierre? Vous voyez la position. Nous sommes en face d'ennemis de toute sorte de cette papauté autrefois si brillante. Non seulement nous avons les impies qui

voudraient la renverser, mais encore nous avons, au sein du catholicisme, des hommes, selon moi, tout aussi impies, qui verront tomber sans regret cette papauté temporelle avec cette belle pensée, la plus absurde qui se puisse concevoir, que, débarrassée des occupations d'une royauté terrestre , la papauté sera plus libre pour s'occuper des affaires spirituelles. Des utopistes, ma fille, des utopistes que de tels hommes !

— Mon père, j'ai bien quelquefois entendu tenir ce langage à des hommes sérieusement attachés à la religion.

— Oh ! je le sais bien, votre Armand Villaret doit être un chrétien de cette catégorie. Quand on parcourt ses livres, on ne se trompe guère sur l'esprit qui les inspire. Les singuliers chrétiens que ces hommes-là! On vient d'inventer pour eux l'épithète plaisante de « Philistins catholiques; » j'y souscris pour ma part. Des gens qui veulent associer le libéralisme et le catholicisme, franchement, après tant de condamnations de la liberté par les souverains pontifes, notamment par l'illustre Grégoire XVI et par l'immortel Pie IX heureusement régnant, peutil y en avoir encore? Et n'a-t-on pas raison de fulminer contre ces « Philistins? » Or, maintenant, il faut serrer nos rangs, grouper toutes les forces catholiques, faire appel aux derniers soldats de la papauté. Non seulement, ma fille,

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nous avons besoin de jeunes volontaires qui aillent, auprès du saint-père, renouveler le dé* voûment des martyrs de Castelfidardo, de ce côté-là vous ne pouvez pas fournir votre contingent, mais encore nous avons besoin de soldats énergiques dont l'epée soit une plume, qui combattent vaillamment contre la peste de ce siècle, les mauvais journaux, qui en créent de bons, qui propagent partout les doctrines romaines, qui inspirent le dévouaient comme nous prêchons a la dévotion au pape, ce maître de l'Église, ce dieu visible sur la terre. » Notre dernier but est donc d'encourager les vrais écrivains catholiques, d'en former comme une armée compacte au milieu de ce Paris, le cloaque de la mauvaise presse, pour contre-b*lancer l'effet délétère de toutes les doctrines de pestilence. Aujourd'hui Dieu, qui n'abandonne jamais la barque de Pierre, nous envoie de gé<néreux et hardis rameurs. Us sont sortis des écoles où les pères des différents ordres enseignent le plus pur catholicisme. Ce sont des anges d'orthodoxie. Tout cela est romain jm»* qu'au bout des ongles. Vous, ma fille, certaine*ment vous êtes romaine, très romaine?

— Oh ! oui, mon bon père, j'aime bien Rome, notre saint-père le pape.

— Eh bien, il faut aimer en œuvres et non en paroles, en faits et non pas en beaux senti-

ment s. Quand on est romaine, mon enfant chérie, on doit être disposée à sacrifier au pape mari, filles, fortune. Je ne connais que cela. Non verbo, sed opère.

Le moine s'exaltait; il en venait à parler latin. Madame Deville trouvait que la demande était dure. Sacrifier ses filles, sa fortune, cela lui paraissait sévère. Les oreilles lui chauffaient un peu.

— Que va-t-il me demander? se disait-elle tout bas. Faudra-t-il souscrire pour quelque forte somme?

La sainte femme n'était point avare. Elle cherchait déjà à se disposer au sacrifice de quelques billets de banque, en faveur de la sainte cause, lorsque le moine, prenant un ton de prophète :

— Toile filium tuum unigenitum Isaac. Dieu vous parle par ma bouche, mon enfant. Il vous demande l'une de vos filles pour l'un de ces jeunes héros du journalisme purement catholique, formé à l'école de l'illustre M. Falot, et destiné certainement à recueillir son héritage dans la presse. Ce jeune homme, écrivain brillant, de manières nobles et distinguées, ayant un nom, M. Hector de Chantonnay, brûle d'entrer dans votre famille. Je lui en ai donné l'espérance. Faut-il tout vous dire? J'ai pris un engagement en votre nom.

Madame Deville trouva le procédé hardi. La

tutelle du tendre père ne ressemblait pas mal à ce qui s'appelle vulgairement tyrannie. Une pensée d'instinct, rapide comme le trait de la fondre sur la nue, traversa son cerveau. — Cet homme pourrait me mener loin. Est-ce ainsi que se fait la direction? — Mais elle repoussa cette pensée comme injurieuse à l'homme de Dieu. Les saints marchent toujours par des voies exceptionnelles. Après tout, il fallait voir les desseins d'en haut dans cette affaire, et nullement le procédé un peu brusque du dominicain.

Sur cette belle réflexion, après avoir un peu hésité , un peu balbutié , elle se jeta dans un autre extrême, et crut flatter le père en lui disant :

— Mais, mon père, je tiendrais la parole que vous avez donnée, si mon mari n'avait pas la prétention de mener seul la grande affaire de l'établissement de ses filles.

— Mon mari, mon mari! toujours le mari, c'est l'éternel refrain des femmes ! Je dois vous le dire, une fois pour toutes : une femme chrétienne, dans l'intérêt du bien, doit manœuvrer si habilement que le mari soit conduit par elle sans qu'il le soupçonne. Je vous donnerai, l'un de ces jours, en direction, une méthode efficace pour amener là le vôtre. Comprenez donc que tout l'avenir del'Église en dépend. Ah! ma chère

il à fille, si tous les ordres religieux donnaient seu-

ei- leraent mille directeurs intelligents, et que cha-

os- cun d'eux dirigeât dix mères de famille du grand

Cet monde comme vous, il y aurait là dix mille

osi familles dévouées corps et âme aux ordres reli-

ra gieux et au saint-père. Quelle force prodigieuse!

je quel noyau d'un pur catholicisme, d'un catho-

j es licismebien romain! Mais pour cela, il ne faut

^ pas que le mari nous échappe. Il faut que la

le. femme, peu à peu, avec mille ruses dont nous

} j. avons le secret, et dont je vous ai promis de

• vous entretenir, au premier jour, fasse le siège }(I en règle du mari toujours un peu revéche. Il

fD faut que par amour, par peur du bruit, par las-

situde, n'importe par quel motif, il soit amené à se rendre; que se laisser conduire dans la voie du bien par sa femme, une femme vraiment chrétienne, soit sa ressource dernière, son seul moyen d'avoir la paix chez lui, d'être bien vu des siens, bien choyé de sa femme et de sa fille. Il n'y a pas de mari récalcitrant qui ne soit, avec de l'habileté et de la persévérance, amené bientôt à ne voir que par les yeux de sa femme, et à ne vouloir que ce qu'elle veut.

Madame Deville n'avait jamais eu à se plaindre de son mari. Les idées élevées, autant que la bonté naurelle de cet homme de bien, avaient adouci dans le ménage ces mille aspérités que rencontrent, durant leur union, les cœurs les

mieux assortis. La seule discussion, un peu sérieuse, qu'ils eussent eue encore, avait été suscitée par le moine, qui voulait repousser M. Armand Villaret et n'introduire dans cette maison que des gendres qui fussent ses créatures. Elle ne sentait donc pas, autant que d'autres femmes, le besoin d'agir de finesse pour dominer son mari. Toutefois, elle était fille d'Eve. L'instinct de domination réveillé habilement par les paroles du père lui fit rêver, à un âge où la femme redoute tant l'indifférence, née de la lassitude d'une longue union, de prendre en réalité sur M. Deville cet empire absolu si nécessaire, selon les idées de la direction spirituelle, pour réaliser la perfection d'un catholicisme idéal dans la famille. — Être maîtresse , après tout, cela flatte lamour-propre et cela facilite bien des choses. — Cette idée résuma dans son esprit toute l'argumentation du dominicain.

— Mon père, dit-elle, je comprends les avantages, pour le bien, de cette salutaire influence de la femme sur son mari. Je vous remercie de vouloir m'enseigner les moyens de la mettre en pratique.

— Mon enfant, nous parlerons de cela. Nous passerons en revue vos devoirs domestiques, vos rapports avec le monde; nous réglerons d'un commun accord la manière dont vous devez tenir votre maison. Vous devez être hono-

rable. Mais les œuvres de bien, les grandes œuvres catholiques doivent avoir leur part. Il vous faut, à Paris surtout, auprès de jeunes filles, non pas de ces femmes de chambre dangereuses parlant coquetterie, mais de saintes filles éprouvées déjà et toutes de Dieu, pour exercer une vigilance salutaire. Nous nous en occuperons.

— Ma femme de chambre est avec moi depuis quinze ans, c'est une très honnête fille.

— Est-elle pieuse?

— Pas autant que je le voudrais.

— Envoyez-la-moi, je la confesserai. Il vous faudra aussi vous choisir un médecin pieux, qui prenne de l'influence dans la famille. C'est précieux dans les circonstances graves. Un médecin impie se fait un jeu des prescriptions de l'Église; il trouve toujours des raisons de santé pour dispenser du jeûne et de l'abstinence. Il est sage de tout prévoir. D'ailleurs toute grande maison a son médecin comme son directeur.

J'ai pensé à cela; j'ai votre homme. Il y a dans le quartier des fournisseurs pieux; nous les avons dans nos réunions. Je leur donnerai un mot de moi pour qu'ils se présentent chez vous. Ma chère fille, tout ira à merveille avec votre bonne docilité, votre esprit sérieusement chrétien . J'aurai l'honneur de me présenter chez vous jeudi. J'ai hâte de connaître M. Deville et vos chers petits anges. Il est bien convenu, je n'ai

pas même besoin de tous l'insinuer, quelles n'auront pas d autre directeur que celui de leur mère.

— Oh ! oui, mon bon père.

— Quant à M. Deville, nous y arriverons aussi, je n'en doute nullement. Il n'est pas possible qu'après quelque temps il vous résiste, sur cela pas plus que sur tout le reste. Venez samedi prochain. Nons commencerons ces entretiens de direction qui doivent, ma chère fille, vous éclairer sur tous vos devoirs et vous conduire dans la voie parfaite. Je vous bénis.

Madame Deville, un peu étourdie de tant de choses, se retira. Les derniers instincts de son indépendance naturelle s'étaient bien un peu révoltés devant la prétention rigoureuse du père à vouloir régler jusqu'à la plus minutieuse de ses actions. Mais on ne devient une sainte qu'en se rendant à cette exigence de son père spirituel. Or elle voulait être une sainte. D'ailleurs eût-elle osé se présenter devant sa cousine, la marquise de Savinières, s'il eût fallu lui dire : Mon moine m'a paru d'une exigence ridicule et d'une tyrannie insupportable. Je lai cassé aux gages. Elle eût été perdue pour jamais. Et puis le moine devant lui apprendre des procédés secrets pour devenir maîtresse absolue dans son ménage; cela tentait la femme. Enfin il fallait suivre sa religion ; et pouvait-il y avoir un

genre meilleur que celui que Ton suivait dans le grand monde !

Ces graves raisons achevèrent de détruire les scrupules sensés de madame Deville, voulant, n'importe à quel prix, jouer lun des premiers rôles et dans le monde aristocratique, et dans le monde dévot.

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